‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 207 sur 369 · Srb. Pol. déj · texte numérisé non relu

Srb. Pol. déj

la grande propriété en deux partis : celui d'Auersperg et des constitutionnels, et celui de Clam et des conservateurs, dans lequel se fondit bientôt le tiers-parti de Nostic'. Les constitutionnels avaient encore une grande majorité, mais ils étaient souvent moins injustes et moins aveugles queles députés allemands, et votaient parfois avec les Tchèques. C'est grâce à eux, grâce aussi au hasard de certaines absences dans la majorité, que fut votée la loi que les Allemands appelèrent «loi de la contrainte des langues ». En rendant obligatoire dans toutes les écoles secondaires du pays l'enseignement des deux langues, tchèque et allemande, elle faisait droit aux longues réclamations des Tchèques, et blessait vivement l'orgueil des Allemands*?. Le nouveau gouverneur, le comte Richard Belcredi, avait voté avec les Tchèques. Il était allié à l’aristocratie historique, et sa nomination même à Prague, était une con-

4, En dehors de ses raisons politiques, cette fusion avait sans doute des raisons personnelles. Un conflit s'était produit entre Nostic et Schmerling, parce que le grand maréchal avait refusé de signer une adresse de reconnaissance pour l'octroi de la Constitution. Schmerling l'invita à se justifier; Nostic lui répondit qu’il n’était pas un fonctionnaire soumis à la censure de ses supérieurs, et donna sa démission ; Schmerling alors se retrancha derrière un malentendu, et Nostic conserva la place. Il la quitta d’ailleurs en 1863, à la suite d'un nouveau conflit avec le ministère, Srb, Pol. dèj. 1. 51, 67. — Ce sont des faits qui illustrent encore l’esprit libéral du système de Schmerling.

2. Sprachenzwangsgesetz. —"Les Allemands se sont empressés d'abroger cette loi aussitôt qu’ils en ont eu le pouvoir, en 1867. — L’idée de faire apprendre dans les écoles les deux langues du pays semble toute naturelle, pleine d'avantages et sans inconvénients pour personne. Mais elle blesse l’orgueil national allemand, en mettant sur un pied d’égalité l’allemand et le tchèque. La manifestation la plus caractéristique de ce singulier état d'esprit se trouve dans la pétition de la ville de Reichenberg contre cette loi. « Nous ne pouvons pas croire que le gouvernement consente à ce que les Allemands soient contraints d’envoyer leurs enfants s’instruire au delà de la frontière. » Srb, Pol. dèj., I, 72. Aujourd’hui, des idées plus justes se font jour dans une grande partie de la population allemande: récemment, des députés allemands insistaient en Bohème et en Moravie sur la nécessité pour les Allemands d'apprendre le tchèque ; leur abstention ne fait que favoriser la pénétration tchèque. Cette opinion raisonnable et opportune est toujours aussi violemment combattue par le préjugé de supériorité, mais elle semble se répandre de plus en plus. — Cf. aussi la phrase de Herbst : «Si l’on demande que même dans les districts purement allemands de la Bohême les fonctionnaires possèdent les deux langues, c’est moins l'égalité des droits que l’on poursuit que le monopole des places » C. R. stén., 17 mai 1862. Herbst vota contre la loi sur l’enseignement obligatoire des deux langues. — Cf. les deux recueils cités plus haut de M. A. Fischel, et, pour la Bohème, l'ouvrage de M. Denis, qui, se plaçant à un point de vue tout opposé, permettra peut-être de trouver le juste milieu et la vérité. Dans tous les camps, il y a eu des variations sur la question des langues; c’est ce qu’il est bon de retenir.

cession faite aux féodaux, malgré la résistance du ministère un signe avant-coureur du revirement qui se préparait en haut lieu. Mais ce revirement n'avait pas pour cause la résistance des Tchèques. C'étaient les Magyars qui en étaient les auteurs, et ce furent eux qui en eurent le profit.

