Zeil, 29 octobre 1903, matin, p
hongroises que des ofliciers hongrois; pour recruter ceux-ci, il est nécessaire de créer sur le territoire hongrois de nouvelles écoles militaires, et de faire dans celles qui y existent déjà une large place dans l’enseignement à la langue hongroise ; elle doit également recevoir accès dans la justice militaire, et dans les rapports entre les autorités civiles et militaires. Pour la langue de commandement et de service, la fixation en appartient au pouvoir législatif, c'est-à-dire au roi et au Parlement d'accord, et non pas, comme on le prétend en Autriche, au roi seul, comme droit de majesté ; le programme réserve ce droit de la nation, mais déclare respecter, pour des raisons politiques, l’état de choses existant, c’est-à-dire le privilège de l'allemand. L'esprit de ce nouveau programme est clair. Il marque une évolution très sensible des anciens principes du dualisme fondé sur la communauté vers l'idée d'une armée hongroise indépendante ; l'indépendance des troupes hongroises dans l'armée commune serait une étape de la communauté absolue à l'indépendance entière. Le discours sur la loi militaire, prononcé par Andrässy en 1889, le livre publié par son fils, le comte Jules Andrässy, en 1897, et le programme libéral de 1903, attestent avec quelle rapidité ces idées ont fait leur chemin en Hongrie; le premier plaide la cause de la communauté entière, au nom de l'intérêt européen de la monarchie; le second insiste sur la nécessité d'augmenter l'influence de la Hongrie dans l'armée, et, en particulier, de permettre et d'encourager chez les officiers le patriotisme hongrois à côté du loyalisme dynastique, mais en ébranlant aussi peu que possible l'unité militaire, même l'unité linguistique, et sans toucher aux droits que le Compromis donne à la couronne ‘ ; le programme, au contraire, réclame, dans un délai plus ou moins bref, la langue hongroise pour l’armée hongroise, et place, en théorie du moins, l'exercice des droits militaires de la couronne sous le contrôle du Parlement. Il ne peut pas y avoir d'exemple plus frappant de l’évolution des sentiments du parti libéral à l'égard du dualisme.
Un des facteurs importants de cette évolution est la condition nouvelle que le Compromis a faite à la dynastie en Hongrie. Si
1. Ungarns Ausgleich mit Oesterreich, 385. — L'édition allemande, de l’aveu même de l’auteur, va plus loin dans le sens national que l'édition hongroise qui l'avait précédée. Il n’en est que plus significatif de le voir plaider pour la langue allemande et combattre les atteintes à l’unité d'organisation, recommander au contraire à ses compatriotes le rôle de défenseurs de l’unité, qui est aussi dans leur intérêt ; ainsi p. 407.
sincère qu’'ait été la paix conclue entre elle et les Magyars, il ne pouvait pas ne pas subsister, des luttes du passé, une certaine défiance, en tout cas une grande prudence dans leurs rapports réciproques. Les Magyars surtout devaient craindre des retours offensifs du centralisme, si jamais des conflits semblaient se produire entre l'intérêt de la monarchie et leur Constitution restaurée. S'ils avaient dans leur roi personnellement une confiance entière, ils le savaient exposé à subir les influences traditionnelles autrichiennes, qui toujours s'étaient manifestées contre la Hongrie. Le Compromis n'avait pas la vertu magique de consacrer d'un coup les Habsbourg , dynastie nationale en Hongrie ; entre eux et le pays, il restait des souvenirs et des craintes qui divisaient. Le roi, naturellement porté à défendre avant tout l'intérêt de la monarchie, se trouvait par là même en un perpétuel conflit latent avec les aspirations nationales du pays, avec le désir d’indépendance qui est si fort dans toute la nation magyare, jusque dans les rangs du parti libéral luimèême. La défiance de Vienne, la crainte des entreprises centralistes, l’antipathie innée contre les coteries qui entourent le roi et exercent sur lui une action hostile à la nation, sont extrêmement marquées même dans la majorité. C’est elles spécialement qui expliquent une des particularités de la vie publique de la Hongrie : la nature des rapports de la majorité et de l'opposition, le rôle que joue la seconde dans les calculs de la première.
