ÉVÉNEMENT TERRIBLE
A peine fûmes-nous dans les champs, que nous ouvrîmes la boîte : mais quelle fut notre surprise et notre joie, lorsque nous y trouvâmes, outre les louis du Compère, pour plus de quatre mille écus de bijoux, tous fruits assurément de la pitié du sergent. Cette découverte faillit nous faire tourner la tête. Diego fît plus de trente cabrioles et plus de soixante moulinets ; mais lorsque nous réfléchîmes que nous n'étions poinr hors de dangers, nous modérâmes nos transports, et nous fîmes tant de diligence, que le soir nous arrivâmes à Senlis.
Etant entrés dans la première auberge, nous demandâmes à l'hôtesse ce qu'elle avait à nous donner à souper. Elle répondit qu'elle n'avait qu'un gigot de mouton, une poularde 'et six côtelettes dont elle ne pouvait même disposer, parce qu'il était arrivé un étranger, quelques moments avant nous, qui avait retenu le tout pour lui seul. Le compère Mathieu dit que cet étranger était fou, qu'il y avait de quoi manger pour six personnes, et qu'il prétendait en avoir sa part.
L'hôtesse nous ayant conduits dans une chambre au bout de la cour, où était cet étranger, nous trouvâmes un gros et puissant homme, ayant le visage plein et vermeil, la barbe noire, les yeux à fleur de tête, qui s'amusait à vider quelques bouteilles en attendant le souper. L'aspect de cet homme déconcerta un peu la philosophie du Compère, qui était déterminé à lui demander hautement la moitié de la portion qu'il s'était destinée ; c'est pourquoi il se contenta de lui exposer très poliment le sujet de sa visite. L'étranger fit d'abord quelques difficultés ; mais ayant jipj)ris que le Com- PÇr?-A'^5i^ philosophe, il nous accor3â7^1g.plusgalamment du
LE COMPÈRE MATHIEU 6l
monde, de soupgliave^ lui» à. condition que niôtesse chercherait de quoi augmenter le service de quelques plats.
Enfin l'heure du souper arriva ; et chacun mangea de très bon appétit. Au dessert, l'étranger demanda au Compère qui il était. Celui-ci dit qu'il était de Domfront, et le fils de Mathieu, le cordonnier, j " Par la ventrebleu ! s'écria l'étranger, tu es mon neveu ; ta mère est ma propre sœur ; je suis cet oncle capucin, que tes parents croient y aux Indes à prêcher l'évangile aux infidèles. Ça, dis-moi, ^ d'où viens-tu r que fais-tu ? où vas-tu ? " Le compère Mathieu sauta au cou de son oncle, l'embrassa plus de dix fois, et lui conta nos aventures jusqu'à ce jour, ainsi que celles de Diego. JAlors l'oncle du Compère nous dit : " Mes enfants, puisque j'ai appris votre histoire, il est juste que je vous conte aussi la mienne.
" Mon cher neveu sait que mon père était tonnelier. Comme ce métier avait mis le bonhomme à son aise, il m'envoya au collège d'Alençon pour y faire mes études. Quoique j'apprisse passablement le latin, il ne se passait point de semaine que mon régent ne me donnât le fouet. Il prenait pour méchanceté certains petits tours de gentillesse qui m'amusaient, et qui faisaient rire mes camarades. Comme je grandissais, que je devenais de plus en plus gentil, et que mon régent me battait toujours, je lui dis que s'il s'avisait de me battre encore, il s'en repentirait. Trois jours après, il voulut me fouetter à son ordinaire ; mais je lui donnai un coup de canif dans le cul, pour lui apprendre à connaître son monde, après quoi je m'enfuis à Domfront, où mon père me paya avec usure ce que le régent m'avait promis, et voulut me mettre à son métier ; mais ma mère ayant obtenu que je continuerais mes études, l'on m'envoya à Caen, où je parvins jusqu'en philosophie. Alors, ayant eu encore quelque querelle avec mes maîtres, je m'engageai dans le régiment de Navarre, qui était en garnison en cette ville.
" Comme j'étais grand et bien fait, je ne tardai guère à monter aux grenadiers. Je puis me flatter d'avoir réuni dans ce poste toutes les qualités d'un véritable homme de guerre.
Je me grisais régulièrement tous les jours ; je tenais le tripot de tous les jeux de hasard ; je tirais l'estafFe de toutes les donzelles du quartier ; je cassais les vitres de quelque cabaret tous les trois jours ; je raccolais le plus de jeunes gens qu'il m'était possible, et je mangeais leur argent après les avoir enrôlés ; je jurais moi seul autant que tous les grenadiers du régiment ; bref, j'avais déjà été quinze jours en prison ; j'avais estropié cinq de mes camarades, j'en avais tué trois, et j'étais bien résolu de continuer sur le même ton, lorsque mon capitaine s'avisa de m'ôter mon habit, et de me renvoyer.
" Je retournai chez mon père. Le bon vieillard me mit au travail, et prétendit me moriginer ; mais je le priai très instamment de n'en rien faire^ jusqu'à ce qu'il m'eut mç)ritré les fondemens de l'autorité qu'il prétendait avoir sur moi. Ma mère, qui savait que son mari était vif, et que son fils ne l'était pas moins, résolut de nous séparer, de crainte qu'un jour ou l'autre je ne rossasse le bonhomme. Elle me proposa d'être fourbisseùr ou capucin ; je choisis le capuchon. " En conséquence de cet heureux choix, je fus en Bretagne trouver un oncle qui était provincial de l'ordre, et j'endossai le harnois séraphique, sous le nom de père Jean de Domfront. Lorsque je fus ordonné prêtre, l'on m'envoya prêcher dans les villages ; et après avoir rempli cet emploi pendant trois ans, je devins le directeur de la supérieure d'un couvent djarsulines.
\ " Cette supérieure était une maman d'une quarantaine d'années, qui avait été belle dans sa jeunesse, et qui avait encore le teint d'une femme de trente ans. Elle me confiait souvent les assauts qu'elle avait à soutenir contre le démon de la concupiscence ; elle me disait qu'elle lui opposait constamment le jeûne, la prière et la discipline, mais que ces armes avaient quelquefois si peu d'efficacité, qu'elle se trouvait presque réduite à céder à la violence de son tourment, et à s'abandonner au seul soulagement que la nature lui suggérait dans son état. ^ Eh ! que ne s'y abandonnait-elle, interrompit Diego, en dirigeant son esprit vers Dieu, pour
que l'âme ne participe point aux souillures du corps ? — Que dis-tu, dit père Jean à l'Espagnol ? — Je dis, répondit ce dernier, que si mon ancien maître, le recteur des jésuites de Saragosse, eût dirigé la supérieure dès sa tendre jeunesse, elle n'aurait point eu à combattre le démon de la concupiscence jusqu'à l'âge de quarante ans.
