‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 15 sur 369 · Rezek, dans Vyrovundnt · texte numérisé non relu

Rezek, dans Vyrovundnt

de ce jour. Des causes multiples de sa chute, la principale est la . fatigue profonde d’un pays écrasé par le rôle, trop lourd pour lui, qu'il avait joué pendant deux siècles. Depuis les guerres hussites, Ja Bohème avait défendu, contre des forces supérieures, la liberté intellectuelle et religieuse de l'Europe. Elle tomba au début de la grande lutte qui en consacra le triomphe. La catastrophe ne fit qu'achever sa décadence déjà complète. Une aristocratie égoïste et oppressive avait, à la faveur des troubles civils, monopolisé à son profit toute la vie publique du pays : pour defendre ses intérêts de caste, elle jeta la nation dans le conflit où elle succomba. Sans doute, ce conflit était inévitable; sans doute, la lutte entre la nationalité bohème et le despotisme habsbourgeoïis devait nécessairement, un jour ou l’autre, se terminer par l'appel aux armes ; mais cette aristocratie, avide et tumultueuse, engagea le combat décisif au moment le plus inopportun: elle y amena la Bohème épuisée, désorganisée, troublée et divisée, victime sacrifiée d'avance plutôt que combattant redoutable. Une seule bataille, qui coûta aux vainqueurs deux cent cinquante hommes‘, décida du sort du royaume.

Punir une révolte impie-contre l’autorité royale, surtout exterminer l’hérésie et assurer en Bohême la domination de la vraie foi, telle fut la pensée de Ferdinand Il après son triomphe. — De 1620 à 1627, la Bohème fut soumise à un bouleversement systématique. Toute sa structure sociale et nationale se modifia ; l'élément tchèque, soutien de la révolte et de l'hérésie, fut entièrement éliminé des classes supérieures où moyennes de la nation. L'aristocratie tchèque fut fauchée par les exécutions, ruinée par les confiscations. Les chevaliers, c’est-à-dire la petite noblesse, noyau de la nationalité tchèque, préférèrent l'exil volontaire à la conversion forcée. Comme eux, la bourgeoisie tchèque quitta le pays pour conserver sa foi. De 1620 à 1630, l'émigration emporta cent mille personnes, les confiscations montèrent à plus d’un milliard de notre monnaie, deux tiers des terres changèrent de maitre *, et ces chiffres sont plutôt’ au dessous de la vérité. La nation tchèque fat décimée ; surtout, elle fat décapitée, elle perdit son élite, les hommes de tête et les hommes de cœur, ses « entraineurs » * ; elle se réduisit à une classe de paysans. Il lui fallut deux siècles pour réparer les pertes de cette terrible saignée.

1. Denis, Fin de l’indénendunce Bohême, 11. 555, 2 Denis, La Bohême, 1. 59. S6.

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Sur les ruines de la Bohème historique s'élevèrent deux puissances nouvelles : l'aristocratie catholique et l'Église. Elles se partagèrent les dépouilles des révoltés, et parfois, par une méprise volontaire, celles des fidèles ‘. Les seigneurs catholiques de Bohème qui avaient pris le parti de l'empereur, les officiers de ses armées victorieuses, les aventuriers de tout pays qui les avaient suivies où qui étaient accourus à la curée, eurent part aux dépouilles. Des familles allemandes, italiennes, espagnoles, wallonnes, remplacèrent ainsi l'ancienne noblesse nationale; de leurs salaires où de leurs rapines se formèrent les grandes propriétés, amorce des latifundia qui, dès la fin du xvur siècle, apparurent en Bohème *, Ainsi se constitua, au dessus de la nation, une aristocratie étrangère. Les nouveaux maîtres, leurs employés, étrangers comme eux, firent peser lourdement le joug féodal sur le peuple tchèque, méprisé et toujours suspect d’'hérésie. Le clergé séculier et régulier avait profité largement de l'occasion qui lui était offerte de s'enrichir : les Églises, les clercs à titre individuel, les ordres et les monastères amassèrent des fortunes qui donnèrent une solide assise matérielle à l'influence morale que le catholicisme exerça désormais dans le pays.

