‹ Le complot de Sarajevo, 28 juin 1914Chapitre 12 sur 16 · L'ATTENTAT · texte numérisé non relu

L'ATTENTAT

LE jour de départ de l'Archiduc approchait. Tout était préparé pour le coup projeté. Il faut croire pourtant que la préparation n'avait pas été faite avec la plus grande circonspection, car, du côté serbe, on avait surpris certains mouvements suspects. Le Neues Pester Journal et, après lui, toute la presse, annonçait le 29 juin un fait que le prouve. D'après ce journal, M. Jovanovitch, ministre de Serbie à Vienne, s'était, quelques jours avant l'attentat de Sarajevo — huit jours, précisent d'autres feuilles, — présenté au Ballplatz. Ayant constaté des mouvements inquié-

tants, déclara-t-il, le gouvernement serbe conseillait que, pour sa sécurité, rArchiduc n'accomplît pas son voyage. Le ministre des Affaires étrangères prit acte de cet avertissement et le fit connaître à François-Ferdinand, mais celui-ci prétendit avoir de bonnes raisons pour diriger en personne les manœuvres de Bosnie ; d*autre part, les préparatifs du voyage étaient si avancés qu'il ne pouvait y renoncer sans provoquer des commentaires. Cette information passa entre les mains de la sévère censure autrichienne qui n'y trouva rien à redire. Elle se contenta, dans le Vidensky Dennik, journal tchèque de Vienne, du 1^^ juillet 1914, que nous avons sous les yeux, de supprimer une ligne qui ne change rien au sens. Une dépêche de Y Agence des Balkans, datée de Belgrade 26 juin, corrobore d'ailleurs le fait que le complot était connu. Ce télégramme annonçait que la police de Mostar avait arrêté un voyageur suspect et parlait de la découverte par les autorités bosniaques d'un complot tramé contre la vie de l'archiduc héritier. Enfin le 3 juillet on lisait dans le journal hongrois Az Est : « L'étudiant serbe Jean Grecar a fait à la direction de la police une déposition rela-

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tive au complot serbe et a déclaré que, deux semaines auparai^ant (donc vers le 20 juin, — note de l'auteur), il avait informé le gouvernement bosniaque que eet attentat se préparait. Personne ne l'avait cru. Au lieu de prendre des mesures de précaution, on avait arrêté Grecar. » Cette nouvelle de VAz Est ne fut pas plus censurée ni démentie que les précédentes, bien qu'on la trouve reproduite dans une bonne partie des journaux austro-hongrois.

On pourrait croire que, connaissant le danger qui le menace, François-Ferdinand, au moment où il part, a pris des mesures en conséquence. Il n'en est cependant rien. Il refuse absolument de se faire garder par la police. « Le voyage en Bosnie de l'archiduc-héritier, écrit l'officieux Fremdenblatt après l'attentat, était une affaire exclusivement militaire. L'exclusivisme allait si loin que le voyage ne fut pas même annoncé par un seul mot au ministère bosniaque (ministre commun des finances). Tous les préparatifs en ont été exécutés par les autorités militaires. C'est à elles qu'incombaient également les mesures de sécurité que l'on prend habituellement lors du déplacement de hautes personnalités. » Dans le discours qu'il

prononça le 9 juillet 1914 à la Chambre hongroise, en réponse à une interpellation, le comte Tisza, ministre, coisfident de François- Ferdinand, s'exprima en des termes à peu près identiques : « L'archiduc-héritier, dit-il, considérait son voyage en Bosnie comme une inspection militaire, de sorte que ni l'un ni l'autre des gouvernements n'en fut informé. Le ministre commun des finances lui-même ne reçut aucune communication relative au programme et aux détails du voyage de l'archiduc-héritier. » François- Ferdinand, chef suprême des autorités militaires, prévenu d'une conspiration, n'a donc pas jugé à propos d'assurer sa sauvegarde ni celle de sa femme. Il faut nécessairement en conclure ou bien que l'héritier du trône des Habsbourgs était d'une impardonnable légèreté en jouant ainsi sa vie ; ou bien qu'il savait à quoi s'en tenir sur le peu de danger du complot qui se préparait.

L'importance de l'entrevue de Konopischt et les menaces proférées contre la Serbie par la presse militariste qu'il inspirait montrent surabondamment que François- Ferdinand n'était point assez léger pour compromettre les beaux projets qu'il mûrissait depuis si longtemps. La

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deuxième hypothèse apparaît par conséquent comme la seule admissible. L'Archiduc ne craignait pas la conspiration qui le menaçait. Il semble même qu'il voulait que rien, et surtout la police, n'y pût mettre obstacle.

