Kényi, Dedk, IV
438 LE comMPROMIS (1865-1867)
Depuis LA NOMINATION DE BEUST.
I. La lutte de Beust et de Belcredi. — II. La restauration de la Constitution hongroise et la revision de la Constitution autrichienne.
Beust avait été appelé au pouvoir pour être le ministre de la revanche. Si profonde qu'eût été la défaite de l'Autriche à Sadowa, elle ne l’acceptait pas comme décisive : la tradition allemande était trop ancienne, trop ancrée à la cour. Les préliminaires de Nikolsburg et la paix de Prague avaient réservé l'indépendance des Etats de l'Allemagne du Sud vis-à-vis de la Confédération du Nord, et prévu la formation entre eux d’une union plus étroite, d'une Confédération du Sud. Les traités qui d'ores et déjà les liaient à la Prusse demeuraient encore secrets. L’Autriche voyait en eux.dans leur future Confédération,le point d'appui de sa politique nouvelle; en s'unissant à eux, elle garderait sa place en Allemagne, et attendrait le jour de la revanche complète. Beust avait été pendant quinze ans, comme ministre saxon, un des plus dévoués partisans de la politique autrichienne : il était un ennemi presque personnel de Bismarck, qui avait contrecarré tous ses plans politiques et par là-mème blessé sa vanité, qui était grande. C'étaient ses titres à prendre, après Sadowa, la direction des affaires extérieures de la monarchie.
Toute sa politique, de 1866 à 1870, prépare visiblement cette revanche. Il gardait des airs pacifiques, et, dans ses Mémoires, il proteste qu'il ne voulait que la paix ; mais on peut suivre durant ces quatre ans les combinaisons par lesquelles il espérait, avec l’aide de la France, accomplir son dessein. Les fautes de la politique française et aussi la résistance des Hongrois — que Beust, par une inconcevable erreur, n'avait pas prévue lorsqu'il donnait à la Hongrie, par le Compromis, les moyens de faire prévaloir sa volonté — en empêchèrent l'achèvement : l'alliance avec la France, l'intervention dans la guerre de 1890. Mais, tous les faits connus l’attestent, c'est seulement après les premières victoires prussiennes que Beust et son souverain considérèrent comme irrévocable le
nouvel ordre de choses établi en Allemagne par la paix de Prague. I] faut tenir compte de cette situation si l'on veut comprendre la marche qu'a suivie sous Beust l'histoire constitutionnelle de la monarchie !.
Pour la relever à l'extérieur, il fallait avant tout la consolider à l'intérieur. Beust, comme tous les hommes d'État, savait combien la position européenne de l'Autriche était affaiblie par la question hongroise, cette plaie ouverte à son flanc depuis dix-huit ans. Mais, nouveau venu au service autrichien, n’y apportant que l'ignorance des questions intérieures, s'il voyait Le mal et la nécessité de Le guérir au plus vite. il ne pouvait pas indiquer le remède. D'ailleurs, on ne le lui demandait pas. L'empereur, en lui annonçant sa nomination, lui avait dit qu'il ne se séparerait pas volontiers de Belcredi, en qui il avait grande confiance. Beust s’inclina. Il ne pouvait pas encore avoir de préventions contre Belcredi, qu'il ne connaissait pas. et avait assez à faire d’affermir sa propre situation sans chercher à ébranler celle d’un autre. Ses nouveaux collègues l’accueillirent sans cordialité : votre nomination, lui dit Belcredi, fera mauvais effet, car vous êtes étranger, Allemand et protestant ; et en effet, l'aristocratie autrichienne le traita toujours en intrus. Les Slaves étaient mis en défiance par son passé allemand ; les Hongrois voyaient en lui un nouveau Schwarzenberg ou un nouveau Schmerling. Les Allemands lui auraient volontiers fait crédit sur son passé et, sous le premier coup de la défaite. auraient applaudi à une politique de revanche ; mais ils étaient désorientés de le voir accepter d’être le collègue de Belcredi. Une mauvaise réputation le précédait en Autriche : « Il est fâcheux qu'il n'ait pas la main heureuse »: un ambassadeur concluait : C(IlLa enterré la Saxe, il a enterré la Confédération, il va enterrer l’Autriche *. »
Beust n'était pas, il s’en faut de beaucoup, l'homme d’État de grand style pour lequel il se tenait. Léger, superficiel, vaniteux surtout, d'une vanité qui paraît à chaque pas de ses Mémoires, et qui faisait une affaire d'État du moindre incident de cour ou de société où il était mêlé, il n'était pas de taille à dénouer une situation diflicile, et à résoudre une question embrouillée. Sa légèreté
A. Il n’est possible ici que d’indiquer ces idées; les développer ne rentre pas dans le cadre de ce travail. Busch. Die Bezichungen Frankreichs zu Oesterreich uw. Italien, 1866-70 (Tübingen, 1900), donne en résumé les éléments d’appréciation nécessaires.
