‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 301 sur 369 · Springer, Protokolle, XLIX · texte numérisé non relu

Springer, Protokolle, XLIX

2. On regrette souvent, dans le camp allemand, que le Reichsrath de 1867 n’ait pas proclamé l'allemand langue d'État, comme le Parlement hongrois de 1868 a fait pour le magyar. Cela n'aurait rien changé à la situation. Du moment où serait apparue une bourgeoisie slave (c’est-à-dire, en fait, tchèque) assez puissante, la lutte aurait commencé aussitôt, et l'allemand aurait perdu son privilège. Si le magyar garde sa situation privilégiée, ce n’est pas parce qu’elle est inscrite dans la loi, c’est parce que les Magyars ont la force de l assurer. Les rapports de force entre les nationalités autrichiennes ont changé depuis cinquante ans au détriment des Allemands, et, entre les nationalités hongroises, au profit des Magyars.

fonctions qu’on attendait de lui, et lorsque, devant l'excès des prétentions nationales, il devint presque impossible aux ministères institués par la cour de gouverner l'Autriche. Le premier projet de réforme électorale, celui que le comte Taaffe déposa en 1895, s'inspirait de l’idée d'opposer aux intérêts nationaux les intérêts sociaux ; il voulait, en ouvrant à un suflrage presque universel les curies des villes et des campagnes, noyer les anciens électeurs bourgeois, absorbés par les questions de nationalité, sous un flot d'électeurs nouveaux, plus occupés d'intérêts économiques et sociaux, et dont l'invasion aurait nécessairement pour effet de rétablir, par réaction, dans l’ancien corps électoral la solidarité de classes *. Mais la réforme réalisée en 1896 n’a abouti qu'à flanquer les curies existantes d'une nouvelle curie, faiblement dotée de mandats ; à laisser par conséquent intact le domaine des passions nationales, à en ouvrir seulement un autre à côté aux oppositions sociales. Aïnsi tout l'effet de la réforme a été perdu. Les députés de la nouvelle curie, surtout les socialistes, ont apporté au Parlement un ton nouveau: ils n’ont pas pu lui infuser un nouvel esprit. Aussi les ouvriers parqués dans cette cinquième curie $e désintéressent-ils du Parlement actuel ?; et ce n’est guère que d’un octroi, bien invraisemblable, qu'ils attendent le remède : l’établissement du suffrage universel.

Le secret de la Constitution autrichienne apparaît donc clairement. En face d’un peuple indifférent parce qu'il est exclu du bénéfice de la Constitution, en face de la noblesse et de l'Église, qui sont en minorité tièdes, en majorité hostiles, le régime constitutionnel et libéral ne peut s'appuyer que sur les classes moyennes. Or, c'est parmi les classes moyennes que sévissent avec le plus d'intensité les querelles nationales, Elles divisent les groupes qui politiquement auraient des raisons de s'entendre ; elles les neutralisent l’un par l’autre ; de sorte que, dans la Chambre, la décision revient aux éléments nationalement indiflérents, et surtout aux grands propriétaires, qui oscillent de l'aile droite de la gauche à l'aile gauche de la droite. Ainsi la cour, dont l'autorité sur ces éléments «purement autrichiens » est encore entière, détermine en réalité en dernière instance le vote du Parlement dans toutes les” actions importantes, et, comme sous Schmerling, le pouvoir de l'empereur et, abrité derrière lui, celui de la bureaucratie sont les vrais ressorts du système constitutionnel.

4. Schäffle, dans Zeitschrift fur die gesammte Staatswissenschaft, 1893, 325-6. 2. I1y a eu une diminution {rès sensible dans la proportion des votants aux inscrits entre 1897 et 1901. Winter, Das ôst. Parlament, 22.

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Le fonctionnement de la Constitution de 1867 a abouti rapidement à trois résultats capitaux. Le Parlement autrichien a perdu tout pouvoir. L'empereur, c’est-à-dire, sous son nom, la bureaucratie, gouverne l'Autriche sans contrôle. La Cisleithanie, de plus en plus, est devenue dans le dualisme un appendice de la Hongrie.