La force des Magyars a toujours été dans le profond sentiment de solidarité nationale qui les unissait en face de tout péril étranger ; il les a toujours unis aussi, dans les moments de crise, en face d’une dynastie qui n'était pas nationale. Toute l'histoire de la Hongrie depuis l'avènement des Habsbourg montre que, malgré l’ardeur des luttes politiques ou religieuses, les divers partis se sont toujours retrouvés unis pour défendre énergiquement la Constitution elle-même. base de l'existence nationale. C'est dans les rapports des partis au Parlement, dans les rapports entre la majorité et l'opposition, que se manifeste, depuis 1869, ce trait historique. L'opposition sert d'appui à la majorité, en particulier au ministère, lorsqu'il devient nécessaire de résister à des prétentions excessives formulées de Vienne '. Sa résistance permet aux ministres d'attirer l'attention du souverain sur les dangers d'une politique qui, demandant à la nation trop de sacrifices,
1. Cf. le mot de Széchenyi à Apponyi avant les élections de 1847, v. plus haut, p. 69.
risquerait de lui faire prendre en haine le régime qui les exigerait, et la tournerait vers les partis radicaux. Le système de gouvernement suivi en Hongrie pendant les quinze années de Tisza — élections avec candidature oflicielle et pression, maintien de la majorité par des faveurs matérielles ! — reposait en dernier ressort sur une sorte de contrat entre la majorité et la couronne, analogue au contrat conclu en Autriche à l'avènement du ministère Auersperg ; rarement la couronne a été aussi puissante en Hongrie que dans cette période, où Tisza, sûr de sa majorité, obtenait du Parlement tous les votes qu'elle lui demandait, Mais Tisza lui-même ménageait toujours l'opposition radicale, car elle pouvait lui servir à modérer les prétentions de Vienne. Si le baron Bänffy a paru ne pas comprendre ce rôle national de l'opposition et vouloir presque la faire disparaitre, M.de Széil, son successeur, estarrivé au pouvoir et a gouverné par des pactes avec elle ; et, malgré les répugnances du comte Tisza contre ce système, il semble bien que la nature même des choses l’imposera aussi longtemps que durera le régime électoral actuel. La base du suffrage est trop étroite, l'indépendance du vote trop douteuse, pour que la majorité ait l'autorité morale nécessaire pour user jusqu'au bout de ses avantages numériques, et réduire la minorité à un rôle passif. Celle-ci représente surtout le sentiment national, et cela fait sa force ; elle a dans le règlement de la Chambre, qui est comme fait à dessein pour favoriser l'obstruction, un moyen infaillible de contraindre le ministère à compter avec elle et à gouverner, non pas par la simple volonté de la majorité, mais par des compromis avec l'opposition. L'histoire des cinq dernières années le prouve à chacune de ses pages, et il est bien invraisemblable que cette situation se modifie entièrement d'ici longtemps.
L'effet s'en fait sentir doublement dans les rapports entre la majorité et le souverain : sur celle-là, et sur celui-ci. A Ia majorité, il donne plus de courage, plus de confiance en soi pour faire valoir ses demandes nationales — qui, au fond, ne seraient guére moindres ni moins radicales d'expression que celles de l’extrème gauche, si les considérations d'opportunité ne s'en mêlaient. Les ministres, qui ont à les faire accepter par la couronne, peuvent invoquer la situation diflicile où un refus complet mettrait la majorité devant le corps électoral, le danger d'élections faites après une campagne nationale, les sympathies secrètes qu'une
1. En particulier des places dans les conseils d'administration des entreprises subventionnées par l’État ou qui traitaient avec lui.
partie des députés et des électeurs gouvernementaux éprouve pour le programme national, la nécessité d'éviter par un compromis une lutte longue et incertaine dans ses résultats. Le souverain, entrainé par la logique même de sa situation, finit toujours par céder.
La politique du parti libéral vis-à-vis du Compromis a traversé deux périodes bien distinctes : l’une est celle de la correction dualiste, l’autre celle des concessions nationales. Dans la première, le pacte de 1867 continue d'être interprété comme il l'était au moment de sa conclusion même ; il est inchangé, dans son esprit comme dans le détail de ses formes. Dans la seconde, au contraire, un esprit nouveau s'y infiltre peu à peu et, sous son influence, le dualisme se transforme presque entièrement.