Si nous en jugeons par les récits officiels transmis à la presse par le K. K. Korrespondenz-Bureau (^), le drame put en effet se dérouler sans entraves. La première relation est du 28 juin, jour même de l'attentat. Elle comprend deux dépêches ainsi conçues : « Sarajevo, 28 juin. — L'archiduc-héritier François-Ferdinand et la duchesse de Hohenberg ont été, au moment où ils quittaient l'hôtel-de-ville, grièvement blessés de plusieurs coups de revolver par un lycéen originaire de Grahovo. » C'était, comme on le voit, assez vague. Le second télégramme fut lancé le même jour. Il était plus précis : •< Lorsque ce matin l'archiduc François-Ferdinand se rendait avec sa femme, la duchesse de Hohenberg, à la réception de

(^) Bureau impérial-royal de correspondance, agence de presse dépendant du gouvernement austro-hongrois et à laquelle se rattache en Hongrie le Hungarische Telegr. und Korrespondenz-Bureau dont nous aurons l'occasion de parler pluàjoin.

l'hôtel-de-ville, il fut lancé contre l'automobile. une bombe que V archiduc repoussa du bras. Lorsque l'automobile fut passée, la bombe éclata. Le comte Boos-Waldeck et le lieutenantcolonel Merizzi, aide de camp de l'Archiduc, qui se trouvaient dans la voiture suivante, furent légèrement blessés. Parmi le public vingt personnes furent plus ou moins grièvement blessées. Le meurtrier est un typographe de Trebinié nommé Cabrinovic. Il a été arrêté immédiatement. Après une brillante réception à Thôtel de ville, l'Archiduc et sa femme continuèrent leur promenade. Un lycéen de huitième année nommé Princip, originaire de Grahovo, tira sur l'automobile de l'Archiduc plusieurs coups de browning. L'Archiduc fut atteint au visage ; la duchesse de Hohenberg fut blessée au ventre. L'Archiduc et la duchesse furent conduits au konak où ils succombèrent à leurs blessures. Le second meurtrier, Gavrilo Princip, étudiant de 19 ans, natif de Grahovo (district de Livno) a été également arrêté. La foule exaspérée faillit lyncher les deux meurtriers. ))

Le lendemain un nouveau récit était lancé, plus explicite, mais différant sur plusieurs

points du précédent. « En premier lieu, dit ce récit « authentique » (*), sur le quai Appel, du trottoir de droite fut lancé vers l'automobile de l'Archiduc un petit projectile à détonation faible, qui passa derrière le dos de la duchesse. Peu après tomba une bombe qui éclata lorsque arrivait la deuxième automobile. Dans la voiture de l'Archiduc, on ne savait absolument pas ce qui était arrivé. Lorsque les automobiles de la suite s'arrêtèrent et que les personnes qui y étaient furent descendues, la voiture de l'Archiduc s'arrêta à son tour, et on rendit compte de l'événement à l'Archiduc. Arrivée à l'hôtel de ville, Son Altesse impériale et royale exprima au maire l'indignation que lui causait cet attentat. La réception fut brillante... Au départ de l'hôtel de ville, l'Archiduc, malgré les instants conseils du chef du gouvernement (le maréchal Potiorek), voulut absolument continuer sa promenade pour aller rendre visite au lieutenant-colonel Merizzi, à l'hôpital de la garnison.... Au détour de la rue François- Joseph, l'automobile dut ralentir sa marche. Deux coups de revolver jurent alors tirés. Le chef

(^) Voir la note pubUée par le Neues Wiener Tagblatt et que nous donnons plus haut, p. 35.

du gouvernement eut tout d'abord l'impression qu'encore une fois aucun malheur ne s'était produit, car l'Archiduc et la duchesse continuèrent à rester assis tout droits dans l'automobile. ))

Nous avons souligné les détails qui, dans ces relations officielles, diffèrent essentiellement et qui prouvent, à tout le moins, que les témoignages ont, d'un jour à l'autre, sensiblement varié. L'un de ces témoignages est particulièrement intéressant. C'est celui de M°^^ Dimovic, femme du vice-président de la Diète de Bosnie, personne par conséquent digne de foi. Il fut rapporté par la presse autrichienne à la date du 30 juin.