— Je fus touché du sort de cette religieuse, poursuivit père Jean, et de celui de tant de victimes infortunées que la cagoterie, l'avarice, la politique, l'ambition des parents, et quelquefois le délire de l'imagination d'une jeunesse aveugle et sans expérience, réduisent à lutter éternellement contre la nature et le tempérament.
" Un jour que la supérieure m'avait fait la description d'une des plus vigoureuses attaques qu'elle eût encore essuyées, je lui dis que les moyens dont elle se servait pour éteindre la concupiscence, ne contribuaient qu'à l'enflammer, que les jeûnes, les veilles et la discipline échauffaient le sang au lieu de le tempérer ; que le moyen de s'affranchir de l'importunité des désirs, était de les suivre, et que je mettrais fin à son tourment, si elle me voulait jurer le secret. Elle le jura. Je lui proposai mon moyen, elle l'approuva. En conséquence de l'accord, elle me donna deux clefs avec lesquelles je pouvais entrer en son quartier : la nuit suivante, nous commençâmes à livrer le premier assaut à son ancien ennemi, et. nous ne donnâmes de relâche qu'autant que la prudence ''^ l'exigeait, pour ne point faire soupçonner mes évasions nocturnes.
" Au bout de dix mois, mon gardien, qui avait été autrefois mousque^ciire, voulut me débusquer de ma direction. Un soir que tout le couvent était au choeur, et que nous nous chauffions l'un et iVv'tre à la cuisine en attendant le souper, il entama la conversation sur la supérieure, et il finit par me défendre de la diriger. Je lui dis que je la dirigerais. Il me repartit que je ne la dirigerais pas, et s'emporta tellement, qu'il saisit une écumoire pour me frapper. Je parai le coup avec une cuiller à pot que je trouvai sous ma main, et je lui en portai un si terrible coup au-dessus de l'oreille gauche,
qu'il tomba le cul dans une chauderonnée de tripes que le cuisinier venait d'ôter du feu. Voyant que la chaleur ne lui faisait faire aucun mouvement, je l'examinai de près, je vis qu'il était mort.
— Quoi ! s'écria Diego, vous avez tué un capucin ! — Oui, pardieu, répondit père JeanT — -"Vous ne croyez donc pas qu'il y ait un enfer ? — Est-ce qu'un homme d'esprit croit aux fables, repartit père Jean ? — Vous devriez croire au moins qu'il y a un purgatoire, reprit Diego : comment ! avoir tué un capucin ? quel crime ! juste ciel ! quel crime ! j'aimerais mieux avoir tué tous les rois de la terre.
— A ce spectacle, poursuivit père Jean, le cuisinier poussa un cri horrible et s'évanouit. Pour moi, je pris le gardien sur mes épaules, je sortis par une petite porte dont j'avais la clef ; j'emplis son capuchon de pierres, et je le jetai dans la rivière ; de là je me rendis à l'autre bout de la ville, chez une de mes pénitentes qui était dangereusement malade, et que j'avais confessée l'après-midi : lorsque minuit fut sonné, je fus chez la supérieure, à qui je contai mon aventure.
" Mon récit la fit presque mourir de frayeur. — On va vous chercher, me dit-elle : et on vous découvrira. Ne craignez rien, lui dis-je, permettez-moi seulement de rester ici, je réponds du reste. Chez nous comme dans tous les autres ordres, l'on a soin de tenir de telles fredaines cachées. Si l'on nous attrape, on nous punit sans que le monde en soit instruit ; si nous nous évadons, l'on n'en dit mot ; enfin, de quelque manière que nous disparaissions, l'on trouve toujours le moyen d'en celer la cause : vous entendi-ez bientôt dire que le gardien et moi sommes passés dans les îles pour la conversion des infidèles. — Voilà donc pourquoi, dit le Compère, tout Domfront est persiudé que voiis prêchez la foi dans le nouveau-monde. — I^a supérieure me cacha et me nourrit pendant un mois, continua le père Jean ; mais comme pendant le jour il fallait que je me tapisse tantôt dans une armoire, tantôt sous un lit, ce genre de vie m'ennuya. Je proposai à la bonne mère de passer en Angleterre ; la crainte des représailles de Satan la détermina à me suivre.
" Ayant fait en sorte de me procurer un habit, elle s'accommoda de ceux d'une pensionnaire ; et par précaution contre la misère, elle se munit d'une somme de huit cents louis d'or, qui appartenait à la communauté. Comme la ville était une place ouverte, nous partîmes un soir pour nous rendre au bord de la mer, qui n'était point éloignée, et nous eûmes le bonheur de rencontrer un pêcheur qui nous conduisit à Jersey, où nous nous mariâmes pour éviter tout scrupule ; ensuite nous partîmes pour Londres ; nous louâmes une maison ; nous nous mîmes en ménage, et nous avions déjà vécu quinze jours en bonne intelligence, lorsqu'une fluxion de poitrine enleva ma chère moitié.
" Je pris le parti de me consoler avec une petite Ecossaise qui me servait, et dont je ne pouvais me faire entendre que par signes.
" Un soir que je m'étais amusé dans un café, je revins un peu tard au logis ; je frappai à la porte, et personne ne l'ouvrit : l'ayant fait enfoncer, je trouvai mon cabinet ouvert, la dote de la défunte enlevée, et l'Ecossaise éclipsée. Tout autre que moi se serait désespéré ; mais comme j'avais appris chez les grenadiers à me ficher de tout, à ne m'étonner de rien, je pris le parti de chercher fortune ailleurs, et d'oublier cette disgrâce. --.^^^
" En attendant, je vendis mes meubles, et je me mis en pension chez un marchand de vin. Français d'origine. Cet homme était veuf, n'avait qu'une fille d'environ dix-sept ans, nommée Lucile. Au bout d'un certain temps, je devins amoureux d'elle ; je lui déclarai ma passion, je lui plus, et lui proposai de passer à Paris avec moi, pour jouir à loisir de notre tendresse. Elle m'opposa d'abord l'amour qu'elle avait pour son père, mais je lui fis comprendre que cet amour était très susceptible de dispense, et elle se détermina à me suivre.
" Ayant choisi un temps où le bonhomme était absent pour quelques jours, Lucile se saisit d'uni acompte de mille livres sterling sur sa dot à venir ; je m'appropriai quelques effets qui me convenaient, et nous partîmes de Londres sous les auspices de l'amour.
r " Quelques jours après notre arrivée à Paris, le chien de Lucile s'avisa de pisser sur le jupon de l'entretenue d'un jeune seigneur, logée dans la même maison que nous. On battit le chien, on piailla, on chanta pouille à Lucile. Je répondis pour ma femme, je m'emportai, je souffletai l'entretenue, et je cassai un bras à l'entreteneur. Dans toute autre occasion, cette affaire n'aurait point eu de suite ; mais, comme les seigneurs qui entretiennent des filles ont le bras long, celui-ci forma plainte, obtint information, trouva des ; I témoins ; et pour finir l'histoire, je fus décrété.,..emprisonné, i/ / condamné, ruiné, et par surcroît, cocufié par mon procureur, y" l mon avocat, mon rapporteur, ainsi que lés trois quarts de mes V l^ juges que la pauvre Lucile sollicita en vain pour moi. r- yv " Lorsque je fus élargi, la misère nous contraignit de nous ■ V^ séparer, Lucile se remaria à un vieux commandeur, et moi ^ je demeurai veuf jusqu'à nouvel ordre.