Le Parlement autrichien, de 1867 à 1897, a toujours été divisé par les questions constitutionnelles en deux grands groupes : les partisans de la Constitution, et ses adversaires. Toutes les séparations purement politiques s’effacent devant celle-ci. Ni l’un ni l’autre de ces groupes n’est homogène. Le premier n'a jamais compris, sauf par moments quelques Italiens de Dalmatie et quelques Ruthènes de Bukovine, que des Allemands; mais ceux-ci formaient trois partis politiques : des conservateurs, députés de la grande propriété et des chambres de commerce ; des libéraux modérés, députés des villes et des campagnes, surtout en Bohême; des libéraux plus avancés, avec une teinte de radicalisme et parfois aussi une tendance nationale plus’ accentuée, qui représentaient surtout les pays des Alpes, en particulier la Styrie et la Carinthie. L'autre groupe, qui forme la droite de l'assemblée, est bien plus bigarré ; il comprend, outre les représentants des petites nationalités, Roumains de Bukovine, Slaves du Sud, Italiens catholiques du Tirol, trois grands partis : les Allemands conservateurs des pays des Alpes, surtout du Tirol, les Polonais et les Tchèques, qui n’y figurent que depuis 1879, date à laquelle ils sont sortis de la passivité. Le premier groupe a eu la majorité jusqu'en 1839, le second depuis; mais aucun des deux n'a pu s'en servir pour établir un véritable gouvernement parlementaire *.

La majorité allemande, de 1867 à 1870, s’épuisa en querelles intestines. De plus, toute son autorité morale était mise en quesüon, parce que les Tchèques, sans consentir à paraître au Reichsrath, aflichaient l'opposition la plus violente contre le nouveau régime. Cette crise intérieure et la crise extérieure de la guerre de 1870 amenèrent, après le ministère des roturiers, un essai de compromis bohème centraliste-fédéraliste sur la base de la Cons-

1. Voici, en chiffres arrondis, la proportion des diverses nationalités dans la population autrichienne, d’après le recensement de 1880, le premier exact à ce point de vue: Allemands, 8 millions ; Tehèques, 5.2; Polonais, 3.2; Ruthènes, 2.8; Slovènes, 1.1; Serbo-Croates, 0.5; Italiens, 0.7; Roumains, 0.2.

L'AUTRICHE ET LA HONGRIE 5or

titution, puis un essai de fédéralisme : ce sont les ministères Potocki et Hohenwart, en 1890 et 1831. Le centralisme rétabli, sous l'influence surtout de la Hongrie, et grâce à l’aveugle obstination des Tchèques, qui refusèrent la moindre concession de forme sur leur programme, la majorité allemande ne s’en trouvait pas moins moralement ébranlée, Aussi son second ministère, le cabinet Adolphe Auersperg, fut-il constitué sur la base d’une convention expresse avec l'empereur, qui promit de suivre une politique constitutionnelle, à condition que tous les crédits militaires qu’il demanderait seraient votés. La majorité s’engagea dans une campagne anti-cléricale, qui irrita la cour; l'empereur finit par refuser sa sanction à une loi sur les congrégations. Elle fit opposition, jusqu'au bout, pour des raisons nationales et financières, à l'occupation de la Bosnie et de l’'Herzégovine. L’empereur se décida alors, non sans hésitations, à la renverser. Ce fut l'intervention du gouvernement dans les élections qui changea la majorité au Parlement ; en particulier, la grande propriété constitutionnelle de Bohème céda, sur le désir du souverain, quelques mandats aux conservateurs féodaux : ainsi le pouvoir que Schmerling lui avait accordé dans l'intérêt d’une politique allemande centraliste tourna cette fois à l'avantage de la politique contraire.

