CHAPITRE VII
L'ENTREVUE DE KONOPISGHT
POUR réussir, il fallait d'abord que François-Ferdinand prît l'avis de son puissant voisin et allié, Guillaume II, et s'assurât de sa collaboration pleine et entière. Il était certain, en effet, que soulever un conflit avec la Serbie c'était amener des complications graves. La Russie se dresserait forcément pour défendre sa protégée. La France, à son tour, serait entraînée par le jeu des alliances. François-Ferdinand ne pouvait risquer la partie sans en avoir sérieusement réglé les détails. Une politesse en vaut une autre, et l'Allemagne ne refuserait certainement pas de prêter la main au « brillant
second » de l'affaire du Maroc. Elle refuserait d'autant moins que le concours de l'Allemagne était assuré depuis les premières tentatives de 1908 et que le mauvais coup, s'il était bien exécuté, permettrait à Guillaume II de réaliser enfin son projet de Weltpolitik, son rêve de domination universelle. « Bien entendu, assure le prince Lichnowski en parlant du gouvernement de Berlin, les hommes d'Etat viennois pouvaient compter sur notre concours^ Ils le savaient, car on leur avait i^èproché plus d'une fois d'être trop « mous ». On insistait mente, à Berlin, pour que l'Autriche « se réhabilitât ».
Mais, pour bien préparer cette « réhabilitation », il fallait de la discrétion. François- Ferdinand en mit. Il imagina donc d'inviter le kaiser à une partie de chasse qui aurait lieu au château de Konopischt, près de Prague. Afin de donner le change, il lança dans la presse viennoise, du 2 juin 1914, l'information suivante :
Visites de monarques a Konopischt. — L'empereur d'Allemagne et le roi de Suède feront ce mois-ci, à Konopischt, une visite de quelques jours à l'héritier du trône d'Autriche, François-Ferdinand. L'empereur d'Allemagne Guillaume II y viendra le 12 juin et y restera jusqu'au lendemain soir. Le roi de Suède Gustave est attendu à Konopischt en même temps que V empereur d'Allemagne^
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Il serait curieux de savoir aujourd'hui si réellement le roi de Suède a été invité à cette partie de chasse et, si oui, pour quelle raison il n*y est pas venu. Quoi qu'il en soit, cette note était fort habile. Elle tendait à enlever à l'entrevue de Konopischt tout caractère politique. Comment, en effet, les deux alliés auraient-ils pu s'entretenir de leurs affaires politiques en présence d'un tiers ? Le public était donc prévenu que la rencontre serait une simple visite de politesse, et rien de plus.
Nous ne savons pas très exactement ce qu'elle fut, cette visite, mais ce que nous savons, c'est qu'elle fut autre chose que ce qu'on voulait faire croire. Bien habile sera le diplomate qui nous démontrera que l'étiquette des Cours exige que, dans de telles circonstances, l'hôte et son invité soient accompagnés de leurs grands amiraux. Il sera plus habile encore s'il nous explique pourquoi la politesse exigeait que, dès le départ de Guillaume II, François- Ferdinand fît appeler le comte Berchtold, ministre des Affaires étrangères. Tout cela nous ferait peut-être comprendre le sens de la rencontre à Carlsbad, quelques jours après, des Chopin 6
chefs d'Etat- major d'Allemagne et d'Autriche- Hongrie (^).
