Reëi dra F. Riegra, XV
4 «Les sentiments auxquels la Diète a donné une expression si vive me prouvent à nouveau avec quelle confiance je puis compter sur le concours actif de mon royaume de Bohème dans la tâche que j'ai entreprise en vue d’une entente
générale. Portez au pays mes remerciements, et assurez-le que mon travail de
souverain tend à garantir la prospérité et le contentement intime de tous mes peuples, et que, si je parviens à ce but, mes eftorts de souverain auront reçu leur plus belle récompense. » Srb, Pol, Dèj., 1, 442.
se défendre, et ne pouvait le faire qu'au Reichsrath, il réclama la convocation du Reichsrath. Belcredi, invité ainsi à démentir ses promesses de septembre 1865, résista ; mais Beust le pressa ; il savait, depuis son voyage à Pest, que les Hongrois l'appuieraient, s’il le fallait, dans cette demande; et l'empereur, qui avait hâte d'en finir, qui craignait de voir les choses traîner encore des mois si le projet de Compromis était soumis séparément aux diverses Diètes, se prononça pour lui. Belcredi céda à moitié. Une Patente impériale du 2 janvier 1867 prononça la dissolution des Diètes autrichiennes. et ordonna que les Diètes nouvelles éliraient leurs députés à une assemblée « extraordinaire » du Reichsrath, appelée à exprimer les sentiments et les prétentions des pays non hongrois au sujet de la Constitution de la monarchie. La Patente insistait sur l'urgence d'une prompte solution, qui justifiait la convocation d'une assemblée commune pour la Cisleithanie, et sur la nécessité de considérer avant tout les besoins de la monarchie et ses intérêts communs ; elle soulignait l'inconvénient qu'il y aurait à compromettre, par un formalisme trop rigoureux, la solution définitive, le principe constitutionnel et Le règlement complet des questions intérieures. Elle trahissait tout entière l'embarras d'une volte-face que Belcredi, au témoignage de Beust, n'avait pas consenti sans peine à accomplir. La convocation du Reichsrath impliquait, en effet, la reconnaissance de principe du dualisme au lieu du pluralisme fédéraliste. Elle n’impliquait pas encore le rétablissement de la Constitution de février en Cisleithanie ; car la Patente du 2 janvier invoque à la fois le Diplôme d'octobre et la Patente de février ; et le gouvernement dispense, tacitement, par un artifice de style, dans le texte ofliciel, expressément dans un commentaire oflicieux, les Diètes d'observer la division en curies eten groupes : elle peuvent élire leurs députés au scrutin de liste, en faire ainsi, selon l'esprit du Diplôme, une Délégation '. C'était un avantage fait aux Slaves, victimes du système des curies, en même temps que le nom de Reichsrath « extraordinaire » contenait une concession à leurs idées, car ils n'admettaient pas que le
4, « Nous voulons », dit la Patente, « que le nombre des députés de chaque pays soit celui qui est fixé par la loi sur la représentation de l'Empire, et qu'il ne leur soit pas donné d'instructions. » C'est l’abrogation, par prétérition, des dispositions sur les curies et groupes. Le commentaire oflicieux contenu dans la Wiener Abendpost au 3 janvier —que M. le professeur Rieger a bien voulu me signaler — dit formellement que, vu la situation particulière de l'assemblée convoquée, le gouvernement n’a pas Cru pouvoir imposer aux Diètes l'observation des lois élec-
torales de Schmerling.
Reichsrath étroit se prononçât sur des questions que la Patente de février réservait au Reichsrath plénier. Mais que valaient avantage et concessions ? C'était quand même, en réalité, un Reïichsrath étroit qui allait se réunir. Les précautions et les réticences de la Patente de janvier n’y changeaient pas grand chose. Il devait être, il est vrai, — quoique cela ne fût pas dit expressément par la Patente, tout le monde l’admettait — purement consultatif ‘ ; mais, si cette disposition ménageait l’amour-propre des Diètes, il est difficile de voir ce qu’elle ajoutait à leur pouvoir réel. Les représentants de la Cisleithanie auraient pu. au Reichsrath, donner un avissur le Compromis, comme la Patente de septembre prévoyait qu'ils le donneraient dans les Diètes. L'empereur ensuite aurait tenu de cet avis le compte qu'il lui aurait plu, et promulgué par octroi le Compromis. Il n’y avait qu’à considérer la situation pour voir qu'un Compromis octroyé ne serait que la ratification par l’empereur de l'élaborat hongrois. Quelles garanties les Slaves, les Tchèques en particulier, trouvaient-ils pour leurs droits et leurs intérêts dans cet octroi ? et n’auraient-ils pas mieux fait de se résigner à l’inévitable, qui était le dualisme, et de chercher seulement, par une politique pratique et réaliste, à rendre le dualisme moins dangereux pour eux et pour la monarchie ?