L'originalité du Parlement autrichien, après 1879, fut que la majorité y appartenait à une coalition hostile à la Constitution, et cependant incapable de la changer, parce que l'empereur n'y aurait pas consenti, parce que la droite ne disposait pas des deux tiers des voix, c'est-à-dire de la majorité requise pour une revision, et parce qu'elle n'aurait pas su que mettre à la place de la Constitution ; car les Polonais, les Allemands conservateurs et les Tcheques ne sont pas d'accord sur ce point. Cette majorité fit donc une politique purement négative, antilibérale et anti-allemande. Le ministre qui la dirigea sans interruption de 1899 à 1893, le comte Taaffe, imbu des idées de l’ancienne Autriche, n'avait pour but que d'assurer à l’empereur le plus grand pouvoir possible. La majorité n'était pas attachée par principe à défendre les droits du Parlement, que tous ses membres voulaient réduire au profit des Diètes. Cette situation singulière contribuait à abaisser le Reichsrath en face du gouvernement. De plus, cette majorité avait conscience de n’exister que par la grâce de l’empereur; incapable d'appliquer un programme, puisqu'elle n'en avait pas, elle était réduite à solliciter du ministère ou à lui arracher, suivant les occasions, les concessions nationales qu'elle désirait, et qu'il accor-

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dait morceau par morceau, contre les votes dont il avait besoin. Il ne pouvait plus être question de gouvernement parlementaire, et les ministres, même ceux qui sortaient du Parlement, proclamaient que les ministères étaient des « ministères de la couronne ».

D'ailleurs, même au temps des majorités allemandes, il n'y avait pas eu en Autriche de vrai gouvernement parlementaire ; et il ne peut pas y en avoir. Le Parlement autrichien n'a pas la force de soutenir un ministère parlementaire; par la faute du système électoral de Schmerling, il n’a pas derrière lui une vraie force, qui impose à la cour; il n’a pas de racines profondes dans la population, il n’a pas, sur les ministres, de moyens d'action eflicaces, puisqu'il ne peut ni les contraindre à répondre aux interpellations, ni exprimer son sentiment sur leurs réponses. Il peut être, en tout temps, prorogé ou dissous; et si des mesures indispensables, même les plus graves, deviennent nécessaires entre temps, le gouvernement a l’article 14. Un ministre pourrait même, sans crainte, violer la Constitution, puisque la majorité du pays, qui la déteste, applaudirait à son action. Mais aucun n’a jamais eu besoin d’en arriver là. Schmerling, prudemment, a assuré à tous ses successeurs les voix des grands propriétaires ; et, qu'ils siègent à gauche ou à droite, ils font plus ou moins de résistance, mais ils finissent toujours par voter pour le cabinet que l’empereur soutient; les voix des grands propriétaires constitutionnels sauvèrent, en 1879, l'existence ministérielle du comte Taaffe, et lui permirent d’appliquer pendant quatorze ans son système, auquel ils ne cessèrent pas de témoigner leur hostilité. La majorité, quelle qu'elle soit, craint toujours de provoquer le déplaisir de l’empereur, parce que l'histoire montre que les changements de système sont fréquents en Autriche, et que les précautions de Schmerling permettent de les accomplir sous les formes les plus constitutionnelles. Les majorités de droite, en particulier, ont toujours eu des raisons spéciales pour ménager le souverain: les Polonais, parce que toute leur politique depuis 1863 consiste à s'assurer, par une constante complaisance à ses désirs, sa faveur si profitable à leurs intérêts nationaux ; les Tchèques, parce qu'ils n’ont pas cessé de mettre, contre toute vraisemblance, leur espoir dans un revirement en haut lieu, qui pourrait rétablir un système fédéraliste ‘. Ainsi l’organisation mème du Parlement et le régime des partis contribuent à le maintenir dans la dépendance du gouvernement.

