‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 203 sur 369 · Sur 39 membres à vie nommés, il était le seul Tehèque · texte numérisé non relu

Sur 39 membres à vie nommés, il était le seul Tehèque

cause des Slovènes, ils l’interrompirent sans cesse, ou bien, affectant d'ignorer qu'il parlât, ils poursuivaient leurs conversations, s'interpellaient, sortaient bruyamment de la salle. Pour attaquer leurs adversaires, ils avaienttoute liberté : lorsque ceux-ci voulaient répondre, le président nommé de la Chambre, Hein, intervenait aussitôt. Giskra se livrait à une philippique aussi dénuée de tact que de mesure contre la couronne de Saint-Venceslas et ses prétendus droits, à l'aide desquels on « mystifiait » les peuples, et Hein, sur les protestations de l'opposition, déclarait ne rien voir dans les paroles de l’orateur qui appelât les sévérités du règlement. Mais quand Rieger, après avoir constaté qu'il n’est donné ni à un peuple ni à un individu d'être entièrement juste envers un autre, ajouta : € C’est du moins la triste expérience que nous avons faite et que nous faisons encore aujourd’hui avec les Allemands », Hein lui retira la parole «pour avoir injurié la nationalité allemande » ; et, si la Chambre désavoua son président, Rieger n'en fut pas moins, quelques instants après, contraint par un nouveau rappel à l'ordre de renoncer à la parole'. Brauner, qui avait voulu répondre à Giskra, fut aussitôt arrêté par Hein *. La partialité du président était telle que toute la droite quitta la salle. Les Tchèques avaient grande envie de n’y plus rentrer; mais les Polonais se

1. Voici la scène textuelle ; elle vaut d’être citée : « Rieger : Nous savons qu'il est aussi peu donné aux nations qu'aux individus d’être également justes envers autrui et envers soi-même. Nous, du moins, nous en avons fait avec les Allemands et en faisons encore tous les jours la triste expérience. — Hein: Je vous rappelle à l’ordre. Veuillez vous asseoir. — R. Pardon! — H. Je vous prie de vous asseoir. — R. J’en appelle à la Chambre. Ai-je dit quelque chose d’outrageant ? — H. I1 est outrageant pour la nation allemande de dire... (Bravos à gauche). » Rieger déclare n'avoir pas voulu outrager la nation allemande, et la parole lui est rendue, Mais il reprend : « Je ne parlerai plus de la question des nationalités, car je vois que la liberté de la parole est ici enchaînée — H. A l’ordre ! Vous reprochez au président de supprimer la liberté de la parole. Je vous prie de vous asseoir. — R. (d’une voix tonnante) : Vive la liberté de la parole qu’on vous laisse au Parlement autrichien! —H. Je vous rappelle...— R. (au président) : Et moi, je vous rappelle à la justice. » — Dans la séance suivante, Rieger demanda une rectification au procès-verbal; au lieu de « La liberté de la parole est ici enchainée », il avait dit : «Sur ce point, la liberté de la parole m'est chichement mesurée. » —C:.R. stén.19 juin 1861: Srb, Pol. déj., I, 29,

2 Avec Brauner, Hein fit encore moins de manières qu'avec Rieger. « Asseyezvous et taisez-vous ! » Brauner protesta « devant tous les peuples de l'Autriche. » Rieger s’associa à la protestation. Hein les rappela à l’ordre, sur quoi la droite tout entière sortit de la salle. — Hein, député de Troppau, représentait denc la Silésie, où les Polonais et les Tehèques, qui formaient plus de la moitié de la population, n’avaient pas un seul député au Reichsrath.

prononcèrent contre une sécession, et, à leur suite, les Tchèques, bon gré mal gré, revinrent dans l'assemblée.

L'opposition fondamentale qui les séparait de la majorité éclatait surtout lorsque venaient en discussion des questions nationales, et en particulier les plus délicates et les plus irritantes, des questions de langue. Le plus grand nombre des députés allemands et les ministres n'étaient pas sur ce point volontairement oppresseurs, mais ils l’étaient, ce qui est pis. sans le savoir. Schmerling et Lasser avaient proclamé à nouveau le principe de Bach : égalité de toutes les langues, sans privilège pour aucune, mais supériorité sur toutes de l'allemand, langue de l’État et de l'administration. C'est ce qu'à la Diète hongroise un orateur avait défini «le droit égal pour tous les peuples — d’être allemands ‘ ». Dans leurs relations avec le public. les fonctionnaires doivent se servir de la langue usuelle dans la région, pour des raisons pratiques : nous demandons à nos fonctionnaires, disait Lasser, de comprendre la langue de leurs administrés ?. Mais, dans le service intérieur, l'allemand doit seul être employé, car le service intérieur est, comme le disait un document ofliciel, « une affaire qui ne regarde pas le public, et pour ainsi dire une affaire domestique * » de la bureaucratie et de l'État. Les Tchèques et les autres Slaves ne l'ont jamais entendu ainsi : ils réclament l'égalité de droits des langues en principe et dans l'application, et ne reconnaissent à l'allemand que dans la limite du besoin une position pratiquement privilégiée ; et les conséquences mêmes de la doctrine contraire justifient leur résistance. Cette doctrine, d'apparence libérale, conduit en effet nécessairement à la germanisation. Elle prend pour regle les besoins de l'administration, qui, évidemment, est plus facile à conduire en une seule langue, et elle aboutit ainsi à favoriser cette langue, l'allemand, au détriment de toutes les autres. L'enseignement supérieur en Autriche ne se donnait sous Schmerling qu'en allemand ; donc — ainsi raisonnent Bach et Schmerling — les écoles secondaires qui préparent aux Universités ne peuvent être qu'allemandes ; mais, répondent les Tchèques, les écoles primaires préparent aux secondaires, et il n'y a pas de raison de ne pas leur appliquer le mème principe : on finirait par « germaniser ainsi jusque dans le sein maternel ». L'exemple le plus frappant des abus auxquels conduit cette doctrine toute bureaucratique est

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