‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 316 sur 369 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

4. Le memorandum roumain de 1892. qui, dirigé contre toute la politique hongroise, tend naturellement à tout y voir en noir, dit cependant: « La loi sur l'égalité des droits des nationalités, bien qu’elle ait des défauts, aurait pu décider les Roumains à collaborer à la consolidation de l’État hongrois, si elle avait été appliquée loyalement. » Brote, Die rum. Frage, 333.

5. Je sais bien qu’en reconnaissant la nécessité d’une langue commune, je m’écarte d’une opinion très en faveur en Autriche dans certains camps, et chez nous dans les milieux où l’on répète, sans réfléchir, ce qu’on entend dire par ses « amis ». Pourquoi une langue d'État ? La Suisse n’a-t-elle pas trois langues oflicielles, dont aucune n’a un privilège ? A cela, il y a à répondre: 1° qu'en Suisse il n’y a que trois langues, tandis qu’en Autriche il y en a huit, en Hongrie sept (en y comprenant l’italien de Fiume), ce qui fait déjà une différence; 2° qu’en fait, il n’y a en Suisse égalité abolue qu'entre le français et l'allemand ; 3° que les trois langues parlées en Suisse, et spécialement ces deux dernières, sont trois langues universelles, égales entre elles par la perfection de la forme et le trésor d'idées dont elles ont le dépôt, tandis qu’à ce point de vueily a entre les langues en Autriche et en Hongrie de très grandes différences; 4 que d’ailleurs la Suisse,

n’admettra pas qu'une langue réclame en droit un privilège le lui concédera, en fait, pour des raisons d'opportunité, sans protester. En Hongrie, la langue magyare peut revendiquer le droit de langue d'État parce qu’elle a pour elle l'histoire et le nombre, la majorité relative. — Le tort de la loi est d'essayer de justifier par un jeu de mots peu sincère ce qui s’expliquerait assez par les conditions historiques et sociales : dire qu’en vertu de l’unité politique de la nation la langue d'État de la Hongrie est la langue hongroise, c’est équivoquer sur le double sens du mot Hongrie, qui est pris successivement dans sa signification large — pays de la couronne de Saint-Étienne, — et dans sa signification étroite, où il est synonyme de magyar. Abstraction faite de cette faute, qui nuit à la loi elle-même, et de sa rigueur peut-être excessive en ce qui concerne l’usage des langues au Parlement — où la langue hongroise serait devenue exclusive par la force même des choses, sans une contrainte légale qui a quelque chose d’oppressif — il n’y aurait qu'à louer les dispositions qu’elle contient. Elles pouvaient parfaitement aboutir au résultat que rêvaient Deäk et Eôtvôs ; non point la magyarisation complète de tous les habitants de la Hongrie, «une folie », comme disait Eôtvôs, mais leur transformation en loyaux sujets de l’État hongrois ; non point une chimérique unité

par ses dimensions et sa situation, peut n’avoir pas certains besoins d’unité qui existent en Autriche et en Hongrie. L'égalité entière dans le cadre de la province, c’est-à-dire entre trois langues, est concevable en Autriche, et peut être juste, mais la prétention de l'établir dans l’État, et d’avoir, par exemple, un Parlement central délibérant en huit langues, aboutit à des impossibilités matérielles. Si loin qu’on veuille étendre l’autonomie provinciale, il restera toujours en Autriche quelques affaires centrales: les articles fondamentaux de 1871 maintenaient un Congrès autrichien ; aurait-il pu délibérer en huit langues ? Puisqu'il n’y a pas,en Autriche, d'homme cultivé qui ne parle et ne comprenne suffisamment l’allemand, l’allemand est destiné au rôle de «langue des communications » en Autriche (Verkehrssprache, comme disent les nouveaux programmes politiques) ; et l’amour-propre des autres nationalités est suffisamment ménagé si, par la proclamation de l'égalité absolue dans les provinces, les Allemands sont forcés aussi d'apprendre une autre langue, si l’usage plus général de l'allemand ne se justifie que par l'opportunité, nullement par une supériorité de droit ou de valeur; et si enfin il n’est pas inscrit dans une loi. « Tous les fonctionnaires et tous les hommes qui exercent des professions libérales en Autriche ont besoin de savoir l'allemand, mais il ne faut pas que la loi les y force »; ces paroles, que j'ai entendu prononcer à Prague, résumeraient bien le point de vue tchèque. — En Hongrie, la langue magyare se trouverait de même, pour des raisons semblables et d’autres un peu différentes, appelée à remplir l'office de langue centrale, encore qu’au point de vue de la difficulté et de la valeur universelle elle ne puisse se comparer à l'allemand ; mais l’histoire est plus forte ici que la théorie,

de langue, mais une sincère unité de patriotisme ; non point l'unité formelle, extérieure, mais l'union.

