MOMENT DE SON DÉPART. SON ARRIVÉE A SENLIS
Lorsque le compère Mathieu nous eut fait le récit ^ de son aventure, il nous dit que puisqu'il n'y avait plus de sûreté pour lui à Paris, il était résolu d'aller en Hollande. Nous partîmes donc le lendemain matin : mais à peine avions-nous fait trente pas, qu'un homme vint regarder effrontément le Compère sous le nez, le saisit au collet, et lui dit d'un ton effrayant : Je t' arrête^ de par le Roi. C'était un de ces maudits joueurs d'échecs, c'est-à-dire, un des sergents qui cherchaient le pauvre Compère. Le philosophe fut déconcerté du compliment ; mais s'étant remis dans la minute, il dit à cet homme : " A quoi vous servira-t-il de m'arrèter ? Acceptez plutôt vingt-cinq louis que je vais vous donner, et faites semblant de ne m'avoir point vu. "Les vingt-cinq louis ayant fait ouvrir deux grands yeux au sergent, il nous dit de le suivre dans un cabaret voisin, où, s'étant fait donner une chambre particulière, il dit au -.Compère : " Mon ami, j'ai le cœur si bon, je suis naturellement si compatissant, que du premier instant que je vous vis, j'ai senti la plus .i'jve inclination à vous servir ; mais je ne pus le faire, attendu que j'étais en trop forte compagnie. Grâce à Dieu, aujourd'hui que je suis seul, je puis satisfaire un si louable désir, moyennant la^etite reconnaissance dont jious venez de parler. "
Il n'était point temps de marchander, il l'était encore moins de faire les mutins ; une escouade du guet, qui était à quatre pas de là, aurait pu prendre part à la querelle : le plus court était de ne pas laisser refroidir le zèle du sergent,
' Ce récit faisait un chapitre que nous avons retranché. (N.D.E.)
et de lui donner les vingt-cinq louis : ce que le Compère fît à l'instant.
Le sergent ayant ramassé et empoché cet argent, nous dit, en se frottant les mains : " Vous voyez, messieurs, que je ne sms point de ces gens qui n'aiment que plaies et bosses, et qui ne font consister leur bonheur que dans le malheur d'autrui : vous venez d'éprouver combien je suis compatissant, vous allez voir que je ne suis pas moins désintéressé Holà, notre hôte, à déjeûner pour ces messieurs. "
Lorsque le déjeûner fut servi, le sergent dit au Compère : ** Pour vous, monsieur, je ne vous conseille pas de sortir d'ici avant que je vous en avertisse. Mes confrères vous espionnent assidûment dans ce quartier, où l'on sait que vous êtes encore, malgré le risque que vous avez couru avant-hier à côté de mon camarade et de moi. Oh ! si nous vous eussions vu alors, vous étiez perdu sans ressource. Celui avec qui j'étais, est un nouveau venu, en présence duquel je me serais bien donné de garde de vous témoigner la moindre compas- ;. « " sion. Tudieu ! dans notre métier, il faut connaître son(<î monde : mais j'espère qu'avec le temps il prendra l'esprit du corps, et qu'il ne sera plus de trop, lorsque quelqu'un de nous voudra avoir pitié d'autrui. " Le Compère remercia très affectueusement cet homme, et le régala de la bourde '\\' suivante: \
" Monsieur, par tout ce que vous venez de faire pour moi, je ne doute point que vous ne soyez l'homme du monde le plus propre et le plus digne d'apprendre un secret, duquel dépend mon bonheur et ma vie. — Parlez, dit le sergent, vous vous confiez au silence même. — Sachez donc, reprit le Compère, qu'après avoir été délivré des griffes de défunt votre exempt, par la méprise des amis du marquis de Barjolac, je pouvais m'enfuir de Paris, m'exempter du risque que j'ai couru, et des frayeurs continuelles que j'ai eues, mais j'y suis retenu par des liens invincibles ; l'amour m'attache à la jeune comtesse de Lassy, le seul objet de ma tendresse et de mes vœux. — Cela se peut, dit le sergent ; mais quoique vous me paraissiez avoir beaucoup
de mérite, je trouve une terrible différence entre votre condition et celle de la comtesse de Lassy. — La différence n'est point si terrible que vous le croyez, reprit le Compère ; tel que vous me voyez, je suis le fils et l'unique héritier du marquis de Gourgnac, un des meilleurs gentilshommes du Bas-Poitou, jouissant de plus de vingt mille livres de rente.