1. La politique que les Tchèques suivent actuellement au Parlement autrichien ne s'explique pas autrement.

Sous le ministère du comte Taafle, les questions nationales devinrent les questions essentielles pour le Parlement. Les Tchèques surtout réclamaient, au nom de l'article 19, des concessions sans cesse plus étendues à l'égalité nationale ; le gouvernement leur en accordait au moins une partie, lorsqu'il avait besoin de leurs votes dans un moment décisif, et les Allemands s’exaspéraient. Les ordonnances de 1880 et de 1886, qui étendirent en Bohême les droits du tchèque aux dépens de l'allemand, furent les plus importantes de ces concessions. Cette méthode eut pour résultat de radicaliser également les Allemands et les Tchèques, de les détourner également de leurs anciens députés; les uns parce qu'ils ne pouvaient pas les empêcher d’être sacrifiés aux Tchèques, les autres parce qu'ils n'obtenaient pas de résultats plus complets. Le vieux parti libéral allemand, le parti de l'État, s’affaiblit au profit de partis plus nationaux, et les Jeunes-Tchèques, plus radicaux, prirent la place des Vieux-Tchèques. Il en résulta une ère de confusion parlementaire totale, de 1891 à 1897. Le comte Taaffe, qui avait déchaîné la lutte des nationalités au Parlement, essaya de l’arrêter par sa réforme électorale ; il échoua et se retira. Après deux années d'incertitude, le comte Badeni prit le pouvoir. Il se trompa de date, voulut appliquer pour ses débuts la méthode Taaffe, payer le vote des Tchèques en faveur du Compromis économique par des ordonnances qui assuraient à leur langue de nouveaux droits. Mais les députés allemands libéraux avaient été remplacés par des députés nationaux ; la réforme électorale de 1895 avait introduit au Parlement des socialistes, adversaires acharnés de tout le système politique qui est actuellement appliqué en Autriche. L’obstruction des Allemands éclata au Parlement en 1897, et le paralysa. Lorsque les ordonnances eurent été abrogées en 1899, les Tchèques la reprirent, et elle dure depuis lors. Le Parlement autrichien ne se réunit plus que pour attester son impuissance et justifier ainsi les mesures que le ministère, après l'avoir prorogé, prend par la voie absolutiste de l’article 14. Les nationalités en présence, depuis le début de cette crise, ont essayé à plusieurs reprises de s'entendre, sous la médiation de nationalités ou de partis neutres, comme les Polonais et les Allemands catholiques, ou encore sous celle du gouvernement ; jusqu'ici, tous ces essais ont été infructueux : tantôt la conciliation est apparue impossible à priori, parce que l’on formulait d’un côté ou des deux des exigences préalables trop fortes ; tantôt les négociationé, après une période qui semblait pro-

mettre le succès, ont été rompues par un brusque revirement. Une entente des Tehèques et des Allemands, si elle était sincère, complète et sûre, devrait aboutir à la formation d’une majorité libérale et d'un gouvernement parlementaire. La majorité libérale n’a pas d’adversaires plus décidés que les grands propriétaires féodaux qui, sous prétexte de soutenir les Tchèques, se servent d'eux, et les exploitent : leur force en Autriche se fonde sur la division des nationalités, et ils ont, toutes les fois qu'ils l'ont pu, opposé des obstacles à l'entente ‘. Le gouvernement parlementaire, lui, a pour ennemi la bureaucratie; car il la dépossèderait du pouvoir qu'elle a conservé à la faveur des divisions nationales, et qu’elle a même grandi au point que, depuis plusieurs années, l'Autriche est gouvernée exclusivement par des ministères de fonctionnaires ; aussi ces ministères, encore qu'ils se donnent l'air de s’employer à mettre d'accord les nationalités ennemies, font tout leur possible pour empêcher une entente d'aboutir *. Aiïnsi la division nationale du Parlement, les malentendus et les haines soigneusement entretenues par les castes qui sont intéressées à les voir durer, aboutissent à éliminer entièrement le Reichsrath de l'organisme constitutionnel, au plus grand profit des pouvoirs absolutistes, empereur et bureaucratie.

