‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 186 sur 369 · Unsere Zeit · texte numérisé non relu

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cours de tous ses peuples. En réalité, tout l’arrangement du Reichsrath montre que l'Autriche cisleithane doit faire la loi à la monarchie entière; toute la combinaison des lois électorales montre que c’est le gouvernement, le ministère, la bureaucratie, qui doit être l'âme du Parlement. Et, pour le cas où ces ressorts, si habilement tendus, se détraqueraient, où tout casserait, le gouvernement a la grande ressource de l’article 13. — Mais le Parlement, auquel seront soumises les dispositions exceptionnelles prises en vertu de cet article, pourra mettre en jeu la responsabilité ministérielle ‘.— La responsabilité ministérielle n'est point inscrite dans la Constitution : le serait-elle, que la combinaison des deux Reichsrath la rendrait illusoire. En réalité, l'article 13 donne au gouvernement, par un texte, des pouvoirs qu'aucune Constitution jusque là ne lui avait reconnus * . Il rend toute la Constitution inutile, de même qu'aujourd'hui l’article 14 ; il est toute la Constitution — et il tue toute constitution autrichienne, on le voit bien aujourd'hui en Cisleithanie. Il entretient dans la population et au Parlement un état d'esprit absolutiste ; il fait paraître le ministère et la couronne, armés de ce droit de salut public, comme les sauveurs nés de l’État ; il dispense ainsi les peuples mêmes de chercher un terrain d'entente que, sous la pression de la nécessité, ils trouveraient sûrement — comme ils l'ont trouvé à Kremsier,

Que le système de Schmerling n'ait rencontré dans les nationalités non allemandes que des adversaires, cela est trop évident, et ne demande pas à être expliqué. Il est tout aussi naturel de le voir louer par une partie au moins des Allemands. Les quatre ans de Schmeling sont la première ère libérale-allemande de l’Autriche contemporaine, et, si le premier de ces qualificatifs est usurpé, l’autre est largement mérité. Les lois électorales surtout ont été combinées pour donner aux Allemands une importance hors de proportion avec leur nombre, etmême avec leur valeur dans l'État. Les Aïilemands d'Autriche ont toujours prétendu, ils prétendent toujours ne pas être comptés seulement, mais être aussi pesés. Schmerling leur a fait le poids large, et aujourd’hui encore, après tant de revers qui se sont abattus sur eux, il leur reste de ces avantages d'autrefois de beaux et utiles débris. Cependant, au total, les présents de Schmerling leur ont nui plus qu'ils ne leur ont servi. Ce n’est pas par amour pour eux-mêmes qu'il les

4. L'objection est de Lustkandl, Ung.-0st. Staatsrecht, 388. Elle se dément d’ailleurs d’elle-même par la pratique de l’art. 14 d'aujourd'hui. 2. Hugelmann, Die dst. Reichsvertrelung, 48.

avait appelés au pouvoir, c’est par besoin et pour se servir d'eux. En liant leur sort au sien et à celui de ses continuateurs, ils ont fait un marché de dupes. Ils ont obtenu la majorité au Parlement, mais dans un Parlement impuissant, impuissant parce que sa majorité était artificielle. Au lieu de pouvoir y diriger à leur gré les ministères, ils ont dû les suivre, et payer cher, par des sacrifices matériels, intellectuels et nationaux, l'éphémère et douteux honneur de la majorité. Ils ont assumé cependant, au regard des autres peuples, l’odieux de la politique qu'ils soutenaient : la rancune des nations opprimées ne s’est pas tournée seulement contre les ministres oppresseurs, mais contre la majorité sur laquelle ils s'étaient appuyés ; et elles se sont depuis largement vengées. Le souvenir de l'oppression, le spectacle de l'injustice perpétuée par les lois électorales ont empoisonné des rivalités qui sont, sans doute, naturelles et nécessaires, mais qui, dans des conditions normales, n'auraient jamais atteint pareil degré d’acuité. Les crises qui agitent aujourd'hui l'Autriche cisleithane, qui y paralysent la vie politique et y menacent même à la longue la vie économique, c'est le système de Schmerling qui directement les a engendrées.