L'époque de 1861 à 1865 a été décisive pour la politique tchèque. Elle lui a imprimé une direction qu'elle a suivie presque jusqu'aujourd'hui. Elle l’a orientée dans la voie de l’imitation — de limitation des Magyars. C'est l'exemple des Magyars surtout qui détermina les Tchèques à adopter, en 1863, l'attitude de la passivité; comme elle avait mené les Magyars au triomphe, ils s'y obstinèrent, mème après Sadowa, même après le Compromis, jusqu'au moment où ils durent s’avouer vaincus, en 1899. Entre temps. ils avaient, en 1871, dans les articles fondamentaux, vainement essayé de conclure leur compromis, à limitation du Compromis hongrois ; et depuis, à chaque nouveau succès des Magyars, ils ont élevé des prétentions semblables aux leurs, sans pouvoir presque jamais les faire triompher. Cette politique, qui ne leur a pas beaucoup réussi, procède d'une illusion, respectable parce qu'elle est patriotique, mais qui n'en est pas moins décevante et dangereuse. De ce que la Hongrie et la Bohême sont entrées dans les mêmes conditions, en 1526, dans la monarchie des Habsbourg, les Tchèques ont conclu longtemps qu'ils devaient et pouvaient toujours formuler les mêmes prétentions et obtenir les mêmes succès que les Hongrois. C'est oublier le résultat de plus de trois siècles d'histoire, la Montagne-Blanche. Marie-Thérèse, le Parlement de 1848. La simple observation de la situation des deux peuples, en 1861, atteste la différence de leur condition. Les Magyars s'abstenant de paraître au Reichsrath, la Hongrie n'y fut pas représentée ; lorsque les Tchèques en sortirent, la majorité de la députation bohème, Allemands et grands propriétaires constitutionnels, continua d'y figurer. Sans Magyars, il eût été impossible de former une Diète de Hongrie ; si les Tchèques avaient refusé de venir à la Diète de Prague, elle eût siégé avec 150 membres au lieu de 9240 ; c'eût été tout le résultat positif de leur abstention. C’est qu'en Hongrie, les Magyars avaient — ils l'ont encore — une supériorité politique, économique et sociale sur toutes les autres nationalités : la noblesse était tout entière avec eux, et elle était l'unique classe dominante du pays. En Bohème, les Techèques n'avaient encore, en 1861, que la supériorité du nombre : économiquement, la bourgeoisie allemande les

dépassait; politiquement, la bureaucratie, allemande aussi, lestenait en lisière ; la noblesse était divisée, etla partie favorable aux Tchèques était, non point confondue, maïs à peine alliée avec eux. C'est elle qui, logiquement, aurait dû les détourner du Reichsrath, car il était en contradiction avec son programme du droit d'État ; ce fut elle, au contraire, qui les y entraîna, par égard pour l’empereur, par souci de l'intérêt de la monarchie, par peur de compromettre le couronnement bohème déjà promis. Les Magyars refusèrent d'emblée. au nom des droits de leurs pays, de paraître au Reichsrath ; les Tchèques s’en éloignèrent au nom de la Patente ellemême, des droits du Reichsrath plénier ; ils refusèrent d'y revenir tant que la Hongrie n’y serait pas représentée. C'était l’aveu même d'une situation différente. La passivité n’eût pas été plus efficace si elle eût été proclamée d'emblée. Au moment où elle fut décidée, elle ne fit qu'affaiblir la minorité autonomiste, Slaves du Sud, Polonais, Allemands catholiques, qui avaient lutté avec les Tchèques. Plus tard, les conséquences en furent encore plus graves. Les Tchèques étaient sortis du Reichsrath parce qu'ils y étaient en minorité certaine, donc pour une raison pratique ; ils arrivèrent à n'y vouloir plus rentrer par principe, à aucun prix. En 1867 peut-être, surtout en 1870, ils pouvaient, en y reparaissant, modifier la majorité, faire triompher leur programme. Ils s’y refusèrent par point d'honneur, et perdirent une occasion qui de longtemps ne se retrouvera pas. Ce fut le plus grand mal que leur fit l’imitation irréfléchie des Magyars. Seize ans de passivité ne les menèrent qu'à un aveu d’impuissance : quatre ans de la même politique avaient conduit les Magyars au succès complet ‘.

Entre le gouvernement de Vienne et la Hongrie, la Patente et la Diète de 1861 avaient clairement posé la question. Les fourches caudines étaient placées : c'était l'entrée au Reichsrath. Pour rentrer en possession de la partie de sa Constitution qu'on voulait bien lui rendre par un octroi, il fallait qu'avant tout le pays souscrivît à l'abandon du reste de ses droits au Reichsrath, en y envoyant ses députés. A cet ultimatum du ministère, la Diète avait opposé celui de la nation: avant tout, la continuité du

1. Eim, Pol. üvahy, 33 sqq., discute d’une façon très-intéressante cette question de la présence des Tchèques au Reichsrath. Son article sent un peu l’homme de parti, et il se laisse entrainer aussi parfois par l'imagination patriotique ; mais beaucoup de ses arguments valent d'être retenus, et il examine avec soin tous les aspects de la question. — M. Denis, 0. c., II, 437-45, estime que l’abstention s’imposait. C'est méconnaitre, il me semble, la différence entre la Hongrie et la Bohôme,