Comme la guerre de 1859 avait entraîné l'introduction en Autriche du régime constitutionnel de Schmerling, la guerre de 1866 détermina pour une grande part le retour à des institutions de même esprit. L'empereur, ébranlé par ses échecs dans sa confiance en lui-même, se résigna plus facilement, après l'essai absolutiste de Belcredi, à partager avec un Parlement son pouvoir. Mais les expériences qu'il fit avec les majorités allemandes, de 1867 à 1870, puis de 1871 à 1899, ne lui inspirèrent pour ce régime ni sympathie ni respect. Il est curieux de voir lé même souverain régner en Hongrie de la façon la plus constitutionnelle, et rétablir en Autriche, au contraire, un gouvernement absolu. C'est que Parlement et ministère diffèrent également en Hongrie et en Autriche, unis, fermes sur leurs droits, pleins d'esprit politique d'un côté, divisés, humbles et maladroits de l’autre. En Hongrie, le roi a l'impression justifiée de traiter de puissance à puissance ; en Autriche, Parlement et ministère sont des créations de l'empereur, Ses premiers ministres à peu près parlementaires en Autri-

1. Ainsi en 189,0, à l'essai de Compromis bohème auquel présidait le comte Taafe.

2. Le jeu du cabinet actuel, dans les derniers mois, le prouve surabondamment.

che, les membres du ministère des roturiers, ne lui imposèrent en général ni par leur tenue, ni par leur dignité personnelle, ni par leur entente ; leurs intrigues des uns contre les autres précipitèrent leur chute. Le ministère Adolphe Auersperg, mieux composé, lui plut davantage ; mais ce fut alors la majorité parlementaire qui s’attira sa disgrâce. Le Congrès de Berlin, l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, marquèrent le moment critique pour le constitutionnalisme autrichien. L'empereur s'était senti jusque-là moralement affaibli par le malheur qui s'attachait à toutes ses entreprises. Pour la première fois, il avait obtenu un véritable succès : il avait enfin accru le territoire de la monarchie, jusqu'alors constamment diminué sous son règne ; cette conquête, c'était son œuvre propre, conçue et réalisée contre l'opposition des Parlements de ses deux États. Son orgueil se releva, il reprit confiance en lui-même, *et lorsque, au contraire du Parlement hongrois, qui, acceptant le fait accompli, se borna désormais à l'empécher d’entrainer des conséquences funestes pour le pays, la majorité allemande du Reichsrath continua contre la politique orientale du souverain son opposition stérile et impuissante, lorsqu'elle refusa toutes les avances qu'il lui fit en vue d'une réconciliation, il se trouva tout naturellement amené à l’abandonner. Le comte Taatle prit le pouvoir pour être, comme il le disait lui-même, un ministre au-dessus des partis, un ministre de l’empereur ! ».

Le pouvoir de l'empereur, toute l’histoire politique de l’Autriche depuis 18/48 le montre, s'exerce soit par la noblesse féodale, soit par la bureaucratie, et au profit tantôt de l’une, tantôt de l’autre. Les féodaux, quelle que soît leur influence personnelle à la cour, n’ont plus jamais depuis 1867 gouverné l’Autriche : Belcredi a été le dernier de leurs ministres, Hohenwart appartient déjà à une autre école. Ils peuvent présider des ministères, occuper la première place ; mais ils n’ont ni programme à appliquer, ni talents politiques à déployer. Leur influence ne s'exerce guère que

4. Dreissig Jahre, IN, 233. — La crise de 1879, qui eut sûrement des raisons politiques, eut en outre beaucoup de causes personnelles. L'opposition de la majorité à la politique orientale tenait en grande partie à une rancune personnelle de Herbst contre Andrässy. La raideur dont elle fit preuve envers Pretis, un libéral, quand il essaya, après la démission d’Auersperg, de former un cabinet, puis envers Stromayer, un libéral aussi, quand il fut devenu chef d’un ministère en majorité libéral, s'explique par l'erreur de Herbst, qui aflirmait qu'il ne pouvait pas y avoir une majorité autre que libérale, et donnait à Taafle six semaines à vivre. Dreissig Jahre, III, 188, 231, spécialement 228-9. 11 semble que Herbst ait commis encore d’autre fautes. Eim, Pol. üvahy, 135-7.