" L'été dernier, je vis, pour la première fois, mon aimable comtesse chez une de ses tantes, qui demeure dans notre voisinage ; et dès ce moment je ne cessai de l'aimer. Pendant quatre mois qu'elle fut chez cette tante, j'eus le temps de lui faire connaître mon amour, et le bonheur de le voir payé du plus tendre retour. Enfin, après nous être juré une fidélité inviolable, elle partit ; et pour comble d'infortune, mon père me déclara, le même jour, que j'eusse à épouser la fille du baron de Hochepot, notre voisin. La proximité des biens, certains inférêts de famille, la liaison étroite qu'il y avait entre mon père et le baron, furent les raisons suffisantes pour conclure ce mariage à l'insu des parties les plus intéressées, c'est-à-dire, de la baronne et de moi. Comme mon père n'est point de ces gens à contredire,[q^u'il est vif, emporté, hargneux, bourru, ivrogne, orgueilleux, tracassier, absolu, tel^ en un mot, que la plupart dq^,(^es g^^khpQimes sans éducation, qui n'ont d'autre qualité que celle de jurer, chasser, se saouler, plaider, estropier leurs valets, battre leurs gardes, ruiner leurs fermiers, faire enrager madame, engrosser ses femmes et tyranniser leurs familles ; je ne m'avisai pas de faire le revêche. Je suppose que dans cette occasion, la baronne ne la fit pas non plus : outre qu'on la disait amoureuse comme une chatte, je ne lui étais point indifférent. Mais qui aurait pu abandonner l'adorable Lassy ? et quelle différence, grand Dieu ! entre l'objet dont mon cœur avait ait choix, et celle qu'on me destinait ! Ma chère Lassy est le chef-d'oeuvre le plus parfait de la nature, et la baronne était borgne, chassieuse, bossue, tortue, boiteuse, lunatique, puante, maussade, et pour surcroit, elle avait 2e__clitoris fait comme un cornichon, c'est-à-dire, que ma future était her-
maphrodite. Quand même je n'eusse point aimé la comtesse, et que la baronne eût été une personne accomplie, l'article du clitoris m'aurait entièrement révolté. Cependant mon père ne m'eût point sitôt signifié sa volonté suprême, que je m'écriai, en me jetant à ses pieds : ô mon très honoré père ! béni soit l'heureux moment qui me procure l'occasion de vous prouver mon respect et mon obéissance ! Quoique j'aie senti de tout temps une secrète aversion pour le mariage, je vous fais un sacrifice de mon inclination, et j'épouse la baronne tout-à-l'heure, s'il le faut. — Mon père, pénétré de joie, m'embrassa pour la première fois de sa vie, et courut sur le champ chez le baron, pour convenir du jour de la cérémonie.
" Le bonhomme ne fut pas à une portée de fusil de la maison, que j'enfonçai la porte de son cabinet, et lui enlevai un sac de mille écus qui était sur son bureau, après quoi je montai sur un cheval que je laissai à la première poste ; et j'arrivai à Paris où je me cachai si bien que, quelques recherches que l'on fît, on ne put me découvrir.
" Mon premier soin, après mon arrivée en cette ville, fut de donner de mes nouvelles à la comtesse, et de concerter les moyens de nous voir ; ce qu'une de ses femmes et un laquais nous facilitèrent. Trois mois après, j'appris que mon père était tombé dans une paralysie incurable, que le baron était devenu fou, et que sa fille était morte de mal de rate.
" Malp^ré un cl;iangement si favorable, je n'osai retourner en Poitou, ni faire tenter d'obtenir mon pardon. Le marquis de Gourgnac esf-^ufi, homme terrible et inexorable ; ce n'est que par sa mort que Je pois- trtmver un remède à ma situation, et me voir en état de donner la main à la comtesse de Lassy.
