‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 171 sur 369 · Kônyi, Detk, II · texte numérisé non relu

Kônyi, Detk, II

lyser toute action du gouvernement et s’arrogent tous les droits de la puissance publique, l’empereur ne peut plus supporter de pareilles menées. De même qu'il maintient fermement ses promesses du 20 octobre spécialement en ce qui concerne la Hongrie, « de même nous sommes fermement résolu à nous opposer de tout notre pouvoir à la Révolution, qu'elle soit déclarée, ou hypocrite, ou masquée sous les apparences de la légalité ». Aussi toutes élections d’exilés ou bannis, coupables de lèse-majesté et de menées contre l'empire, sont sans valeur ; toutes tentatives ou résolutions tendant à empêcher la levée des impôts, à rendre impossible le maintien provisoire des lois civiles et pénales autrichiennes, à remettre en vigueur les lois hongroises suspendues, sont annulées ou interdites. Si quelque comitat essaie de résister à ces ordres, sa commission sera dissoute ou suspendue, au besoin par la force. Ceux qui voudraient résister feront bien de réfléchir à la responsabilité qu'ils encourraient, si, par leur résistance, la réunion du Parlement se trouvait retardée. — En transmettant le rescrit au primat, le chancelier insista sur la nécessité d'y obéir.

Par une circulaire du 20 janvier, le primat communiqua aux divers comitats la lettre du chancelier, et les exhorta à se conformer aux ordres du rescrit. Mais le lendemain, en sa qualité de comte né du comitat de Gran, il signait le premier l’adresse par laquelle cette juridiction protestait contre le rescrit. Cette adresse est un document typique par ce mélange de finasserie juridique et d'enthousiasme, de chicane et de poésie, qui est si fréquent dans les combats séculaires que la Hongrie a soutenus pour son droit. Le comitat rappelle au roi les années d’oppression, leurs terreurs et leurs douleurs. « L’élan de notre cœur, qui se couvre de paroles de respect, ne blessera pas la dignité royale de Votre Majesté. Ce sont, Sire, les franches paroles du fils au père plein d'amour ». Le Diplôme se réclame de la Pragmatique Sanction : en réalité, il viole ce traité bilatéral, « qui oblige aussi bien Votre Majesté au maintien intégral des droits constitutionnels, des libertés et de l'indépendance héréditaire de la nation, que la nation à la fidélité envers Votre Majesté et au respect de son droit héréditaire. Mais le Diplôme lui-même n'est pas respecté : les percepteurs allemands, «la gendarmerie et sa sœur, la garde des finances », sont un objet d’antipathie publique, qui perpétue aux yeux de la nation les fantômes du passé et tue en elle la confiance. « Enfin, Sire, nous invoquons l’histoire : le prince était grand, la nation était grande, lorsque le roi résidait parmi son peuple, le

père parmi ses enfants. Depuis quand est éteinte la gloire de cette nation ? Depuis que les eaux du Csele ont englouti le dernier roi de Hongrie qui ait vécu dans le pays, et que la Hongrie est devenue l'enfant maltraité parmi d’autres plus favorisés. Votre Majesté, dans sa grâce, reconnaît la maturité de la nation hongroise ; notre patrie est par l'étendue deux et trois fois plus grande que chacun des autres pays de Votre Majesté. Nous ne sommes point des calculateurs avares, qui pèsent à la balance leur affection et leur respect ; nous ne sommes point des cœurs secs, que ne touche pas l'étincelle de l'enthousiasme et des bienfaits : dans la voie de la Constitution, à la chaîne de l'amour, nous sommes faciles à conduire. Que Votre Majesté daigne venir parmi nous, où l’appellent les articles 1536 : VII; 1546 : XVIII ; 1941 : VIL; 1992: V, et plusieurs autres ; qu’elle jette, par une restauration sincère et complète des droits de la nation, un voile sur les douleurs du passé ; que par sa bonté et un gouvernement légal elle devienne l'idole de la nation, et Votre Majesté se sentira chez elle au milieu de son peuple, et l'amour des peuples sera la forteresse de rochers, dont les murs puissants abriteront en sûreté la grandeur du roi. Ainsi vous répandrez, Sire, du haut de la forteresse royale de Buda, sur la nation hongroise et sur tous vos peuples, le bonheur des temps glorieux de Mathias ‘ : t'est une tâche illustre, grande, royale. Depuis quatre cents ans le grand Corvin n’est qu'un cadavre ; il vit pourtant toujours dans la mémoire de la nation reconnaissante ?. »

Parmi les représentations des autres juridictions, moins poétiques de forme, mais identiques de fond, aucune n’est plus intéressante que celle de la ville de Pest. Deäk, préludant à ses adresses de la Diète, y expose pour la première fois, officiellement et en détail, les griefs de la nation. Il le fait sur un ton calme et énergique, respectueux et ferme, plus bas de quelques degrés que ne sera celui de sa première adresse : c’est qu'entre ces deux manifestations se place la Patente, et elle ne laisse plus sur les intentions du gouvernement envers la Hongrie le doute qui pouvait encore subsister au commencement de février 1861. Une à une, la représentation reprend, pour les disséquer et les pulvériser, les aflirmations du rescrit; point par point, elle oppose les solutions du droit, que réclame la nation, à celles de l'opportunité, que plaide le gouvernement. Nous avons considéré, dit Deäk, les actes

