DIEGO. SON TRIOMPHE
J'ai dit que nous étions logés au cinquième étage ; mais les quarante louis du marquis de Barjolac nous firent descendre au second, et, au lieu d'un cabinet où il n'y avait qu'un lit, nous louâmes deux chambres où il y en avait trois.
Depuis la composition du libelle, l'occupation journalière du compère Mathieu était de travailler pour un libraire, aux gages duquel il était. Quant à l'Espagnol et moi, notre besogne consistait à copier divers passages dans les auteurs que le Compère nous indiquait, à faire les commissions, la cuisine et le tracas du ménage. Mais comme ces gages suffisaient à peine et que les ducs et le marquis vivaient en bonne intelligence, le Compère, qui commençait à être connu dans la république des lettres, travailla pour son compte, et débuta par un chef-d'œuvre : ce fut son Trusté de cracologïe. k^^*
Comme il connaissait l'ignorance des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des libraires, qui ne savent point apprécier les choses, et l'injustice et l'avidité du reste, qui, sachant connaître le mérite d'un ouvrage, ne le paient point sa valeur, il fit vendre son livre à un autre, auquel il l'escroqua ensuite pour le revendre à un troisième. Il arriva de là que les trois libraires crièrent haro sur le compère Mathieu ; que celui-ci,
comme philosophe, en rit, et que le Traité de cracologie fut vendu ce qu'il valait.
Un si heureux début ne tenta point le Compère de se remettre auteur à gages, il continua de travailler pour son compte ; et malgré la prudence de messieurs de la librairie, il trouva toujours le moyen de se faire bien payer de ses ouvrages, ce qui le mit en état de prendre un quartier dans le voisinage de nôtre hôte le vinaigrier, et de créer deux nouvelles charges en faveur de Diego et moi ; celle de laquais fut le lot de l'Espagnol, celle de valet-de-chambre-secrctaire fut le mien. . , Il s'en fallait beaucoup que l a philosophie eût rendu le ,^7 Compère misanthrope, sournois, bourTu, tantasque, et tel x*" I que certains philosophes le sont ; au contraire, il était I enjoué, poli, ouvert et gracieux. Ces belles qualités, jointes à une figure très avantageuse, le faisaient désirer et rechercher dans les cercles les plus distingués de Paris ; mais cela ; ne dura qu'un temps ; il éprouva bientôt que l'inconstance • et l'ingratitude sont le propre des grands.
Il avait composé, chanté, publié quelques couplets un peu caustiques (et cela le plus innocemment du monde) contre quelques personnes de condition desquelles il éprouvait journellement les bontés. Ces personnes, piquées de cette bagatelle, s'avisèrent de décrier le pauvre Compère, comme un esprit méchant et dangereux, en un mot, comme un monstre et comme une peste dans la société.
Le compère Mathieu avait l'esprit trop bien fait pour se formaliser de l'injustice et de la lâcheté de oe procédé : il savait que le vrai mérite et ja philosophie furent de tout temps en butte à la malignité ; il se contenta de renoncer à tout commerce avec les hommes, et de ne s'occuper désormais qu'à écrire.
En conséquence de cette résolution, il ne sortait plus, il travaillait sans relâche. Pour toute récréation, il s'amusait de temps en temps à faire quelques légères observations sur le gouvernement ; lorsqu'il y en avait un cahier, Diego allait le vendre à un libraire honnête et discret : cela servait aux menues dépenses du ménage.
Nous jouissions d'une tranquillité digne d'être enviée, lorsqu'un soir l'enfer suscita un exempt, deux sergents, trois records et six pousse-culs, qui vinrent enlever mon pauvre Compère, ses papiers, ses effets et l'heureuse cassette" qui contenait toute notre ressource et notre espoir.
Lorsque ces scélérats furent partis, je dis à l'Espagnol que cet événement avait pétrifié : "Hé bien, seigneur Diego, voici bien une autre affaire que la rencontre du chebec Algérien. — Ah! les malheureux, s'écria-t-il, de venir ainsi enlever mon maître, le plus grand, le plus profond, le plus sublime et le plus honnête des philosophes de la terre ! Ah ! les barbares, de nous laisser sans un sou !... Le révérend père Jean de Siguença le disait bien un jour, dans son sermon sur l'enlèvement du prophète Elie, que l'on avait substitué la charité. Ah ! père Jean de Siguença, où êtes-vous ? que n'étiez-vous ici pour confondre, ou plutôt excommunier ce maudit exempt, avec ses deux sergents, ses trois records et ses six pousse-culs ? "
Heureusement que nous n'étions point tout-à-fait si pauvres que Diego le croyait : il me restait encore dix écus ; mais qu'était-ce que ces dix écus pour deux hommes qui n'avaient que cela pour toute ressource ? L'Espagnol avait été autrefois comédien, sauteur, laquais, écrivain, cocher, colporteur, suisse, poète, et pouvait l'être encore ; mais moi, qui ne suis qu'un sot, qu'un malotru, à quoi pouvai&-je servir ?