Les vainqueurs de la Montagne Blanche étaient l'Église et les Habsbourg. La Constitution de 1627° enregistra leur triomphe. — En faveur de l'Église, elle édicta deux dispositions essentielles : l’une créa, dans la Diète de Bohème, un ordre nouveau. l'ordre ecclésiastique, qui reçut la préséance sur les anciens ; l’autre prescrivit que tout seigneur, chevalier où bourgeois qui refuserait de se convertir au catholicisme serait expulsé, et que nul ne serait désormais admis parmi les États du royaume s’il n'était catholique. Ainsi les catholiques, minorité infime jusque-là, devinrent les maîtres de la Diète. L'autorité royale fut fortifiée par une série de mesures : 1° l'hérédité du trône en ligne masculine devint absolue : jusque là les États avaient eu le droit de «reconnaître » de roi: 2° les grands officiers du pays cessèrent de dépendre en même temps des États et du roi, pour devenir uniquement fonctionnaires royaux; 3° le pouvoir judiciaire en Bohëme perdit sa souveraineté : il fut permis d'appeler au roi des décisions du Tribunal du pays : 4° le droit de conférer l'incolat en Bohême, — l’incolat étant une condition nécessaire pour occuper les fonctions les plus élevées du

4 ADeniS (00, 155:

DONETENO CA Lie 3. Vernewerte Lundesordnung. Obnovene Zïizeni zemskhé.

pays — fut enlevé aux États au profit du roi ; 5° le tchèque cessa d'être la seule langue officielle. l'allemand — qui était la langue du roi — fut associé à tous ses droits ; 6° enfin, et surtout, le roi se réserva «expressément le droit de faire, dans ce royaume héréditaire, les lois et le droit, et tout ce que comporte le Jus legis ferendae », c'est-à-dire qu'il proclama l'absolutisme en matière législative et constitutionnelle *. Au surplus, tous les droits et privilèges anciens du royaume furent maintenus et garantis.

En promulguant la nouvelle Constitution, Ferdinand indiqua en termes exprès les motifs de ses décisions. Il avait dû, disait-il, reconquérir par les armes ce royaume héréditaire, après une « monstrueuse » rébellion ; il convenait de lui donner une organisation qui le garantit contre de nouveaux troubles, et qui permit aux sujets de vivre désormais «dans l'obéissance, sous l'égide d'un droit égal pour tous et d’une religion commune * ». C'est à cette fin que le roi octroyait la Constitution nouvelle et qu'il s’y réservait un pouvoir absolu. De fait, il était désormais le seul maître du royaume.

Quelle est, après 1627, la condition politique de la Bohême ? La question a plus qu'un intérêt historique, puisque la Constitution de 1627 est un des textes qu'invoquent les partisans du droit d'État de la Bohème. Pour la résoudre, il faut distinguer entre le droit et le fait‘. Au point de vue juridique, la Bohême est toujours un État, indépendant des autres possessions des Habsbourg, qui conserve son individualité et son autonomie. Le roi n'y agit que comme roi de Bohème, par l'intermédiaire de sa chancellerie bohème. Il n'y a de changée que la forme du gouvernement : à un régime constitutionnel féodal s’est substitué un absolutisme illimité. Mais c'est cela même, qui, en fait, au point dé vue politique, a entièrement transformé la condition du royaume. Dans la monarchie autrichienne, les Diètes sont la force centrifuge, le monarque, la force centralisatrice. Tout ce qui fortifie son pouvoir fortifie en même temps et médiatement l'unité. Or les États sont très diminués : la nouvelle aristocratie y a pris la place des anciennes grandes familles exilées ; leur composition et leur esprit ont ainsi entièrement changé. Ils ont assez à faire de

1. Constitution de 1627, art. 8. — La portée de cette dernière disposition est contestée par les défenseurs du droit d'État de la Bohème. Ils ont pour eux peut-être la lettre de la Constitution : mais l'esprit en est sûrement contre eux.

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