Il est certain que l'entrevue de Konopischt avait un tout autre but que celui d'échanger des politesses et de mettre à mal le gibier des parcs archiducaux. Nous croyons donc que son seul objet était justement de trouver le prétexte d'une guerre qui manquait en 1914, et de minutieusement régler la marche diplomatique et militaire de toute cette entreprise belliqueuse. Le pacte établissant « les buts de la guerre », comme on dit en Allemagne, était depuis longtemjDS conclu, non pas seulement entre ^Guillaume II et François- Ferdinand, mais encore avec les chefs du parti Jeune- Turc (») et Ferdinand, roi de Bulgarie. Les
(^) Cela nous éclairerait peut-être aussi sur le sens d'une information apportée par la Liberté du 21 avril et par la France de Bordeaux du 22 avril 1916. Selon cette information venue de Bucarest, le D^ Kramar, député tchèque condamné à mort par la Cour de Vienne pour crime de haute trahison, ayant été interrogé par le président, du tribunal sur le but d'un voyage qu'il fit à Belgrade en juin 1914, répondit qu'il ne pourrait parler que si la haute personnalité gouvernementale (Berchtold) qui l'avait envoyé le déliait du serment qu'il avait fait de ne rien dire.
(*) Une mission turque avait été, à grands frais, reçue
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renseignements que nous tenons de diverses sources austro-hongroises, corroborés par la simple logique des faits, nous permettent d*assurer que le pacte ne visait point, au contraire, à diminuer ou à affaiblir l'Empire des* Habsbourgs. Le Pesti Naplo du 29 juin 1914, ne faisait que résumer cette opinion, courante dans la presse austro-hongroise, lorsqu'il disait que François- Ferdinand» voulait consolider et renforcer la monarchie par une guerre ».
Mais ne fait pas la guerre qui veut. Bismarck a montré à ses successeurs qu'il faut une habileté consommée et une intelligente hypocrisie pour déclarer une guerre et avoir pour soi l'opinion publique. Or l'Allemagne, qui savait fort bien ce qu'on pensait d'elle, de ses ambitions pangermaniques, de ses formidables arme»ments et des discours à « la poudre sèche » de son Kaiser, tenait avant tout à ce que le monde crût que la guerre lui était imposée par la force même des choses. Le mieux sembla donc de mettre en scène un acte d'une gravité exceptionnelle, qui révoltât toutes les consciences
en Autriche et en Allemagne à la fin de 1913. Elle avait, disait-on, un but commercial et visita plusieurs grandes villes ; mais sait-on quel était son but réel ?
et parût à tous une provocation directe, provocation qui méritât un châtiment à main armée.
Il s'agissait d'abord de s'assurer le concours de la douteuse Italie. Elle n'était liée à l'Autriche et à l'Allemagne que par un traité d'alliance défensive : en attaquant, on se l'aliénait — ce dont on s'était déjà aperçu. Si, au contraire, on pouvait être attaqué ou tout au moins provoqué comme il convient, la Triple- Alliance subsistait, puissante et invincible.
Il y avait encore une opinion à ménager en Europe, celle de l'Angleterre. Les Anglais sont fort susceptibles. Le développement de la flotte allemande les avait justement alarmés. On leur fit d'abord, aussi bien du côté allemand que du côté autrichien, de nombreuses amabilités dans l'espoir d'annihiler le rapprochement franco-anglais. Guillaume II visite l'Angleterre en 1908. En 1913, von Tirpitz annonce au Reichstag que les armements maritimes de l'Allemagne ne dépasseront pas la proportion suggérée par M. Winston Churchill, ministre de la marine anglaise. En cette même année 1913 François- Ferdinand allait à son tour faire visite au roi d'Angleterre. La récente expérience du Maroc avait nettement établi que le gou-
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vernement britannique ne laisserait pas se régler sans lui les questions coloniales. On avait vu, par contre, lors des derniers froissements européens, que la question austro-balkanique semblait n'intéresser que médiocrement l'Angleterre. « Sir Ed. Grey n'a cessé de répéter que l'opinion publique ne comprendrait pas n'admettrait pas une guerre qui aurait pour cause l'affaire serbe, et qu'il n'interviendrait pas, tant que les cabinets de Vienne et de Belgrade seraient seuls en cause (^). ))
Il semblait même, au contraire, que le gouvernement britannique n'eût pas changé d'avis depuis qu'au congrès de Berlin (1878) lord Salisbury prétendait « qu'il ne fallait pas penser annexer la Bosnie- Herzégovine aux principautés voisines et de même race, étant donné le danger qui résulterait de la fusion de plusieurs États slaves dans la Péninsule balkanique. ))
François- Ferdinand et Guillaume II en conclurent que c'était à la Serbie qu'il fallait s'en prendre, et ils songèrent à agir en conséquence.
