‹ Le complot de Sarajevo, 28 juin 1914Chapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

TRANSPORT DES TROIS AUTEURS DE L'ATTENTAT ET DES ARMES DE SERBIE EN BOSNIE

CETTE histoire de transport est un véritable roman, mais ce n'est que cela. « Ciganovic dit à Cabrinovic, Grabez et Princip qu'ils devaient se rendre à Tuzla en passant par Sabac et Loznica, et s'y adresser à Misko Jovanovic, qui se chargerait des armes. Ils devaient aller tout d'abord à Sabac et se présenter chez le lieutenant des douanes, le major Rade Popovic, pour lequel il leur donna un billet qui fut confié à Princip. Le 28 mai, les trois complices quittaient Belgrade avec leurs

armes. A Sabac, Princip remit à Popovic le billet qu'il avait reçu de Popovic. Le major les mena tous trois au Bureau de la place et leur délivra un passeport par lequel on certifiait que l'un d'eux était douanier et les deux autres ses camarades. Le passeport portait aussi le nom du soi-disant douanier, nom que d'ailleurs il (Princip) avait oublié. En même temps le major Popovic leur remit un pli fermé à l'adresse du capitaine des douanes à Loznica, qui s'appelait Praçanovic, Prdanovic ou Predojevic.

Princip, Cabrinovic et Grabez passèrent la nuit à Sabac et se rendirent le lendemain matin par chemin de fer à Loznica en payant demi-place grâce au passeport que leur avait délivré le major Popovic. A midi, ils arrivèrent à Loznica et remirent au capitaine des douanes de la localité la lettre du major Popovic, qui contenait ces mots : « Tâche d& recevoir ces gens et de les amener où tu sais. » Le capitaine leur dit qu'il appellerait de la frontière des hommes et qu'il les confierait tous trois au plus sûr d'entre eux. Là-dessus il téléphona et donna rendez-vous aux trois complices pour le lendemain matin à 7 heures dans son bureau.

Le lendemain, les trois conjurés décidèrent que Cabrinovic, muni du passeport de Grabez, prendrait ouvertement la route de Zvornik, mais que Princip et Grabez franchiraient secrètement la frontière. Ce plan fut discuté avec le capitaine des douanes, et il fut arrêté à cette occasion qu'un douanier de Ljesnica, nommé Grbic prendrait Princip et Grabez dans sa karaula, et leur ferait franchir la frontière. Cabrinovic partit à pied pour Banja Koviljaca, dans la direction de Zvornik. Princip et Grabez allèrent avec le douanier Grbic à Ljesnica, où ils déposèrent les bombes et le rei^ohei' dans une chambre d*hôtel. Grbic put donc voir ces objets. Princip lui-même qualifia leur voyage d'entreprise mystique.

Les explications de Grabez furent pour Vessentiel conformes à celles de Princip... Grbic et un deuxième douanier conduisirent Princip et Grabez en barque dans une île de la Drina. Arrivé là, Grbic leur recommanda d'attendre un paysan qui devait venir les prendre. Ils passèrent la nuit dans l'île, dans une maisonnette de paysan que leur avait indiquée Grbic. Le lendemain se présenta un paysan, qui les conduisit, pendant la nuit, d'abord à travers

un marécage, et par la montagne jusqu'aux abords de Priboj, où à son tour il les confia à l'instituteur de l'endroit, Cuhriloçic, qui paraissait les avoir attendus et qui fut prié de les conduire plus loin. Cubrilovic les mena à Tuzla, auprès de Misko Jovanovic. Sur les incidents du voyage, la déposition de Cabrinovic concorde en général avec celle de ses deux complices, jusqu'au moment où il se sépara de Princip et de Grabez... A Loznica, Cabrinovic, Princip et Grabez, décidèrent de se séparer, attendu qu'il serait trop dangereux de voyager à trois. Le capitaine des douanes de Loznica, auquel ils firent part de cette résolution, approuva leur plan et donna à Cabrinovic une lettre adressée, à M. Jaklojevic, instituteur à Mali-Zvornik. Cabrinovic confia alors à Princip et à Grabez les bombes, le browning et les munitions qu'il portait, et, en compagnie d'un douanier qu'on lui avait adjoint, il se rendit à Mali-Zvornik. Il y trouva l'instituteur Jaklojevic, auquel il remit la lettre du capitaine de Loznica. Jaklojevic informa le poste de douane serbe. Cabrinovic étant arrivé ensuite avec l'instituteur à ce poste frontière, il y trouva un homme qui les attendait et qui leur fit tra-

