‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 45 sur 48 · ÉVÉNEMENT FUNESTE · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENT FUNESTE

Trois mois après notre arrivée à Paris, le livre de mon cher Compère parut. Les idiots reçurent cet ouvrage avec avidité, parce qu'il les faisait rire : mais les connaisseurs découvrirent bientôt le venin qu'il contenait, et l'apprécièrent à sa valeur, tellement que le bruit qu'il fit flatta infiniment l'amour-propre de son auteur ; car il aimait que ses ouvrages fissent du bruit. Mais la joie du pauvre Compère fut troublée par la maladie qui l'attaqua un soir à la sortie de table.

Le révérendissime père Jean, en sa qualité de médecin, ordonna d'abord quelques remèdes qui parurent faire un très bon effet. Mais le lendemain le mal du Compère redoubla, de façon que son cher oncle trouva à propos de faire venir deux autres médecins, pour consulter ensemble sur la

nature et Tétat de cette maladie. La consultation finie, ces messieurs convinrent du traitement et du régime que le malade devait observer, et père Jean se chargea de la cure.

Quelques soins que le révérendissime se donnât, il ne put arrêter les progrès du mal de mon cher Compère. En trois jours de temps il se trouva dans un tel état, que l'on désespéra de sa vie. Vitulos fut donc rechercher les mêmes médecins; et il se tint une nouvelle consultation; l'on y conclut qu'il fallait que le malade partit, et père Jean se chargea de lui annoncer la nouvelle.

Lorsque ces messieurs furent sortis, le révérend s'approcha du lit de son neveu, et lui dit tout uniment que quand Hypocrate, Gallien et Boerhaave reviendraient sur la terre, ils ne pourraient lui sauver la vie. Tout ce que je te recommande, continua-t-il, c'est de ne point faire ici le sot : il s'agit de mourir avec cette tranquillité d'âme, avec cette fermeté d'esprit dont je t'ai donné l'exemple dans les prisons de Londres, d'où je ne croyais sortir que pour aller faire un saut sur rien. Tu t'es plaint toute ta vie d'un mal qu'il y a dans le monde : or, ce mal ne va être plus rien pour toi. Je te le répète, meurs donc d'une mort digne de toi.

Lorsque père Jean eut fini son compliment, il nous dit de donner à son neveu tout ce qu'il désirerait, et s'en alla au cabaret.

Le révérendissime étant parti, je m'approchai du lit du Compère, et je le trouvai comme pétrifié par la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Il gisait immobile ; la rougeur que la fièvre lui occasionnait, avait fait place à une pâleur mortelle ; ses yeux étaient fermés.... ; il ne les ouvrit enfin que pour jeter un regard vers le ciel, en s'écriant :

Affreuse image du trépas,

Qu'un triste honneur m'avait fardée !

Surprenantes horreurs ! épouvantable idée,

Qui tantôt ne m'ébranliez pas !

Que l'on vous connaît mal quand on vous envisage

Avec un peu d'éloignement !

iS

Qu'on vous méprise alors, qu'on vous brave aisément ; Mais que la grandeur du courage Devient d'un difficile usage Quand on touche au dernier moment !

Je fus surpris de voir le Compère dans cette situation d'esprit. Je m'attendais à le voir mourir avec cette fermeté d'âme qu'il avait fait paraître toute sa vie, lorsqu'il parlait de son dernier moment : mais cette vaine philosophie dont il avait fait tant de bruit, ne put seulement lui procurer le courage de faire quelque contenance, ni de dissimuler un instant.

Je crus d'abord que la frayeur de mon cher Compère venait de l'idée horrible que la plupart des hommes se forment de la mort ; mais je m'aperçus bientôt que cette frayeur avait une toute autre cause. Des remords cruels le dévoraient... Hélas ! ils l'avaient dévoré toute sa vie ! l'humeur atrabilaire et insupportable où il se trouvait quelquefois, était sans doute l'effet du trouble de son âme. Les différents systèmes qu'il forgeait à tout moment, et qu'il soutenait l'un après l'autre avec tant d'opiniâtreté, étaient comme des forts où il croyait se mettre à l'abri des reproches de sa conscience. Son esprit l'avait égaré, et l'amour-propre l'empêchait de se redresser : il fuyait de précipice en précipice, et partout les remords portés sur les ailes de la vérité, venaient l'assaillir...

