Kônyi, Dedk, IV, 143, d’après le journal de Lényay
Beust. Pressé de pouvoir enfin déployer ses talents dans la grande politique, profondément ennuyé de ces querelles intestines qui l'en empêchaient, trop léger et superficiel pour se donner la peine d'examiner à fond les questions importantes et complexes qu'il avait à résoudre, affamé de popularité et assoiffé de succès, Beust, par son double jeu, prépara, avec la chute de Belcredi, le triomphe de la Hongrie. L'essentiel du Compromis était arrêté, et il n’y avait plus rien à y changer ; mais les moindres concessions eussent été bonnes à prendre pour l'Autriche. Il fallait toute la vanité de Beust pour se sentir flatté du compliment qu'Andrässy lui répéta souvent, dit-il, dans les années qui suivirent la conclusion du Compromis: « Si vous n'étiez pas venu, nous n’aurions jamais fait aboutir le Compromis ! ».
Entre Beust et Belcredi, Andrässy fut appelé à être l'arbitre: signe visible de l'importance nouvelle que le Compromis allait donner à la Hongrie. L'empereur lui fit demander le 2 février de venir à Vienne, voulant entendre son avis avant de prendre une décision. Andrässy ne pouvait qu'appuyer Beust, déclarer que le Compromis devrait être présenté au Reichsrath ordinaire pour y être non point discuté, mais enregistré. Belcredi, abandonné de tous ses collègues, se défendit, au témoignage de Beust lui-même, avec beaucoup de force et d'éclat, à tel point que l’empereur hésita, voulut encore réfléchir. Mais on était allé trop loin pour reculer. Une patente impériale du 4 février, abrogeant celle du 2 janvier, convoqua le Reichsrath ordinaire. Le 7 février, la démission de Belcredi fut officiellement acceptée ; Beust devint président du conseil. Le Reichsrath étroit appelé à ratifier l’élaborat du Parlement hongrois, c'était le triomphe du principe dualiste, tel qu'Andrässy l'avait souvent exposé. Le Compromis était achevé dès ce moment ; il ne restait plus qu’à le faire entrer dans la pratique.
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Beust, vainqueur de Belcredi, devint à lui seul tout le gouvernement autrichien : il garda les affaires étrangères et y ajouta la
4. Beust, Aus drei Vierteljahrhunderten, 11, 86. Cf. pour l’appréciation du rôle de Belcredi et de Beust, Beust, L. c., 87-90 ; Kényi, Deük, IV, 203, 303-5 (citation de Wüllerstorti), 307. V. aussi Dreissig Jahre, 1, 198, qui prouve bien que Beust intriguait contre Belcredi et n’était pas de bonne foi en signant la Patente du 2 janvier.
présidence du conseil, l'intérieur, les cultes et l'instruction, la police. Une circulaire aux gouverneurs, embarrassée et contradictoire, expliqua le nouveau changement de politique « en ménageant l'autorité de l’empereur » ‘. Une seule de ses phrases comptait : « Le gouvernement présente à l'acceptation du Reichsrath les modifications constitutionnelles que rend nécessaires le Compromis avec la Hongrie ». C'était le conseil d’Andrässy, le fait accompli, à prendre ou à laisser; et Beust se moquait du monde en ajoutant : « Le gouvernement repousse le soupçon de vouloir attenter au droit de libre consentement du Reichsrath ».
L'accord avec la Hongrie était à peu près complet : la commission des Soixante-sept avait terminé ses travaux, en acceptant une grande partie des modifications indiquées par le roi. La nomination du ministère n’était plus retardée que par la crise cisleithane, et par la question de la revision des lois de 1848. Le roi demandait des garanties pour les intérêts de la religion catholique, contre les abus de la presse, contre l’anarchie administrative qui pourrait résulter d’une trop brusque restauration des comitats : il réclamait le droit de nommer tous les ministres, tandis que suivant la loi de 1848 il ne nommait que le président du conseil et ratifiait seulement les autres nominations, que celui-ci lui proposait; surtout, il insistait dans les questions militaires. Il voulait conserver sur l’organisation et le personnel de l’armée un pouvoir presque absolu. L'existence d’un ministère de la guerre hongrois était pour lui le point noir des lois de 1848; les souvenirs de la Révolution expliquaïent en partie ses inquiétudes. Andrässy, qui sacrifiait assez volontiers des scrupules juridiques à l'opportunité politique, avait consenti une concession importante : la suppression, provisoire au moins, du ministère de la défense nationale *, dont les attributions eussent été confiées au président du conseil ; la chose lui paraissait sans grande importance, puisque l’armée devait rester commune, et que d’ailleurs on savait que tout Le sys-
1. Aus drei Vierteljahrhunderten, II, 91-3. « En entrant dans la voie qu'il a adoptée, le gouvernement n’accomplit pas une conversion, mais, se rendant compte en toute conscience de la situation créée par l’évolution des événements, il s'accommode aux exigences et aux conséquences qu’elle comporte. Il ne nie pas le passé, mais il ne veut pas qu’on le prenne comme invariable guide de conduite pour les affaires du présent. Le fruit de la suspension est le Compromis avec la Hongrie... mais il faut désormais faire disparaitre l'inconvénient lié à la suspension, l'interruption de la vie constitutionnelle en Cisleithanie. »
