Ratzel, Polit, Geogr., M
centraliste sentit vivement cette contradiction '. Mais la dynastie restait fidèle à elle-même, à sa politique constante, uniquement inspirée par des considérations dynastiques et extérieures : c'est par logique qu’elle effectuait la plus complète volte-face. Elle demandait à la Hongrie de lui rendre désormais les services que lui avaient rendus jusque-là ses pays occidentaux, et elle la traita en conséquence. Telle est l’idée politique lointaine du Compromis. Elle n'en à pas dicté la conclusion. qui, au contraire, eut lieu en 1867 sous l'empire de tout autres pensées, de combinaisons à bien plus courte vue; mais elle le domine, et elle en a dirigé et inspiré tout le développement.
L’attitude de la Hongrie pendant la guerre avait rendu une fois de plus témoignage de l'immense influence de Deäk sur la nation. Malgré la tentation de l'occasion et les menées prussiennes, nulle part un soulèvement ne s’était produit. Mais le courant révolutionnaire, contenu jusqu'à Sadowa, devint plus fort à mesure que le temps passait sur la défaite sans qu'aucun signe de changement apparût. Encore un échec des Autrichiens, disait Somssich, et le soulèvement est certain. Deäk était découragé de voir l’inaction du gouvernement hongrois : il craignait que la nation ne se laissât entrainer par les révolutionnaires, et qu'alors, par une paix précipitée avec la Prusse, l'Autriche ne retrouvât trois cent mille hommes pour l’écraser. Il sentait sa tâche trop lourde pour lui : la question hongroise touchait désormais à la politique européenne, qu'il ne connaissait pas. À Vienne, on était dans un grand embarras. Si l'armistice ou la paix n'étaient pas rapidement conclus, la Hongrie devenait le théâtre de la guerre. Pourrait-on lutter avec confiance, avec sécurité, sur une terre si profondément agitée ? Pour sonder le terrain, l'impératrice se rendit à Pest : la chaleur de la réception dépassa toutes les prévisions. € Je tiendrais pour une lâcheté », avait dit Deäk, «de nous écarter de l'impératrice maintenant qu'elle est dans le malheur, après lui avoir rendu hommage lorsque les affaires de la dynastie allaient bien *. » Elle revint quelques jours après, avec ses enfants, fuyant
1. Lichtenfels dit à l’empereur, la veille de la signature du Compromis, qu'avant Ja guerre il aurait compris ces concessions à la Hongrie, pour s'assurer son appui sincère contre la Prusse; mais qu'après, et quand l'Autriche, chaussée de l'Allemagne et de l'Italie, n'avait plus à prendre conseil que de ses besoins politiques intérieurs, il ne comprenait plus. Friedjung, Der Ô.-U. Ausgleich, dans Deutsche Worte, 1899, I.
2, Kônyi, Dedk, LI, 578.
Vienne devant l'approche des Prussiens: l'enthousiasme populaire fut encore plus grand. La dynastie n’était donc pas menacée. Mais la nation ne voulait pas sacrifier la légalité au loyalisme. Il fallut renoncer, dans la certitude de conflits, à une levée de soldats en Hongrie. Un manifeste impérial fit appel au dévouement éprouvé des Hongrois ; tout le monde attribua à Deäk la réponse du Vapli : certes, la Hongrie pourrait faire beaucoup, mais elle a les mains liées, et seule la restauration de la Constitution peut les délier, De tous côtés, on sentait que cette situation ne pouvait durer, que la décision allait être bientôt prise. Des projets de ministère de coalition libéral-conservateur étaient dans l'air: le groupe des deäkistes qui trouvaient Deäk trop rigoureux et trop formaliste, Lényay par exemple, y adhérait. Mais un semblable partage, déjà difficile avant Sadowa, était impossible après la défaite ‘. Ce fut une décision personnelle de l'empereur qui dénoua la situation. Il fit secrètement appeler Deäk à Vienne: toutes les précautions étaient prises pour dépister la curiosité publique. Cette entrevue marque le moment décisif du Compromis. On n’en connaît que le peu que Deäk raconta. A la question de l’empereur : «Que demande la Hongrie ? » il fit cette réponse aussi généreuse que