Zeit, XXIX
moins de libéralisme. Les partis radicaux ne sont pas,sur certaines questions au moins, plus avancés que le parti libéral ; il y a dans celui-ci des conservateurs, comme il y en a dans Le parti catholique populaire. Ce n'est pas davantage sur les questions économiques qu'ils se séparent neltement ; il y a, par exemple, des agrariens dans tous les camps. Par contre, lorsque l'on considère les quesons constitutionnelles, on peut tout de suite établir une division précise, d’abord en deux groupes distincts, les adversaires de principe du Compromis et ceux qui l'acceptent; puis, dans chacun de ces groupes, en deux fractions, qui diffèrent plus peut-être sur des questions de personnes que de programmes. Les adversaires du Compromis sont kossuthistes ou ugronistes ; les partisans du Compromis sont libéraux où apponyistes. Un parti ne rentre pas dans cette classification, le parti catholique populaire ; ses membres se divisent, en pratique au moins, sur les questions constitutionnelles.
Kossuthistes et ugronistes ont pour trait commun la couleur nationale extrême ; on ne voit pour les séparer que des raisons personnelles, qui se ramèneñt en dernière analyse à une opposition confessionnelle. M. Ugron et la grande majorité de ses partisans sont de fervents catholiques, tandis que les plus influents des kossuthistes sont des calvinistes extrèmes. On ne peut pas, en Hongrie, faire abstraction de ces divergences religieuses, qui ont souvent une forte répercussion sur la vie politique : le calvinisme de Koloman Tisza n'était sûrement pas étranger à la violence de sa haine contre le comte À. Apponyi, catholique et ancien élève des Jésuites de Kalksburg. Les deux fractions parentes et ennemies ont pour mot d'ordre l'indépendance entière de la Hongrie, le plein développement de l'État hongrois; dans l'application, cela signilie Le territoire douanier autonome, l'armée purement hongroise, la diplomatie hongroise. Il ne reste donc pour les relations avec l'Autriche que la formule de l’union personnelle, Toujours aussi radicaux en théorie, ces deux partis extrêmes se sont beaucoup radoucis dans la pratique. Leurs programmes n'ont plus guère qu'une valeur historique et académique, et leur action se confond très souvent avec celle des nationaux modérés du comte Apponyi, et même, dans les moments d’élan national, avec celle du parti libéral.
Le parti libéral est le parti du dualisme. Lorsquil se forma, en 1875, de l’union des deäkistes et du centre gauche, il prit de celui-ci son personnel dirigeant, des autres son programme,
574 LE COMPROMIS (1865-1867) Maintenir à la Hongrie la situation qu'elle s'était faite en 1867, développer et étendre son influence dans la monarchie, mais toujours dans le même cadre, c'est la formule qu'il s'appliqua, au moins pendant un quart de siècle, à réaliser. Les formes mêmes qui avaient été reprises ou créées lors du Compromis lui paraïissaient dignes d'être toujours conservées, et il s’accommodait sans protester de la présence d’ofliciers autrichiens dans les troupes hongroises et d'ofliciers hongrois dans les corps autrichiens, de l'emploi de la langue allemande comme langue de service dans l'armée. de la domination presque absolue du souverain dans les affaires militaires. En un mot, il laissait aux institutions communes, dérivées des anciennes institutions centrales de l'Autriche impériale, l'air autrichien et allemand qu'elles avaient en 1867. Au contraire, le parti national du comte Apponyi '. tout en se plaçant sur le terrain du Compromis, entend dégager l'œuvre de 1867 des obscurités qu'elle contenait dès l'origine, des erreurs qu'y avait accumulées une pratique de trente ans, des négligences dont sont responsables les gouvernements qui se sont succédé en Hongrie ; il considère que les points de départ nécessaires, les seuls justifiés dans l'interprétation du Compromis, sont la souveraineté de la Hongrie et sa volonté de faire une politique nationale : la tâche des gouvernements hongrois doit donc être, sans rompre l'association de 1867 avec l'Autriche, de faire ressortir partout, surtout dans les institutions communes, la souveraineté hongroise qui s'y exprime adossée à la souveraineté autrichienne et non absorbée en elle, et de faire sortir du Compromis «son contenu national latent » pour la Hongrie *. C’est sur le terrain militaire qu'un pareil programme a eu le plus de réformes à réaliser : et, de fait. les demandes précises du groupe sont aujourd'hui l'adoption, pour les troupes hongroises de l’armée commune, du commandement en langue hongroise et de drapeaux uniquement hongrois. Cette politique aboutirait en dernière instance à remplacer la communauté actuelle, qui absorbe en apparence la personnalité des deux Etats dans la personnalité supérieure de la monarchie, par une simple association, où chacun garderait mieux tout son caractère, et où l’action seule serait commune.