2. C'est le sens du mot honvéd, et il vaut mieux le traduire que de le citer avec son air exotique el mystérieux.
tème militaire allait être réformé. Mais Deäk n’accepta pas cet expédient; et Tisza, qui entretenait avec Andrässy, malgré leur opposition politique, des relations étroites, le supplia de sauvegarder le droit du pays à un ministère complet. Deäk, appelé à Vienne, insista encore auprès de l'empereur; et celui-ci, poussant à l'extrême la conciliation, céda, à condition que le ministère de la défense nationale fût pris, avec la présidence du conseil, par Andrässy, en qui il avait confiance. Un grand conseil des ministres communs où autrichiens et des futurs ministres hongrois répartit les attributions entre le ministère commun de la guerre et les ministères de la défense nationale dans les deux États. Un conseil hongrois, sans la présence d’un seul Autrichien — Andrässy avait insisté sur cette question de principe — arrêta, sous la présidence du «roi», les modifications qui devraient être apportées aux lois de 1848. L’entente était complète, la satisfaction réciproque. A voir l'empereur entrer de {bonne foi » ‘ dans le nouveau système, les plus pessimistes parmi les nouveaux ministres reprenaient confiance. Il y aurait encore des diflicultés à vaincre, en particulier des intrigues de cour à déjouer ; mais Andrässy communiquait à tous son optimisme : avec une sage politique on triompherait, Budapest deviendrait le centre de gravité de la monarchie.
Aucun obstacle n'arrêtait plus désormais la restauration de la Constitution hongroise. Elle fut annoncée au pays par un rescrit royal daté du 17 février et lu au Parlement le 18. 11 commençait par suspendre, par respect pour le droit public hongrois, la Patente militaire de décembre 1866, en annonçant que le Parlement serait appelé à se prononcer sur le nouveau système militaire. Après un bref rappel de la marche des négociations entre la couronne et la nation, le roi motivait et faisait connaître sa décision, « Vous nous avez à plusieurs reprises assuré que, en ce qui concerne les affaires communes et la manière de les traiter, vous nous présenteriez une proposition qui répondrait aux intérêts vitaux de la monarchie: que vous entreriez sans délai dans la discussion des modifications à apporter à certaines dispositions des lois de 1848, modifications que nous désirons et que notre ministère responsable hongrois vous soumettra; que vous prendriez équitablement en considération les justes demandes des pays annexés de la couronne, et que vous arrêteriez les mesures nécessaires pour éviter les difficultés de la transition. Vu ces déclarations sérieuses, réfléchies et solennelles du Parlement hongrois, nos inquiétudes
{. En français dans le journal de Lényay, Kényi, Dedk, IV, 421.
devaient disparaître. Aussi saisissons-nous ‘avec joie l’occasion de restaurer la Constitution hongroise et à cette fin d'établir un ministère responsable hongrois. » Suit la nomination d'Andrässy comme président du conseil, chargé de présenter une liste ministérielle, et, pour terminer, une nouvelle exhortation à tenir les engagements pris, et un appel au patriotisme hongrois.