Le grand malheur des Tchèques, à ce moment, fut de se tromper complètement sur les conséquences de la défaite sur la politique autrichienne. Sadowa créait, aux frontières de la monarchie, un grand État national allemand, qui devait naturellement exercer son attraction sur les Allemands d'Autriche. Ils en conclurent que la dynastie, contre ce péril nouveau, chercherait un appui chez les Slaves, et qu'elle s'attacherait ainsi à donner satisfaction à leurs désirs. Au contraire, la dynastie, non point par sympathie pour les Allemands libéraux, qu’elle a plutôt toujours considérés avec une certaine méfiance, mais par calcul politique, se rapprocha des Allemands ; elle combattait par ses faveurs l'influence que la Prusse pouvait exercer sur eux, elle avait besoin d'eux pour reprendre une politique allemande, et les Hongrois étaient pour eux. Contre la volonté de la cour, les Tchèques seuls étaient impuissants. Mieux renseignés sur les dispositions qui régnaient à Vienne, peut-être auraient-ils changé d’attitude. Palackÿ sans doute était inébranlable dans sa conviction doctrinaire. Mais Rieger, vif, mobile, passionné d'action, parlementaire né, tou-
1. Hugelmann, Die üst, Reichsvertretung, 34. Praïak, C. R. st. 16 nov. 1877.
jours prêt à conclure les compromis nécessaires, eût tenté peutêtre, malgré son premier insuccès, un nouveau rapprochement avec les Allemands. Il y aurait eu certainement de grandes diflicultés à vaincre : les Allemands, surtout en Bohême, exaltés par quatre ans de Schmerling, exaspérés par dix-huit mois de Belcredi, excités par Sadowa et l'unité allemande, auraient été d'abord trèsexigeants. Mais on peut se demander si, une fois convaincus par des actes de la sincérité des Tchèques, ils n'auraient pas aperçu l'avantage qu'il y avait pour eux à acheter au prix de quelques concessions le concours des Slaves, à réaliser ainsi l'union des forces cisleithanes, qui aurait fortifié singulièrement la position de l'Autriche en face de la cour et de la Hongrie, qui leur aurait permis à eux-mêmes, non plus certes d'empêcher entièrement le dualisme, mais de lui donner des formes moins dangereuses pour les intérèts politiques et surtout économiques de la Cisleithanie, c'est-à-dire, au fond, pour les intérêts essentiels de leur nationalité. C'était le dernier moment où une pareille entente fût encore possible, où l’on püût songer à recommencer Kremsier; Beust n'avait pas encore l'adhésion sans réserve du souverain au projet de Compromis; Belcredi, qui combattait toujours son influence, eût été singulièrement plus fort s'il avait pu .montrer à l’empereur les Tchèques résignés au dualisme, décidés à une entente avec les Allemands, mais résolus à ne pas laisser atteindre profondément l’unité de la monarchie, Même si les Allemands n'avaient pas voulu d'entente, leur position eût été très affaiblie par la nouvelle attitude des Tchèques, et les Hongrois n'auraient plus pu avec autant de vraisemblance soutenir qu'il fallait rétablir en Cisleithanie le système de Schmerling. Une illusion et un faux point d'honneur expliquent la lourde faute que les Tchèques commirent à ce moment. L'illusion, c’est que trois siècles et demi d'histoire pouvaient être effacés en un instant, qu'il n’y avait rien de changé das la situation de la Bohême depuis 1526, que, spectateurs presque passifs des longues luttes soutenues par la Hongrie, ils devaient par droit historique en recueillir pourtant les fruits, qu'il dépendait de la volonté de l’empereur de leur donner ce que par leurs seules forces ils ne pouvaient pas obtenir. Ils se sont toujours exagéré, ils s'exagèrent encore et le pouvoir réel de la dynastie et l'intérêt qu'elle leur porte. Le faux point d'honneur, ce fut de s'attacher avec obstination au programme du droit d'Etat, que les événements avaient condamné. Le droit d'État n’était un but que pour la
noblesse féodale ; pour les Tchèques, il n’était qu'un moyen de réaliser leur programme national, d'assurer le développement et la prospérité de leur peuple. La noblesse féodale n'avait pas pu, malgré leur concours, faire triompher le droit d’ État : les Tehèques devaient-ils immoler leur intérêt national à ce programme étranger”? Ils pouvaient encore peut-être, en sacrifiant les ambitions trop hautes et trop vagues du droit d°' État, en se replaçant, comme ils l'avaient fait en 1848, sur le terrain de la Cisleithanie, obtenir la correction des plus grandes injustices des lois de février et fortifier ainsi la position de leur nationalité. Ils crurent de leur dignité de ne pas céder à la nécessité, s’obstinèrent dans une politique de tout ou rien, et compromirent pour longtemps leur situation dans la Cisleithanie qui, malgré toutes leurs protestations, existait et les tenait solidement ‘.