[Le Père "Jean se lie ensuite avec un Marseillais^ fait plusieurs longs voyages par mer ; puis finit par se trouver a Rome.'\
" Après avoir demeuré encore quelque temps à Rome, je fus à Florence, à Gènes, à Milan, à Turin ; puis je rentrai en France, et je m'arrêtai à Lyon, sous le nom d'un médecin étranger. La petite vérole faisait alors des ravages affreux dans cette ville. Un riche négociant, auquel cette funeste maladie venait d'enlever cinq enfants, de six qu'il avait, me rencontra un jour dans un café, et me demanda quel remède l'on opposait à un mal si cruel dans les autres pays. Je lui répondis que les Turcs y opposaient l'inoculation. Comme il ne comprenait point comment l'on pratiquait cette inoculation, je lui expliquai ; et il m'invita à passer chez lui le lendemain, pour l'entretenir encore là-dessus.
" Etant allé chez ce marchand, ainsi qu'il m'en avait requis, j'y trouvai un prêtre et trois médecins, qu'il avait apparemment invités pour m'entendre parler. L'un de ces
médecins, curieux de savoir si je pourrais donner la définition d'un mal dont je prônais le remède, me demanda ce que c'était que la petite vérole. — Monsieur le médecin, lui répondis-je, si j'étais ici sur les bancs, je vous dirais qu'en considérant la petite vérole du côté de la nature, elle provient d'une matière pestilentielle, qui se mêle avec le sang dès le moment que l'homme est conçu, et qui se manifeste plus tôt ou plus tard, selon les sujets ; que dans sa manifestation, elle se divise en discrète, discrète simple et discrète maligne ; en confluente, confluente simple et confluante maligne : j'ajouterais que l'on connaît ces différences par leurs symptômes particuliers, et je décrirais ces symptômes ; mais comme je ne regarde ici la petite vérole que du côté de ses effets, je dis que c'est un germe destructeur, que presque tous les hommes portent dans le sang, qui est toujours prêt à se développer, et qui, semblable à un morceau de poudre, n'a besoin que de la plus petite étincelle pour produire un embrasement terrible : je dis que plus on diffère de payer ce tribut à la nature, plus on court de danger lorsqu'elle l'exige ; que cette maladie a ses moments d'inaction et de fureur ; que, dans ce dernier cas, presque tous ceux qui en sont atteints, le sont mortellement ; les autres sont tristement défigurés, et portent, toute leur vie, des marques cruelles de sa malignité. En conséquence de ce que je viens d'avancer, j'ajoute que, si, dans quelque saison favorable, l'on pouvait procurer la petite vérole à un enfant, chez qui le venin est encore en petite quantité, il y aurait cent à parier contre un qu'il en réchapperait, et qu'il ne courrait aucun risque d'être défiguré, ni de perdre la vue ou l'usage de quelque membre. C'est ce moyen que les Turcs ont trouvé, et qu'ils mettent en pratique, non sur des raisons frivoles, mais sur mille expériences réitérées, sur les faits les plus constatés, sur les calculs les plus exacts de la bénignité de la petite vérole inoculée, et des ravages affreux de la petite vérole naturelle.
— Mon ami, dit le médecin, ce que vous venez de dire paraît plausible : j'ai déjà entendu parler de cette inoculation,
et de la manière dont les Turcs la font ; mais comme ces Xurcs .iie.s.QUL.^UU.jiÊ5.,bctes, en comparaison de nous autres Français, ils n'ont point consrïere~^qu"7T'e?t~ très possible de donner la petite vérole à quelqu'un qui ne l'aurait jamais eue ; que, ne sachant point dans quel état est la personne que l'on veut inoculer, ni si le sujet dont on a tiré le virus est sain, il se pourrait faire qu'on insinuerait en même temps quelqu'autre virus caché, ou du scorbut, ou de la grosse vérole, qui venant à se développer avec celui de la petite vérole, produirait infailliblement un contraste funeste et dangereux, ferait mourir le malade, ou le rendrait infirme pour le reste de ses jours ; qu'il y a des temps où notre corps paraît en santé, et où cependant il est le plus près de la maladie; et que si, par hasard, on inoculait dans ce temps, il est certain qu'on développerait, d'un côté, le germe de la petite vérole, et de l'autre, celui de la maladie dont on est menacé. Il s'ensuit de là que l'inoculation est une méthode plus nuisible que salutaire ; que le plus court est de laisser"" agir la nature ; et que, lorsque cette maladie arrive, un médecin sage et prudent, doit suivre en tout l'usage adopté par la faculté.
— Monsieur le médecin, répondis-je, les Turcs ne sont point si bêtes que vous le croyez: ils pratiquent l'inoculation avec toutes les précautions possibles pour la réussite : ils ont une attention particulière dans le choix des deux sujets, de celui dont on prend le virus, et de celui auquel on le communique. Le premier doit être réputé très sain, et sa petite vérole doit être de l'espèce la plus bénigne : pour ce qui est du second, s'il est d'un tempérament cacochime, scorbutique ; s'il est sujet à quelques maladies particulières ; s'il est atteint de quelque vice vénérien, cancéreux, écrouelleux, ils ne l'inoculent point qu'il ne soit parfaitement guéri.
Ils inoculent ordinairement les enfants depuis l'âge de cinq ans jusqu'à l'âge de puberté ; ils savent que, passé cet âge, les passions, le travail, l'intempérance et les débauches de diverses espèces commencent à communiquer au sang une âcreté peu propre à cette opération, et comme, contre
le préjugé de presque tous les médecins de ce pays-ci, ils sont persuadés que la grande chaleur est contraire à la petite vérole, ils ont choisi l'hiver et le printemps pour faire l'inoculation.
" Ils ont encore un égard particulier à la constitution du sujet. Comme les personnes fort robustes, les gens bilieux, sanguins et flegmatiques sont peu propres à être inoculés, ils ne les y admettent qu'après des préparations convenables.
" Enfin, l'argument le plus fort, ou plutôt l'argument invincible qu'on peut opposer à toutes les objections contre l'inoculation, est le calcul fait d'après une longue suite d'années, que, de quatre-vingt-onze personnes inoculées, il en peut mourir une, et que dans la petite vérole naturelle, il en meurt un septième ; ce qui fait treize contre un.
