‹ Le complot de Sarajevo, 28 juin 1914Chapitre 10 sur 16 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

UN journaliste généralement bien informé, M. H. W. Steed, directeur de la politique étrangère au Times, voit (*) avec raison dans l'attentat de Sarajevo autre chose que l'œuvre néfaste de nationalistes exaltés. Selon lui, la mort de l'archiduc François- Ferdinand serait due, comme beaucoup de crimes commis au-

(^) Articles parus dans VEdinhurgh Re^iew d'octobre 1915 et dans le Nineteenth Century and After de février 1916.

tour du double trône austro-hongrois des Habsbourgs, à de louches intrigues de Cour, à de basses et cupides jalousies. L'auteur anglais étaye ses conclusions d'intéressantes considérations que nous ne croyons pas cependant d'irréfutables preuves. La froideur que témoigna aux dépouilles de l'Archiduc la camarilla de Vienne, et qu'il note comme symptomatique, ne prouve pas grand'chose. Elle montre seulement que François-Ferdinand n'avait pu regagner les faveurs que son mariage morganatique lui avait fait perdre. Elle montre aussi que le grand-maître des cérémonies de la Cour, le prince de Montenuovo, descendant de Marie-Louise et de Neipperg, en appliquant aux obsèques toutes les rigueurs d'une étroite étiquette, tirait de l'Archiduc, qui l'avait ouvertement détesté, une vengeance posthume et mesquine.

Si donc nous sommes d'accord avec M. Steed sur un point, à savoir que le meurtre est le résultat non d'un complot nationaliste serbe, mais d'une intrigue politique nouée dans les milieux austro-hongrois, nos vues diffèrent totalement sur la cause initiale et j'^ partant, sur les auteurs du crime. Notre conviction,

basée sur une étude approfondie de faits certains et de présomptions graves, est que le complot de Sarajevo a été tramé par celui-là seul qui devait en profiter, mais qui n'en eut pas le loisir puisqu'il en fut la victime, par l'archiduc François-Ferdinand lui-même.

L'archiduc héritier d'Autriche- Hongrie avait en effet le plus grnad intérêt à ce qu'éclatât une affaire compromettante pour la Serbie. Depuis que son oncle François-Joseph lui avait confié le pouvoir effectif, et surtout laissé la haute main sur l'armée, François- Ferdinand préparait l'Autriche- Hongrie à une guerre. L'ami du fameux D^ Lueger, jadis bourgmestre de Vienne et chef du parti socialiste chrétien, parti purement allemand, le « protecteur » du germanisant Schuherein (ligue scolaire allemande) ne songeait, comme tous les Habsbourgs, qu'à s'appuyer en Autriche sur les Allemands et en Hongrie sur les Magyars. Or, le germanisme en Cisleithanie s'effritait sous les coups des Slaves ; et le magyarisme en Transleithanie commençait à subir l'assaut des Serbo-Croates et des Roumains. François- Ferdinand devait, par une guerre anti-slave déchaînée contre la Serbie et, par contre-coup.

contre la Russie, assurer le triomphe de ceux qu'il considérait comme les soutiens naturels de son trône futur.

Il savait, d'autre part, les finances de l'État fortement obérées. Il n'ignorait pas qu'une formidable banqueroute était imminente. La guerre permettrait, en cas de victoire, d'obtenir des indemnités qui boucheraient les trous ; en cas de défaite, elle pourrait servir d'excuse à la ruine financière.

Enfin les ambitions paternelles de François- Ferdinand seraient faciles à réaliser à la suite d'un triomJDhe. Personne alors ne serait assez puissant pour s'opposer à ce que fussent annulées les promesses faites par l'Archiduc lors de son mariage morganatique. Sa femme pourrait donc être impératrice et reine, et son fils aîné archiduc héritier. « La gloire militaire, écrit le baron Beyens (^), ancien ministre de Belgique à Berlin, le prestige conquis sur les champs de bataille, l'Archiduc en avait besoin pour asseoir sans opposition sa compagne sur le trône impérial et faire de ses enfants les

(1) Revue des Deux-Mondes, N^ du 1^^ juin 1915, p. 481.

héritiers des Césars. » Ces trois causes expliquent toutes les tentatives belliqueuses — mais avortées — de François- Ferdinand avant 1914, tentatives qui font dire au prince Lichnowski, ancien ambassadeur allemand à Londres, dans son récent mémoire (^), que la politique de l'Autriche « visait à étrangler la Serbie ».

C'est d'abord, en 1908, l'impudente annexion de la Bosnie- Herzégovine. Elle se produit quinze jours après que l'Autriche- Hongrie a promis à la Russie de ne pas modifier la situation dans les Balkans sans la prévenir assez longtemps à l'avance. Elle se produit à l'heure même où l'Allemagne suscite au Maroc l'affaire des déserteurs de Casablanca. La Serbie proteste contre l'action de l'Autriche- Hongrie dans les Balkans. La Russie la soutient. Mais la Triple- Entente prise dans deux affaires, ne peut tenir le coup. Force est donc d'accepter le fait accompli.

En 1912, la Serbie lutte avec ses alliés contre la Turquie pour la libération des Balkans.