Je ne saurais exprimer combien l'état de mon pauvre Compère me toucha : je saisis le premier instant favorable pour le consoler: " Si votre vie, lui dis-je, fut un tissu d'égarements criminels, les frayeurs qui vous agitent en ce moment sont extravagantes. Vous passez d'une extrémité à l'autre. S'il vous reste assez d'esprit pour reconnaître vos fautes, il doit vous rester assez de raison pour savoir que celui que vous avez accusé d'impuissance, et peut-être d'injustice, est toujours votre père. Si votre âme est encore susceptible de quelque affection, ce ne doit point être de cette frayeur désespérante que vous témoignez; ce doit être d'un repentir

sincère de vos péchés. Le désespoir d'un pécheur fait injure I à la Divinité, et l'irrite ; un retour véritable, une tendre confiance, une soumission entière l'apaisent. Si Dieu est bon, il est miséricordieux ; mais pour que nous sentions les effets de sa miséricorde, nous devons faire tout ce qui dépend de nous pour nous en rendre dignes : si nous retournons à Dieu, il revient à nous ; il ne nous demande rien au-delà de nos forces, et des moyens de réconciliation qui nous sont donnés ; mais il veut absolument l'emploi de ces forces et de ces moyens; sa bonté fait le reste... — Ah ! mon cher Jérôme, s'écria le Compère, ces remords eifroyables dont je suis bourrelé sont les avant-coureurs des supplices qui me

sont destinés — Il ne put continuer, les sanglots et les

larmes lui coupèrent la parole, et il ne recouvra de calme que pour entrer dans une espèce de léthargie, qui dura plus de quatre heures."

Je ne pus m'empêcher de faire ici les réflexions les plus M affligeantes sur la nature de l'esprit humain. — Il faut, dis-je , en moi-même, que l'orgueil, la vanité, la présomption aient un empire bien absolu sur l'homme, pour que, malgré les ' égarements criminels et funestes où il sait qu'il se plonge, il i puisse tenir toute sa vie contre le cri de la conscience et la 1 voix de la religion. Il n'est point étonnant qu'un homme plongé dans la débauche et la crapule, tel que le redoutable père Jean, puisse parvenir à un tef point d'endurcissement, que son âme, autant féroce que courageuse, devienne insensible à la crainte et aux remords ; mais qu'un homme éclairé, qui voit, qui connaît ses erreurs, auquel la conscience reproche sans cesse ses fautes, qu'un tel homme, dis-je, puisse tenir sa vie entière contre des motifs si puissants, c'est ce que je ne puis comprendre. Le trouble et l'effroi furent de tout temps le partage des superstitieux, et leur bourreau : hélas ! lis ne feraient point le supplice d'un philosophe à sa mort, s'il avait écouté le premier remords qu'il sentit dans le cours de sa vie. Mais quelle extravagance ! quel aveuglement 1 de mépriser par orgueil, ou plutôt de fuir comme un tourment ce qui n'est qu'un motif destiné à nous ramener à la résipis-

cence, dans la voie de la vérité et de la vertu. Les remords^ dit un savant homme, sont les huissiers de la Divinité. Ils nous avertissent de nos égarements : ils nous citent sans cesse devant le tribunal de celui que nous avons offensé : nous fuyons^ nous croyons que c'est pour y être jugés et condamnés... Hélas ! ce n'est que pour y reconnaître notre tort^ que pour éprouver les effets de la miséricorde de notre pire commun^ et nous faire rentrer dans le sentier oh il veut que nous marchions.

J'allais pousser mes réflexions plus loin, mais les lamentations que l'Espagnol faisait sur la mort prochaine de son maître, et qui augmentaient de moment à autre, m'en empêchèrent. Tantôt il criait, gémissait ou beuglait comme un taureau ; tantôt il parlait à Dieu, à la Vierge, à tous les saints, et puis au Compère, qui ne l'entendait pas. " Vous allez mourir, se mit-il à dire à ce dernier, et je ne vous verrai plus ! Vous allez mourir sans confession, sans absolution, sans viatique et sans extrême-onction ; car vous ne parlez plus, vous ne voyez plus, vous n'entendez plus ! et quand même vous parleriez, que vous verriez et que vous entendriez encore, voici mon camarade Jérôme qui, tout dévot qu'il est, ne veut point que je cherche le moindre prêtre pour vous consoler dans ce dernier moment, pour vous absoudre de vos fautes, et vous ouvrir la porte du paradis. D'ailleurs, nous n'avons ici, ni cierge béni, ni eau bénite, ni reliques qui puissent tenir l'ennemi de votre âme éloigné de ces lieux. J'avais autrefois un morceau de la tunique de S. François, je l'ai perdu ; j'avais un Agnus Dei^ on me l'a volé ; j'avais un rameau de la Pâque fleurie, le redoutable l'a brûlé.... Bienheureux S. Anacréon ! qui avez succédé à S. Lin dans le siège de Rome, je ne suis qu'un misérable pécheur, qu'un chétif Espagnol... qu'un pauvre gentilhomme né du commerce illégitime du sous-gardien des cordeliers de Bilbao, avec la sacristine des carmélites de la même ville ; je n'ose parfois élever ma voix indigne jusqu'au ciel : priez, s'il vous plaît, le glorieux S. Michel archange, et toujours vierge, de descendre ici bas avec sa rondache, sa pertuisane et son corselet; de se placer à côté du lit de mon doux maître, de le garder