2. Beust, Aus Drei Vierteljahrhunderten, W, 26-31. Dreissig Jahre, 1, 183.
seule et son infatuation expliquent comment, en quelques mois, ou même en quelques semaines, il osa se faire une opinion sur un problème qui, depuis des dizaines d'années, préoccupait des esprits bien supérieurs au sien et bien mieux informés, et conseiller des solutions dont lui-même assurément n’apercevait pas la portée. Ces solutions d'ailleurs n’eurent rien de personnel. Il se borna à se faire — avec très peu de modifications — l'exécuteur des volontés hongroises, et à restaurer en Cisleithanie l’ancien système centraliste, désormais limité à la Leitha. Cependant son rôle dans le Compromis fut considérable. Précisément parce qu'il songeait avant tout à l'Allemagne, il se trouva conduit à hâter la marche de l'entente avec la Hongrie. Son impatience d’être libre pour pouvoir exécuter enfin ses grands desseins, son ignorance des données et de la complexité du problème, sa légèreté, qui lui faisait parcourir d’un coup d’œil superficiel et inattentif les dispositions législatives les plus graves, tandis que sa pensée absente poursuivait des combinaisons diplomatiques, précipitèrent le Compromis et aidèrent les Hongrois à remporter un triomphe qui, sans lui, n’aurait sans doute pas été aussi complet.
Le Parlement hongrois avait repris au milieu de novembre ses séances suspendues depuis près de cinq mois. Il se trouvait placé, par l’issue de la guerre, dans des conditions toutes nouvelles. Le rescrit royal du 17 novembre proclama que la nouvelle situation internationale rendait plus nécessaire que jamais le règlement des questions intérieures pendantes, et que le projet des Quinze était un bon point de départ pour arriver à un Compromis. Mais il avait besoin de quelques modifications, en vue d'établir plus solidement l'unité de l’armée et l'accord de la politique économique et financière des deux moitiés de la monarchie. Dès que des garanties suflisantes seraient données sur ces questions, le moment serait arrivé de nommer, selon le vœu de la couronne, un ministère hongrois ; ce ministère assurerait ensuite l'entente sur les affaires communes et la modification partielle des lois de 1848, conséquences nécessaires de la résolution prise par l'empereur d'établir le gouvernement «responsable » dans tous ses États. Le vœu le plus intime du souverain est de pouvoir mettre en vigueur l’organisation constitulionnelle dans son empire tout entier; une bonne volonté réciproque est la garantie du succès et d'un heureux avenir, — La cour avait fait du chemin ; elle ne s’obstinait plus à réclamer une revision préalable des lois de 1848 ; elle était prête à nommer un ministère dès qu'elle aurait quelques garanties pour la future
L'ÉLABORATION DU COMPROMIS 4&x
revision. Mais cela ne suflisait pas à Deäk. Son adresse de réponse renouvelle toutes les demandes et toutes les protestations des adresses précédentes : le Parlement ne peut rien faire tant que, par la suspension de fait de la Constitution, il n’est pas dans une situation légale. «Il est légalement impossible de reconnaître les lois tout en se refusant en fait à les appliquer. » La seule concession que fasse l'adresse est la promesse, glissée dans une phrase ineidente, que le Parlement s'occupera des modifications demandées par le roi lorsque le rapport de sa commission des Soixante-sept ! lui aura été soumis. Pour finir, elle réclame de nouveau la restauration de la Constitution.
