‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 246 sur 369 · Kônyi, Dedk, IL · texte numérisé non relu

Kônyi, Dedk, IL

2. Lederer, Andrässy, 165-76, Kényi, Deik, LIT, 438. | 3. Cela semble résulter du témoignage recueilli par Konyi, Dedk, III, 439.

420 ie comProMIS (1865-1867)

elle-même, c’est la loi qui l’a donnée au roi de Hongrie. » Le roi a un droit de veto, que la nation respecte; mais il ne peut pas lui donner une extension arbitraire, et en faire le droit de suspendre les lois qu'il croit attentatoires à ses droits. Aussi l'adresse renouvelle-t-elle toutes les demandes formulées dans la précédente, et dont le principe commun est la reconnaissance de la continuité du droit. Elle fut adoptée par les députés à l'unanimité, par les magnats à quatre voix de majorité — ce qui était un nouvel échec pour le gouvernement. Malgré son ton fulminant, presque menaçant, cette seconde adresse fut mieux accueillie que la précédente. Dans l'intervalle, le conflit avec la Prusse s'était aggravé; les hommes d'État de Vienne jugeaient prudent de ne pas ajouter, par trop de raideur, à leurs embarras. Et d'autre part, la Diète avait donné une preuve de son désir de conciliation, en nommant une commission chargée de proposer un mode de traitement des affaires communes.

Deäk, malgré la mauvaise humeur de la cour et les excitations du centre gauche, avait tenu à ce que la Chambre dégage, sur ce point, la parole qu'elle avait donnée dans l'adresse. Seul il était à même, grâce à son autorité unique, de faire adopter, dans ce moment critique, une semblable proposition presque sans discussion. La commission, composée de cinquante-deux membres, élut elle-même une sous-commission des Quinze, sur les travaux de laquelle se concentra désormais tout l'intérêt du Parlement. Sous la présidence d'Andrässy, elle adopta un projet qui. à peine modifié, est devenu la loi actuelle sur les affaires communes. Les principes proclamés et les institutions établies par le Compromis s'y trouvent presque sans changements. Andrässy, dans les discussions de la sous-commission, proclama, fidèle à son programme, que le fédéralisme en Autriche est inacceptable pour la Hongrie, et que le dualisme ne peut avoir qu'un sens politique : union des libéraux allemands et magyars, pour la direction de la monarchie. Une forte majorité était acquise d'avance aux projets de Deäk. Bartal avait tracé, d'accord avec les ministres hongrois, un plan qui subordonnait, en fait sinon en droit, le ministère hongrois à un ministère d'Empire; mais ce plan, qui n'avait aucune chance d'être adopté, ne fut pas sérieusement soutenu. Tisza présenta un contre-projet, aussi dénué de logique que de franchise, qui, sous couleur de s’en tenir aux principes des lois de 1848 etdes adresses de 1861, conférait en fait à l'empereur un pouvoir absolu sur la diplomatie et l'armée. Non moins que Deäk, Tisza reconnaît,

L'ÉLABORATION DU COMPROMIS 421 parce qu'elle est indéniable , l'existence d'affaires communes ; mais pour les diriger, il préfère à l'entente avec l'Autriche constitutionnelle, que désire Deäk, l’abdication devant la dynastie. Son nouveau système aboutirait, en pratique, à perpétuer et à consacrer légalement un régime contre lequel la Hongrie n'avait jamais eu jusque-là assez de protestations.

Le rapport de la sous-commission venait d'être déposé lorsque la Diète fut prorogée. Les événements militaires étaient la cause de cette mesure. Le gouvernement et Deäk s'étaient également demandé quelle conduite il conviendrait de tenir si le conflit de l'Autriche et de la Prusse aboutissait à la guerre. Réunie, la Diète pouvait être un foyer d'agitations de ce dans l’état d'incerütude où se trouvait le pays. Mais une dissolution. même avec promesse d’une prompte convocation après la guerre, aurait mis le comble à cette incertitude et à la défiance. Deäk était pour la prorogation; il craignait, si l'Autriche était vaincue, soit qu’une insurrection balayät le Parlement, soit que celui-ci exigeât des concessions exagérées, et qui, par suite, ne pourraient pas être durables. Majläth lui offrit de la part de l'empereur de laisser siéger le Parlement, s'il garantissait que rien ne s’y ferait qui pût compromettre et affaiblir l'Autriche vis-à-vis de l'étranger. Deäk refusa de prendre aucun engagement: si, comme cela était sûr, on levait des soldats illégalement, il ne pourrait pas se taire. Tisza voulait que les Quinze ajournassent à des temps plus calmes la suite de leurs discussions; Deäk, au contraire, en pressa la marche. Il lui semblait nécessaire que le Parlement eût formulé, ne füt-ce que dans le rapport d’une sous-commission, un programme avant la guerre. Si une victoire de l'Autriche rendait l'influence au parti militaire, du moins il ne pourrait pas prétendre que la Hongrie n'avait pas sérieusement voulu d'entente, et invoquer ces six mois de session stérile. Sil' Autriche était vaincue, il n'était plus possible de publier, après s la défaite, un programme qui contint des concessions sans s'exposer à des accusations de lâcheté et de trahison, sans soulever le pays. C'est à la veille de la bataille décisive que ce programme pouvait au plus tard être publié; le mérite de Deäk fut de l'avoir senti.