des embûches de Satan à son heure dernière, et de conduire son âme saine et sauve en paradis, lorsqu'elle quittera son corps ; sans quoi c'est fait de lui. La philosophie est quelque chose d'admirable tandis que l'on vit, mais elle ne sert de rien à la mort. Il faut des secours d'un autre genre à mon cher maître ; ceux des hommes lui manquent : il ne peut en recevoir que d'en haut... Peut-être, hélas ! n'aura-t-il point le temps de se repentir de ses fautes, mais je m'en repens pour lui...

" Mais que vois-je ? mon doux maître va passer... Bienheureuse Vierge Marie ! quelles grimaces il fait : voyez donc comme il roule les yeux... Ah ! mon cher maître, dites votre in manus : c'est fait de vous !... c'est fait de vous !... c'est fait de vous !... mais il ne peut plus parler... Mon cher Vitulos, dites-le pour lui, ou donnez-lui du moins une cuillerée de bouillon. Ayons de la charité pour nos semblables, si nous voulons qu'on en ait pour nous... C'est la faute de ce maudit Jérôme, si mon maître meurt. Mon maître avait une santé de fer, il aurait vécu autant qu'un patriarche ; mais depuis quelque temps il le contredit en tout. Il l'accuse de je ne sais quel manichéisme, comme s'il y avait du manichéisme à croire que si Dieu fait pour quatre sous de bien, le diable en fait pour six de mal. Dieu voudrait sauver tous les hommes ; hélas ! Satan lui en escamote au moins quatrevingt-dix-neuf sur cent. Ce vilain animal a plus de pouvoir qu'on ne pense ; il en a tant qu'il a été la cause de la mort de son maître même.

" Mais mon doux maître n'est point encore trépassé ; il ouvre les yeux... il me regarde... Ah ! philosophe incomparable, si tu reviens de cette maladie, je promets à S. Roch, un cierge quinze fois plus gros que celui que je donnai à S. Dominique, lorsqu'il nous tira de la misère par le canal du marquis de Barjolac qui vient d'être tué d'un coup de fusil dans la rue de Fromenteau, ainsi que je l'ai appris du portier des quinze-vingts..." Diego allait continuer, mais la présence du révérendissime père Jean de Domfront, qui rentra en ce moment, le fit taire.

Lorsque le révérend se fut aperçu que le Compère respirait encore, il dit : " Ma foi je croyais mon neveu déjà dans les espaces imaginaires. Si j'avais su cela, je ne serais point rentré sitôt. Je n'aime point à troubler les gens qui n'ont plus rien à faire en ce monde qu'à mourir. Aussi longtemps qu'il y a quelque espoir de guérison chez un malade, je suis homme à me mettre en quatre pour le secourir ; après cela je le laisse; une femmelette suffit près de lui, pour lui rafraîchir la langue et le gosier avec quelque sirop propre à cela. Ces cris, ces pleurs, ces remontrances que l'on fait à un mourant, l'étourdissent, cette foule de spectateurs l'étouffent et l'éblouissent. Un homme qui meurt a assez de besogne en lui-même sans l'accabler de fadaises, de sornettes et d'un vain attirail. S'il meurt volontiers, s'il est détaché de tout ce qu'il laisse en ce monde, il est insensé de lui en rappeler le souvenir par des pleurs inutiles. S'il regrette la vie, sa famille, ses parents, ses amis, les cris et les gémissements de ceux qui lui sont chers feront qu'il les regrettera davantage. Toutes ces prédications, ces propos, ces regrets, ces exhortations sont aussi hors de saison. Un homme qui a vécu un certain nombre d'années, doit savoir mourir un quart d'heure, comme disait Montmorency au cordelier qui le prêchait ; et la foule des spectateurs ne peut comme je l'ai dit, que rendre l'agonie d'un mourant plus douloureuse. Il y a de l'inhumanité à faire souffrir un homme, pour se procurer la singulière satisfaction de le voir expirer ; qui en a vu un, en a vu mille : vouloir en voir davantage est une curiosité barbare, qui ressemble à celle de ceux qui ne peuvent être assez près de l'échafaud toutes les fois qu'on roue quelque malheureux."

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