Rogge, II
concessions ne feraient qu'affaiblir l’autorité, fortifier les tendances séparatistes et révolutionnaires *. Une députation protestante se rendit à Vienne pour lui demander le retrait de la Patente. Elle ne fut pas reçue en corps, mais ses chefs, les barons Pronay et Vay, obtinrent une audience à titre individuel. Ils en sortirent avec l'espoir d’un compromis, et ne s’en cachèrent pas. Mais le ministère aussitôt les désavoua, et avec eux l’empereur, en publiant que l’empereur n’avait rien promis, que rien ne serait changé, et que les ordres ministériels produiraient tout leur effet. C’était jeter de l'huile sur le feu. Le mouvement national, ainsi exaspéré, persista jusqu'au moment où, pour obtenir au Reïichsrath renforcé la présence de représentants de la Hongrie, le gouvernement dut comme première concession abroger la Patente (15 mai 1860).
Si obstinément qu'il se cramponnât à l’absolutisme, il dut pourtant céder à la nécessité financière. Un manque d'attention des bureaux de Bruck avait appris au public la vérité sur l'emprunt national de 1854 : en plus des boo millions officiellement annoncés, il en avait été émis 111, sur lesquels les services publics avaient vécu depuis lors. Ce fut le dernier coup porté au crédit de l’État. En vain Bruck, le 11 novembre, fit-il entrevoir la présentation du prochain budget au Reichsrath renforcé, dont l’idée apparaît ainsi pour la première fois. La confiance du public était morte. Le gouvernement, après dix ans d’expérience de la maxime contraire, s’aperçut enfin que c'était d'elle qu'il avait besoin. Sous le premier prétexte venu — revision de la loi municipale de 1849, qui n'avait jamais été appliquée — il convoqua dans toute la monarchie des «commissions de confiance ». En Cisleithanie, elles se mirent bravement à l’œuvre, sans même se demander ce que la bureaucratie toute puissante ferait de leurs travaux. En Hongrie, elles se réunirent, mais pour se proclamer aussitôt incompétentes, la question étant uniquement du ressort de la Diète. « En fin de compte, le résultat pour toutes les provinces fut le mème. Les travaux des commissions des provinces allemandes-slaves furent classés comme précieux documents : on n’en a plus entendu parler. » Les Hongrois s’'épargnèrent du moins une peine inutile, tout en disant au gouvernement ce qu'ils voulaient lui faire entendre *?. Timidement, le ministère fit un pas de plus : une commission de la Dette publique fut instituée (23 décembre), comprenant sept membres, dont quatre étaient choisis par la Banque, la Bourse et
1. Szogyény, Journal, 3 janvier 1860, cité dans Marezali, À legüj. kor tort., 869. 2. DreiJahre Verfassungsstreit, 41.
la chambre de commerce, et chargée en réalité de surveiller toute la gestion de la Dette. Mais l'argent continuait de se cacher. Il fallut aller plus loin. L'empereur s’entendait répéter, par les hommes en qui il avait confiance, que les abus financiers de l’absolutisme, surtout la découverte du dépassement de 111 millions, avaient ébranlé la confiance publique, que pour la restaurer il fallait des institutions constitutionnelles ‘. La Patente impériale du 5 mars 1860 convoqua donc le Reichsrath renforcé, que le rescrit du 11 novembre avait fait entrevoir. Par sa nature, sa composition, ses attributions, le Reichsrath renforcé n’était qu’une nouvelle commission de confiance, plus solennelle et plus générale que les autres, la plus haute de toutes. Pourtant, (avec ce nouveau corps, si restreinte qu'en fût la compétence, ce fut le parlementarisme qui fit son entrée en Autriche * ».
L'Officiel de Vienne présenta le Reichsrath renforcé comme le « couronnement » des réformes annoncées après la paix. Devant la stupeur indignée de l'opinion, il en fallut rabattre. Mais on avait vu du moins où en était encore, après dix ans de Bach, à huit mois de Solférino, l'Autriche oflicielle, la coterie que Bruck avait si impitoyablement démasquée, comment elle concevait la lutte contre les vices traditionnels * dont elle était forcée de reconnaître l'existence dans la politique de la monarchie.
L'idée première du Reichsrath se trouvait dans la Constitution de 1849 “. Elle l'avait institué comme un conseil consultatif de la couronne et du pouvoir exécutif. Une patente du 13 avril 1851 lui avait donné son organisation ; un billet de cabinet du 20 août 1851 l'avait transformé exclusivement en conseil de la couronne. Son avis devait être pris sur toutes les questions de législation, mais il ne liait pas l'exécutif. Sans droit d'initiative, le Reichsrath était autorisé cependant à appeler l’attention de l’empereur sur les lacunes ou les fautes que son examen des lois lui revélait dans la législation. Ses membres, qui ne pouvaient exercer en même temps
1. Souvenirs de Plener sur Goluchowski, Neue Freie Presse, 27 juin 1901, matin.