Ayant passé la nuit dans les plus affreuses réflexions, le lendemain matin nous louâmes un galetas chez le fossoyeur de saint Médard ; et nous employâmes le reste du jour et les quatre suivants, à tâcher de découvrir les traces du malheureux compère Mathieu ; mais nos peines et nos recherches furent inutiles.
Le soir du cinquième jour nous nous trouvâmes plus désolés que jamais. Nous venions de faire, dans un morne silence, le plus léger des soupers, lorsque Diego s'écria d'une voix lamentable: "Ah ! si je n'avais point oublié le métier de poète, je pourrais mettre en vers l'ofîicc de l'immaculée conception, ou paraphraser le libéra^ et tirer de l'un ou de l'autre de ces
deux ouvrages, de quoi subsister quelque temps ; mais, hélas ! j'ai oublié le métier de poète.... Ah ! si je n'avais point oublié le métier de comi-tragi-sauteur, je trouverais peut-être de l'emploi ; mais, hélas ! j'ai oublié le métier de comi-tragisauteur, ainsi que le métier de poète... O très chaste et très respectable recteur des jésuites de Saragosse ! très pieux et très humble prélat monsignor Tongarini ! très charitable et très loyal Israélite Eléazar ! et vous, ô chef-d'œuvre de la nature, incomparable Rachel ! votre serviteur et votre ami Diégo-Arias-Fernando de la Plata, y Rioles, y Bajalos, se trouve sans ressource, sans appui et sans consolation... Cher compagnon, continua-t-il en m'embrassant, allons de ce pas accomplir mon voyage de saint Jacques de Compostelle en Gahce ; allons accomplir mon vœu. Ensuite, comme le recteur des jésuites de Saragosse m'a dit cent fois que les saints de son ordre ont le cœur bon, nous tâcherons de nous les rendre propices, en visitant leurs reliques, et les lieux où ils veulent être honorée.
" Nous commencerons par le bonnet de S. Anchieta, à Orence ; puis nous visiterons le foie S. Forget, à Astorga ; la brayette de S. Mena, à Toro ; — le scrotum de S. Baltazare, à Ségovie ; — le toupet de S. Gon'zal^Tà Colmenar; ^^ — l'anus de S. Gombar, à Tolède ; les boyaux de S. Pierre^V^ d'Avilès, à Truxille ; — le bout du nez de S. Mariana, à - ' Badajox ; l'échiné dé S. Santarel, à lorca ; — Les ojîgles^ (^^'^ ■ de S. Suarès, à Pénaflour ; et le nombril de S. Lorrin, à Séville.
" Là, nous entrerons à l'hôpital pour nous reposer pendant
quelques jours, et nous réciterons tous les matins les quinze
oraisons de sainte Brigitte, pour que nous continuions notre
pèlerinage en santé.
f " De Séville nous irons visiter le pancréas de S. Guerret,
' à Lebrixa ; — la rate de S. Gonthieri, à Monda ; — les
fesses de S. Boitet, à Grenade ; — la barbe de S. Comolet,
'^ à Guadix ; — l'oreille de S. Aubigny, à Lorca ; — le fémur
de S. Guignard, à Murcie ; — l'épiglotte de S. Varade, à
Valence ; — la grosse dent de S. Alagon, à Tortose ; — le
sabre de S. Ignace, à Montferrat ; — et le prépuce de S. Girard, à Toulon.
" De Toulon nous nous embarquerons pour Naples, où, après avoir vu la liquéfaction du sang de S. Janvier, nous irons visiter les sourcils de S. Marao, à Bénévent ; — les paupières de S. Guyot, à Capoue ; — et le gosier de S. Boddens, à Ostie. — Puis nous irons à Rome faire notre prière sur le tombeau du saint Prélat Tongarini, et baiser la pantoufle du S. Père. De Rome nous passerons en terre sainte ; nous irons à Nazareth, à Bethléem, à Jérusalem, à Capharnaum et à la Mecque. De là nous reviendrons à Constantinople, où nous demanderons au Kislar Agasi s'il n'aurait point entendu parler de Rachel. De Constantinople nous reviendrons à Venise, nous y saluerons le juif Eléazar, et nous y ferons une confession générale, pour nous mettre en état de finir dignement notre pèlerinage. De Venise nous viendrons à Belluno, visiter la mâchoire inférieure du patriarche Busenbaum ; — la verrue de S. Crimjnal, k Inspruck ;
— le tibia de S. Personni, à Landsberg ; — le gosier de S. Holte, à Ausbourg ; — la savate de S. Walpold, à Strasbourg ; la moustache de S. Briant, à Landau ; le crâne de S. Kervin, à Nancy ; — l'index de S. Campian, à Toul ;
— le gigot de S. Tesmond, à Metz ; — la rotule de S. Gérard, à Verdun ; — la vessie de S. Oldecorne, à Sedan ; — et la fressure de S. Garnet, à Mézières ; — Puis, ayant fait à Reims une neuvaine à la sainte Ampoule, nous viendrons attendre ici que le ciel ait pitié de nous en faveur de notre dévotion.
