SUITE DE LA MALADIE DU COMPERE
Père Jean parlait encore, lorsque le Compère sortit de sa léthargie. Comme cet état l'avait fatigué extraordinairement.
on lui donna à boire, et le révérend jugea à propos de ne lui dire mot. Mais le Compère rompit lui-même ce silence : il demanda à son oncle s'il ne croyait pas qu'il pût en échapper. Celui-ci répondit que non, et qu'il devait s'attendre à partir de ce monde avant vingt-quatre heures.
" Est-il possible, s'écria le Compère, que personne ne puisse me sauver la vie, ou du moins me la prolonger de quelques jours ? Ah ! mon cher oncle, que vais-je devenir ? je suis un homme perdu. Je sors d'un assoupissement funeste, pendant lequel mon esprit s*est représenté des choses horribles. J'ai vu l'enfer ouvert, et les supplices effroyables que l'on y fait souffrir à ceux qui, comme moi, n'ont suivi dans leur vie que ce que la perversité de leur âme leur inspirait. Qu'il va m'en coûter pour la vaine satisfaction que j'ai eue de me singulariser par mes opinions criminelles ! Je vous ai trompés, mes amis, et je me suis trompé moi-même. — Mon cher maître, dit l'Espagnol, s'il était permis à votre serviteur Diego de la Plata de vous donner quelque petit conseil, je vous dirais que les lamentations que vous faites sont excellentes, mais qu'il conviendrait plutôt que vous employassiez cet intervalle de connaissance que le ciel vous envoie, pour examiner votre conscience, et vous confesser ensuite. Je connais le R. P. Anselme, récollet, qui a assisté Louis-Dominique Cartouche à la mort ; il a reçu de Rome le pouvoir d'absoudre tous les cas réservés ; je vais le chercher. — Hélas ! mon cher Diego, dit le Compère, crois-tu qu'il y ait encore du pardon pour moi ? — Oui-dà, mon doux maître, reprit l'Espagnol ; il y en a bien eu pour S. Longin, qui avait percé le côté de Notre-Seigneur. — Va donc, dit le Compère, cours, et reviens au plus vite avec cet homme de Dieu... — Ventrebleu, s'écria père Jean, si quelque frocard a l'audace d'entrer ici, je l'étripe, et je le pends à la cheminée comme une andouille. — Tout beau, mon cher confrère, dit Vitulos, si vous aimez votre neveu, laissez-lui la satisfaction de mourir comme il veut. Les mourants sont comme les enfants ; ils ont des fantaisies ; il faut s'y prêter. Que ce soit un moine ou un autre qui assiste le Compère dans ce
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moment, peu importe, moyennant qu'il se tranquillise, et qu'il avale la pilule sans faire la grimace. — Je ne suis point de ce sentiment-là, dis-je à mon tour : ce moment est trop précieux pour abandonner un homme à lui-même, ou entre les mains de quelque béat, qui est plus capable de lui faire tourner la tête, que de lui procurer des secours solides et nécessaires. Il ne s'agit point ici de remplir de fadaises et de puérilités la cervelle d'un malade; il s'agit de lui donner une idée sublime et majestueuse de l'auteur de la nature, une idée nette et distincte de la religion, et d'affermir sa foi sur tous les dogmes qu'elle prescrit ; il s'agit ensuite de lui rappeler ses fautes, de lui inculquer un repentir sincère, un ferme propos de s'amender, s'il retourne en santé, ainsi qu'une confiance solide en la miséricorde de celui qu'il a offensé. Je me charge de m'acquitter, autant qu'il me sera possible, de toutes ces choses envers le Compère, et je le prie de m'écouter..." J'allais continuer, mais le Compère me témoigna que je lui ferais plaisir de me taire, et pria derechef l'Espagnol d'aller lui chercher un confesseur.
Père Jean voyant cela, dit à son neveu de mourir de la façon qu'il l'entendrait, et sortit.