Tandis que la Patente de septembre avait au moins recueilli l'approbation des Slaves, la Patente de janvier souleva une protestation unanime. Les Allemands constitutionnels ne voulaient pas d’un Reichsrath extraordinaire, les Slaves et leurs alliés ne voulaient d'aucun Reichsrath. Les Tchèques et la noblesse féodale décidèrent de députer au Reichsrath extraordinaire, à condition qu'il fût purement consultatif, et sous toutes réserves et protestations en faveur des droits des Diètes. Des délégués polonais vinrent à Prague cimenter l'alliance slave. Les Allemands constitutionnels de toute nuance, au contraire, déclaraient qu'ils n'iraient pas à un Reichsrath extraordinaire, mais qu'ils procéderaient aux élections pour les Diètes légales et le Reichsrath légal de la Constitution de février. — La machine électorale de Schmerling qui, six ans plus tôt, conduite par Lasser, avait produit des majorités centralistes, fournit cette fois, sous la direction de Belcredi, des majorités autonomistes. Dans la grande propriété surtout. elle fonctionna à merveille. Les Tehèques obtinrent en Bohême plus des deux tiers des mandats : ils conquirent pour la première fois. la Diète de Moravie. Au pis, c'est-à-dire si toutes les Diètes s'étaient astreintes à voter par curies, le Reichsrath extraordinaire aurait compté 108 fédéralistes contre 9ù centralistes. Si ce Parlement avait été appelé à se prononcer sur le projet des Quinze et des Soixante-sept, nul doute qu'il n'y eût fait de nombreuses objecüons ; il eût été aussi diflicile sans doute d’y passer outre, les ayant sollicitées, que d'y faire droit, et de recommencer, sans grandes chances de succès, d’interminables négociations avec la
{. Eim, Pol. douhy, 43-4. Denis, 0.c., II, 495-501.
Hongrie. La contradiction entre la politique de Beust, pressé de conclure avec les Hongrois, et celle de Belcredi, attaché à défendre au moyen des Cisleithans quelques bribes de plus de l'unité autrichienne !, devait aboutir nécessairement à un conflit déclaré.