Loin de s’éclaircir, la situation semblait de nouveau s’embrouiller. Deäk s'était éloigné du centre gauche. Tisza, dont les amis avaient coqueté un peu avec les Prussiens, ne pensait pas qu'après Sadowa la Hongrie ne dût rien demander de plus qu'avant. À mesure que se marquaient les divergences qui le séparaient des deäkistes, il se rapprochait de la gauche, et subissait davantage son influence. À peine le Parlement réuni, il lui proposa de s’ajourner jusqu'à la restauration totale de la Constitution. Combattue par Deäk et les orateurs de son parti, cette motion, qui posait à la couronne un ultimatum, réunit 107 voix, tandis que 227 restaient fidèles à Deäk. A Vienne, cependant, l'adresse avait déplu ; on en trouvait le ton inconvenant, on ne voulait pas y voir la concession à demi-masquée, on n’en sentait que la raideur qui semblait déplacée. Deäk, à son tour, s’obstinait : conciliant quelques jours auparavant, il redevenait absolu, voulait que le pays maintint son droit jusqu'au bout. Ses amis s’inquiétaient de voir recommencer le jeu infructueux des adresses et des rescrits. — Ce fut de nouveau une résolution personnelle de l’empereur qui y mit fin. En pleine discussion de l'adresse, il fit exprimer à Beust son désir de le voir aller à Pest, pour se rendre compte sur place de la situation. Majläth devait l’accompagner, d’abord pour le présenter et ensuite pour le surveiller, parce que Belcredi se défiait de lui *. Cette visite de Beust à Pest changea toute l'allure des négociations du Compromis.
C'était la première fois qu'un représentant du gouvernement impérial prenait ainsi la peine de venir s'informer sur place des dispositions de la Hongrie. Beust fit les choses assez vite, ne passant à Pest qu'une journée. Sennyey le réunit à diner avec les plus
4. C’est la commission des 52, renforcée de 15 membres transylvains. 2. Beust, aus Drei Viertelyahrhunderten, IT, 84.
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marquants des futurs ministres ; dans la conversation, on ne fit qu'effleurer les questions qui soulevaient encore des dificultés, celle du recrutement, de la Dette, des arrangements économiques. Les Hongrois eurent l'impression qu'il était mieux disposé que Belcredi en faveur du Compromis, mais encore mal au courant des affaires autrichiennes. L'acte le plus important de son bref séjour fut sa visite à Deék. Il concentra ses efforts sur la question de l'unité de l’armée, du système de recrutement. Deäk se montra intraitable sur les droits de son pays; aux tentatives de Beust pour l’amener à des discussions et à des concessions, il ne faisait qu'une réponse : Rendez à la Hongrie ses droits, rétablissez la Constitution, et vous aurez un résultat. Beust, en partant, exprima son regret de ne pouvoir pas rapporter à l’empereur une réponse favorable ; Deäk répliqua qu'il déplorerait que les vues qu il avait exposées ne plussent pas à l’empereur. Beust, cependant, ne se plaignait pas de l'accueil de Deäk, réservé, mais moins froid qu'on ne lui avait dit; Deäk, de son côté, eut de lui l'impression d’un fin diplomate. Lônyay le trouva assez habile, mais sans génie particulier. Le plus dur fut Andrässy : léger, vain, intelligent, mais sans profondeur, aucune idée des choses ; il perdra la monarchie comme il a perdu son pays. Sur les intentions mêmes du gouvernement, l'impression de tous les Hongrois était également pessimiste : ils jugeaient à l’attitude de Beust que la cour ne voulait pas sincèrement de Compromis. La question militaire semblait insoluble ; l'empereur avait dit depuis longtemps à Andrässy que, sur ce point, il ne ferait pas de concessions. Les plus défiants pensaient que Beust était venu seulement pour chercher un prétexte plausible à refuser la restauration de la Constitution .
Les Hongrois voyaient les choses trop en noir. Beust n'avait pas donné à l’empereur de lumières nouvelles sur la question hongroise, mais il lui avait donné un bon conseil : puisque le souverain était, comme l'avait déclaré le rescrit, résolu à nommer un ministère hongrois, et puisque les membres mêmes en étaient désignés, il fallait, au lieu de continuer un échange de rescrits et
1. Kônyi, Deük, IV, 1442-56. — Le journal du baron Orezy donne à ce moment une indication curieuse. Andrässy aurait reçu le 21 décembre, de Paris, une lettre anonyme venant du prince Napoléon, qu'il avait connu dans l’émigration. Le prince lui montrait la France hésitant entre une alliance avec la Prusse — « qui n’est qu'une question de prix » — et une alliance avec l'Autriche dont la condition est une consolidation intérieure qui lui permette de compter pour sa politique extérieure sur le concours de ses peuples. La France s’est abstenue jusqu'ici, attendant la consolidation de l'Autriche; mais il faut se hâter. 1b., IV, 451.