dans l'intrigue contre les gouvernements qui n'ont pas l’un des leurs à leur tête. Ainsi la bureaucratie est restée la force politique dominante en Autriche depuis 1867, comme elle l’avait été de 1861 à 1865. La Constitution de Schmerling est comme faite sur mesure pour elle. Dans cette Autriche où, sur aucune question. l'opinion publique n'est unanime, où il n’y a pas de sentiment national commun, pas de base constitutionnelle acceptée par tous les peuples, la bureaucratie est presque le seul véritable élément d'unité. C'est elle qui fait pénétrer l’action gouvernementale dans la vie de tous les peuples. En face d’une population diverse d’origines et divisée par la querelle des nationalités, elle a le double avantage de sa constitution une et fortement centralisée, de son esprit de corps, de la puissante tradition qui l'anime à tous les degrés. Elle est, depuis plus d'un siècle, habituée à commander et à se faire obéir au nom de la volonté de l’État ; ses membres ont, aux yeux du public, le prestige que leur donne le titre de fonctionnaires impériaux ; un reflet de l'éclat que jette le souverain retombe sur eux, jusque dans les plus minces emplois. Ils sont une puissance sociale considérable, et forment en même temps une armée influente, qui pèse souvent d'un poids décisif dans les luttes politiques, et qu'une discipline étroite tient dans la main de ses chefs suprèmes. Pris dans toutes les nationalités, encore que de préférence parmi les Allemands, mais dénationalisés par l'éducation qu'ils ont reçue, et surtout par l'esprit de corps, les fonctionnaires sont, en dehors du corps des ofliciers, les vrais et purs représentants de la tradition autrichienne. Leurs cadres forment véritablement le squelette de l’uhité cisleithane : parmi ces éléments divers, et qui gravitent en sens divers, eux seuls sont une force véritable d'union et de concentration.

Lorsque le ministère Taafle succéda aux gouvernements libéraux allemands, le rôle de la bureaucratie ne fut pas diminué, au contraire. Plus que jamais, dans ce nouveau système, obligé de faire des concessions aux nationalités pour durer, elle était appelée à soutenir l’unité de l'Etat, que ne voulait abandonner ni l'empereur, ni son ministre, tout imbu lui-même de la tradition de ce grand corps. À mesure que le Parlement s'affaiblissait, l'autorité de l'administration centralisée se fortifiait d'autant. Taafle y maintenait rigoureusement l'unité de direction. Cependant il y préparait, sans le vouloir, une importante transformation. Sur les instances des groupes de sa majorité, et surtout des Tchèques, obligés de se rabattre sur ces petites satisfactions, puisque de plus grandes leur

étaient refusées, il faisait dans l'administration, autrefois toute allemande ou germanisée, une part de plus en plus grande aux éléments slaves. Ceux-ci, sous ce nouveau régime, n'étaient plus obligés d'abjurer leur nationalité ; ils ressentaient, comme toute l'Autriche, l'effet de l'exaltation des passions nationales ; ainsi le sentiment national arrivait à contrebalancer chez eux l'autorité de la discipline germanisante. Tout en restant un corps un et centralisé d'apparence, la bureaucratie commença à s’affaiblir par des divisions intérieures. Aujourd'hui, et surtout depuis le ministère Thun ‘, dont le ministre des finances, M. Kaïzl, ouvrit très largement les portes de l'administration à ses compatriotes tchèques, la bureaucratie autrichienne ne peut plus être tenue pour allemande. A Vienne, dans les ministères, règne encore l’ancien esprit; mais, dans les provinces, ce sont déjà des corps de fonctionnaires nationaux qui commencent à se former. Les ordonnances ‘lu comte Badeni sont abrogées depuis plus de quatre ans ; mais, au mépris des dispositions impératives des anciennes ordonnances sur les langues, au mépris de rappels réitérés à l'observation des règles établies, une grande partie des fonctionnaires, en Bohême et en Moravie, suivent encore les principes des ordonnances de 1897, et le gouvernement semble avoir renoncé à l'espoir de se faire obéir sur ce point. Ce changement d'esprit de l'administration est sans doute un des faits les plus importants de l'histoire politique de l'Autriche depuis vingt-cinq ans.