(1) Mémoire du prince Lichnowski publié par le Journal des Débats du 24 avril, d'après le texte de la MiXnchner PosU

L'Autriche- Hongrie en profite pour imaginer une affaire scandaleuse. Elle accuse les Serbes d'avoir odieusement mutilé un de ses représentants, le consul Prochaska. La presse reptilienne de Vienne porte au monde entier ses protestations et ses lamentations. Le gouvernement austro-hongrois exige, pour l'insulte qu'il prétend lui avoir été faite, une réparation que la Serbie accepte de fournir pour avoir la paix. Un rapport officiel constate cependant que le consul Prochaska n'a jamais été maltraité. A ce moment-là déjà, l'Autriche mène l'Allemagne. « C'est, dit le prince Lichnowski, le comte Mensdorlî qui dirigeait la Triple- Alliance à Londres ; j'étais son « second )). Ma tâche consistait à appuyer ses propositions. A Berlin, c'est le comte Szgoenyi, diplomate habile et expérimenté, qui menait les affaires. Il avait pour refrain : « Alors, il y a casus fœderis. » Une fois que je m'étais risqué à mettre en doute la justesse de cette conclusion, je reçue un sérieux avertissement au sujet de mon « austrophobie ».

Pas plus que la machiavélique annexion de la Bosnie- Herzégovine la sournoise provocation Prochaska n'avait donc réussi à amener

une guerre. Cette guerre devenait pourtant plus nécessaire que jamais, car la Serbie venait de s'agrandir considérablement. Elle allait même s'émanciper entièrement, car l'accès à la mer lui était ouvert. Cela ne faisait guère l'affaire de l'Autriche- Hongrie qui s'empressa d'obtenir, par un ultimatum au Monténégro, en mars 1913, l'abandon du port de Scutari et de soulever la question albanaise. Cette fois le Ballplatz, s'appuyant sur le droit des nationalités, réclamait l'Albanie pour les Albanais. L'Europe, qui aurait pu, avec plus de raison, réclamer la Bohême pour les Tchèques, la Pologne pour les Polonais, les Italiens du Trentin pour l'Italie et les Roumains de la Transylvanie pour la Roumanie, engagea la Serbie à céder une fois encore. L'Autriche pourtant, que François- Ferdinand avait mobilisée à grands frais, voulait à toute force trouver dans l'imbroglio balkanique un prétexte à conflit. Elle poussa donc la Bulgarie, ou plutôt le fourbe Ferdinand de Cobourg, à attaquer la Serbie épuisée. C'est alors (mai 1913) que le Ballplatz fit savoir à la Roumanie (^) que l'armée autrichienne soutiendrait

(^) Révélations de M. Take Jonesco, ancien ministre roumain.

les armes à la main la mauvaise cause du traître de Sofia. L'Europe semble avoir ignoré cette velléité belliqueuse de la bicéphale monarchie ; ce ne fut donc point elle qui empêcha le conflit général d'éclater. La paix fut due aux agences de désertion établies en Autriche et à la trahison d'un officier du grand État-major, Redl. Les agences enlevèrent à l'armée plus de 200.000 hommes qui, munis de faux papiers, gagnèrent le Canada. Redl, qui, pour éviter un procès dangereux, fut discrètement « suicidé » dans un hôtel de Vienne, avait vendu à la Russie les plans de campagne et empêché la réussite du coup que l'on préparait sur les rives du Danube. L'État-major en fut réduit à rétablir l'équilibre des forces de l'Empire et à dresser de nouveaux plans. Vienne, en effet, ne pouvait se résigner à voir dans les Balkans une Serbie indépendante. « La défaite de la Bulgarie dans la seconde guerre balkanique, la victoire de la Serbie, l'invasion roumaine en Bulgarie, dit le prince Lichnowski, constituaient naturellement pour l'Autriche un échec moral. L'idée de compenser cet échec par une campagne contre la Serbie paraît s'être fait jour à Vienne peu de temps après. »

L'état-major autrichien hâta donc ses préparatifs et, en août 1913, croyant être de nouveau prête à agir, la diplomatie autrichienne préméditait une attaque et cherchait à mettre l'Italie dans son jeu (^). L'Italie s'étant récusée, François-Ferdinand guetta, pour envoyer à la Serbie une nouvelle sommation, quelque événement propice. « Aussi, écrit M. Ernest Denis (*), le 17 octobre (1913), nouvel ultimatum de l'Autriche à la Serbie qui, pour arrêter les incursions des pillards albanais, a été obligée d'occuper quelques points stratégiques : — Qu'elle retire immédiatement ses troupes ; faute de quoi l'Autriche agira aussitôt. — En dépit de l'empressement avec lequel la Serbie satisfait à sa sommation et de la visite de M. Pachitch qui est accouru à Vienne apporter des paroles de conciliation, le comte Berchtold, dans un discours inqualifiable et qui, entre deux États de force sensiblement égales, eût été considéré comme une déclaration de guerre, critique avec une injurieuse acrimonie le traité

(^) Déclarations de M. Giolitti au Parlement italien, 5 décembre 1914.

(•) La Guerre, par M. Erisest Dejsis, professem* à l'Université de (Paris Librairie Delagrave, éditeiir), p. 219.

de Bucarest et l'annexion à la Serbie d'une partie de la Macédoine. »

La Serbie, et pour cause, ne releva pas le défi. Il ne fut plus désormais possible à Vienne de trouver un prétexte plausible à la guerre. Le calme le plus parfait régnait dans les Balkans. Seule la créature de la diplomatie danubienne, le royaume d'Albanie, faisait des siennes. Il était difficile pourtant d'accuser les Serbes d'avoir poussé les Albanais à se battre entre eux. La première moitié de 1914 s'écoula donc sans que rien pût donner prise à la malignité des Machiavels de Vienne. Ce calme ne faisait guère l'afTaire de François- Ferdinand qui, ayant vu tous ses plans déjoués, n'attendait qu'une occasion. « En fait, écrit encore le prince Lichnowski, il apparaît que depuis le traité de Bucarest, Vienne avait l'intention d'obtenir par ses propres moyens une révision de ce traité et n'attendait manifestement qu'un prétexte favorable. « Puisqu'il ne se présentait pas, il fallait le faire naître. L'archiduc s'y employa de son mieux.

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