Emléklapok
LA PATENTE DE VÉVRIER 309 " C'étaient des auspices peu favorables, pour l'ouverture de la Diète. Peut-être la longue patience des ministres hongrois s’explique-t-elle par leur conviction qu'il fallait, pour assurer le bien du pays, pour maintenir la nation dans la voie légale et l'écarter de la Révolution, que cette Diète se tint. Les élections avaient montré combien ils étaient isolés dans le pays, où ils formaient une élite sans soldats. Ils n'avaient pour ainsi dire pas un représentant à la Chambre basse. Elle se divisait en deux partis, d'accord au fond sur toutes les questions, séparés seulement sur un point de méthode : les adressistes et les résolutionnistes. Qu'il fallût faire entendre la voix du pays, protester en son nom contre les violences et les abus de la force commis pendant dix ans, revendiquer ses droits, tous étaient d'accord là-dessus. Mais sous quelle forme ? Les plus nerveux et les plus irrités voulaient que le Parlement, au nom de la nation, affirmât ses droits et formulàt ses prétentions dans une résolution, sans négocier pour rentrer en possession d'un bien que la nation, légalement, n'avait jamais perdu, sans prier le souverain qui n'était pas le roi légitime. Les modérés, les politiques, qui comptaient avec la réalité, voulaient parler au souverain par une adresse: ils se refusaient, pour une question de forme, et même douteuse, à perdre peut-être l’occasion depuis si longtemps espérée et attendue de lui faire entendre la voix de la nation ; ils ne voulaient pas, à des rancunes et à des blessures d’amour-propre, sacrifier le salut de la patrie, et, en offensant dès l’abord celui qui pouvait le plus pour la réconciliation, renouveler la faute de Gôürgey à Vilägos. Les résolutionnistes avaient pour chef Ladislas Teleki, et après son suicide !, qui assombrit les premiers jours de la session, Tisza. Ils formaient la majorité dans l'assemblée : c'était là le fruit de dix ans d’absolutisme, qui avaient écarté de la vie publique la nation, et surtout la jeunesse, qui l'avaient habituée à croire aux légendes révolutionnaires et à ne plus compter avec les réalités. Les hommes de sens plus fin et de vues plus larges, Eôtvôs, instruit par ses études, Andrässy, müri par l'exil où il avait développé ses qualités de diplomate, Deäk, poussé à la fois par l'instinct politique et par son sens légal inné, soutenaient le projet d’une adresse ; ils voulaient, non pas sommer le pouvoir,
1. [1 parut une victime de Vienne, comme l'année d'avant Széchenyi. En réalité, il avait promis à l’empereur, au moment de sa grâce, de ne plus faire d'opposition politique. Entraïné par son tempérament et sa passion, et se souvenant trop tard de sa parole, il se tua pour échapper à ce conflit de conscience.
mais raisonner, discuter et convaincre. Dans la tristesse patriotique et dans la rancune, dans la défiance de Vienne aussi, les deux partis étaient d'accord. Leur divergence ne portait que sur des questions de forme. Ce fut sur une de ces questions qu’elle éclata pour la première fois. L'ouverture solennelle du Parlement devait avoir lieu au château royal de Buda ; mais les lois de 1848 fixaient à Pest le siège de la représentation nationale. A la demande des députés, et sur l’avis de la conférence hongroise, l'empereur autorisa le transfert de l'assemblée à Pest sitôt ouverte. Teleki déclara qu'il n'irait pas à Buda ; Deäk, que si on lui donnait le choix entre l'inauguration à Pest ou à Buda, il opterait pour Pest, mais entre Buda ou nulle part il choisissait Buda et tenait pour son devoir patriotique de s’y rendre, dût-il y être seul. De fait, Eôtvôs et lui figurèrent parmi le petit nombre de députés, qui, avec les magnats. assistèrent le 6 avril, à Buda, à l'ouverture solennelle de la session.