d'adresses interminable et infructueux, négocier directement avec les futurs ministres. Avoir énoncé cette vérité si simple, c’est le mérite propre de Beust; peut-être fallait-il un étranger pour la trouver : ni un homme d’État autrichien, aux conceptions toujours centralistes et bureaucratiques, ni un Hongrois,pris dans les traditions du tractatus diaetalis, ne l'auraient sans doute pu. Mais le gouvernement, toujours divisé, hésitant, tiraillé en sens contraire, en même temps quil ouvrait ainsi des négociations, semblait prendre à tâche d'en assurer l'échec. Le 28 décembre parut une ordonnance qui mettait en vigueur dans la monarchie le service obligatoire. Bien qu’elle n'eùt que force de loi provisoire et réservât le droit des corps législatifs, elle ne pouvait que susciter, en Hongrie surtout. d’énergiques protestations, et rabattre de beaucoup la confiance dans le succès du Compromis. Andrässy, qui avait bien recommandé à Beust d'éviter surtout cette faute, perdait tout espoir. Sennyey blâmait l'ordonnance ; mais Majläth, sans doute poussé par Belcredi, déclarait à Andrässy que toute protestation du Parlement serait la fin du Compromis, et s’étonnait de l'entendre répondre froidement: ce n’est pas de notre faute.
Andrässy, et avec lui Eütvôs et Lényay, qui l’avaient accompagné à Vienne, furent d'autant plus agréablement surpris de se trouver dès le début des négociations en face d'un nouveau projet du gouvernement, qui se rapprochait fort de l’élaborat des Quinze. Dans les principes essentiels, dualisme, parité, Délégations, ministère commun, il n'y avait aucune différence entre eux; mais le nouveau projet s’appliquait à donner une formule plus unitaire pour la diplomatie et pour l'armée,et cherchait à étendre beaucoup la compétence des Délégations aux dépens des deux Parlements. Entière communauté des affaires étrangères, même dans leur aspect commercial, unité totale de direction et de commandement de l’armée: adoption par les’ deux Parlements d'un nouveau système militaire, dont toute modification sera considérée après coup comme affaire commune ; remise aux Délégations de la législation sur le commerce international et les douanes: règlement sur des principes identiques des questions d'impôts indirects, de marine, de postes, télégraphes, chemins de fer, monnaie, crédit ; unité du service de la Dette actuelle : — voilà les traits saillants de ce projet. Des députations fixeront à temps les quotes-parts des deux groupes d'États dans les dépenses communes ; l'empereur, au besoin, sera leur arbitre. — La discussion de ce projet entre
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les ministres hongrois, leurs futurs successeurs, Beust et Belcredi, aboutit à une entente presque complète; des deux côtés, on se convainquit surtout qu’on n'avait pas d’arrière-pensée. À la fin des conférences, Beust déclara que, si les Hongrois avaient accepté la proposition qui leur était soumise, il était prêt à proposer à l'empereur de nommer un ministère; mais, comme des modifications étaient encore nécessaires, il était obligé de le consulter de nouveau. Les Hongrois, de leur côté, réservèrent l'assentiment de Deäk et de leur parti. Les modifications convenues rapprochaient beaucoup le texte primitif des Quinze de celui qui, après coup, est devenu le texte définitif de la loi hongroise du Compromis.
La nouvelle de ces résultats fut bien accueillie dans le parti de Deäk. Le Parlement se préparait à voter, contre la Patente militaire, une adresse de protestation énergique dont Deäk avait, à la demande du centre gauche, haussé le ton. Il consentit à se montrer beaucoup plus calme dans son discours, pour ne pas tout gâter de nouveau. Puis, brusquement, une volte-face se produisit dans son esprit : il ne voulait plus faire de concessions, exigeait avant tout la nomination du ministère, se refusait à soutenir les modifications arrêtées à Vienne, consentait tout au plus à ne pas les combattre. Il avait peur de la responsabilité à prendre, se laissait influencer par le centre gauche. Andrässy, Eôtvôs, Lényay étaient furieux et désolés; Majlâth écrivait que, sitôt admis les résultats des conférences de Vienne, le ministère serait nommé, et Sennyey conseillait de se hâter, de saisir l’occasion favorable. Deäk, pressé par tous ses amis, se rendit enfin; il exigea seulement l'abandon de quelques-unes des modifications convenues à Vienne. L’entente semblait ainsi assurée, et Beust était prêt à proposer la nomination du ministère ; mais l’empereur et ses autres conseillers voulurent encore attendre le résultat des délibérations de la commission dés Soixante-sept. L'empereur, en recevant des mains d’Andrässy l'adresse contre la Patente militaire, se déclara prêt à donner satisfaction aux vœux du pays aussitôt que, par une confiance réciproque, on serait arrivé à résoudre les diflicultés qui arrêtaient encore la formation du ministère hongrois. Deäk,rassuré par les impressions qu'Andrässy rapporta de Vienne, consentit à ce que la commission des Soixantesept reprit et hâtât ses travaux. L'essentiel désormais était que le projet sur les affaires communes füt adopté en Hongrie avant la réunion en Cisleithanie d’un Parlement, et, si possible, d'aucune
Diète, pour mettre l'Autriche en présence d'un fait accompli.
