Friedjung, dans Deutsche Worte, XIX
L'ÉCHEG DU CENTRALISME (1861-1865) 367
l'unité autrichienne, et fortifié celle où était enracinée l’idée du dualisme. Elle a donc eu les mêmes résultats que celle de Bach : et comment en aurait-elle eu d’autres, puisque. à la forme près, elle copiait entièrement la politique de Bach ?
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L'opposition des nationalités ne pouvait pas surprendre Schmerling : il l'avait escomptée, et tout son système était combiné pour fonctionner avec le concours des seuls Allemands, jusqu'à ce que le temps et le succès eussent eu raison des résistances. Mais il n'avait pas prévu que le succès et le temps lui manqueraient, qu'en quatre ans, la rupture serait assez complète entre lui et les Allemands pour détraquer toute la machine, et ruiner le système. La lune de miel de la Patente dura à peine quelques semaines ; puis aussitôt les querelles commencèrent, suivies bientôt de la brouille publique.
La cour s'était ralliée au principe constitutionnel, non par conviction et par réflexion, mais par intérêt. L’Autriche ne vivait que de crédit. Absolutiste, elle n'en trouvait plus nulle part ; toutes les bourses lui étaient fermées. Les fautes de l'ancien régime et de Bach avait décrié sa gestion financière : les prêteurs, pour l'aider à nouveau, demandaient la garantie d'un contrôle parlementaire. Celle du Diplôme leur parut insuflisante, celle de la Patente les satisfit. Pour la cour, le nouveau régime n'avait pas d'autre sens. Le Parlement allait lui procurer de l'argent, qu'elle pourrait à son gré dépenser pour la politique extérieure, l’armée et la marine: elle ne songeait pas sérieusement à partager avec lui le pouvoir. — Les libéraux allemands, eux, voyaient la situation d'un autre œil. L'État, arrivé au bord de la banqueroute, les appelait au secours ; c'est donc que la dynastie reconnaissait que leurs principes étaient les bons, et qu'elle se décidait à les appliquer avec eux, par eux et pour eux. l'illusion était forte : elle s'explique par le complet manque d'esprit politique qui caractérise cette bourgeoisie allemande d'Autriche, où d'ailleurs se rencontrent souvent de grandes qualités intellectuelles. L'exemple de la lutte séculaire des Habsbourg contre la Hongrie eût dû l’édifier sur la sincérité constitutionnelle de la cour. Mais elle était aveuglée par l’orgueil. Elle croyait à sa supériorité de droit divin sur les autres classes et les autres races, à ses incomparables
mérites, à sa valeur unique pour l'État. Elle méprisait les vieilles formes, les vieilles paperasses, tout le fatras du droit historique : elle dominait au nom de la raison. Elle ne vit pas combien sa situation, fondée sur un octroi, était faible et précaire; car un octroi ne dépend que de la volonté du donateur, qui peut toujours le reprendre, s'il en a la force, et si le donataire n’a pas celle de défendre son bien. La majorité allemande n'existait que par les lois électorales, c'est-à-dire par la grâce du gouvernement et de l’empereur : aussi était-elle sans force contre eux. Elle mit du temps à s’apercevoir qu'en acceptant la Patente elle avait fait un marché de dupe. Quand elle s’en aperçut, le mal causé par son erreur était irréparable : et d’ailleurs, toujours aveuglée par son orgucil, elle oublia en moins de deux ans l'expérience qu’elle venait de faire avec Schmerling ; elle repartit en 1865. sur la Patente à peine révisée et sur les lois électorales auxquelles on ne toucha pas, et elle fit naufrage, de nouveau, au bout de douze ans. Son sort était mérité, mais ce fut l'Autriche cisleithane entière qui paya pour ses fautes. Depuis 186r, la Cisleithanie a toujours été, par l'effet de sa Constitution octroyée et de ses lois électorales mensongères, en état d'infériorité vis-à-vis de la Hongrie : toutes les crises qu'a traversées la monarchie, depuis 1867, à travers les renouvellements décennaux du Compromis,jusqu'àla dernière crise militaire de septembre et octobre 1903 l'attestent évidemment. Il en sera ainsi aussi longtemps que les peuples autrichiens ne s’accorderont pas sur une Constitution qu'ils soutiendront tous, qu'ils pourront imposer au respect de la cour, et par laquelle ils pourront s'imposer au respect de la Hongrie. Peut-être l’occasion perdue ne se représentera-t-elle Jamais. et les peuples autrichiens ne pourront-ils plus s’accorder sur aucune Constitution. La faute en incomberait, pour une très grande part, au système de Schmerling, qui a, dès l'origine, déconsidéré en Autriche les idées constitutionnelles. et condamné le Parlement autrichien à l’impuissanee.
Les députés de la majorité allemande entrèrent au Reichsrath pleins de joie et d'espoir; mais la désillusion leur vint presque aussitôt. Très vite, leurs relations avec les ministres prirent un caractère de raideur et de froideur marquée ‘. Très-vite aussi, ils sentirent la fausseté, la gène de leur situation. Dès les premières séances, les Tchèques soulevèrent la question de la nature et de la compétence de l'assemblée: ils la reprirent en chaque occasion aussi longtemps qu'ils restèrent au Reichsrath ; et leur protestation irritait et indignait les Allemands, mais aussi les inquiétait.