La première période, malgré son unité générale, se divise, si l’on considère les méthodes de gouvernement et l’esprit du parti au pouvoir, en deux époques ; celle de Deäk, et celle de Tisza. Deäk et ses amis, surtout Andrässy et Eôtvôs, étaient restés fidèles, le Compromis conclu, à la pensée qui le leur avait dicté. Ils avaient conçu l'idéal d’une Hongrie vraiment libre et vraiment libérale et constitutionnelle, forte de l’appui de tous ses fils, auxquels elle serait une patrie également juste et chère, et pesant de toute cette force dans la monarchie. D'accord avec une Autriche tout aussi constitutionelle, elle concèderait à la monarchie tout ce qu'il lui faudrait pour assurer la sécurité et le bien-être de ses peuples, mais elle refuscrait toute satisfaction à l'ambition dynastique traditionnelle ; les affaires communes ne seraient pas une réserve de l’absolutisme. Andrässy, tant qu'il fut président du conseil, de 1865 à 1871, n'hésita pas à s'opposer à la politique extérieure qui aurait eu le plus d’appuis dans les coteries de Vienne : il manifesta clairement, plus d’une fois, sa résolution d'empêcher la monarchie d'être entraînée dans de nouvelles aventures allemandes, et il n’hésita pas à risquer sa situation pour s'opposer, dans l'intérêt, croyait-il, du constitutionnalisme autrichien, à l'expérience du comte Hohenwart où l’empereur même était personnellement engagé.Maisla direction de la politique intérieure changea entièrement en Hongrie lorsque Tisza arriva au pouvoir. A l’idé sal d'une Hongrie vraiment libérale, Tisza substitua la formule de la Hongrie dominée, sous des formes nouvelles, par la gentry, et livrée à la magyarisation. Il avait besoin d’appuis contre les haines et les résistances que soulevait ce système; il les trouva à la cour. Entre Tisza, maître de sa majorité, et la cour, un pacte tacite se conelut : liberté à la cour
dans les questions diplomatiques et militaires, carte blanche au ministère hongrois dans la politique intérieure. Jamais la cour ne fût plus sûre de la Hongrie que sous Tisza, qu'elle avait, en 1867 et jusqu'en 1855, redouté presque autant que Kossuth. La vieille tradition purement matérialiste de la cour de Vienne, son ignorance des facteurs moraux de la vie des peuples, patriotisme, sentiment national, aspiration à la liberté, se retrouvent dans la conception de cette politique ; son incurable légèreté, son étroitesse de vues, son perpétuel retard sur le temps se traduisent dans l'idée qu'un semblable régime pouvait durer toujours.
Dans cette première période, sauf quelques satisfactions données à la Hongrie au point de vue des noms et des titres, il n’y avait pas eu de véritables concessions nationales dans les affaires communes, et il n'en avait pas été demandé. Le comte Apponyi ne formula un programme vraiment national que dans les derniers temps du ministère Tisza. Il se posa en médiateur, au point de vue national, entre la majorité et l'opposition. Empruntant à celle-ci une grande partie de ses idées, mais cherchant à les adapter au cadre du dualisme, il leur donnait par là même une force nouvelle. Sa formule transactionnelle, ce fut surtout le développement de la culture hongroise. Le mot est moins menaçant, de beaucoup, que le mot d'indépendance; le programme, consciencieusement appliqué, n’aboutirait pas très loin de l'indépendance; il ferait, plus vite et plus sûrement que des proclamations et des décrets, une nation hongroise consciente et fière, qui exigerait bientôt plus d'indépendance pour l'État hongrois.
Le système Tisza, avec le temps, s'était usé; les meilleurs éléments du pays s'en étaient détachés; Tisza, ayant perdu son autorité sur le Parlement, dut se retirer. La majorité même, gavée d'avantages matériels, se montra accessible, dès qu'elle en fut saturée, à la tendance nouvelle, idéaliste, nationale, que représentait le comte Apponyi; le pays, endormi par quinze ans de ce régime, se réveilla joyeusement à la voix d’un nouveau chef qui faisait retentir les paroles d'indépendance toujours populaires en Hongrie. La cour était désormais prisonnière de sa propre habileté. Elle avait cru faire avec Tisza un marché avantageux ; en réalité, les Magyars seuls en avaient profité : ils s'étaient fortifiés durant cette période; ils avaient pris l'habitude d'agir sans résistance, d'obtenir sans difliculté tout ce qu’ils demandaient. Lorsqu'ils s’avisèrent de réclamer désormais des réformes nationales