Je regardais par la fenêtre de mon appartement du second étage, avec une amie, dit cette dame. Toute la rue était déserte, car le soleil était brûlant. Tout à coup nous aperçûmes deux jeunes gens se livrant à une conversation animée. L'un portait un fez, l'autre une casquette. Tous deux montèrent sur le bord du trottoir.. Je dis à mon amie : « Penchons-nous, les voici. »

L'automobile arriva, aussi ne fîmes-nous plus attention aux jeunes gens. Soudain je vois l'archiduchesse (sic) selever puis se rasseoir. Je dis alors à mon amie : « Quelque chose est arrivé. » Lorsque l'automobile fut passée, j'aperçus à terre une petite boîte assez semblable à une lanterne de poche et d'où montait de la fumée. A ce moment je vois l'homme au fez s'enfuir. Il fut arrêté

plus tard. L'homme à la casquette se jeta dans la rivière. Je me penchai à la fenêtre. A ce même instant une détonation retentit. Je ressentis alors une douleur au visage et je retombai dans la chambre. On s'aperçut plus tard que j'avais le tympan brisé et que j'étais légèrement blessée au-dessus de l'œil. »

Il ressort de ce récit d'un témoin oculaire qu'il fut lancé deux sortes de bombes, la première, petite et inofîensive, semblable à une lanterne de poche, destinée à l'Archiduc ; la seconde, plus grosse, à détonation puissante, devait donner à l'attentat une apparence de gravité (^). Il en résulte que le mémoire adressé par le gouvernement austro-hongrois, le 23 juillet 1914, comme complément à l'ultimatum à la Serbie, est mensonger lorsqu'il affirme que « les bombes étaient des grenades à main provenant du dépôt de munitions de l'armée serbe à Kragujevac. » Ce témoignage nous apprend «en outre que, si l'endroit où devait passer le cortège avait été tant soit peu surveillé, les deux meurtriers eussent été incapables d'accomplir leur forfait puisque la rue était absolument déserte.

(^) La déposition du maréchal Potiorek analysée dans l'ouvrage de propagande autrichienne [Sérajévo, Wyss, éditeur, Berne, 1917, p. 111), confirme les assertions de M™® Dimovic à ce sujet.

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Mais nous savons que François- Ferdinand avait refusé tout service policier, Nous savons aussi qu'après son départ de l'hôtel de ville des mesures d'ordre et de sécurité plus sérieuses ne furent pas prises. La presse austrohongroise fut unanime à le constater. Le comte Tisza, dans le discours déjà cité, l'avouait im^ plicitement lorsqu'il disait : « Je dois constf^ter que la population de Sarajevo, qui en grande partie remplissait les rues, acclama l'archiduC' héritier avec enthousiasme. Après l'échec du premier attentat l'impression était à son comble, si bien qu'il était impossible de faire chasse?' la foule par la police. Il rCest naturelle^ ment çenu à personne Vidée qu après le premier attentat, plusieurs autres criminels étaient à V affût. )) Chat échaudé craint l'eau froide, dit le proverbe. Il paraît que François- Ferdinand l'ignorait, ou plutôt la tragi-fomédie devait n'avoir qu'un acte. Le procès-verbal de la déposition du maréchal Potiorek en fournit la preuve. « Lorsque la visite à l'hôtel de ville fut terminée, l'Archiduc dit au témoin qu'i7 s'était attendu à ce qui venait d'arriver (^). » Ce premier

(^) Séraj'éi'o, op. cit., p. 11 1,

acte achevé, le danger était donc naturellement passé, et il ne pouvait venir à personne l'idée que quelqu'un pût songer à y ajouter un dénouement mélodramatique.

Reconnaissons pourtant que quelque chose fut changé au programme des visites archiducales. Un haut fonctionnaire de la Cour autrichienne, qui faisait partie de la suite de François-Ferdinand, fit en effet à la presse les déclarations suivantes :

Après le discours de réception du maire, l'Archiduc devait, selon le programme, se rendre au nouveau musée régional en passant par le quai Appel, le boulevard François-Joseph, les rues Rodolphe, Ferhadiju, Cemalusu et Hisetu. Cet ordre fut changé. L'Archiduc voulait visiter à l'hôpital l'aide de camp Merizzi blessé — et pendant le parcours Princip exécuta son attentat à coups de revolver... et même si cet attentat n'avait pas réussi, il (François-Ferdinand) n'aurait pas échappé à la mort... Cela ressort du fait que Princip a commis soji crime à un endroit' où, selon le programme, les automobiles ne dei^aient pas même se montrer (^).

Cette déclaration émane d'une agence officieuse. Elle fut reproduite par une foule de journaux austro-hongrois soumis aune censure

(1) Cf. Sérajéi^o, op. cit., pp. 16 et 112.

des plus sévères. Jamais elle n'a été démentie par aucune des personnes de la suite de l'Archiduc. Nous pouvons donc la considérer comme authentique et, comme telle, en faire état. Elle est grosse de conséquences. Elle montre qu'il faut séparer l'acte de Cabrinovic, le lanceur de bombes, du crime de Princip.

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