On était ainsi, semble-t-il, engagé dans la
(^) E. Denis, ouvrage cité, p. 19.
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bonne voie : on localisait le conflit ; on dégageait la responsabilité de l'Allemagne et de l'Autriche et on leur assurait une facile victoire. L'Archiduc n^avait plus qu'à rechercher dans les récentes archives, ou mieux dans sa mémoire, pour trouver un bon moyen de faire peser sur la Serbie la responsabilité dont on se déchargeait. Il suffisait à François- Ferdinand de se rappeler l'affaire Nastitch ourdie en 1907, par le baron d'^Ehrenthal et destinée à désunir le Monténégro et la Serbie. « Le prince Georges de Serbie, encouragé par le ministre de Russie, aurait voulu, affirmait-on, faire sauter le palais où se trouvaient le prince Nicolas, son grand-père, et sa propre sœur, la princesse Hélène (*). )) Le prétendu complot avait été découvert grâce aux aveux de Nastitch, fils d'un mouchard austro-hongrois, à la solde lui-même du ban de Croatie, et qui soutenait avoir reçu les bombes à l'arsenal de Kragujevac. Malgré tous les efforts, l'affaire n'avait pas eu alors le résultat désiré. Elle était conçue pourtant selon un procédé cher aux collaborateurs des Habsbourgs, et qui, habile-
(^ E. Denis, ouvrage cité, p. 12.
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ment mis en œuvre, ne pouvait manquer de porter des fruits. On trouverait facilement, car l'Autriche- Hongrie en regorge, des mouchards et des agents provocateurs prêts à exécuter la besogne et à témoigner, le cas échéant, que cette tâche leur avait été commandée par le gouvernement serbe. Les nombreux procès antislaves dont est pleine l'histoire de la double monarchie prouvent que les gouvernants austro-hongrois sont passés maîtres dans l'art de fomenter de faux complots.
François-Ferdinand et Guillaume II ont donc consacré les deux jours de chasse dans les solitudes de Konopischt à mettre au point le plan à suivre pour que : 1® la Serbie parût incontestablement la provocatrice ; 2^ les diplomaties allemandes et autrichiennes agissent immédiatement et de concert ; 3^ les armées d'Autriche et d'Allemagne fussent prêtes au moment voulu. Il fut décidé que des manœuvres auraient lieu en plein pays de nationalité, serbe, en Bosnie- Herzégovine ; que l'Archiduc, chef suprême des armées austro-hj^ngroises, irait, le 26 juin, y présider en personne et inspecter les troupes ; que le 28 de ce même mois, au jour où les Serbes, aussi bien d'Autriche- Hon-
grie que de Serbie, fêtent le Vidov dan, anniversaire de la bataille de Kossovo, François- Ferdinand visiterait la ville de Sarajevo et que, à cette occasion, éclaterait l'affaire qui devait mettre le feu aux poudres.
Le but agressif de ce voyage archiducal en Bosnie-Herzégovine apparaissait d'autant mieux que les journaux allemands de toute l'Autriche- Hongrie ne se cachaient pas pour l'avouer. « Nos soldats, écrivait par exemple le Budapester Tagblatt du 27 juin en parlant des manœuvres, doivent acquérir l'habitude et les avantages naturels que possèdent les Serbes, et surtout les Monténégrins, comme soldats de montagnes. Dès que nos soldats connaîtront le terrain et les habitudes de Vennemi, les avantages que celui-ci en retire disparaîtront. » L'organe officieux de François-Ferdinand, la Reichspost, de Vienne, avouait ingénument — ou peut-être astucieusement — que cette parade militaire constituait « une menace pour au-delà de la frontière ».
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