— Oh! si cela est, dit le marchand, dès demain je fais inoculer le seul fils qui me reste. J'avais six enfants, il en est mort cinq après avoir été traité à la française ; si le sixième doit partir, j'aime autant que ce soit à la turque. — Holà, monsieur, dit le théologien, n'allez pas si vite en besogne. N'avez-vous pomt entendu ce que cet inoculateur vient de dire, que, de quatre-vingt-onze personnes inoculées, il en meurt une ? Si le fils qui vous reste venait à être le malheureux sur qui le sort tombât, vous auriez commis un homicide affreux. — Monsieur de la théologie, dis-je au prêtre, il est bien étonnant que, dans un pays comme la France, les gens de votre sorte aient constamment quelque chose à dire contre tout ce qui peut contribuer au bien-être et à l'avantage des sujets de l'état. Croyez-vous que lorsqu'un général, qui se trouve à la tête de quatre-vingt-onze mille hommes, enveloppé d'un ennemi beaucoup plus fort, et par lequel un treizième de son armée va certainement être détruit, croyezvous, dis-je, que ce général, trouvant l'occasion certaine de battre cet ennemi et de rompre ses desseins pour jamais, lui livre bataille en ne risquant que mille hommes, devienne l'homicide de ces mille hcmme ? — Non, répondit le théologien. — Et bien, repriii-je, un père qui aurait quatrevingt-onze enfants qui devraient tous avoir la petite vérole
naturelle, et dont la treizième partie serait la victime de ce terrible fléau, un tel père, qui les ferait inoculer tous, serait un général qui sacrifierait la quatre-vingt-onzième partie de son armée, pour en conserver la septième. — L'ami dit le théologien, votre raisonnement n'est qu'un sophisme absurde. Il y a une grande différence entre un général, qui a reçu du souverain le droit d'ordonner tout ce qu'il juge à propos pour le salut de son armée, à des soldats qui se sont soumis volontairement à lui obéir, et un père qui n'a aucun pouvoir de cette nature sur des enfants qui n'ont, de leur côté, aucun usage de raison, et par conséquent, point la faculté de se soumettre, ou de ne point se soumettre à ses ordres avec connaissance de cause. — Monsieur le théologien, repris-je, vous raisonnez comme un théologien. Il est faux qu'un général commande toujours à des gens qui se sont soumis volontairement à ses ordres, et avec connaissance de cause, puisque très souvent le souverain les y a soumis de force, en vertu de son autorité suprême, et pour raison suffisante, mais à eux inconnue. Je m'arrête à ce dernier point, et je dis que si le souverain a le droit de contraindre ses sujets de prendre les armes, de prévenir, de livrer bataille à l'ennemi, en ne risquant que le quatre-vingt-onzième d'entr'eux, au lieu que s'ils se laissaient surprendre de cet ennemi, il en périrait le septième, ce droit doit s'étendre sur les enfants, ainsi que sur les adultes, et il peut ordonner que tous les enfants de ses sujets soient inoculés. Ceux qui viendront à mourir des suites de cette opération, seront les victimes sur lesquel]es,Ie-*oft sera tombé de- pirir^ur la conservation des,autres. J'ajoute enfin, "que si la nature n a point donné aux pères un tel pouvoir sur leurs enfants, le souverain peut le leur conférer ; car c^est le bien de l'état : ainsi voilà les pères qui ont le même droit qué"Tê" générar,"et les enfants la même obligation que les soldats. — Monsieur l'inoculateur, interrompit le théologien avec une sorte d'emportement, vous parlez là du droit que la nature donne, du droit que le souverain confère ; nous autres ecclésiastiques n'entendons rifn à ces droits. Mais le cinquième commandement de Dieu se trouve au chap. xx. v.
1 4 de V exode ; la Sorbonne est là pour l'expliquer, et moi je suis ici pour vous dire que toutes les propositions que vous venez d'alléguer en faveur de l'inoculation, sont scandaleuses, erronées, blasphématoires, fausses, hérétiques, impies, détestables, tendantes à la subversion du christianisme, à l'établissement du déisme, de l'athéisme, et de mille erreurs monstrueuses.— Abominable bavard ! m'écriai-je, si je n'étais dans une maison que je respecte, je te jetterais tout à l'heure par la fenêtre. — Holà, messieurs, dit le marchand, point de bruit^__ chez moi, s'il vous plaît. ^Monsieur le théologien, j'avais jugé à votre mine pincée, sérieuse, à votre démarche grave, à votre air de suffisance et surtout par l'habit que vous portez, que vous deviez être un homme de quelque sai'oir, de quelque jugement ; c'est pourquoi je vous avais invité pour dire votre sentiment sur la méthode que cet étranger propose : maintenant je vois que vous n'êtes qu'un ignorant, un pitoyable raisonneur, un incivil, un emporté, un brutal, je vous prie de sortir de chez moi à l'instant, et de n'y jamais remettre le le pied./ Pour vous, monsieur me dit-il, vous n'êtes pas meilleur logicien que cet impertinent ecclésiastique ; mais j'ai entrevu, parmi les raisons que vous tâchiez de débrouiller, que vos vues sont louables, votre cause juste, et votre méthode praticable. Vous pouvez inoculer mon fils lorsqu'il""! vous plaira. Je vous promets cinquante pistoles, si vous réus- | sissez à mon gré. — Je remerciai le marchand de la confiance qu'il voulait bien avoir en moi, et je lui promis de faire mon possible pour le satisfaire. Alors les trois médecins se levèrent, firent chacun une révérence bien sèche, et partirent. Pour ( moi je commençai, dès le lendemain, à préparer le fils duj marchand à l'opération. Elle réussit si parfaitement, qu'en moins de trois mois j'avais inoculé plus de deux cent enfants, dont il n'était mort que trois. Il était péri au moins le quart de ceux que les médecins de la ville avaient^ traités.
" Cependant les chaires, les confessionnaux retentissaient des déclamations des prêtres contre la pratique infernale que je venais d'établir à Lyon. Toutes les presses de la ville
gémissaient sur les libelles que messieurs de la médecine lâchaient contre moi. J'étais un séducteur, un empoisonneur, un perturbateur d'états, en un mot, un homme à pendre ou à rouer. Mais toutes ces bagatelles ne m'empêchaient point d'aller mon train.
" Je continuais toujours à inoculer avec le plus grand succès, lorsque j'appris que mes ennemis étaient sur le point d'obtenir une lettre de cachet contre moi. Je résolus de partir incognito de Lyon pour Paris ; mais trois prêtres et deux médecins s'étant trouvés à mon départ, me dirent mille invectives, ameutèrent la populace, et je fus poursuivi à coups de pierres jusqu'à une demi lieue de la ville.