Dépouillé de son écorce de phrases, ce système se résout en l'alliance de l'État autrichien, représenté par la cour et la bureaucratie, et des classes supérieures et moyennes de la nationalité allemande-autrichienne. En donnant satisfaction à certains désirs libéraux et aux intérêts matériels de ces classes, le gouvernement veut acheter les moyens de poursuivre l'éternelle chimère de la grande puissance et de continuer à exercer à l’intérieur, sous le masque constitutionnel, un pouvoir absolu. Les deux contractants, en réalité, ont fait un marché de dupes. Les Allemands se sont laissé avec orgueil et joie sacrer « parti de l’État »; malgré toutes les leçons subies depuis, ils ne se sont pas encore affranchis de ce rôle décevant. Ils se sont laissé des années durant mener par le gouvernement, ils ont fait les frais de réformes qui, tout compte fait, ont profité à leurs adversaires autant sinon plus qu'à eux. Au terme de ces sacrifices, ils ont été précipités de leur piédestal, en 1865 par Belcredi, en 1879, définitivement, par Taaffe. C'est que jamais la cour — ni un gouvernement institué par elle — ne poursuivra d'autre politique que sa politique traditionnelle, dynastique, extérieure, militaire, x moins d'y être contrainte par la force, et les Allemands, seuls, ne sont pas assez forts pour la contraindre. L'État autrichien n'a pas mieux profité de son alliance avec eux.

Non seulement ses desseins extérieurs ont échoué, mais la haine nationale des peuples sacrifiés s’est tournée contre lui. La violente compression centraliste de Schmerling a donné des forces à la réaction fédéraliste qui s'est développée sans cesse davantage,

jusqu'à menacer dans ses excès l'existence même de l'Autriche. Que l'élite d'une nation qui se piquait, non sans raison alors, d'être la première de l'Autriche, et la plus cultivée, — et aussi, en quoi elle se trompait, la plus politique et la plus juste —, que cette élite ait cru au succès de Schmerling, cela ne laisse pas que d’étonner. La passion nationale l'explique d’abord : les plus vraiment libéraux des Allemands, les autonomistes styriens, Kaiserfeld par exemple, mème À. Grün, plus dégagé des liens de parti, ne peuvent pas sy soustraire : ils conservent un mépris foncier pour les Slaves : les Hongrois seuls trouvent grâce à leurs yeux ; les doctrinaires, Herbst et Giskra, sont naturellement encore pires. Les Allemands sont trop exigeants ‘, c'est un défaut de leur nature ; ils veulent tout pour eux, et qu’on les aime et les remercie par dessus le marché, même ceux qu'ils dépouillent *. Ils ont trop de professeurs qui font de la politique : de là cet insupportable doctrinarisme, ce ton éternellement pédantesque qui irritent et exaspèrent l'adversaire : les professeurs ont fait au moins autant de mal dans le Parlement autrichien qu'ils en avaient fait au Parlement de Francfort. Pour être juste, il faut reconnaître que tout n'est pas de la faute des hommes : une situation fausse pèse sur eux. Tant que les provinces allemandes-slaves faisaient à la fois partie de deux États, l'empire d'Autriche et la Confédération germanique, la politique autrichienne devait avoir quelque chose de double et d'hésitant : c'était, comme sous l’ancien régime, deux contradictions accolées et se masquant l’une l’autre *. Au nom de l'intérêt de l’État autrichien, les Allemands exigent des Slaves le sacrifice de leurs aspirations et de leurs préférences nationales ; mais, au nom de ce mème intérêt, ils réclament le respect des leurs : « Que personnellement je considère les rapports de l'Autriche avec l'Allemagne comme l'alpha et oméga de ma politique, c'est », dit Brinz,un des membres modérés de la majorité, {ce que je ne veux pas nier, ni aujourd'hui ni jamais *. » La résistance à laquelle ils

1. Le mot m'a été dit par un historien allemand, à ce propos et dans ce sens.

2. V. Denis, 0. C., Il, 447-8. Je ne peux pas souscrire à tout ce que dit M. Denis, mais la plus grande partie de ses explications sont justes et dignes d'attention.

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