1. Mathias Corvin (roi de Hongrie de 1458 à 1490). 2. Der ung. Verfassungsstrerit, XXII.

du 20 octobre comme la preuve que la Pragmatique Sanction, qui assure également les droits du souverain et de la nation, allait rentrer en pleine vigueur. Nous manquerions aux principes du constitutionnalisme en nous écartant de l’idée fondamentale de cet acte, en ne réclamant pas l'exécution stricte et intégrale de nos lois. Notre fermeté même sur ce point est une garantie pour la dynastie : Q un peuple qui change facilement de Constitution et d'institutions change aussi facilement de souverain ». La revision sur certains points des lois de 1848 peut être désirable; mais elle appartient au prochain Parlement ; jusqu’à ce qu'il lait opérée, les lois existent de droit, et c’est notre devoir de nous y tenir. Ce Parlement, pour remplir sa lourde et difficile mission, a besoin de calme et de confiance ; il est donc nécessaire d'éviter tout ce qui pourrait inquiéter notre patriotisme, susciter notre défiance. — Toutes les juridictions s'associent à la protestation contre le rescrit. Le comitat de Zemplén, sur un discours d’Andrässy, déclare qu'il est sur le terrain légal et ne peut s’en écarter. Andrässy fait du rescrit la critique la plus fine, la plus pénétrante et souvent la plus mordante., « Tous les raisonnements du rescrit se fondent sur ce principe que, les droits de la Hongrie, ces droits confirmés par les serments et les diplômes de tant de rois, établis par toutes les lois sanctionnées, ayant cessé d'exister, Sa Majesté en a rendu à la nation une partie, avec les modifications et les exceptions contenues dans le Diplôme d'octobre. Si nous acceptons ce point de départ, toutes les déductions du rescrit sont inattaquables. Mais c’est ce point de départ précisément que la nation n'a point le droit d'accepter, qu'elle ne peut pas accepter, car le principe qu’il pose est tel que, si la nation l’acceptait, aucun de ses droits ne serait plus assuré, même une seule minute. Le droit de la Hongrie ne se fonderait plus sur des traités bilatéraux, mais dépendrait uniquement du souverain. » Les réserves que formule le rescrit au sujet des impôts et du recrutement, on pourrait les formuler demain contre tous les autres points de la Constitution. «Sur ce terrain, il est aussi impossible de s’arrêter jusqu'à l'octroi intégral, que sur le terrain des lois jusqu'à la restauration intégrale de l’état légal... La Pragmatique Sanction est un traité bilatéral, que l’on peut maintenir en son entier, mais que l'on ne peut pas modifier par voie unilatérale.» Les élections d’exilés et de bannis, c'est la pitié qui les a dictées, et l'idée aussi que, les lois de 1848 une foisreconnues sincèrement et sans arrière-pensée, il n’y aura plus, ni au dedans ni au dehors des frontières hongroises, un seul ennemi

276 LES ESSAIS D'UNITÉ CONSTITUTIONNELLE irréconciliable des droits de Sa Majesté. « Mais, laissant même ce point de côté, voici la question que nous pouvons hardiment poser aux conseillers hongrois qui ont signé le rescrit : peut-on, de la part d'une corporation ou d'un citoyen constitutionnel, s'attendre à un reproche qui implique l'acceptation de ce principe, qu'au mépris de notre droit fondamental un commandant, un lieutenant et un simple soldat peuvent, dans ce pays, prononcer sur des accusations de haute trahison qui comportent la peine de mort et la confiscation ? Peut-on, dis-je, s'attendre de la part d’une corporation constitutionnelle à un reproche qui implique adhésion à cette doctrine, qu'il appartient à un commandant, un lieutenant et un simple soldat de décider où s'arrête l'interprétation permise de la Pragmatique Sanction, et où commence la haute trahison ? » Et il termine par ces mots où vibrent à l'avance les paroles des adresses de Deäk : « Onze ans durant, au lieu du droit, a régné dans ce pays la force : un seul d’entre nous croit-il que la nation ait aujourd'hui moins de droits, parce que ses droits ont été méconnus pendant onze ans ? Les seuls droits qui puissent être tenus pour périmés, ce sont ceux auxquels la nation renonce elle-même ‘. »

La menace n'avait donc pas réussi plus que l’indulgence à ramener l’ordre en Hongrie, à mettre fin à une dangereuse anarchie. Vay, aux premières nouvelles de l’insuccès du rescrit, avait convoqué les comtes suprêmes à une conférence : elle se tint à Pest le 14 février, sans résultats. Mais peu importait ; l’insuccès du rescrit avait déterminé le changement décisif dans l’esprit de l'empereur, donné la victoire à la bureaucratie centraliste. Lorsque les premières représentations des comitats arrivèrent à Vienne, Vay, pressé de questions par ses collègues sur ce qu'il allait faire, répondit : « Attendre ce que diront les autres. — Le terrain est à nous, » s'écria alors le baron de Lichtenfels, l’ancien professeur de droit de l’empereur et l’un des chefs de l'école centraliste *. Les ministres et les fonctionnaires allemands ont en effet partie gagnée. «Les intrigues que les bureaucrates d'ici ourdissent contre nous deviennent insupportables, » écrit Szogyény à Vay, le 26 janvier ; € si tu étais ici, je te proposerais d'aller nous plaindre à Sa Majesté » ; et, deux jours plus tard : « Schmerling traite d'’illusion l'idée qu'après les manifestations qui se produisent chaque jour il puisse encore être question d'entente et de solution pacifique. Pour eux, la Hongrie est déjà en insurrection, et il faut la

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