La Patente qui convoquait le Reichsrath extraordinaire avait été, entre eux, le résultat d’un Compromis. Par oubli, par crainte de difficultés nouvelles, ou à dessein, on avait négligé de préciser le rôle de cette assemblée ; elle devait faire entendre ce que la Patente de septembre appelait « la voix d’égale importance des représentants des autres royaumes et pays »; mais comment elle la ferait entendre, et quels moyens elle aurait de la faire écouter, rien ne le disait. Il régnait à ce sujet, dit Beust, entre Belcredi et lui un malentendu, où il réclame pour lui, comme il la concède à Belcredi, l'excuse d’une entière bonne foi. Belcredi sous-entendait comme naturel et évident que le Reichsrath aurait le droit d’amender l’œuvre des Soixante-sept; pour Beust, le Compromis devait lui être présenté à l'acceptation pure et simple, ou plus exactement à l'entérinement. Qu'un point de cette importance pût avoir été laissé dans l'incertitude, c’est déjà un fait assez étonnant, et qui confirme une fois de plus avec quelle légèreté, à la cour, on traitait ces questions si graves. Mais le malentendu dont parle Beust a tout l'air d’avoir été un piège qu'il tendit à Belcredi, pour se laisser le temps de consolider encore un peu sa situation avant
4. M. Friedjung, Gesch. des ung. Ausgleichs im J.1867, Deutsche Worte, 4899, I, est d’un autre avis (pp. 13-6). Pour lui, Beust et Belcredi rivalisaient de complaisance envers les Hongrois, et la seule différence entre eux était que l’un cherchait à amener au pouvoir en Cisleithanie les Allemands, l’autre les Slaves. Il me semble que la divergence même qui les séparait sur le rôle du Reïichsrath et dont il est question plus loin détruit cette opinion. Si Belcredi tenait à réserver au Reichsrath le droit d’amenderles propositions hongroises au lieu de les accepter purement et simplement, ce n’était pas en vue d'assurer en Cisleithanie le fédéralisme qui, en droit, n'avait rien à faire avec l’œuvre des Soixante-sept. Toutes ses opinions, comme celles de son parti et de ses pairs, doivent au contraire incliner à croire qu’il voulait, ou maintenir une plus grande unité dans la monarchie, ou réduire le rôle du principe constitutionnel et parlementaire dans les affaires communes au profit des pouvoirs propres du souverain, donc, indirectement, fortifier l'unité. Après cela, qu’il ait manqué de franchise et de hardiesse, que sa politique ait été une politique toute de cour, on ne saurait le nier. Belcredi a donné un exemple caractéristique de sa manière de penser en se refusant à toute explication historique sur son rôle en 1866 et 1867 : il y a là, selon lui, un secret professionnel dont re pourrait le délier que la mort du souverain qu’il a servi, Friedjung, /. c., 16. (Belcredi est mort il y a
quelques années).
d'entreprendre la lutte décisive. Il savait, depuis son voyage à Pest, comment les Hongrois entendaient le rôle du Reïichsrath dans le Compromis, et il s'était lui-même à peu près engagé à ne l'en laisser sortir, à ne le réunir que lorsque l'entente avec la Hongrie serait accomplie et intangible . Done, lorsqu'il contresignait avec Belcredi la Patente du 2 janvier, qui donnait assurément au Reichsrath extraordinaire le droit de proposer des amendements à l’élaborat des Quinze, il berçait son contradicteur d'illusions, pour mieux le berner ensuite.
Andrässy, qui revint à Vienne du 19 au 24 janvier, répéta à l'empereur et à Beust que le Compromis devait être un fait accompli avant la réunion des Diètes cisleithanes et qu'il faudrait au besoin ajourner celle-ci, si les travaux des Soixante-sept n'étaient pas terminés à temps. Beust aussitôt rédigea un rapport à l’empereur : l’accord avec la Hongrie est définitif, ce n’est donc plus un Reichsrath extraordinaire, c’est l'ordinaire qui doit être convoqué. Les arguments qu’il donne lui-même pour justifier ce conseil — remise en question de toute l’œuvre si l'extraordinaire avait pu demander des amendements, retour en arrière jusqu’au point où on en était avant son voyage à Pest — sont très justes au point de vue politique; mais ils auraient dû déjà, s’il avait été franc, l'empêcher de signer la Patente du 2 janvier. En réalité, il attendit de se sentir couvert par Andrässy pour se démasquer. Belcredi, qui avait commencé par ne pas faire beaucoup plus attention que lui au contenu des projets hongrois, n'en avait pris souci qu'après le voyage de Pest ; alors seulement, il aperçut le danger dont cette œuvre improvisée menaçait l'unité de la monarchie, et c'est dans l’espoir de les détourner encore en partie au moins qu'il en vint à l’idée du Reichsrath extraordinaire. Mais il était trop tard : l’empereur, au témoignage du ministre du commerce, Wüllerstorff, avait une telle hâte de conclure que l’on pouvait dès lors regarder comme sanctionné ce qui avait été convenu avec les Hongrois. La cause de l’unité de la monarchie ne fut défendue d'aucun côté avec énergie et avec perspicacité, La cour, après avoir demandé d'abord une unité extrêmement étendue, ne s’attacha plus, en fin de compte, fidèle à sa tradition, qu'à l'unité de la diplomatie et de l’armée. Belcredi, absorbé dans ses rêveries féodales, apercut trop tard le danger; avec son idée d’un Reichsrath extraordinaire, il acheva de diviser les forces cisleithanes, sur lesquelles il comptait pour défendre la monarchie, et ouvrit la voie aux intrigues de