La commission tint ses séances du 28 janvier au 6 février. La minorité du centre gauche, sans présenter de contre-projet arrêté et formulé, opposa aux propositions de la majorité des principes nouveaux fort peu différents du système de l'union personnelle. La Hongrie, aflirma-t-elle, n'a de devoirs qu’envers la dynastie, et n'a aucun lien avec ses autres États: l'union personnelle exclut toute institution commune, et ne permet que des institutions indépendantes analogues entres elles, si l'opportunité conseille d'y recourir. Donc, pas de Délégations, qui seraient le tombeau de l'indépendance du pays. La Dette n’oblige pas légalement la Hongrie ; pour des raisons d'équité, elle en acceptera une partie, dont elle fixera elle-même le montant, et qui sera placée sous une administration indépendante. Pour assurer l'identité des principes en matière d'impôts indirects et de commerce, qui est utile, la Hongrie conclura avec l'Autriche, comme elle pourrait faire avec toute autre nation indépendante, des traités temporaires, et elle réservera son droit de relever la barrière de douanes supprimée en 1850. Tisza résumait clairement les vues de l'opposition en ces trois thèses : « En Hongrie, le Parlement hongrois et le roi légitime de Hongrie seuls peuvent adopter des lois ou des résolutions ayant force de loi. — Le pouvoir exécutif, en Hongrie, ne peut être exercé que par le roi légitime de Hongrie, selon les lois. etpar le moyen d'un gouvernement national légal. — La Hongrie doit conserver le droit de modifier en tout temps les dispositions adoptées (pour le traitement des affaires où il est opportun d'admettre des principes identiques) d'accord avec son roi légitime et sans que le consentement d'aucun autre facteur soit nécessaire ! . » — L'opposition de la minorité fut si vive et eut l'air souvent si peu sincère que Deäk lui-même, malgré ses anciennes sympathies pour le centre gauche, en fut indigné. On l'accusait d'abandonner, presque de trahir les droits de la patrie ; on accumulait comme à plaisir, par des paroles imprudentes, les diflicultés devant le nouveau gouvernement, qui en aurait déjà tant à combattre ; et cependant, disait-il, ceux qui formulent ces critiques et fomentent ces soupçons «se réjouiront dans leur for intérieur si nos efforts sont couronnés de succès ? ». Mais l'opposition ne pouvait plus empêcher
4. Kôényi, Dedk, IV, 219. Le troisième point est particulièrement intéressant à lire aujourd’hui où, au cours des dernières crises, s’est élevée une polémique politique et juridique sur la question de savoir si la Hongrie peut unilatéralement modifier les dispositions du Compromis.
>, D'après Lonyay, Kônyi, Dedk, IV, 298.