Le Parlement fut prorogé le 26 juin. Les hommes du gouvernement ne savaient pas au juste ce qu'ils voulaient faire, ils marchaient au gré des événements militaires. La prorogation était l'écho de la première victoire autrichienne, à Custozza. Quand on voit cette rapidité à profiter ainsi de la victoire, on peut douter que,

si la fortune de la guerre avait favorisé jusqu'au bout l'Autriche, l'entente avec la Hongrie eût couronné son triomphe. — Sadowa suivit d'une semaine la prorogation, et assura à la Hongrie le succès du Compromis.

La guerre de 1866 procède directement de la guerre de la Succession d'Autriche. Celle-ci avait substitué à la suprématie de l'Autriche en Allemagne le dualisme allemand, l’hégémonie partagée entre l'Autriche et la Prusse, leur rivalité. La guerre de 1866 vide leur querelle au profit de la Prusse. Elle assure définitivement aux Hohenzollern leurs deux conquêtes de 1740, que les Habsbourg, depuis, n'avaient jamais cessé de vouloir leur reprendre : la Silésie et le rang de grande puissance européenne. ;

Depuis l’ébranlement de 1848, les relations des deux Etats étaient restées incertaines. Leur tendance conservatrice commune les attirait l’un vers l’autre , mais la Prusse se heurtait, äaans son désir naturel d'expansion en Allemagne, à l'Autriche, et l'Autriche était pleine de dédain pour ce parvenu de la politique, et de haine, de mépris et de rancune contre la puissance protestante qui l'avait dépouillée. Tous les essais d'entente, sous Frédéric-Guillaume IV et sous son frère Guillaume Ier, échouèrent devant cette situation. Ils eurent encore bien moins de chances de succès lorsque Bismarck eut été appelé au ministère. Non point que sa politique vis-à-vis de l’Autriche ait pris dès l’origine un caractère provocant et agressif. Il tenait la guerre pour inévitable, mais il ne voulait pas la précipiter. Il semble bien que, de longue date, il avait tracé les étapes d’une politique qui, chassant l'Autriche de l'Allemagne, mais ménageant dans la défaite son amour-propre et ses intérêts essentiels, la ramènerait dans l'alliance allemande, réalisant ainsi dans une formule nouvelle l'idée de la politique de Gagern, et faisant d’un confédéré gênant et dangereux un allié utile. Lorsqu'il sedonne l'air, dans ses Souvenirs, d'avoir pendant un certain temps souhaité et cru possible en Allemagne une hégémonie à deux, austroprussienne, un dualisme d'union au lieu du dualisme de rivalité, il fait tort à son esprit, qu'on est habitué à voir plus réaliste; il cède à l'illusion de la vieillesse. Il n’a jamais voulu sérieusement rien de semblable '; il a toujours prétendu, pour sa patrie, à l'hé-

1. Bismarck, Gedanken uw. Erinnerungen, 1, ch. xvn (très intéressant tout entier pour les rapports de la Prusse et de l’Autriche). Voir sur le point particu-

gémonie exclusive. À en croire ses apologistes et lui-même, sa politique envers l'Autriche aurait toujours été sans arrière-pensée, sincère, amicale, pacifique, et ce serait l'Autriche qui, par soupçon, mauvaise foi, jalousie, aurait précipité l'éclat final. En réalité, il se donna les airs d’un ami à peine intéressé, et, avec une magistrale habileté, réussit à amener l'Autriche au piège où il voulait la prendre pour l’achever par la guerre. Ce fut la question des duchés qui lui servit d’appât. L’Autriche, mal dirigée, sans vue nette de ses intérêts, sollicitée sans cesse par des ambitions et des antipathies contraires, y mordit, malgré ses défiances. La convention de Gastein, œuvre personnelle d'Esterhäzy et d’un de ses hommes de confiance, le comte Blome, tenait en réserve toutes les surprises dont Bismarck fit sortir à la fin la guerre qu’il désirait.