Le parti catholique populaire s'est formé vers 1895 sur un programme, non pas constitutionnel, mais religieux et social. Son
1 Qui vient de se reconstituer après trois ans de fusion avec les libéraux. 2. Discours du comte Apponyi à la réunion des dissidents, 14 mars. et à la Chambre, 42 mars 1904.
trait le plus saillant, au point de vue politique, était alors la sympathie qu'il témoignait aux nationalités non magyares, opposées comme lui, bien que pour des raisons souvent bien différentes, aux lois sur l'état-civil que venait de faire adopter le parti libéral. Il semblait, dans les premières années, qu'il tentàt un essai de ralliement et de groupement des forces conservatrices et nationales, et qu'il apportàt dans la vie publique de la Hongrie le germe d'un développement nouveau ; mais il n'a, depuis, rien fait dans ce sens. et les dernières luttes parlementaires l'ont montré divisé ; ses chefs nominaux placés sur le terrain du dualisme comme le parti libéral. ses plus brillants et plus bruyants orateurs imitant, lorsqu'ils ne l'excitaient pas, l'obstruction des ugronistes ou tout au moins l'opposition des apponyistes. L'évolution de ce parti est un des grands problèmes de la politique hongroise. surtout si l'on considère la sympathie que lui manifeste ouvertement l'héritier présomptif du roi François-Joseph ‘.
Ce groupement actuel des forces politiques en Hongrie est récent. Au début de l'ère constitutionnelle nouvelle, il y avait dans la nation magyare quatre partis. D'abord les deäkistes, libéraux modérés, triomphateurs du Compromis et champions du dualisme. A leur droite, le groupe des conservateurs, alors comme loujours état-major sans soldats, avec les hommes d'État de 1860 à 1865, plus disposés que les deäkistes à faire des concessions à l'unité de la monarchie. À gauche, le centre gauche de Tisza et Ghyezy, avec le programme de l'union personnelle, À l'extrème gauche. enfin, les kossuthistes, séparatistes absolus. Le parti de Deäk était alors soutenu par son récent triomphe, par l'autorité morale de Deäk, l'habileté et le prestige politique d’Andrässsy. Mais, en 1871, Andrässy remplaça Beust à Vienne au ministère des affaires étrangères; son successeur, Lônyay, eut à lutter contre l'antipathie très justifiée de Deäk. Deäk lui-même s’affaiblissait, et la Hongrie traversait une crise économique et financière qui semblait devoir engloutir son indépendance à peine reconquise. Il en résulta une situation politique troublée. Les conservateurs, dont la crise paraissait justifier l'opposition au nouveau régime, auraient
1. Lorsque l’archiduc François-Ferdinand, héritier présomptif, dut, en janvier 1902, se rendre officiellement à Saint-Pétersbourg, il avait choisi pour représenter la Hongrie dans sa suite, le comte Jean Zichy, président du parti catholique populaire. Sur l'intervention du gouvernement hongrois auprès de l’empereur, cette désignation fut rapportée, mais l’archiduc se refusa à choisir au comte Zichy un remplaçant.