60 LA THESE AUTÏIICHIENNE

verser la Drina pour les conduire à Grand Zvornik en Bosnie. De là Cabrinovic se dirigea vers Tuzla où il alla trouver Misko Jovanovic. )) Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser de ces témoignages qui sont « pour l'essentiel conformes » ou qui « concordent en général », mais peuvent différer en particulier. Nous n'y reviendrons pas. Le récit de ce voyage « mystique », que le comte Berchtold, d'après ce même Princip, qualifie ailleurs de « mystérieux », ne laisse pas d'être fort mystérieux en effet. Que signifie ce passeport donné à trois personnes par un bureau militaire, sur la demande d'un douanier, et qui, tout à coup, devient le passeport de Grabez ? Comment admettre, d'autre part, que Princip, qui a un si «bonne mémoire pour une foule de noms et de détails, ait oublié précisément le nom que portait la pièce officielle qui lui servait de sauvegarde ? Ce nom était celui d'un agent des douanes. Il eût été par conséquent facile au juge d'instruction de le retrouver dans un annuaire serbe. Il est fort mystérieux aussi de voir que Princip et Grabez, à Ljesnica, avaient bien les bombes, mais qu'ils n'avaient plus que le revolver. Qu'étaient devenus les

trois, autres, puisque Cabrinovic — qui pourtant n'avait pas appris à tirer — leur avait remis le sien ? Enfin comment se fait-il que Gubrilovic soit mêlé à cette histoire de transport ? N'avons-nous pas lu au § 2 (origine du complot) que Princip, « lors de son retour à Sarajevo, pria Ilic de recruter quelques autres personnes » et que « c'est alors que Ilic aurait gagné à la cause Vaso Gubrilovic » ? Puisque ce Gubrilovic n'a été recruté qu'au retour de Princip à Sarajevo, il n'a pu l'aider à passer la frontière pour rentrer dans cette ville ni, partant, faire une déposition comme celle que nous présente le Livre rouge à l'Annexe II, i. Or si ce Gubrilovic n'a pas servi d'intermédiaire et si le Livre rouge ment à son égard, qu'est-ce qui nous prouve qu'il ne ment pas au sujet des autres individus mentionnés ?

Il est, d'autre part, une chose qui nous surprend fort. Le Livre rouge est d'une confuse prolixité lorsqu'il nous décrit le voyage de Sabac à Tuzla : il nous noie dans les détails, alors qu'il ne nous dit rien de la façon dont les « conjurés » se sont rendus de Belgrade à Sabac. G 'est pourtant là une partie du voyage sur laquelle nous aimerions à être

renseignés, car le trajet ne devait pas être facile à parcourir pour des gens chargés de si dangereux projectiles. Comnie on peut le voir par la carte ci-contre, trois voies s'offraient aux « auteurs de l'attentat » :1a route, la rivière et le chemin de fer. Laquelle ont- ils prise ? La route ? Elle mesure au moins 80 kilomètres. La rivière ? Ce sont au moins 100 kilomètres à parcourir en bateau sous les yeux des gardes de la frontière autrichienne. Le chemin de fer ? Il aurait alors fallu entrer sur le territoire autrichien de Bosnie, y changer deux fois de train et rentrer ensuite en territoire serbe, car il n'y a pas de voie serbe de Belgrade à Sabac. Quelle que soit donc la route suivie par les meurtriers, nous doutons qu'ils aient pu sans péripétie accomplir un si difficile trajet.

Il est intéressant d'ailleurs qu'un jugement postérieur soit venu démentir les données fournies par le Li^re rouge au sujet du voyage de Sabac à Tuzla. Ce jugement a été rendu le 7 février 1917 en cette même ville de Sarajevo, et probablement par la même cours qui eut à connaître de l'attentat de Princip, Cabrinovic et consorts. Il s'agissait, cette fois

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