" Je vous ai dit, continua le Compère, que j'avais apporté un sac de mille écus à Paris ; mais cette somme n'étant point assez considérable pour me faire subsister longtemps, ignorant d'ailleurs le moment où il plaira à mon père de partir de ce monde, je pris le parti de subvenir à ma dépense en me faisant auteur. Comme je n'ai ni assez de
talent, ni assez d'érudition pour entreprendre un ouvrage savant, utile et sensé, qu'au reste cette sorte de besogne est très longue, que, grâce^.llespiit. du s[ècje^.[es libelles et la satire sont aujourJnui Ils livres à la mode, les mieux payés, et qu'enfin j'ai l'esprit naturellement caustique, je me mis à faire quelques petites pièces qui me rapportèrent beaucoup d'argent, mais qui m'attirèrent aussi la disgrâce que vous savez. Voilà mon état, et ma résolution de m'y tenir, surtout, ô mon bienfaiteur ! s'il vous plaisait m'indiquer les moyens de pouvoir demeurer en cette ville, et d'écrire en dépit de la police et de ses recherches ; si cela se peut faire, je vous promets vingt pistoles par mois, dont voici le premier avance.
Le sergent, non moins surpris et enchanté de la générorité du Compère, que de sa franchise et de sa confiance, s'écria : " Ah ! mon cher marquis, je n'y puis tenir. Oui, je ne me borne pas au petit service que je viens de vous rendre ; je réponds sur ma tête du moindre trouble qui pourra vous arriver dorénavant. Je parlerai à qui il appartient, et dès demain vous pourrez courir impunément toutes ^es rues de Paris, moyennant que vous endossiez une soutane, et que vous preniez le petit collet pour vous déguiser. Non content de cela, pour peu que votre père tarde à partir de \.^ ce monde, je me fais fort de vous faire épouser la comtesse de Lassy, en attendant qu'il meure. Je connais ici quelques prêtres de mes amis, qui vous marieront à fort bon compte. Ce sont__d^e ces ecclésiastiques honnêtes et désintéressés, qui donnent les messes à huit sous, et qui ne se tirent d'affaire ' que sur la grande quantité qu'ils en disent, ou dont ils se chargent. Si vous avez besoin de notaire, de témoins, etc. c'est la même chose, j'ai tout soùs^âT'main, et à un prix raisonnable. Enfin, pour gage de ma parole, ainsi que pour sceller les nœuds de l'amitié sincère qui m'attache à votre personne, je vous prie de me faire l'honneur d'être le parrain d'un fils dont ma femme est accouchée la nuit dernière. " Mon Compère le marquis accepta la proposition : l'on but quelques rasades à l'heureuse issue du compérage et de l'affi-
nité future ; et le sergent ayant promis qu'il viendrait chercher le Compère lorsqu'il serait temps, partit pour aller à ses affaires.
Lorsque nous nous vîmes seuls, je demandai au compère Mathieu ce qu'il attendait de la fable ridicule qu'il venait de débiter à cet homme, et auquel il avait donné presque le reste de notre argent. " Je ne sais pas trop, me répondit-il. Comme la vanité, l'avarice et la gourmandise sont trois j, passions qui ont beaucoup d'empire sur les hommes, j'ai voulu prendre celui-ci par ce faible, en l'honorant d'une fausse confidence, en lui faisant une largesse à laquelle il ne s'attendait pas, et l'amener insensiblement à un certain point de débauche, où profitant du moment que le vin fît son effet, j'eusse pu lui escamoter l'argent que je lui ai donné, et lui dire adieu sans parler ; mais je vois que cette affaire prend un tout autre train, et Dieu sait quelle en sera l'issue ; cependant je suis résolu de pousser la fortune jusqu'au bout. — Mon cher maître, dit Diego, j'espère qu'avec le secours du ciel, nous sortirons glorieusement de ce pas : votre bon ange ne vous a point inspiré sans sujet l'histoire que vous avez conté si naturellement au sergent. Eh ! comment n'en sortirions-nous pas, puisque les sacrements s'en mêlent ? " Malgré la crise cruelle où nous nous trouvions, je ne pus m'empêcher de rire de l'expression de Diego ; et tout ignorant que je suis, je dis en moi-même qu'il falla,.ijt être bien idiot^ bien superstitieux et bien .JE^.pagnoU pour parler ainsi.
Il~ était près de huit heures du soir, lorsque le sergent rentra. Il pria le Compère de monter dans un carrosse qu'il avait amené, et nous invita, Diego et moi, d'en faire autant.
En arrivant au logis du sergent, nous entendîmes un carillon qui nous fit croire qu'il y avait quelque dispute dans la maison ; mais étant entrés dans la chambre de l'accouchée, nous trouvâmes une demi-douzaine de femmes autour de son lit, dont plupart étaient ivres, et qui parlaient toutes à la fois.