" Lorsque je fus arrivé à Paris, je confiai à un honnête homme l'envie que j'avais de tenter si les médecins de cette ville ne seraient pas plus raisonnables que ceux de Lyon. L'honnête homme me répondit que je n'étais point le premier qui eût fait cette tentative, que les médecins s'y étaient constamment opposés, et que le plus court pour moi était d'attendre la résolution du parlement sur cet article. Je trouvai étrange qu'il fallût que des jurisconsultes décidassent de^qùëTIe manière des médecins doivent administrer leurs remèdes, et je pris le parti d'attendre la décision de cette affaire.
" Quelques jours après mon arrivée dans cette capitale, un singulier genre de folie épidémique saisit tout à coup les trois quarts de la France. Ceux qui avaient de l'argent se battaient pour le troquer contre du papier. Je ris quelque temps de cette manie, mais la maladie m'ayant pris à mon tour, je me donnai mille peines pour me défaire de mes espèces, et je ne fus guéri de mon mal qu'après m'être aperçu que toute ma fortune ne consistait plus que dans la valeur intrinsèque de mes billets.
" Etant réduit à peu près dans le même état où les paysans de la Romanie m'avaient mis, et enrageant de ce qujen France un honnête homme ne pouvait faire fortune, ni en faisant des choses raisonnables, ni en faisant des sottises, je m'associai avec un certain monsieur Gribaudier, qui faisait
profession de jiéparer, par l'industrie, le tort que la fortune lui avait fait! Je devins très habile dans cette profession ; mais laiustice, jalouse de nos succès, fit arrêter M. Gribaudier, et, 1 ayant convaincu d'axoir enfreint certaines lois, elle le fit pendre au beau milieu de la Grève,!
" Ce procédé m'indigna, et, de dépit, je m'enfuis en ) Hollande, où je devins janséniste, luthérien, arminien, cal-/ viniste, brouniste, anabaptiste, boréliste, collégien, socinien,S arien, préadamiste, juif, hernhutter, enthousiaste, quaker, > déiste, manichéen, pyrrhohien "ët^hée. ""^ ^^.
— En vérité, dit le Compère Mathieu, j'en aurais bien fait "^^ autant en pareille occasion. ^
— Me trouvant dans un pays où l'on avait la liberté de \ penser, continua père Jean, je crus qu'on devait y avoir \ celle d'agir ; mais mes actions ayant déplu aux Hollandais, V ils me firent danser une sérénade vis-à-vis une de leurs mai- j M sons de ville, me firent marquer d'un fer chaud sur l'omo- | plate, ainsi que l'on fait au front des chiens pour les préserver \
de la rage, et puis ils m'envoyèrent scier du bois de Brésil J dans un rapshuys.
" Ce genre de travail était trop uniforme pour m'amuser ; il m'ennuya ; et, comme l'on ne voulut point m'en donner d'autre, j'enfonçai un soir la porte du laboratoire, et je m'enfuis dans le pays de Clèves. Etant prêt à entrer dans la ville de Wesel, je rencontrai un habillé de bleu qui me demanda si je ne voulais point servir le roi de Prusse : je lui répondis que sa majesté Prussienne pouvait se servir ellemême, que je ne servais personne. L'habillé de bleu, piqué de ma réponse, tira son épée pour me frapper ; mais je la lui arrachai des mains, je lui en donnai cinquante coups sur les épaules, puis je la cassai en deux, et la lui jetai au visage : après quoi, au lieu, d'entrer dans la ville, je la laissai sur ma droite, je continuai ma route, et je m'arrêtai à Cologne, où je repris le métier de M. Gribaudier.
" Lorsque j'eus amassé trois ou quatre cents ducats, je partis de Cologne, et je retournai à Paris, où je trouvai que la police avait dispersé toutes mes anciennes connaissances.
En attendant que j'en fisse de nouvelles, le baron de Montenoi me prêta sa femme pour me désennuyer, et se contenta de l'intérêt de dix écus par mois. L'on ne pouvait pousser la générosité plus loin ; aussi personne n'a l'âme plus noble que le baron de Montenoi. Au bout de six semaines la baronne devint fourbue : son mari la reprit, la fit traiter, la prêta à un autre ; puis encore à un autre ; si bien qu'à la fin, la pièce étant devenue hors de cours, il ne la prêta plus à personne, et la mit au billon. '
" Plusieurs personnes trouvaient étrange que le baron de Montenoi prêtât ainsi sa femme aux honnêtes gens ; mais le baron, qui avait autant d'esprit que de noblesse d'âme, disait qu'il n'y avait rien de si naturel que cela, et le leur prouvait. Il disait aux théologiens que puisque Abraham avait abandonné sa femme au roi d'Egypte, le baron de Montenoi pouvait bien en faire autant de la sienne à ses amis ; et que, comme Abraham avait reçu pour cela des brebis, des bœufs, des ânes, des serviteurs, des servantes, des ânesses et des chameaux, lui, baron de Montenoi, pouvait bien tirer quelques louis d'or de ce trafic pour avoir quelques livres de de viandes à mettre dans «on pot. Il rapportait à ce sujet ^l'apologie que S. Augustin fait de l'action du patriarche, les louanges que S. Ambroise donne à Sara pour son obéissance dans cette occasion, et les éloges que S. Chrysostôme donne à l'un et à l'autre. Quant aux gens du commun, M. le baron leur citait l'exemple de plusieurs peuples, qui prêtent leurs femmes aux étrangers pour les régaler, de tant de particuliers en France qui prêtent les leurs pour leur profit, comme les plaideurs à leurs juges, les commis aux maltôtiers, les marchands aux usuriers, les officiers aux grands, les grands l'un à l'autre, jusqu'à y compris Aboulchica, qui vendit la sienne au roi de Congo pour avoir un emploi dans les fermes, y Enfin, le baron disait aux politiques que Fusage de louer, ' prêter ou vendre sa femme, était une nouvelle lîranche de commerce entre les sujets d'une même monarchie, un nouveau moyen de faire circuler l'argent, de contenter les riches, d'enrichir les pauvres, et de donner des sujets à l'état.
Bref, il apportait tant de raisons pour appuyer la justice et l'utilité de son fait, que tout le monde eût du en être content ; mais Tesprit de l'homme n'est point fait pour se payer de raisons.
" Je retiens à mon histoire.
" J'ai dit que j'avais apporté de Cologne environ trois ou quatre cents ducats, que j'avais gagnés en continuant le métier que M. Gribaudier m'avait enseigné, mais, comme je n'épargnais rien pour me procurer tous les agréments de la vie, je me vis bientôt à sec.
