C,-7. St., 34 mars
L'ÉCHEG DU GENTRALISME (1861-1865) 393
observer à la coær ; et sur ces indications il réglait sa politique. Il ne croyait pas encore le moment venu de la changer; l'espoir qui commençait à poindre lui semblait trop fragile, trop incertain, pour exposer sur lui le sort de la nation: plus les tendances conciliatrices paraissaient se marquer à Vienne, plus il était nécessaire que la nation se montrât consciente de ses droits, et résolue à en imposer la reconnaissance ; ainsi la situation serait claire, et les désagréables surprises d'octobre 1860, avec toutes leurs conséquences, impossibles. Lorsqu'il eut écrit, contre Lustkandl, à la fin. de 1864 et au commencement de 1865, les articles qui forment la Contribution au droit public hongrois, il les fit lire à quelquesuns de ses amis. Eôtvôüs lui déconseilla de les publier: un vent de conciliation souffle de Vienne ; si nous choisissons ce moment pour aflirmer de nouveau avec raideur notre point de vue de stricte légalité, nous détruirons toute chance de rapprochement, Kemény, au contraire, se prononcça pour la publication, dans l'intérêt même d’une entente : cet inventaire complet et précis de tous les droits de la nation l’instruirait elle-même, et indiquerait à l'Autriche sur quels points des concessions étaient possibles, sur quels autres il était vain d'en attendre. Deäk se rangea à cet avis : ses articles parurent dans leur texte hongrois, et furent recueillis en même temps dans une traduction allemande, de manière à exercer leur action en Autriche et même au delà de l'Autriche ". Dans les premiers mois de 1865, il devint certain quela Diète hongroise serait bientôt convoquée. De toute part, on le désirait : les bureaucrates, pour rééditer la Diète de 1867, et attester à nouveau l'échec de la politique de conciliation ; les conservateurs, dans l’espoir contraire ; l'empereur, pour parvenir à une entente, à condition qu'on lui garantit le respect des droits de la couronne. Apponyi plaidait auprès du souverain pour la reconnaissance préalable des lois de 1848, sous réserve d'une revision immédiate, et pour la nomination d’un président du conseil, qui signerait la convocation de la Diète à la place du chancelier aulique. Si l'on prenait cette résolution, on aurait un gouvernement fort, et un parti énergiquement décidé à faire le Compromis. «Si impopulaire que soit Zichy, il aurait comme président du conseil un parti beaucoup plus fort que Deäk comme chancelier aulique. » Tous les conservateurs n'allaient pas si loin; beaucoup tenaient pour les idées d’Esterhäzy’. Les débats du Reichsrath, en février et en
1. Beksics, Kemény Zs., 296-8, d’après une lettre de Kemény à Max Falk. 2. Konyi, Deük, I, 2545. Journal de Lônyay.
mars, confirmerent ces impressions et cesnouvelles ; ils montrèrent qu'une grande partie de la gauche était résolue à une entente, et que la résistance de Schmerling cramponné à son système était le dernier obstacle. Mais sa position était visiblement ébranlée, et une avance faite par les deäkistes pouvait lui donner le coup de grâce. Deäk se décida alors à publier son célèbre « article de Pâques », paru le jour de Pâques 1865, et qui fut le point de départ des négociations du Compromis.