Le sergent dit à son épouse : " Ma mie, certaines affaires
que j'ai eues dans la journée m'ont empêché d'aller prier ton frère le charcutier, de venir nommer notre enfant; en revanche, voici M. le marquis de Gourgnac qui veut bien nous faire l'honneur d'être notre compère. Je suis au désespoir de ne pouvoir lui donner "^ïïhe commère de son sang ; mais j'espère que M. le marquis ne désapprouvera pas le choix que j'ai fait de la fille de mon ami Thibaut le guichetier ; c'est une demoiselle qui, par sa jeunesse, sa beauté, son esprit, ne le cède en rien aux plus huppées de Paris. "
La sergente fut très sensible à la grâce que M. le marquis de Gourgnac daignait lui faire : ils se firent l'un à l'autre beaucoup de compliments ; après quoi, et selon l'usage reçu, le Compère fut obligé d'embrasser, non seulement l'accouchée, mais encore toutes les voisines ivres ou non ivres^ le nouveau-né, la nourrice, la sage-femme, la garde-enfant, un carme, une laitière, un garçon boulanger, tous parents de la maison, ainsi que trois ou quatre petits sergentereaux qui couraient par la chambre.
L'accolade était à peine finie, que la commère arriva. Je puis dire que le sergent n'avait point flatté le portrait ; aussi le Compère la lorgna-t-il d'un œil si philosophique, que je jugeai qu'il eût mieux aimé contracter avec elle une affinité plus proche que le compéragc.
Environ une demi heure après l'arrivée de notre demoiselle, le sergent pria le Compère de prendre le devant avec elle et l'enfant, et ajouta qu'il allait suivre ; après quoi il nous dit, à Diego et à moi : "Mes amis, toutes les personnes que vous voyez ici sont de la famille, et ne vous connaissent pas ; mais comme il se pourrait faire que, pendant mon absence, il vînt ici quelqu'un de qui il est inutile que vous soyez vus, je vous prie d'entrer dans le salon voisin, et d'y vider une bouteille que je vais vous envoyer, en attendant notre retour." La bouteille étant venue, il but un coup à notre santé, puis il entra dans un cabinet joignant, où, après avoir mis les louis que le Compère lui avait donnés, dans une boîte qui était sur la cheminée, il sortit, et oublia la clef sur la porte, et courut rejoindre son monde à l'église.
Lorsque nous fûmes seuls, Diego s'écria : ô vous ! qui avez inspiré à Judith le courage d'égorger Holoferne, accordez-moi l'adresse et la fermeté de voler ce maudit sergent.
Ayant fini ces paroles, il fit trois signes de croix, dit son in nianus, ouvrit la porte du cabinet, mit la boîte dans sa poche, referma la porte, et fut jeter la clef dans le privé de la maison.
Lorsqu'il fut de retour, il me dit : " Mon cher Jérôme, voici la moitié de ma besogne finie ; prions maintenant S. Agatocle qu'il la conduise à une heureuse fin." En même temps il tira son chapelet, sejnit à prier, et pria jusqu'à ce que le sergent et son monde fussent de retour.
Quoique l'on ne tardât guère à servir le souper, j'eus le temps de conter l'aventure au Compère, et les frayeurs qu'elle me causait ; mais lorsqu'il eut appris que la clef était perdue, il me rassura, et parut d'une humeur charmante pendant tout le temps que l'on fut à table, c'est-à-dire, toute la nuit.
Sur le minuit, l'Espagnol sortit pour quelques nécessités naturelles, et un moment après, il poussa un cri épouvantable : l'on courut voir avec de la lumière, s'il ne lui était point arrivé quelque malheur, et on le trouva tombé sur le carme, qui exploitait la nourrice au pied d'un escalier, ce qui pensa troubler la fête ; mais le sergent ayant dit que cela arrivait assez fréquemment à son parent, et Diego n'ayant reçu d'autre mal qu'une égratignure au bout du nez, chacun reprit son train ordinaire ; et le sergent, qui n'avait cessé de chanter depuis plus d'une heure, se mit à chanter de plus belle, et chanta tant, but tant, parla tant, que vers les trois heures, il fallut l'emporter ivre sur son lit.
Comme il était dans un état à ne s'éveiller de plus de six heures, nous demeurâmes jusqu'à ce qu'il fit jour. Alors, ayant pris congé de la compagnie, ainsi que de l'accouchée, nous sortîmes de Paris par la porte S. Antoine, puis prenant à gauche, nous tirâmes à vue de clocher, droit à Senlis.
6o LE COMPÈRE MATHIEU