" Pour cette fois j'opposai ma plume à la misère : je fis un livre où je démontrai, clair comme le jour, que le fils d'Abraham et de Jocabed n'était point si grand sorcier qu'on veut nous le faire croire ; et que, sans un troupeau d'ânes sauvages, sa baguette toute puissante eût opéré un prodige de moins ^ Cet ouvrage fit grand bruit : l'imprimeur qui l'avait imprimé, fut connu, enfermé et ruiné. Deux auteurs eurent l'audace de me réfuter ; mais je rossai l'un et j'éreintai l'autre, pour leur apprendre à respecter la vérité. Après cet exploit, je partis de Paris, et je prit la route d'Orléans. s^
" J'étais avancé environ de deux lieues sur cette route, lorsque je vis arriver un postillon, criant de toutes ses forces, oh hé, oh hé, place à M. le marquis qui va à la guerre. Lorsque ce postillon fut près de moi, il me sangla un grand coup de fouet à travers le visage, parce que je ne m'étais point rangé dans la boue, pour laisser à son cheval le plus beau et le milieu du chemin. Je me mis à jurer de mon mieux, et je jurais encore, lorsque le marquis qui allait à la guerre, arriva. Celui qui conduisait la chaise de poste, m'en fit autant que le postillon, et je redoublai mes imprécations. Le marquis, ayant fait arrêter la voiture, me demanda, d'un ton fier, ce que je disais. — Je dis, lui répondis-je, que je voudrais que les postillons, les chaises de poste, et les marquis qui vont à la guerre, fussent à tous les diables. — Ah faquin, répartit-il, je vais t'apprendre à connaître ceux à qui tu parles. — En même temps il saute de sa voiture, met ' Tacit. Hist. lib. 5.
l'épée à la main, et avance pour me frapper ; je me mets en défense ; il jure, foi de gentilhomme, qu'il me fera pendre : à ces mots, je lui assène un coup de gourdin sur l'occiput, et je l'envoie rejoindre les héros du neuvième siècle.
" A ce spectacle, le conducteur effrayé s'enfuit à toute bride. Pour moi, voyant que personne ne me guettait, je me saisis de l'épée, de la montre et de la bourse du guerrier ; je quittai la route d'Orléans ; je pris celle de Dreux ; je traversai la Normandie, et je ne m'arrêtai que sur les côtes maritimes de cette province.
" Après avoir rôdé pendant quelque temps çà et là, je me fixai près du Havre-de-Grace, où, ayant épousé la veuve, les deux filles et la nièce d'un maître d'école de village, j'embrassai la profession du défunt.
'( Mes élèves firent de tels progrès sous ma conduite, qu'en ! moins de six mois les plus grands battaient leurs pères, et les ' plus petits crachaient au visage de leurs mères. )Les parents mécontents de cette nouvelle espèce d'éducation, me citèrent devant le curé du lieu, pour rendre compte de ma doctrine. . ^ Lorsque je fus arrivé chez le pasteur, il me dit : Monsieur ^ le maître d'école, vous me feriez plaisir de m'instruire de ^ vos sentiments, touchant la soumission, l'obéissance, l'amour, ^^f le respect et la reconnaissance que les enfans doivent à leurs î^ pères et mères. — Monsieur le curé, lui répondis-je, je suis fortement persuadé qu'ils ne leur doivent rien de tout cela ; ce n'est que par une suite de l'état de faiblesse et d'ignorance où ils naissent, qu'ils se trouvent naturellement assujettis à leurs parens. Comme vous n'êtes qu'un sot, monsieur le curé, je me dispense de vous alléguer d'autres raisons philosophiques qui autorisent mon opinion. Adieu M. le curé. — Ayant fini ces mots, je retournai chez moi.
" Comme je savais que, selon la sainte et pieuse coutume des gens d'église, le curé cliercherait à se venger de ma naïveté, je partis le lendemain pour le Cotentin ; là, je devins commis, maquignon, contrebandier, opérateur, fauxtémoin, procureur et faussaire ; mais, ayant appris que la justice me faisait chercher pour ce dernier métier, je retour-
nai à Paris, où, après avoir exploité mon ancienne hôtesse et houspillé son mari, je suis parti ce matin, pour aller voir si les Moscovites ne seraient pas plus tolérants que les Français. — V^otre histoire, dit le compère Mathieu à père Jean, achève de me confirmer dans une opinion qu'il n'appartient qu'à un-pi«4o§p£he d'avoir. Vous avez commencé votre vie, ? exemplaire par donner un coup de canjf dans le cul de votre ' "" régent, parce qu'il vous fouettait sans sujet. Vous avez quitté vos études pour vous mettre grenadier, et vous avez réuni, dans ce métier, toutes les gentillesses d'un véritable homme de guerre. Vous avez escamoté une religieuse des griffes de Satan qui la tourmentait, et vous vous êtes marié avec elle, pour lui ôter ses scrupules. Vous avez enlevé la fille d'un marchand de vin de Londres, parce qu'il ne vous l'aurait point donnée. Vous avez été Turc, corsaire, chrétien, médecin, luthérien, calviniste, quaker, manichéen, athée, etc. Vous avez épousé quatre femmes à la fois, de crainte d'en manquer. Je ne trouve rien de plus naturel que tout cela.
"Mais quand je considère que vous avez ^é emprisonné, ruiné, cocufié, parce qu'un chien avait pissé sur le jupon d'une entretenue ; quand je considère qu'on vous a donné deux cents coups de bâton sur la plante des pieds, parce que vous aviez trop bien servi sa Hautesse ; quand je considère que la justice vous a recherché, pour avoir été associé avec un homme qui tâchait de faire fortune comme il pouvait : et que cette même justice vous a persécuté, pour avoir composé un livre contre un juif qui est mort il y a plus de trois mille ans ; quand je considère que vous avez été battu par des faquins de valets, parce qu'étant à pied, vous ne vous dérangiez point pour la poste, et que vous avez été contraint d'ôter la vie à un marquis qui voulait vous ôter la vôtre, ou du moins vous faire pendre, parce que vous aviez l'audace de vous défendre contre un gentilhomme ; quand je considère qu'il vous fallut fuir la vengeance d'un cagot de curé, pour avoir enseigné les éléments de la loi naturelle aux enfants de ses paroissiens, et que la justice de Normandie vous cherche encore, pour avoir rendu service à autrui, aux dépens
d'une conscience qui n'appartient qu'à vous ; quand, dis-je, je considère que vous avez été errant, poursuivi, proscrit, persécuté, pour avoir éclairé les hommes par des exemples puisés dans la pure et la vraie philosophie, pour avoir tâché de jouir liBfement de îa seule vie que nous avons à espérer, et fait en sorte de ne point mourir de feim au milieu des biens de ce monde, je ne doute plus que les lois n'aieut été inventées pour détruire la liberté naturelle, en fixant pour jamais la loi de la propriété, et le droit barbare de l'inégalité.
" Oui, mon cher oncle, continua le Compère, les lois, la religion, les préjugés, la violence se réunissent constamment contre celui qui ose penser et agir. Dans cet état de contrainte, l'homme demeure esclave, tandis qu'il devrait être libre, et vit dans l'indigence au milieu du patrimoine de la nature.