Eôtvôs et Deäk, instruits par les souvenirs de 1848, inspirés l'un par une grande intelligence, l’autre par un profond amour de la justice, avaient marqué cette loi de leurempreinte. € Quand il y aurait dans notre pays trois cents gymnases », disait plus tard Deäk ', «quand il y en aurait tant qu'on en rencontrerait un tous les six milles,si dans un gymnase d'une contrée quelconque l’enseignement ne se donnait pas, de préférence au moins. dans la langue du peuple de cette contrée, alors, sans aucun doute, le progrès de la culture en souffrirait. Souvenons-nous seulement combien, dans notre enfance, nous avons dû lutter contre les difficultés de l'instruction dans une langue étrangère, dans une langue morte, et voyons combien nos enfants ont plus de facilité à apprendre, parce qu'ils apprennent en magyar. {l n’en est pas autrement pour les langues de toutes les autres nationalités. Si on veut exercer sur elles une contrainte, si leurs enfants, qui ignorent entièrement ou à peu près la langue magyare — puisque dans les écoles primaires on les instruit surtout dans leur langue nationale — doivent recevoir partout et en tout l'enseignement en magyar, alors, dans ces gymnases, le progrès des élèves sera impossible, c’est en vain que les parents sacrifieront leur argent, c’est en vain ‘que les enfants sacrifieront leur temps. Du reste, si nous voulons conquérir les nationalités, ce n’en est pas le moyen que de les magyariser à tout prix, mais au contraire de leur faire aimer la vie hongroise. Car deux choses, pour moi, sont sûres : vouloir les détruire serait une barbarie impie, même si elles n'étaient pas, comme elles sont, assez nombreuses pour que ce soit impossible ; nous en faire des ennemis n’est pas dans notre intérêt. Elles sont dans la même condition que nous. Si elles pouvaient se séparer de nous et former une grande nation, je comprendrais qu'elles fissent des efforts dans ce sens ; mais, dans la situation de l’Europe, elles ne le peuvent. Il nous faut donc des deux côtés travailler à vivre ensemble et côte à côte dans la meilleure entente que nous pourrons ». Il avait contribué à faire écarter de la loi un grand nombre de dispositions qu'il jugeait oppressives ; il voulait le moins de règlements, le plus de liberté possible. Il ne voulait accorder de faveurs à la langue hongroise que quand elles se justifiaient par l'intérêt de l'unité politique ; si l'on subventionne un théâtre hongrois, il faut subventionner aussi,

4. A propos de l'ouverture d'un gymnase serbe à Neusatz (Ujvidék, Novi-Sad), Konyi, De“k, VI, 339-40.

554 LE comMPROMIS (1865-1867) s'ils le demandent, des théâtres de toutes les autres nationalités. Il ne rêvait pas d'imposer la langue hongroise par la force, et au détriment des diverses langues nationales. Plutôt, il envisageait un avenir où les éléments supérieurs et moyens des nationalités, la bourgeoisie travailleuse et instruite, les professions libérales en particulier, c’est-à-dire les classes appelées par le nouveau régime à participer à la direction des affaires publiques, possèderaient également les deux langues, leur langue maternelle et la langue de l'État, qui leur serait nécessaire dans la vie publique, et à laquelle ils chercheraient d'autant moins à se soustraire qu’elle ne s’imposerait pas à eux par contrainte, mais par l'évidence même de son utilité. Ainsi armés, fidèles à leur nationalité et accessibles aux idées de liberté et d'égalité que représenterait l'État hongrois, ils seraient les intermédiaires naturels entre les masses nationales, avec lesquelles ils resteraient en communion, et l'État avec lequel ils entreraient en contact ‘.

La majorité, habituée à obéir à Deäk, l'avait encore suivi sur ce point ; mais elle montrait déjà les premiers signes de la transformation qui, en peu d'années, devait substituer à la politique conciliante de Deäk celle de la magyarisation par force. Diverses raisons expliquent cette transformation. Le sentiment national d'abord, toujours ardent et exclusif chez les Magyars, exalté encore par la victoire obtenue au prix de longs combats; la confiance en leur force, et le sentiment en même temps de leur faiblesse, nation isolée et sans parents en Europe, peu nombreuse, et qui a besoin, par conséquent, de recruter des unités; chez les plus sages et les plus perspicaces, peut-être, la vue claire que la question des nationalités, dans des pays comme l'Autriche et la Hongrie, naît immanquablement des progrès de l’évolution économique ; qu'elle apparaît lorque des classes moyennes nationales se forment dans les diverses nationalités, et que, par suite, les Magyars doivent chercher, en magyarisant, à fortifier leur position pour ce moment inévitable. Si la magyarisation, en eflet, vise, en dernière instance, l'ensemble de la population de la Hongrie, son objet immédiat et essentiel, ce sont les classes moyennes. C'est par elles qu'on tient les classes inférieures; les magyariser équivaut presque à magyariser toute la population. Il ne suffit plus que l'élite des nationalités parle deux langues : il faut qu'elle tienne la magyare pour la sienne propre, qu'elle ne

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