Deux tendances se combattaient à Vienne : celle des militaires et celle des diplomates. Schmerling avait été avec la première, qui était franchement antiprussienne ; sa chute fortifia la seconde. Esterhäzy était pour un rapprochement avec la Prusse, par tradition conservatrice, par hostilité contre Schmerling et sa politique révolutionnaire, par sympathie pour le ministre qui, à Berlin, menait si cavalièrement ses députés. Mensdortf, d’ailleurs pacifique de nature, obéissait à son influence. Les sous-ordres, Biegeleben et autres, conspiraient contre la politique des chefs, mais d'abord sans succès. C’est ainsi que fut conclue la convention de Gastein. Lorsqu'en apparurent les traquenards, lorsque lAutriche, chaque jour plus menacée, dut commencer à mobiliser, lorsque surtout se montrèrent les premiers signes d’une alliance entre la Prusse et l'Italie, l'événement de tous le plus propre à exciter sa susceptibilité et à provoquer ses craintes, les rôles furent renversés : les militaires, décidés à la guerre, voulaient au moins le temps d’acheverleurs préparatifs ; mais les diplomates poussérent à la rupture rapide, sans se demander mème si la préparation militaire était complète, et si la monarchie ne couraït pas à l'abime.

Les diflicultés intérieures étaient pour beaucoup dans cette précipitation. Lorsqu'en mai 1866, à la onzième heure, un médiateur volontaire, le baron de Gablenz, sujet prussien, mais frère d’un

lier du projet de dualisme allemand et en général sur toute la politique de Bismarck dans cette période, Marcks, Fürst Bismarcks Gedanken u. Erinnerungen, 81 8. Dans ces études critiques, comme dans son Kaiser Wilhelm I., Marcks

remet au point l’hagiographie deSybel.

général autrichien, entreprit une dernière tentative de rapprochement, l'empereur trouva la proposition acceptable, mais trop tardive ‘. Elle l'était surtout parce que des semaines et des mois d'armements avaient achevé le Trésor de l’Autriche ; parce que, après tant et de si coûteux préparatifs, il fallait, pensait-on en haut lieu, qu’elle fit la guerre, sous peine de perdre tout crédit en Europe, dans tous les sens du mot, d’être ruinée dans son autorité et surtout dans ses finances’. Aux diflicultés constitutionnelles aussi, la guerre était un dérivatif : on devait l’espérer heureuse, et elle rendrait au gouvernement un prestige dont il avait grand besoin pour venir à bout de sa tâche. Belcredi parla à Gablenz de l'utilité de cette diversion à l'extérieur ; et Larisch, le ministre des finances, le cynique du cabinet, lui déclara « qu’il lui fallait pour l'Autriche, sous trois mois, ou une indemnité de guerre prussienne de 500 millions, ou un prétexte honorable — que la guerre lui fournirait — pour faire banqueroute * »

Il eût dépendu de l’Autriche, sinon de s'assurer à coup sûr la victoire, du moins d'en mettre de son côté les plus grandes chances. L'intervention active de l'Italie était, de l’aveu de Moltke, une des conditionsindispensables du succès des armes prussiennes * L'Italie ne convoitait vraiment, des possessions autrichiennes, que la Vénétie. Non seulement l'opinion en Autriche, mais l'armée et la cour étaient à peu près unanimes à reconnaître que, victorieuse ou vaincue, la monarchie ne conserverait pas le dernier débris du royaumeitalien que lui avaient donné les traités de 1815. Un point d'honneur militaire avait seul empêché de prêter l'oreille aux diverses ouvertures faites en 1865 et 1866, en vue d’un rachat de la Vénétie par l'Italie. Mais il y avait entre l'Italie et l'Autriche une autre question plus grave: la question de Rome. En abandonnant la Vénétie, qu’elle tenait déjà pour sacrifiée, en acceptant sincèrement, sans arrière-pensée, l'unité italienne avec

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