CHAPITRE XLIII
CHANGEMENT DE MATIERE
Environ six jours après nous reçûmes une lettre, par laquelle nous apprîmes que père Jean était arrivé sain et sauf à Calais. Cette nouvelle nous causa une joie extrême. Nous pliâmes bagage dès l'instant même, et nous nous mîmes en route pour Paris. L'attachement que j'avais pour mes amis, le désir que j'avais de rejoindre le révérend, l'emportèrent sur l'aversion que j'avais conçue c^n^tre le pays où règne le catholicisme : peut-être que ce que je venais de voir dans le pays où règne le protestantisme, y contribua un peu aussi.
Lorsque nous fûmes arrivés à Paris, nous trouvâmes effectivement le révérend là où il nous avait dit ; et notre
rien, et que ce lecteur difficile devrait se contenter de savoir que père Jean s'évada, et rien de plus. Un auteur n'aurait jamais fini s'il voulait contenter tout le monde.
joie, en le revoyant, ne fut pas moindre que celle de notre réunion à Londres.
Notre premier soin, après cela, fut de chercher un logement : nous en trouvâmes un dans la vieille rue du Temple, chez un sculpteur, ami du Compère dès notre premier séjour en cette ville. Alors chacun de nous reprit son train de vie ordinaire : le compère Mathieu se mit à écrire, père Jean à boire, Vitulos â se divertir, Diego à prier, et moi à méditer.
Lorsque le Compère eut fini son traité du manichéisme^ il nous le lut. Père Jean et Vitulos le trouvèrent fort bien écrit, et beaucoup moins dangereux qu'ils se l'étaient imaginé : pour moi je n'en jugeai point de même ; je trouvai cet ouvrage malin, pernicieux, et capable de faire les plus fortes impressions sur l'esprit des jeunes gens : il était rempli de fades plaisanteries, à la vérité, de pointes, d'hyperboles et de beaucoup de polissonneries ; mais c'était particulièrement par là que je jugeais de l'eiFet qu'il pourrait faire. — Le cœur de la plupart de nos jeunes Français est dépravé, disais-je en moi-même ; leur goût est bizarre : or, ce livre contient précisément ce qu'il faut pour être reçu avec tous les applaudissem.ents imaginables : et c'est à la faveur de l'espèce d'enthousiasme où il va jeter ses lecteurs idiots, que le venin qu'il contient fera l'efFet le plus funeste. Si cet ouvrage était un traité en règle du manichéisme, le Compère ne pourrait y dire que ce que l'on a dit avant lui sur ce point ; et les objections que l'on aurait à y opposer se trouveraient toutes faites : mais les meilleures répliques ne tiennent guère contre une plaisanterie favorablement reçue. Le tort se range ordinairement du côté de celui qui a raison, tandis que le plaisant a tous les droits du monde. Un sophisme, un raisonnement mal fondé ne tiennent point vis-à-vis un homme d'esprit ; mais une plaisanterie le déconcerte : aussi est-ce à l'abri de cette dernière que les incrédules du jour se sont retranchés ; c'est de là qu'ils lancent leurs traits empoisonnés contre les dogmes les plus respectables. Ayant vu quelques grands hommes, qui, persuadés
que les raisonnements les plus solides ne peuvent rien contre l'erreur et la superstition, ont pris le parti de les tourner en ridicule, ils ont voulu faire de même ; mais, au lieu de s'en tenir à l'erreur seule, ils ont attaqué la vérité, et qui plus est, la source même de la vérité.
Je pris donc la liberté de dire au Compère mon sentiment sur son livre : mais le Compère, au lieu de me répondre, me rit au nez. Je lui demandai alors s'il aurait le front d'oser présenter un tel manuscrit à un libraire. " Pourquoi non, me répondit-il ? Je ne trouve rien dans mon ouvrage qui répugne à la vérité ; or, je ne dois point rougir à le publier. Quand même mon livre serait rempli d'erreurs et d'abominations, il n'en serait que mieux reçu de messieurs de la librairie. La plupart de ces gens-là se soucient fort peu qu'un livre soit bon ou mauvais, lorsqu'ils voient leur profit à l'imprimer. L'intérêt est la religion des libraires, et l'argent est leur dieu. Les peines les pIuF sévères, les menaces les plus terribles ne peuvent les empêcher de sacrifier à son autel. Comme il importe fort peu aux apothicaires que les malades crèvent, moyennant qu'ils se défassent de leurs drogues, il n'importe pas davantage aux libraires d'empoisonner la société entière, pourvu qu'ils vendent leurs livres. Si tu écoutais ces animaux raisonner entre eux lorsqu'ils ont fait l'acquisition de quelque ouvrage pernicieux, tu leur entendrais dire : Voilà un excellent livre ; il va se vendre comme pain. Mais prenons bien garde de nous laisser pincer en le vendant ; cachons-le dans notre grenier ; et^ quoique nous en ayons mille exemplaires^ disons toujours aux gens qui en souhaitent^ que c est le dernier^ et faisons-le bien payer.