"Si quelque génie transcendant, tel que l'admirable père Jean, vient à s'apercevoir qu'il naît libre et hors de toute sujétion naturelle à l'égard de son père ou de son prince ; que rien n'est capable de le soumettre à aucun pouvoir sur la terre, que son propre consentement ; en un mot, qu e le vice, la vertu, le bien et le mal moral, le juste et l'injuste, jj et tout ce qui en dépend, ne consistent que dans l'opinion de ceux qui les ont inventés, pour appuyer leurs intérêts : si, dis-je, cet homme rare auquel il a été réservé de déchirer le voile de l'illusion, tente de secouer le joug du travail, de la misère, de la servitude et de la superstition, en usant des droits que la nature lui a donnés, il a tout à craindre de la tyrannie du plus fort, à moins qu'une prudence consommée ne le mette à l'abri des recherches de la justice et de la persécution des prêtres.
— Corbleu, dit le père Jean, mon neveu a raison. Je me suis moqué, de tout temps, de ces billevesées dont on endort les sots. J'ai toujours regardé Ja.xeligion- -et les lois comme des inventions humaines. Je n'ai consulté dans toutes les actions de ma vie, que la seule voix de la nature. Aussi ai-je rencontré partout des ennemis injustes et dange-
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reux ; mais j'ai éludé leurs pièges par ma prévoyance, mon adresse et ma fermeté. C'est sur ces vertus qui ne m'ont jamais abandonné, que j'ai fondé la tranquillité d'esprit dont je jouis, et qui sied si bien à la liberté de penser que j'ai adoptée, ainsi qu'au sang froid inaltérable qui, malgré Cicéron et ses semblabîès7~në~'m'a' jamafs quitté, même en tuant des capucins et des marquis : joignez à cela que ma conscience n'a jamais senti l'aiguillon de ce que le vulgaire appelle remords, et que j'appelle le supplice des faibles et des idiots : ma philosophie se croirait déshonorée, si elle s'occupait de ces fâcheuses réminiscences, qui ne doivent leur origine qu'aux préjugés et à l'ignorance. Qu'en dis-tu l'homme aux reliques, ajouta père Jean, en ^'adressant à Diego ? — Très redoutable père Jean, répondit l'Espagnol, je dis que, dans certains cas, ma morale ressemble assez à la vôtre, à cette différence près, que la philosophie que je respecte, mais que je ne comprends pas tout-à-fait, vous fait agir, et que dans toutes mes actions je n'ai d'autre motif que mes intérêts particuliers, d'accord avec la religion, appliquée selon les principes que l'on m'a inculqués dans l'éducation honnête que j'ai reçue chez les jésuites de Saragosse. Au reste, mon révérend père, je vous regarde comme un saint homme, qui, par les traverses de votre vie, avez expié, depuis longtemps, le capucinicide que vous avez commis, et l'apostasie dont vous vous êtes rendu coupable soit à Alger, soit dans votre transmi2;ration de Paris en Hollande.'^'
Pendant le récit que père Jean avait fait de son histoire, il s'était formé à l'ouest un orage très considérable : l'on entendait, par le bruit du tonnerre, qui devenait fort de plus en plus, que la ville de Senlis en aurait sa part, et Diego achevait de parler, lorsqu'un tourbillon furieux, qui précédait la pluie et la grêle qui allaient tomber en abondance, renversa une partie de la cheminée où nous étions. L'Espagnol effrayé de cet accident, s'écria : Mes amis, nous allons périr ! la chute de cette cheminée est un avertissement de la colère divine qui va tomber sur nous. Je me souviens, dans
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ce moment, que c'est demain le jour de l'Assomption de la Vierge, et que nous avons mangé à notre souper un gigot de mouton, une poularde et six côtelettes. Prosternons-nous, mes chers compagnons ; intéressons le plus grand saint du paradis en notre faveur, et dites, de cœur et d'affection, ce que je vais réciter de bouche. En même temps il ^e jeta à genoux, et d'une voix triste et lamentable, il entonna la prière suivante :
" O vous, qui avez commencé par ne rien valoir, mais qui, ayant été blessé à la jambe au siège de Pampelune, êtes devenu honnête en dépit de Satan et de son tintamarre ! bienheureux S. Ignace ! intrépide champion de la Vierge, qui auriez tué un Maure, sans l'entêtement de votre mule, qui prit un chemin pour une autre ! O vous, qui, après avoir compris combien le mépris est conforme à l'évangile, avez porté le métier de gueux, de truand et d'argotier à un degré sublime ; avez couru les champs, équipé comme un fou ; avez fait peur aux uns, avez fait rire les autres, et n'êtes entré dans aucune ville, pendant vos caravanes, sans avoir une troupe de polissons à vos trousses ! O vous, qui avez toujours fait un si grand cas de la simplicité, que vous avez refusé des lumières du diable pour l'interprétation de l'écriture ! O vous, qu'un zèle ardent fît partir pour Jérusalem, et qui auriez vraisemblablement converti tous les Turcs, si le gardien des capucins de cette ville ne vous eût chassé comme un peteur, et contraint de repasser en Europe ! O vous, qui avez failli d'être pendu comme un espion par les Français, lorsqu'ils faisaient la guerre en Lombardie, et qui, à l'âge de trente-neuf ans, êtes venu à Paris tendre votre fessier aux régents du collège de Sainte-Barbe !
