II. L'empereur. l'Allemagne et la Hongrie
La Patente de février avait tracéle cadre de l'Autriche unitaire constitutionnelle : il ne restait à Schmerling qu'à le remplir. Son succès dépendait de trois conditions. Il fallait qu'il pût vaincre et désarmer les oppositions nationales suscitées par la Patente, réunir au Reichsrath des représentants de tous les peuples autrichiens, faire un Reichsrath complet ; — assurer à ce Reichsrath un fonctionnement régulier, sans accrocs, sans diflicultés, et y pouvoir compter sur une majorité compacte et toujours strictement ministérielle ; — trouver toujours « en haut » un appui énergique et inébranlable, garder la confiance exclusive de l'empereur. Au bout de peu d'années, il fut acquis qu'aucune de ces conditions n'était réalisée : du coup, le système était condamné. et ce fut dans d’autres voies qu’il fallut chercher la solution du problème constitutionnel autrichien.
La question des résistances nationales se réduit, du point de vue d’une politique réaliste, à deux questions concrètes — les mêmes qui forment, depuis les origines de la monarchie, le fond du problème autrichien — : la question bohème et la question hongroise. L'une résume, à cause de la situation dominante des Tchèques parmi les Slaves cisleithans ‘, tout le problème national en Cisleithanie ; l'autre est l'essence du problème de la monarchie lui-même. Elles ont toujours été intimement liées l’une à l’autre. Au début de l'ère constitutionnelle en Autriche, leur dépendance réciproque était encore plus marquée; c'était en Hongrie que
1, V. plus loin, 1. III, ch. nr.
devait se résoudre la question bohème, et en Bohème la question hongroise.
Les Tchèques, depuis la chute de l'absolutisme, n'avaient pas eu à se louer de l'Autriche. Dans la crise de transformationqu'elleavait traversée de 1859 à 1861, elle avait semblé oublier jusqu’à leur existence. Aucun d'eux n'avait été appelé au Reichsrath renforcé ; à voir comment y étaient représentés les pays de la couronne de Saint-Venceslas, on eût pu croire qu'ils ne comptaient que deux forces politiques, la noblesse féodale et la bourgeoisie allemande. Lorsqu'un membre de l'assemblée — et un membre transleithan — éleva la voix en faveur de la langue tchèque, un des féodaux protesta vivement: il y a des écoles tchèques, on prêche en tchèque, il paraît un journal ofliciel en tchèque — peuton alors parler d'oppression ‘7? Les patriotes tchèques étaient d'un autre avis. Rieger rédigea un mémoire à l'empereur, où, sous prétexte de demander l'autorisation nécessaire pour faire paraître un journal, il exposait en détail les souffrances de la nation. «Il est visible ». écrivait-il, « que la noblesse, dont ce serait la mission historique d'être devant la couronne l'interprète des vœux de la nation, a en réalité renoncé à ce beau rôle » : elle a perdu le sentiment tchèque, désappris la langue nationale ; elle se désintéresse des eflorts de la nation. Cinq millions de Tehèques et deux millions et plus de Slovaques sont restés sans représentants au Reichsrath : seraient-ils punis précisément pour s'être montrés en 1848 toujours fidèles à la monarchie ? L'accueil de l’empereur aux députés qui lui remirent le mémoire fut très gracieux ; Goluchowski ne les reçut pas moins bien: il songea un moment à confier à Rieger un poste au ministère *. Mais Clam, encore sous l'influence de ses souvenirs de 1848, tenait toujours Rieger pour un révolutionnaire, Aussi le seul résultat de cet épisode fut-il un nouveau règlement des audiences impériales, destiné à écarter de l'oreille de l'empereur toute vérité autre que la vérité oflicielle *.
Les Tchèques saluèrent avec enthousiasme la publication du Diplôme. Du point de vue purement national, il ne leur offrait aueun avantage; du point de vue historique du droit d'Etat, il reprenait d'une main ce qu'il donnait de l'autre *. Mais ils n'étaient
1. Le prince J. A. Schwarzenberg contre Alex. Mocsonyi, représentant de la Voivodie.