" Il n'y a point de tours que ces messieurs n'inventent pour tromper la police, le public, pour se tromper les uns et les autres. S'ils ont à imprimer un ouvrage dont ils craignent quelques suites fâcheuses, ils le feront sur du papier et avec des caractères étrangers, et y mettront le premier nom de ville et d'imprimeur qui leur viendra dans la tête. S'ils envoient quelques livres prohibés dans certains pays, ils ont toujours le suisse, ou le valet de chambre de quelque grand
seigneur qui reçoivent les ballots, sous l'adresse de leur maître, et les font passer chez celui pour qui ils sont destinés. S'ils proposent cinq cents exemplaires d'un ouvrage en souscription, ils en tireront mille. S'ils font le catalogue de quelque vente, et qu'il y ait un livre rare d'une telle date, ils y mettront celle d'une édition moins recherchée, pour désorienter les étrangers qui pourraient en faire hausser le prix, et ils ont le livre pour rien : si la tricherie est découverte, la fausse date passe pour une faute d'impression ; j'en ai vu qui rendaient en ce cas un ouvrage imparfait, pour l'acheter à bon compte, et le recompléter ensuite. Si six de ces messieurs s'entendent dans une vente, et qu'ils aient envie de six cents numéros qui soient les mêmes, ils ne hausseront point l'un sur l'autre ; ils achèteront ce nombre entr'eux ; ils le partageront et boiront encore, par-dessus le marché, à la santé du propriétaire qu'ils auront volé ; estimant qu'il vaut mieux faire un grand profit sur cent exemplaires, qu'un petit profit sur six cents : ou bien ils établiront une société permanente, et feront en sorte d'avoir à vil prix la plupart des livres d'une vente, pour les revendre à profit commun dans une autre comme font en Hollande le libraire Rarissime et ses associés. Ils ne sont pas plus scrupuleux dans les commissions dont on les charge. Si quelqu'un d'entre leurs confrères, soit étranger ou autre, imprime un ouvrage, par exemple, en quatre volumes in-S, ils le contreferont en trois volumes /«-12, pour le donner à quelques sous de moins, et couper l'herbe à leur camarade. Il est vrai que celui-ci leur rend bien la pareille dans une autre occasion. S'ils voient de ne pas trouver leur compte dans une contrefaction en moins de volumes que l'édition originale, ils en feront une, soi-disant augmentée de quelques notes qui n'ont point le sens commun, ou d'une mauvaise table, griffonnée par quelque chétif auteur qu'ils ne manquent point d'avoir à leurs ordres ; ou ils l'enrichiront de quelques mauvaises figures gravées par quelques apprentis de Paris, par quelque graveur de Hollande, ou par tel autre original du calibre de l'habile homme qui égratigne les planches des journaux
anglais. Enfin, si je voulais faire une énumération de toutes les subtilités de ces messieurs-là, il y aurait de quoi faire un livre aussi gros que celui qui contient les tours de maître Gonin, et je ferais voir à toute la terre que les avocats et les procureurs portent à tort le titre glorieux de premiers fripons de /^univers.
" Mais quels que soient les libraires, continua le Compère, je ne laisserai point de me servir de leur ministère pour publier mon ouvrage, ainsi que Dieu, si l'on en croit la légende, s'est servi quelquefois du ministère du diable pour publier la vérité."
Je ne répliquai rien à mon cher Compère ; car il était homme à continuer sa litanie jusqu'au lendemain. Je me contentai de porter tel jugement que je trouvai à propos sur ce qu'il venait de me dire, et de rendre justice au fond de mon âme aux libraires honnêtes gens que j'avais connus dans le cours de mes voyages.