Un incident troubla encore cette première rencontre entre Francois-Joseph et les représentants légaux de la nation hongroise. Pour mettre en garde les soldats contre les menées révolutionnaires qui se glissaient jusqu'à eux, Benedek, devenu à son rappel de Hongrie, en octobre, commandant en chef en Italie, avait adressé à son armée un ordre du jour au sujet de la nouvelle Constitution. Il y vantait le libéralisme des institutions données par l'empereur et mettait l'agitation qui se manifestait contre la Patente au compte de révolutionnaires du dehors; d'avocats et de médecins sans pratique, vaniteux et ambitieux ; de journalistes avides d’argent; de professeurs et de maîtres d'école mécontents ; de la petite noblesse endettée et qu'aucune Constitution, même faite exprès par Dieu, ne pourrait affranchir de ses dettes; et de quelques « Tâches » magnats qui, par peur de perdre leur popularité, se laissaient aller au courant. Ces déclarations colorées, dont la forme au moins n'est pas de Benedek, étaient strictement confidentielles. Mais, à Vienne, on ne se tint pas de joie à voir ainsi accommodée l'opposition hongroise; on crut peut-être pouvoir, par le nom de Benedek, agir sur la masse en Hongrie et la mobiliser contre les agitateurs. On fit publier l’ordre du jour. Benedek s'en plaignit en vain. Les magnats visés répondirent par une protestation où ils lui reprochaient de trahir les droits historiques de son pays ; Andrässy et Teleki étaient, avec d’autres coryphées de la Diète, parmi les signataires, Les ofliciers, de leur côté, s'empressèrent d'envoyer au général leur enthousiaste adhésion, par-
lèrent de relever en son nom les insultes, de se battre pour lui, L'incident n'eut pas de suite, mais il attestait vivement l'hostilité réciproque de l’armée autrichienne et de la Hongrie; il était de mauvais augure pour le succès de la Diète ‘.
Elle était toute sous l'influence de 1848; on le vit dès les premières séances, Aux magnats, le président d'âge rappelle les mérites des patriotes qui ont lutté et souffert pour la nation, célèbre Louis Batthyäny comme un martyr. La Chambre des députés reprend son règlement de 1848: elle n’appelle au bureau que des résolutionnistes. Ghyezy, en prenant possession du fauteuil présidentiel, invoque les lois de 1848, exprime le regret de ne pas voir dans l'assemblée les députés de la Transylvanie, de la Croatie-Slavonie, de Fiume, des Confins, « qui pourtant ont un droit incontestable à participer à la législature, et dont le désir de nos cœurs, la communauté des intérêts et la majesté des lois exigent également la présence ». Le publie est dans une grande excitation ; sans cesse on attend une explosion populaire ; le gouvernement est inquiet, les ministres hongrois sur des épines ?. L’empereur s'irrite de voir les difficultés se multiplier : il en veut surtout à ceux qui, l’ayant poussé dans la voie du 20 octobre, l’abandonnent maintenant pour se rallier aux lois de 1848 *. Les ministres allemands, qui sentent monter leur faveur, poussent hardiment leurs avantages. « Cette vie entre deux feux devient vraiment insupportable », écrit Szogyény ‘. Telle était la situation, dangereuse, chargée d'orages, lorsque Deäk prit la parole pour proposer, le 13 mai, sa célèbre adresse au roi.
Son discours et son adresse sont des chefs-d'œuvre de logique et d'esprit politique. Il indique d’abord que la situation des représentants du pays est extraordinaire, unique. Il est déjà arrivé que le roi et la nation fussent en conflit au sujet de la Constitution; mais alors il s'agissait de son interprétation, maintenant il s’agit de son existence même ; on partait de la même base, aujourd'hui
1. Friedjung, Benedek, 279-84; Kienast, F. Z. M. Benedek uw. das Februar- Patent dans Milt. des Inst. für dst. Geschichtsforsch., Erganzungsband, VI.
2. On s'était attendu, pour le 14 avril, puis pour le 18, jours anniversaires de la déclaration d'indépendance de 1849, à des manifestations à Pest; les ordres les plus sévères avaient été donnés : « S'il s'était passé quelque chose, nous aurions eu sûrement des scènes de Varsovie.» Lettre de Szogyény, Emléklapok, 403.
3. Apponyi, en mai, était complètement résigné aux lois de 1848. Emléklapok, &12-4. C'est sans doute aux premières manifestations de cette opinion qu’il est fait allusion ici.