Pour le moment, la puissance de la bureaucratie centralisée est encore, dans l'ensemble, presque intacte. C’est par elle seule, par elle et par la dynastie, que se soutient l'État autrichien cisleithan. Et c’est parce qu'il n'est soutenu que par ces deux forces, que l'État cisleithan a été réduit dans le dualisme au rôle de simple appendice de la Hongrie. Son unité est toute mécanique. Non pas qu'elle manque de raisons historiques profondes ; non pas que ses peuples. en réalité, aspirent à se séparer les uns des autres. Mais — sans remonter jusqu'à l'ancien régime — un demisiècle de mauvaise politique les a divisés plus profondément qu'ils n'avaient jamais été divisés auparavant. Les institutions représentatives qui, sincèrement conçues et loyalement appliquées, auraient dû les unir, viciées dès leur origine par les arrièrepensées de leurs créateurs, n’ont été qu'une nouvelle source de discordes. « Diviser pour régner » est resté la maxime de la poli-

tique de cour ; mais aujourd'hui, si la nr de l'Autriche profite, en apparence, au pouvoir absolu, c’est la Hongrie en réalité qui règne. — L'empereur est avant tout le souverain de la monarchie entière, l’empereur d'Autriche au sens le plus large du terme. Ce qui lui importe avant tout. c'est de maintenir à la monarchie reçue de ses ancêtres, et qui a déjà tant perdu de sa grandeur, son rang dans le monde. L'arrangement conclu en 1867 avec la Hongrie a donné à cette monarchie, après une longue période de troubles qui l'avaient affaiblie matériellement et moralement, une stabilité intérieure qui lui a permis de relever aussi sa situation européenne. La durée du dualisme est aujourd'hui la meilleure garantie de cette situation; elle est donc le plus grand objet de l'intérêt de l'empereur. Il emploie ainsi son pouvoir en Autriche à assurer autant que possible la continuité du régime, à en adoucir les crises, à amener l'entente entre les deux États. Quel que soit son désir d'être juste et impartial envers tous ses sujets, il ne peut pas ne pas considérer leurs petites querelles d'amour-propre ou d'intérêt comme très secondaires ; et il use nécessairement de son autorité pour les mettre d'accord, pour obtenir des concessions en faveur de la monarchie. Or, cette autorité est bien plus grande, bien plus efficace en Autriche. Le pouvoir absolu du souverain, assis sur une longue tradition, lui assure une influence bien plus considérable que sa situation constitutionnelle en Hongrie. Dans ce pays, il a en face de lui un ministère émané de la majorité parlementaire, et qui puise en elle la force de résister à ses désirs. En Autriche, les ministères de fonctionnaires, institués par l’'empereur lui-même, peuvent lui présenter parfois des objections, mais ils finissent toujours par exécuter ses ordres. Malgré les protestations bruyantes des nationalités, le vieil esprit impérial qui. s’il a jamais existé en Hongrie, en a entièrement disparu, vit toujours en Autriche; il y est entretenu par la bureaucratie, par l’armée, que l'Autriche, ou du moins des partis influents en Autriche, persistent à regarder comme le dernier palladium de l'unité. Il existe encore en Autriche un sentiment « pan-autrichien »; il existe surtout un sentiment national provincial ou ethnique; mais le patriotisme cisleithan pur ne se rencontre guère que chez une partie des Allemands. Par suite, le rôle de la Cisleithanie, État sans nation. corps sans âme, est nécessairement secondaire et humilié en face de la Hongrie, où une race ardente a défendu pendant des siècles, avec succès, l'intégrité territoriale, constitutionnelle et nationale de l'Etat, et les défend encore aujourd’hui avec toutes les armes

modernes et avec les ressources du dualisme. Prise entre la monarchie et les nationalités, la Cisleithanie ne peut pas, à l'égoïsme spontané et salutaire du patriotisme d'État hongrois, opposer pareil égoïsme ; et cette situation, résultat logique de son histoire, explique sa faiblesse dans le dualisme en face de la Hongrie.

LA HoNGRiE

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