Un des journaux officieux de Vienne, le Botschafter, où Frübel déposait d'ordinaire la pensée de Schmerling, avait soutenu que la Hongrie était séparatiste, et qu'entre la Constitution hongroise et une Constitution d'Empire il y avait incompatibilité. C’est cette thèse que Deäk entend réfuter par l'histoire. La Hongrie ne veut nullement mettre en danger la force de la monarchie. Mais, dans cette question d'organisation, il y a des intérêts divers à sauvegarder : la sûreté de la monarchie, le maintien le plus complet possible des lois fondamentales de la Constitution hongroise, le développement et la garantie des libertés constitutionnelles des pays cisleithans. Les droits et les lois de la Hongrie sont garantis par la Pragmatique Sanction; en sacrifier plus qu'il n’est indispensable pour assurer la force de la monarchie serait injuste et inopportun. Sous le souverain commun doivent trouver place également, avec la défense commune instituée par la Pragmatique Sanction, la Constitution hongroise et les libertés constitutionnelles des peuples autrichiens. Il n'y a pas opposition entre la Hongrie et les États héréditaires; ils peuvent coexister sans s’absorber réciproquement. (Nous ne voulons pas ». dit la dernière phrase de l’article, € sacrifier notre mdépendance constitutionnelle pour la seule raison qu'il y a des divergences de rédaction sur certains points entre la nouvelle Constitution des peuples cisleithans et la nôtre; mais nous serons toujours prêts à mettre nos lois d'accord, par les voies légales, avec la sûreté et la solidité de la monarchie, et nous ne serons jamais un obstacle à la liberté et au développementconstitutionnel des pays cisleithans ‘. » L'effet de cette manifestation fut énorme : elle était de nature à satisfaire à la fois les libéraux autrichiens qui n'étaient pas aveuglés par le mirage du centralisme, et l'empereur. Celui-ci lut l’article et apprit
1. Pesti Naplô, 16 avril 1865, reproduit dans Kônyi, Deük, III, 309-16. — L'article avait été dicté par Deäk à F. Salamon, l’un des rédacteurs du journal, en six heures, sans un arrêt, sans une correction, sans une retouche de style. On y sentait le résultat d’une longue et profonde réflexion.
avec une joie visible qu'il était de Deäk'. La Hongrie, de son côté, salua avec enthousiasme ce signe précurseur d’un compromis dont la nécessité était vivement sentie, et qui promettait de n’exiger d'elle le sacrifice d'aucun de ses droits essentiels.
Les journaux oflicieux de Vienne s’attachèrent par ordre à voir dans l’article la preuve que Deäk acceptait enfin l'idée d’un Parlement central, qu'il se rapprochait par conséquent de la Constitution de février, et que seuls les vieux conservateurs continuaient à Y faire opposition. Deäk dédaigna de relever ces sottises; et, malgré leur absurdité, elles trouvèrent créance au Reichsrath. Dans d'autres milieux, où l’on interprétait plus justement l’article de Deäk, on lui reprochaïit d'être trop peu précis : il faudrait indiquer sur quoi on veut négocier; tant qu'on ne l'aura pas fait, Schmerling restera le maitre de la situation. Un journaliste hongrois. qui travaillait à Vienne dans l'intérêt des conservateurs, Ludassy, le rédacteur de Trois ans de lutte constitutionnelle, entreprit de décider Deäk à faire un pas de plus. Deäk, en principe, ne voulait pas entrer dans une polémique avec les journaux oflicieux : il ne voulait pas, en formulant un programme, empiéter sur les droits des représentants légaux du pays, de la Diète ; l’article de Pâques était la seule concession qu'il eût cru pouvoir faire aux dépens du principe de la passivité. Mais son interlocuteur le décida en lui aflirmant qu’à Vienne on ne ferait plus un pas s'il ne donnait pas l'impulsion. Il consentit alors à faire un exposé quil autorisa Ludassy à publier dans son journal, non point comme le programme de Deäk, mais comme les vues des libéraux hongrois sur les affaires communes ?. Ce furent les trois articles de mai, qui, complétant l'article de Pâques. exposent en détail la conception du dualisme, telle, à très-peu près, qu’elle a été réalisée par le Compromis.
Une entente ne peut se faire, solide et juste, que sur la base du droit : on ne peut pas tomber dans l'opportunité. Une base de droit est fournie par la Pragmatique-Sanction, qui a en vérité fondé la monarchie autrichienne, et qui garantit aussi les droits de la Hongrie. Elle montre qu'il existe des affaires communes, comme l'ont reconnu d'ailleurs aussi bien les lois de 1848 que les adresses de 1867, et en indique la limite : c'est la sûreté de la monarchie : tout ce qui est commun l’est dans la mesure et jusqu'au point seulement où le maintien de la sûreté de la monarchie y est inté-