556 Le comrromis (1865-1867) eu des chances d'arriver au pouvoir; mais il leur manquait des racines dans la moyenne noblesse, ce pivot de la vie politique du pays, et aussi le goût de la lutte et l'ambition du pouvoir. Ainsi ils perdirent les occasions que leur offrirent les embarras financiers de 1892 à 1895, et plus tard, en 1877 et 1878, les diflicultés que suscita en Hongrie le premier renouvellement du Compromis. Deäk et Andrässy, dominés par les souvenirs du Parlement de 1865, cherchèrent la fusion nécessaire, non point à droite, mais à gauche, avec les partisans de Tisza. Tisza n'amena au parti fusionné en 1855, et qui prit, dès lors, le nom de parti libéral, que 30 membres contre 210 deäkistes. Mais sa pete troupe était unie, l'autre divisée; elle avait confiance en son chef, l'autre n'avait plus de chef: elle puisait sa force dans la noblesse moyenne, la &gentry », toujours dominante en Hongrie, et dont l'intérêt devint la règle de conduite de Tisza. Le nouveau parti reprit le programme de Deäk, mais avec un personnel qui devint de plus en plus celui de Tisza. Dans les rapports avec l'Autriche. rien ne changea ; mais à l'intérieur l'esprit magyar du gouvernement se développa de plus en plus. La fusion et les événements importants qui la suivirent de près — au dedans, le renouvellement du Compromis économique, au dehors, la guerre russo-turque, le congrès de Berlin, l'occupation austro-hongroise en Bosnie et en Herzégovine — modifièrent entièrement la situation des partis en Hongrie. Seule, l'extrème gauche resta inébranlable d’apparence; en fait, elle descendit lentement et silencieusement à la place abandonnée par le centre gauche, et remplaça dans son programme la séparation complète d'avec l'Autriche par l'union personnelle. Parmi les deäkistes et dans le centre gauche une sécession se produisit en 1878 ; du côté des deäkistes. elle emporta une partie des meilleurs éléments du parti, qui voulaient une politique qui s'inspirät aussi d'idées et non pas uniquement d'intérêts ; ils sortirent de Lx majorité sous la direction d'un des plus grands poliüques de la Hongrie contemporaine, M. de Szilägyi. Le comte Albert Apponyi, dissident du deäkisme aussi, reprit de Sennyey la direction du groupe conservateur. Conservateurs et dissidents se groupèrent en une (opposition modérée », qui, n'ayant en commun que l'hosülité au gouvernement personnel de Tisza, ne put maintenir son union qu'en renonçant à avoir un programme. «Ces Messieurs », disait le comte Apponyi en parlant de ses nouveaux alliés, € ont pris leurs billets pour une station plus éloignée que nous, mais cela ne nous empêche pas de faire route jusqu'à la nôtre dans
le mème train '.» Lui-même, le, plus grand orateur du Parlement hongrois, esprit vif, curieux, inquiet, à la fois obstiné et changeant, après avoir été tenté par un programme de réformes sociales, évolua peu à peu vers le radicalisme national, surtout en matière militaire ; de plus, il se fit, contre le régime de corruption politique de Tisza, le champion de l'honnèteté, de la sincérité, de la pureté de la vie publique, en particulier dans les élections. Szilägyi le secondait activement. Sous leur influence égale et associée, leur parti, primitivement hétérogène, se fondit davantage, prit un caractère Bbéral et national. Mais des divergences personnelles, au fond desquelles se trouvait peut-être la défiance du calviniste contre le catholique, rompirent leur union; Sziligyi devint ministre avec Tisza, et le comte Apponyi, à la tête de son parti devenu «le parti national », continua sa lutte contre le système de Tisza, repris plus tard par le baron Bänffy *. À la chute de ce dernier cabinet, lorsque M. de Széll parut vouloir recommencer un régime vraiment deäkiste, le parti national entra dans la majorité libérale. L'opposition ne comprit plus alors que l'extrème gauche, séparée depuis 1893 en deux groupes confessionnels, et le nouveau parti catholique populaire, dont les fondateurs étaient par leurs origines et leurs tendances des conservateurs *. A la suite de la dernière crise du parlementarisme hongrois sous les ministères Széll et Khuen-Hederväry, le programme du comte Apponyi fut adopté à Pest et à Vienne; mais la cour ne voulut pas lui en confier l'application, et appela pour cette mission le comte Tisza. Il en résulta une rupture *; mais une partie seulement des anciens € nationaux » suivit le comte Apponyi dans son exode. Un avenir prochain montrera si les aflinités entre les ugronistes, les catholiques populaires et les apponyistes sont assez grandes pour qu'ils puissent se grouper en un seul parti national et conservateur, ou si les « nationaux » rentreront dans la majorité libérale ?