dans l'armée, la cour, qui n'avait pas un parti à opposer au parti libéral, n'eut plus d'autre ressource, pour assurer en Hongrie la continuité et le calme de la vie publique, que de les accorder. Dans la phase nouvelle qui s’ouvrait ainsi dans l’histoire de la Hongrie et de la monarchie, sa politique fut ce qu’elle était depuis des siècles : étroite, sans franchise, obstinée jusqu’au bord de la rupture, puis brusquement faible, concédant tout ce qu’elle refusait la veille, capitulant sur toute la ligne. C’est l'évidence même que, lorsque le programme national fut formulé pour la première fois par le comte Apponyi, il n'y avait que deux partis à prendre: refuser même de discuter, ou accorder tout ce qui ne compromettait pas l'unité et la force vraies de la monarchie. Il ÿ avait deux positions de principe : se cantonner dans le Compromis, dans sa lettre comme dans son esprit, et repousser tout changement à ses dispositions, ou s’abstraire de la forme pour ne considérer que l'esprit, consentir toutes les réformes qui ne portaient aucune atteinte sérieuse à l'unité de l'armée, non pas l'unité extérieure et formelle, mais l'unité interne et réelle, à toutes les autres opposer un veto décisif, énergique, inébranlable. Les deux politiques également avaient des chances de succès. Le pouvoir et l'autorité du souverain sont encore, ils étaient surtout il y a quinze ans assez grands en Hongrie pour pouvoir exercer une influence déterminante sur la politique. Les Magyars, malgré leurs progrès, ont encore, ils avaient surtout encore trop besoin de sa bienveillance et de son appui, pour s’exposer volontairement à un conflit grave '. Le majorité n'était pas encore entraînée vivement par la tendance nationale, nouvelle même chez le comte Apponyi. Si le pays légal avait eu à choisir entre la remise en question de tous les avantages conquis depuis vingt ans et le respect des conditions primitives du pacte de 1863, son choix eût eu bien des chances de pencher de ce dernier côté. Si, au contraire, une décision prompte et énergique du souverain avait mis la majorité libérale à même de se présenter au pays avec, dans ses mains, le bloc des concessions nationales possibles, obtenues sans lutte et sans colère, dues à la résolution même du roi, l'autorité du parti libéral, la popularité du roi auraient d’un seul bond atteint une hauteur inconnue jusque-là, et c’est l'unité réelle, intime qui en eût profité. Au lieu de cela, ce fut le système des
1. Mème aujourd’hui, alors qu’ils se sont beaucoup forlifiés et que l’Autriche est annihilée par la crise de l’obstruction, ils redoutent de s’y exposer. L’'attitude de la majorité dans le conflit militaire, depuis septembre 1903, le prouve.
petits paquets que l'on suivit. Les concessions dont elle aurait doublé le prix si elle les avait accordées spontanément, la cour se les fit arracher lambeau par lambeau : elle eut de la sorte tous les inconvénients d'avoir cédé, sans en recueillir par compensation les avantages. Elle résista avec obstination, pour capituler toujours au dernier moment. Il ne peut pas y avoir de politique plus désastreuse pour l'autorité de la couronne et du gouvernement, plus propre à grandir les exigences de l'opposition. Sans parler même des kossuthistes, le comte Apponyi a sans cesse radicalisé ses programmes : celui de 1889, à peine réalisé, a été remplacé par celui de 1896 ; celui-ci à son tour par celui de 1902 ; ce dernier est à peine appliqué qu'un nouveau, plus radical et plus complet, se présente. € Mon programme», dit un mot qu'on prête au comte Apponyi, «est comme les livres sibyllins, dont le dernier coûtait autant qu'ils auraient coûté tous ensemble ! .»
C'est l'histoire de la période des concessions nationales au parti libéral, elle-même divisée en deux par l'arrivée au pouvoir du ministère de Széll. Depuis la chute de Tisza, le comte Apponyi a dirigé la politique hongroise, bien qu'il n'ait jamais été ministre, parce qu'il a imposé aux divers ministères qui se sont succédé les concessions nationales auxquelles ils n'ont pas pu se soustraire. Subies par eux comme la loi d’un ennemi jusqu'à l'avènement du ministère Széll, elles ont été depuis acceptées avec moins de répugnance où plus d'enthousiasme, parce que le comte Apponyi et son groupe étaient désormais dans la majorité. À
Bien que la monarchie, après le Compromis de 1867, eût pris le titre, correctement dualiste, de monarchie austro-hongroise, la cour et l’armée étaient restées ofliciellement la cour impériale » et l’armée «impériale. » En novembre 1889, les charges de cour, qui étaient jusque-là impériales, devinrent impériales et royales. En octobre 1890, ce fut le tour de l’armée. En 1893, les grands dignitaires de la cour furent définitivement écartés des cérémonies hongroises qui ont un caractère constitutionnel, pour y être remplacés par les bannerets hongrois. Un emploi de « maréchal de la cour en Hongrie » fut créé, pour représenter en permanence la cour dans le pays. En 1895, enfin, la famille impériale elle-même devint la «famille impériale et royale ». C'est la fin de la première série des concessions. Elle ne touche en rien au cadre du dualisme de 1867 et ne donne guère à la Hongrie que des satisfactions extérieures, formelles, hono-