ce succès. Le dernier obstacle que le Compromis eut à franchir n’était plus à Pest, mais à Vienne, et il disparut lorsque le conflit de Belcredi et de Beust se termina par la chute du premier. Comme gage peut-être de sa fidélité au programme de septembre, Belcredi avait convoqué les Diètes cisleithanes pour le moment où devait se réunir le Parlement hongrois. Cette session accusa de nouveau la profondeur et l’acuité des rivalités nationales. Les Diètes allemandes retentirent de plaintes et de récriminations contre la suspension de la Constitution et contre le ministère, réclamèrent la convocation du Reichsrath constitutionnel. Elles penchaient visiblement du côté du dualisme. Tout en déclarant ne pas admirer l’œuvre des Quinze et ne pas se faire d'illusions sur l'avenir qu’elle réservait à l'Autriche — plutôt une séparation complète qu’une fusion des deux États —, Kaiserfeld reconnaissait que les deäkistes ne pouvaient pas faire plus, et qu'il serait plus dangereux pour l'empereur et pour les Allemands de rejeter ces propositions que de les prendre comme base de négociations ‘. Après avoir encore, trois mois plus tôt, à Aussee, proclamé indispensable un Parlement commun pour le traitement des affaires communes, il déclarait maintenant que, vu le manque de culture des peuples autrichiens et les moyens d'action du pouvoir, pression et corruption, « le ministre qui ne ferait pas de ce Parlement tout ce qu'il voudrait ne serait qu'un misérable bousilleur ». L'hégémonie allemande, qu'il importe surtout de sauver, ne peut plus être maintenue par un Parlement central ; mais elle peut l'être encore en Cisleithanie par le dualisme. Le constitutionnalisme vrai est impossible dans un Parlement central à compétence étendue : « et nul fait ne le prouve d'une façon plus décisive que celui-ci ; il aurait sufli de l'entrée des Hongrois au Reichsrath pour faire sauter la Constitution de février, et d'ailleurs n'importe quelle Constitution en Autriche ». Les garanties de la liberté politique et du gouvernement parlementaire sont désormais dans le Reichsrath étroit et dans le Parlement hongrois. Sans doute, le dualisme est une forme qui ne constitue pas un État; mais il faut compter sur la pratique pour adoucir bien des choses *. — Les Slaves au contraire se prononçaient vivement contre le dualisme. Non pas les Polonais, qui, uniquement attachés à leur intérêt national et provincial, se réservaient d'adopter au dernier moment l'attitude la plus avantageuse pour lui; mais
1. Lettre à Max Falk, nov. 1866. Krones, Kaïiser/feld, 258. 2. Discours à la Diète de Styrie, 10 déc. 1866, Krones, Kaïserfeld, 260-1.
les Slovènes et surtout les Tchèques. A peine la Diète de Bonème réunie, la majorité tchèque et féodale et la minorité allemande déposèrent des projets d'adresse, et une discussion passionnée s’ouvrit.La majorité se prononçait pour les idées du Diplôme d'octobre et de la Patente de septembre 1865, et, rappelant au souverain ses promesses réitérées au sujet du couronnement, y voyait la garantie que « rien ne se ferait sans le consentement des représentants du royaume qui pût modifier l'antique situation de droit public de la Bohême et ses rapports avec le trône et l'Empire : et qu'en particulier les pays de la couronne de Bohème ne seraient pas, sans le consentement de leurs représentants légaux, incorporés dans aucune nouvelle formation politique ‘, » ce qui visait clairement la Cisleithanie. La minorité, après un acte d'accusation contre le ministère et la suspension, demandait un retour rapide au constitutionnalisme en Cisleithanie, et la prompte convocation du Reichsrath légal. Il n'y a pas, aflirmait-elle, en Autriche d’autres droits constitutionnels que ceux qui ont été fixés par le Diplôme d'octobre et la Patente de février ; donc iln'y a pas de question du droit d'État de la Bohème ; la majorité veut traduire en tchèque la question hongroise, et ainsi perpétuer la lutte constitutionnelle en Autriche. — Les orateurs de la majorité s'élevèrent avec violence contre le dualisme ; le royaume de Bohème ne peut pas disparaître dans la Cisleithanie, « cette conception d’un centralisme qui s’est ratatiné et qui, parce qu'il est évident que le centralisme est inapplicable dans tout l'Empire, doit s'appliquer maintenant en deux moitiés * » ; il a ses titres historiques à régler librement ses rapports avec la monarchie, ses droits égaux à ceux de la Hongrie; le centralisme échouera devant l’abstention de tous les Slaves : «Nous ne connaissons pas de Cisleithanie et jamais vous ne verrez les Tchèques ni les Polonais dans ce Parlement (le Reichsrath étroit) ». La Bohême, demande Rieger, n’a t-elle pas eu, depuis l’origine de la monarchie, mèmes droits que la Hongrie ? Si la Hongrie prétend que les siens sont toujours en vigueur, comment ceux de la Bohême auraient-ils disparu ? « Nous avons la bataille de la Montagne-Blanche, mais ils ont Vilägos. Si leurs lois de 1848 sont chez eux le droit historique, chez nous c’est aussi le droit historique que la décision impériale du 8 avril 1848, qui nous garantit expressément l'organisation en Bohème d'auto-