politique, et dont le souverain fut profondément touché : « Rien de plus après Sadowa qu'avant. » En réalité, avant Sadowa, l’élaborat ? des Quinze était un programme maximum, dont la Hongrie eût dû rabattre si l'Autriche avait triomphé ; après Sadowa, c'était un programme minimum, qu'elle présentait à prendre ou à laisser. Deäk conseilla encore à l’empereur d'attendre que la paix eût été conclue, et la situation extérieure ainsi assurée, avant de procéder à un changement de régime. Il déclina absolument l'offre du pouvoir, et promit d'appuyer de toute son autorité Andrässy, qu’il désigna au choix de l’empereur, et qu'il avait nommé lui-même l’homme providentiel de la Hongrie. Andrässy, appelé aussitôt à Vienne, conseilla au contraire à l’empereur de restaurer immédiatement la Constitution, pour donner au pays un gage de ses
1. Sennyey, au nom de l’empereur, demanda officieusement à Andrassy, le
9 juillet, son avis sur la situation, el son programme : « Faites place à des hommes qui aient la confiance de la nation, à Deäk, — Nous n’en sommes pas encore là », lui répondit Sennyey avec irritation (Konyi, Leük, LIT, 579). — Il
convient de noter que, suivant une autre version, Sennyey aurait répondu que les conservateurs étaient prêls à se retirer, mais seulement après avoir, en assurant un terrain solide au Compromis, rempli la mission dont les avait chargés l'empereur. 1b., III, 581.
2, Terme technique.
dispositions nouvelles: il développa son programme : acceptation franche et sans réserve du dualisme, relèvement de la monarchie par l'alliance de ses deux nationalités dirigeantes, Les Allemands et les Magyars ‘. Cependant, après ces démarches décisives, les choses trainèrent de nouveau près d’un mois; la Hongrie restait dans une énervante attente, Andrässy n'avait qu'à demi confiance, Tisza attaquait vivement le projet des Quinze.
Vers la fin d'août, Andrässy fut appelé à Vienne, pour y discuter l’organisation du nouveau régime ; il s’y fit accompagner de Lényay. On les mit en présence de Majläth et de Sennyey pour le gouvernement hongrois, de Belcredi et de Hübner pour le gouvernement autrichien. Sennyey, tout en soutenant avec énergie l'intérêt de la monarchie, se faisait dans toutes les questions de principe le défenseur du droit public hongrois ; Majläth au contraire suscitait des difficultés, et se rapprochait beaucoup de Belcredi. Celui-ci ne voulait ni du parlementarisme, ni de l'indépendance de la Hongrie, ni du constitutionnalisme en Cisleithanie. Dans le projet des Quinze, les Autrichiens prenaient surtout ombrage des dispositions qui réservaient au Parlement hongrois la décision sur l’organisation militaire et sur les emprunts ; c'était, disaient-ils, abolir en fait l'unité de l'armée et paralyser les mouvements de la monarchie. Ils demandaient des garanties sur ces points et aussi sur la durée de l'union économique et commerciale. Sennyey indiqua à Lényay qu'à côté de la question de l’armée, la plus grave et la plus diflicile était celle de savoir quel système on suivrait en Cisleithanie. Deäk avait posé comme condition d'un accord le constitutionnalisme dans les deux moitiés de la monarchie, et Andrässy avait interprété cette formule dans le sens du dualisme allemand-magyar; mais Belcredi et Hübner ne l’entendaient pas ainsi. A la fin de la première conférence, Hübner demanda : &« N'est-ce pas, vous vous inquiétez assez peu de savoir comment les choses seront organisées dans l'autre moitié de la monarchie, pourvu que ce soit sur une base constitutionnelle ? » Lényay : IL faut seulement une organisation telle que les Délégations puissent vraiment se réunir. «Alors », dit Belcredi, «il importe peu que les Délégations soient élues par les Diètes des divers pays, ou par un Parlement central. — Non », répondit Andrässy, « cela nous importe au contraire, et la question est grave. » Belcredi protesta avec énergie : si les Hongrois revendiquent leur droit historique, il faut qu'ils respectent celui