Kônyi, Dedk, LI
C'est Deäk qui, contre certains de ses amis qui se croyaient plus politiques et plus expérimentés que lui, a fait triompher de nouveau la formule de la passivité. Dès le début de la lutte, à peine la dissolution prononcée, Kemény se demande s’il est sage d'adopter une attitude intransigeante, de formuler un maximum d'exigences : ne vaudrait-il pas mieux dire ouvertement, carrément, à quel prix la Hongrie est disposée à une entente avec la monarchie ? Eôtvôs et Trefort craignent qu’à s'abstenir, à s’enfermer dans son affirmation du droit, le parti deékiste ne fasse le jeu des conservateurs, toujours à l'affût d’une occasion de retrouver leur influence, de recommencer la partie perdue en 1860. L'aile droite du parti étend le cercle des affaires communes bien au-delà des limites que, dès lors, Deäk leur a tracées dans son esprit. Eôtvôs, isolé, il est vrai, oublie son plaidoyer de 1860 pour l'union personnelle, revient à ses théories de 1859, à l'idée d’un Parlement central. Deäk reste inébranlable. Le moment viendra, il en est sûr, où, à Vienne, on sentira le besoin de négocier avec la Hongrie ; il faut attendre ce moment, cantonnés dans la stricte légalité, et ne pas faire des démarches qui, paraissant des avances, rendraient le gouvernement encore plus exigeant. Par la persuasion et par son autorité, il put maintenir dans l’obéissance tous ses partisans. Aucun ne songea à secouer cette dictature pacifique d’un homme sans ambition, sans intérêt personnel, uniquement guidé par le souci du droit et par l’amour de son pays.
Cette dictature fit, en grande partie, la force de la Hongrie pendant cette période. La nation se concentra, se resserra pour ainsi dire tout entière autour de Deäk. Ses deux petites chambres de l'hôtel de la Reine d'Angleterre, à Pest, étaient comme le foyer d’où rayonnait partout l'esprit national. La grandeur de son caractère, la pureté de ses intentions, la justice de ses désirs, la confiance qu'il inspirait, firent ce qui, dans ce pays tourmenté, divisé, toujours secoué des derniers contre-coups de la Révolution, semblait impossible : l'union des partis, mème l'union des nationalités, La personne de Deäk valait plus qu'un programme. Les conservateurs, en majorité, s'étaient déjà rapprochés de lui pendant la Diète. Ils demandaient ou acceptaient plus de modifications que lui aux lois de 1848; mais ils reconnaissaient avec lui que sans la restauration de ces lois, sans l'institution du ministère responsable, il n’y avait aucune chance de succès pour une politique active en Hongrie. Lorsque l’empereur, à la fin de 1862, inquiet de
la situation du pays et des conséquences qu’elle pouvait avoir pour la monarchie, demanda conseil à Apponyi, le grand-juge rédigea, avec le concours d’autres notabilités du parti conservateur *, un mémoire tout dans l'esprit de Deäk ; et Deäk fut, en Hongrie, la seule personne qui en eut communication. Ce mémoire, qui part du principe du «dualisme à droits égaux » et qui prévoit pour les affaires communes une Délégation commune, présente, sur d’autres points encore, de frappants rapports, parfois même une entière similitude avec les idées que Deäk fera triompher en 1867 *. Lorsque les journaux ministériels de Vienne, reprenant la tactique du temps de Bach, essaient de suspecter le libéralisme des conservateurs, c’est le publiciste attitré des deäkistes, Kemény, qui prend leur défense. — L'autorité de Deäk ne s’est pas moins étendue à gauche, du côté des anciens résolutionnistes, qu'à droite, du côté des conservateurs. Déjà sa seconde adresse avait rallié tous ceux à qui la première avait paru trop timide. Quelle différence entre la fermeté de sa pensée et les dangereuses rêveries auxquelles Kossuth s’abandonnait dans l'exil ! Poursuivant des plans conçus déjà aux derniers jours de la Révolution, le grand agitateur proposait à son pays d'entrer, une fois l'Autriche détruite, dans une confédération avec la Croatie, la Serbie, la Moldo-Valachie : à cette chimère, il sacrifiait jusqu'à l’union légale de la Transylvanie avec la Hongrie. Aussitôt que ces projets, vieux de plusieurs années, eurent été publiés, par un malentendu, dans un journal de Milan, les résolutionnistes firent savoir à Kossuth que, s’il ne les désavouait pas, la nation n'aurait plus qu à s'entendre avec la dynastie, sur des bases bien moins avantageuses que celles des adresses de 1861: son plan était «une nouvelle édition, serbe-roumaine, de la Patente du 26 février, et une véritable nullification de l'élément hongrois dans le pays ». « Schmerling seul pouvait profiter de cette politique ; «car, s'il faut à tout prix aller à un Reïchsrath, plutôt aller à Vienne, parmi les Allemands, qu'à Belgrade parmi les Serbes ». Ce fut Deäk qui en profita : le coup qu'avait reçu le prestige de Kossuth releva encore l’autorité de l'homme, qui, contre la révolution démocratique internationale, avait toujours été le champion de la légalité nationale *.