A la lecture du passage où le roi déclarait rétablir la Constitution, d'immenses acclamations s’élevèrent des banes où siègeaient les deäkistes ; une partie de l'opposition, entraînée par cet élan. s'y associa, tandis que les extrêmes restaient silencieux. Sauf les quelques kossuthistes obstinés. ils comprirent vite leur faute ; au nom de Tisza, son frère porta à Andrässy des explications et des espèces d’excuses. L’enthousiasme avec lequel la capitale et le pays accueillirent le rescrit leur montrait leur erreur. De tous les points de la Hongrie, adresses et députations affluaient chez Déäk, sur qui se concentraient à juste titre les hommages que la nation se rendait à elle-même. La lutte qu'elle avait soutenue pendant dix-huit ans prenait fin par son triomphe complet. Elle n'avait dû sacrifier aucun de ses droits ; les concessions qu’elle avaient consenties étaient dans son propre intérêt autant que dans celui de la monarchie. Le Compromis lui rendait l'exercice de ses droits, et lui assurait une influence prépondérante dans la monarchie austro-hongroise, qui restait une grande puissance européenne. Deäk, qui l'avait conduite à ce triomphe, et qui. après avoir été dix-huit ans à la peine, s’effaçait à l'honneur devant ceux qu'il jugeait plus aptes que lui-même à servir le pays dans une situation nouvelle, méritait l'hommage d’admiration et de reconnaissance qu'élevait vers lui un peuple entier, uni, pour la première fois depuis des siècles, sans arrière-pensée, sans défiance, à sa dynastie et à son roi.
La tâche du nouveau ministère ‘ était délicate. Il lui fallait, par ses premiers actes, inspirer confiance à la fois au souverain et au pays, et résoudre plus d’une question diflicile : l'adoption par le Parlement du Compromis, la revision des lois de 1848, le maintien de l’ordre public pendant la période de transition, la condition des pays annexes de la couronne, Transylvanie et Croatie. Mais il était soutenu par le succès qu'il avait déjà obtenu. An-
1. Les ministres du premier cabinet hongrois étaient Andrässy, président du conseil, ministre de la défense nationale ; baron Wenckheim, intérieur ; Eôtvôs, cultes et instruction; Horvat, justice; Lényay, finances; Gorove, commerce ; comte Mik6, travaux publics; comte Festeties, & latere. Tous deäkistes.
drässy, par ses déclarations loyales et énergiques et par son sens politique, réconciliait en partie au moins avec le nouvel ordre de choses l’archiduc Albert, commandant supérieur de l'armée et chef du parti militaire. Dans sa déclaration ministérielle, il insistait soigneusement sur les droits et les intérêts de la monarchie, sur le maintien de l'ordre en Hongrie, sur la responsabilité de la nation devant l'avenir. Tous ses actes et ceux de ses collègues témoignaient d'une double résolution : ne rien sacrifier des droits et prérogatives du gouvernement et du pays. mais ne pas affecter de raideur inutile. — Lorsque la création d'un ministère hongrois de la défense nationale fut officielle. de nombreux ofliciers, se souvenant du tragique conflit de devoirs et de serments de 1848. demandérent une règle de conduite au commandant en chef en Hongrie, le prince Liechtenstein. Trop heureux de l'occasion, le général aristocrate lança une cireulaire confidentielle pour recommander aux ofliciers de cultiver dans. l’armée l'esprit d'unité, et en particulier de veiller au danger que présenteraient pour la troupe les relations avec la population peut-être ultra-nationale et séparatiste des villes, La Hongrie affecta d'ignorer cette circulaire, jusqu'au jour où un journal de Prague la reproduisit. À une interpellation de Tisza, Andrässy répondit alors qu'il n'avait aucun renseignement sur l'affaire, mais qu'il ne pouvait y attacher d'importance, et ne se laissait guider dans sa conduite que par les lois et les rescrits royaux qui restauraient la Constitution ‘. Aucun ministre autrichien ne se fût permis de toucher ainsi à un haut personnage militaire ; et qu'Andrässy eût pu le faire impunément, que le général dût subir en silence ce blâme ofliciel et dédaigneux, c'était une preuve de la solidité de la situation du ministère et de la conscience qu'il avait de sa force. — Liechtenstein avait recommandé aux autorités militaires de ne correspondre avec le gouvernement hongrois qu'en allemand. Mais, quelques semaines plus tard, Andrässy, d'autant plus prévenant qu'il se sentait plus fort, avisait le commandement en chef de Buda qu'il donnait l’ordre à toutes les autorités hongroises de se servir de l'allemand dans toute leur correspondance oflicielle avec lui. Cette fermeté sans raideur ne pouvait que consolider la situation du ministère dans le pays et à la cour.
Il n'eut pas de peine à faire adopter par le Parlement le projet des Soixante-sept et la revision des lois de 1848. Le centre gauche avait présenté un contre-projet, plus précis, mais