— C'est fort bien dit, seigneur Diego, dis-je à l'Espagnol; mais il me semble que vous pourriez bien nous tirer de la misère, sans avoir obligation à une kyriejle de saints du calendrier des jésuites. Vous êtes encore jeune, dispos, vigoureux ; essayez de vous remettre à faire quelques sauts de carpe ; quelques tours de force, quelques équilibres, etc. Vous savez que le paillasse de la grande troupe de la foire va quitter, pour entrer chez les pères de l'oratoire ; pour peu que vous approchiez de ce que vous dites avoir su autrefois,
je vous garantis sa place. — Par sainte Armelle ! tu dis vrai, répondit Diego. " En même temps il étendit la couverture de notre grabat au milieu du taudis, se mit à faire quelques cabrioles, quelques moulinets, quelques gambades, et me dit : " Comment trouves-tu cela, Jérôme ? — Tout au mieux, seigneur Diego, répondis-je : si les convulsionnaires de saint Paris en savaient faire autant, l'incrédulité serait plus rare. — O l'incomparable ! ô l'admirable ami Jérôme ! s'écria Diego, tu viens de me faire penser à une chose. Je veux avoir aussi des convulsions moi : il n'y a point de mal à cela, c'est pour la gloire de Dieu, pour confondre l'incrédulité des impies, et chasser la misère qui va nous égorger. Le recteur des jésuites de Saragosse m'a toujours dit qu'on méritait doublement lorsqu'on savait concilier la religion avec ses intérêts : en voici l'occasion, mon cher Jérôme, ne la laissons pas échapper. "
Le lendemain Diego prit deux béquilles, et se traîna sur le tombeau du bienheureux Paris, dans le cimetière de saint Médard. Il n'y est pas vm quart d'heure que d'horribles convulsions le saisissent ; il fait des grimaces et des contorsions effroyables; les assistants, remplis d'admiration, s'écrient: miracle ! miracle ! L'église et les environs se remplissent d'un peuple innombrable ; c'est à qui verra, à qui touchera le seigneur Diego : " Serviteur de Dieu, lui crie-t-on, y a-t-il longtemps que vous êtes affligé r — Il y a quinze ans, répond-il, en continuant ses cabrioles. — Que vous êtes heureux, ajoute-t-on, vous ne viendrez point ici huit jours sans être guéri. "
Lorsque la scène fut finie, et que la foule du monde fut dissipée, Diego revint au logis, jeta ses deux béquilles, et me"^ i dit : mon cher Jérôme, je n'ai fait de ma vie de pareils sauts; L'Y je croyais avoir cinq légions de diables dans le corps, tant le^ zèle de notre 5.?dnte.,.religi,on m'animait. Cependant cette
"affaire fait grand bruit ; et je ne sais Il prononçait ces
mots lorsque le, sJÊiir.^Chaulin,prêt;re et docXçj;ir.^ii-iau faculté de théologie, arriva. Le saint homme sauta au cou de Diego en versant un torrent de larmes, et lui dit : " Mon cher frère
LE COMPÈRE MATHIEU 5ï
en Jésus-Christ, béni soit le moment qu'il a plu au ciel de vous inspirer de venger l'honneur de la religion par une très saijite^ et très licite et très pieuse fraude. Continuez, je vous prie ; ne démentez point votre première démarche : attendez tout de la bénédiction de Dieu, de la protection de S. Augustin, et de la reconnaissance des hommes. " En même temps il lui donna une bourse de vingt louis. " Adieu, ajouta-t-il ; souvenez-vous de vous trouver guéri dans huit jours, et de faire place à d'autres. "
Lorsque le prêtre Chaulin fut parti, peu s'en fallut que les convulsions ne me prissent à mon tour ; mais c'eût été de ces convulsions occasionnées par la joie qu'un malheureux ressent, quand il passe inopinément du plus triste état à une situation heureuse et inespérée.
Diego, plus persuadé que jamais de la sainteté et de l'utilité ' de l'action, continua la huitaine sur le même ton, se surpassa le huitième jour, jeta ses deux béquilles, et marcha aussi droit qu'il eût jamais fait.
A la vue du prodige, les exclamations recommencent ; Diego publie que sa confiance aux bienheureux Paris l'a amené de Bilbao en Biscaye : le vinaigrier, le fossoyeur et vingt autres personnes attestent l'avoir connu impotent depuis qu'il est à Paris : deux cents autres témoins certifient de la réalité de ses convulsions et de sa guérison : procèsverbaux et autres actes juridiques sont dressés sur le tout ; l'admiration, le zèle et la dévotion du peuple redoublent : la foule des paralytiques et des culs-de-jatte devient innombrable sur le sépulcre du diacre : le prêtre Chaulin apporte vingt autres louis, et y joint les remercîments de tous les appelants et réappelants de France : Diego et moi allons loger dans le quartier du Palais Royal, et nous retrouvons le compère Mathieu dans un bordel de la rue du Chantre.