*' O vous, qui, ayant été pris pour un illuminé par la sainte inquisition, avez évité le fagot par votre ignorance, et fûtes réservé à de plus grandes choses ! O vous, qui, sur le refus que le ciel vous fît d'un petit chien pour vous servir de directeur, avez rugi comme un lion, hurlé comme un loup, beuglé comme un bœuf, grincé les dents comme un damné,
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et failli de vous jeter de désespoir par une fenêtre ! O vous, qui, après une terrible épreuve, êtes parvenu à un tel degré d'amour de Dieu, que les flammes vous sortaient de la tête ! O vous qui avez converti les pécheurs par mille tours tout-àfait gentils, comme en vous jetant dans les étangs glacés, en jouant au billard, ou en enlevant les femmes à leurs maris, pour qu'elles vivent en chasteté ! O vous, qui avez été la terreur et le fléau des démons, des loups-garous, des esprits follets, et qui chassiez les premiers en récitant Virgile ! O vous, qui avez eu le bonheur de voir la sainte Trinité en corps et en âme, lorsque vous étiez encore sur la terre, et qui, indépendamment d'un bienfait si rare, avez encore eu autant de visions, d'apparitions, de révélations, que tous les anachorètes de la Thébaïde ! O vous, qui, par un prodige inouï, avez fait une visite, sans quitter Rome, à votre disciple Kessel à Cologne ! O vous, qui avez rendu Lisan, le pendu, à la vie, rendu un borgne aveugle, ressuscité une poule qui puait ! O vous, qui, par des marques si éclatantes d'une sainteté extraordinaire, avez mérité d'être le père, le fondateur, l'instituteur, le conservateur d'une société de saints personnages, qui, par leur vie archangélique, sont devenus ici-bas les seigneurs, les modérateurs de toutes choses, et les fléaux de ceux qui encourent votre indignation 1 O vous, qui êtes autant au-dessus des neuf chœurs des anges que le Grand Turc est au-dessus de votre serviteur et compatriote Diego Arias Fernando de la Plata y Rioles, y Bajalos ! O patriarche des patriarches, neuf^ mille six cents fois plus patriarche qu'Abraham ! daignez jêtêr"ûrrœTr de pitié sur tous les humains, dans cette nuit désastreuse et effroyable où tous les élémens se confondent, où le ciel et la terre enflammés sont une esquisse du dernier des jours. Daignez, dis-je, jeter un regard compatissant sur tous vos serviteurs, nommément sur mon doux maître Mathieu le philosophe, sur le vertueux père Jean de Domfront, sur mon ami Jérôme et sur moi. Ne permettez pas que nous périssions pour avoir mangé un gigot de mouton, ime poularde et six côtelettes, la veille de l'Assomption : rognez les griffes
à Satan qui se prépare à nous agripper ; reverrouillez les portes de l'abîme qui est prêt à nous engloutir ; détournez la foudre..." A ces mots le tonnerre, éclatant d'une force épouvantable, perça le toit et le plancher de la chambre, et brisa en mille pièces la table autour de laquelle nous étions. A ce spectacle effrayant, Diego tomba par terre et foira dans ses chausses. Père Jean, plus irrité de l'incongruité du foireux, qu'épouvanté du coup de tonnerre, prit l'Espagnol par le collet, le jeta au milieu de la cour et ferma la porte. Ensuite, ayant rallumé la chandelle, il prit une bouteille qui était sur la cheminée, la vida d'un seul trait, et nous dit en se rasseyant : " Je voudrais bien savoir où vous avez péché cet original ; il est par la corbleu fou. J'ai eu la patience d'écouter son impertinente prière à S. Ignace ; mais, vertu de froc ! foirer en présence de père Jean ! je ne le souffrirai jamais. — Tout le monde n'est point si intrépide que vous, lui dis-je ; l'épouvante fait certains effets sur l'un qu'elle ne fait pas sur l'autre. Il y a mille personnes à qui il en serait arrivé autant, en voyant le tonnerre tomber à leurs pieds. Au reste, il serait à propos d'avertir l'hôte de cet accident ; la foudre pourrait bien avoir mis le feu au grenier. — Ma foi, dit père Jean, tant pis pour le grenier, je ne me mêle point des affaires d'autrui ; faites-en de même, et songeons à vider les six flacons qui sont là sur ce buffet. Mais je ne puis revenir de cet original.
/ — Mon cher oncle, dit le Compère, il faut en avoir pitié.
■ Les jésuites et la superstition lui ont fêlé le timbre, ainsi qu'à bien d'autres : il est confit dans une piété si puérile, si ridicjule ; il est plongé dans une ignorance si crasse qu'il cite à tort et à travers l'écriture, les légendes, son recteur des jésuites de Saragosse, et dans des circonstances si peu analogues à ces citations, qu'il me fait rire quelquefois, et met en colère mon compère Jérôme. Au reste, c'est un assez bon garçon, qui m'est fort attaché, et que je garde parce que je lui fais faire, par principe de religion et par bêtise, tout ce qu'un homme d'esprit pourrait faire par principe de philosophie. — Je lui pardonne donc, dit père Jean ; mais cela
n'empêche pas qu'il ne soit un original. A propos, mes enfants, vous allez en Hollande ? — Oui répondit, le Compère. — Hé bien, reprit père Jean, je vous accompagnerai jusque-là ; alors je continuerai ma route pour la Russie ; et, si vous voulez faire ce voyage avec moi, il ne tiendra qu'à vous. — Très volontiers, dit le Compère ; à Dieu ne plaise que je rejette une telle proposition : la fortune a voulu que je retrouve un oncle si chéri, si respectable ; je ne l'abandonnerai de ma vie. " Dès ce moment tous nos biens furent déclarés communs ; nous nous promîmes une fidélité à toute épreuve ; nous cimentâmes notre union en vidant le reste de nos flacons, et nous conclûmes de finir la soirée par chercher Diego, qui n'avait point reparu depuis la fin de son oraison.
Après quelques perquisitions inutiles, nous fûmes contraints de mettre l'hôte et tous ses gens en œuvre pour retrouver le pauvre Espagnol ; l'on parcourut toutes les granges, toutes les écuries, toutes les caves, tous les greniers de la maison ; l'on s'égosillait à crier : Diego. Enfin, l'on désespérait de le trouver, lorsqu'on le découvrit dans un poulailler, où il s'était tapi parmi une quarantaine de poules.
Ayant rassuré l'Espagnol du mieux qu'il nous fût possible, il sortit de son réduit : deux vigoureuses servantes lui écurèrent le fessier ; il changea de chausse ; il rentra dans la chambre, et père Jean lui dit: "L'ami Diego, en considération du récit que ton maître m'a fait de ton mérite singulier, je te pardonne l'incongruité de ton derrière : je te déclare que tu es compris dans l'alliance qui vient d'être contractée entre mon neveu, Jérôme et moi ; que tu auras voix au chapitre, ainsi que chacun de nous ; que je te prends sous ma protection spéciale en tout, partout, contre tout, fût-il contre Lucifer. — Ah ! très vénérable père Jean, s'écria Diego en se jetant à deux genoux, après mon maître que voilà, vous serez désormais celui que j'aimerai le plus sur la terre. Tous les jours de ma vie, à commencer dès ce moment, je réciterai c\no^pater et cinq ave Maria^ à l'honneur de Sainte Barbe, pour qu'elle daigne vous conserver dans le sentier de la
vertu, et qu'elle vous pr(;serve de mort subite, ainsi qu'elle fit autrefois à Auduin le chartreux, lorsqu'il tomba dans la neige ^ Je prierai. S, Gassien, dont l'église célèbre aujourd'hui la fête, qu'il veuille vous accorder joie, santé, richesse, et qu'il vous fasse élire pape un jour ; car le ciel m'a révélé, dans le poulailler, que vous étiez le seul qui méritiez de remplir un poste si important, et qu'il ne fallait pas moins que votre vigueur, votre fermeté, votre exemple, pour réformer certains petits abus qui commencent à se glisser parmi les pasteurs de la bergerie du Seigneur." Lorsque Diego eut fini de parler, chacun fut se coucher ; le lendemain de grand matin, nous partîmes de Senlis.