L'ÉCHEC DU GENTRALISME (1861-1865) 351

droit, la restauration des lois de 1848 ; ensuite, une discussion, une transacuion, une entente sur les modifications que pouvait exiger l'intérêt de la monarchie. Pour briser la résistance et obtenir un succès immédiat, ou une apparence de succès, Schmerling n'aurait eu qu'un moyen: profiter de la réserve inscrite dans la Patente, faire appel aux élections directes. Les régions purement magyares n'auraient pas voté, mais peut-être les contrées allemandes et slaves. N'eût-il attiré à Vienne que vingt, que quinze, que dix députés de la Hongrie, le gouvernement aurait pu prétendre que la résistance et l’abstention n'étaient plus unanimes ; le vide de ces quatre-vingt-cinq places inoccupées n’eût plus gelé l'assemblée. Mais Schmerling n'avait pas l'autorisation de recourir aux élections directes. Il ne lui restait donc qu’à attendre du temps et des événements une modification des idées dominantes en Hongrie. Il n'avait pas de prise sur le pays : c'était en consolidant son régime en Autriche, en remportant des succès au dehors, en grandissant son prestige et son autorité morale, qu'il pouvait arriver à désarmer la résistance hongroise. Ainsi sa politique en Hongrie se réduisait nécessairement à la formule célèbre : (Nous pouvons attendre ‘. »

La nation, forte de l’expérience qu'elle avait faite sous Bach, savait qu'elle pouvait aussi attendre. Elle rentra en pleine passivité. Tout ce qui comptait en Hongrie, de nôuveau, se retira de la vie publique. La bureaucratie remplaça l'administration autonome, avec une partie de l’ancien personnel de Bach rappelé en Hongrie et quelques transfuges hongrois de médiocre qualité. « Jusque dans la dernière des bourgades, le gouvernement n’a pas pu encore décider un citoyen à entrer dans le conseil municipal provisoire », écrivait Szécsen en 1864 *. A la protestation par le silence et l'abstention se joignait la protestation par le refus de paiement des impôts. Les grandes familles du pays, surtout dans la région de la Tisza, l’ancien foyer des résistances nationales, donnaient l'exemple. Un régiment entier de cavalerie occupait les terres de Koloman Tisza, le chef du parti des résolutionnistes, sans qu'il se décidàt à céder et à payer. Dans l'état du Trésor autrichien, cette grève financière était aussi eflicace au moins, aussi dangereuse que la grève politique.

Semblable d'aspect à la passivité d'avant le Diplôme, celle

1 Schmerling prononça ces mots à propos de la loi sur la presse en octobre 1862. o .

Plus tard, on les appliqua à sa politique hongroise. 2, Drei Jahre Verfassungsstreit, 1%.

d'après la Patente s’en distingue beaucoup par l'esprit. Sous Bach, dans les premières années au moins, elle était, en grande partie, l'expression du désespoir. La nation, vaincue, écrasée, épuisée, ne voulait pas se soumettre; mais elle ne comptait guère pourtant sur le salut. Elle sortait d’une crise terrible, elle n'avait pas encore pu reprendre conscience d'elle-même, de ses forces, de ses droits, et elle restait désorientée. Contre la violence de l'oppression, il semblait n’y avoir qu’une ressource, qu'un espoir, la révolution ou la guerre européenne. Mais Le succès en était bien douteux. Seuls, quelques esprits justes etpondérés, au premier rang Deäk, ne désespéraient pas. — Sous Schmerling, au contraire, le sentiment qui domine n’est plus le désespoir, c'est l'attente. Dans la courte période de repos qui a séparé ces deux épreuves, en 1859 et 1860, la nation a repris conscience d’elle-même et de sa force ; elle en est devenue plus calme, plus sage, plus réfléchie. Sous Bach, ses aspirations et ses vœux erraient à l'aventure, de l'ancien droit détruit par la Révolution à l'impossible indépendance ; désormais. elle a, dans les adresses de Deäk, un programme aussi clair, aussi arrêté qu'il peut l'être, et elle l'accepte, presque entière, comme un credo. L’oppression est moins dure : les institutions hongroises ne sont plus supprimées, le fonctionnement seul en est suspendu ; même la justice est restée nationale, et résiste aux tentatives d’empiètements de Vienne '. La passivité n'est ni moins profonde, ni moins rigoureuse : mais elle est plus sûre d'elle-même. L'esprit politique de la Hongrie s’est aiguisé à nouveau pendant les quelques mois où il lui a été permis de s'occuper de ses affaires. Elle espère désormais, et son espoir se fonde sur la certitude qu'un jour l'Autriche devra reconnaître l'importance pour elle-même d’une Hongrie satisfaite, sur la prévision qu'il se produira telle situation européenne où l'Autriche sera obligée de consentir des concessions à la Hongrie. La nation, plus que sous Bach, distingue entre l’empereur et son gouvernement : les résultats du rapprochement de 1860 n'ont pas été tout à lait perdus. Elle a plus de confiance en la bonté et la justice du souverain, et lui-même, de son côté, ne néglige aucune occasion d’aflirmer qu'il ne veut que la satisfaction de la Hongrie, dans la mesure où elle est compaüble avec les intérêts de la monarchie. Ainsi la nation attend avec plus de calnie la justice finale, et la passivité semble moins la protestation impuissante du droit violé que le recueillement de la force sûre de triompher à son heure.

Page 1