‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 331 sur 369 · Comte Apponyi, Chambre des Dép., 18 mars · texte numérisé non relu

Comte Apponyi, Chambre des Dép., 18 mars

Le mouvement de nationalisation du parti libéral et de toute la politique hongroise s’est donc accéléré dans les dernières années, et précipité dans les derniers mois. C’est que le succès à enhardi et excité le parti. Mais c'est aussi que la cour elle-même se condamne à payer son concours d’un prix toujours plus haut, parce qu'elle a peur des hommes qui sont populaires en Hongrie. La défiance est héréditaire chez les Habsbourg, et François-Joseph a vu 1848, a été solennellement déposé par la Hongrie en 1849. Quiconque est populaire en Hongrie est soupçonné d’hostilité envers la monarchie, d’intrigues dangereuses pour la dynastie. C'est la vengeance, sans doute, des coteries de Vienne sur l’opinion hongroise. M. Wekerle, M. de Szilägyi en ont fait l'expérience : renvoyés du ministère en plein triomphe, parce qu’ils étaient trop populaires. Le comte Apponyi est la plus éclatante victime de cet ostracisme : malgré son nom, ses relations, ses talents, il s'est vu plus d'une fois préférer des rivaux bien inférieurs; la seule dignité qui lui aitété accessible est celle dont dispose, non la couronne, mais la nation — celle de président de la Chambre, et, là encore, l'intrigue de cour s'est attaquée à lui. Les hommes selon le cœur de Vienne, ce sont ceux que le pays n'accepte qu'avec défiance, presque à regret : le baron Bänffy, le comte Khuen-Hederväry, l’homme de confiance personnel du roi, et pour cela même le seul président du conseil qui ait été renversé par la majorité, en 1895, avant même d'avoir pu remplir sa mission, en 1903, en pleine séance de la Chambre ; plus récemment, le comte Tisza, redouté, malgré ses talents, de toute l'opposition et d'une grande partie même de sa majorité. La cour se croit très-habile quand elle à substitué au candidat de la nation son candidat. En fait, elle paie les frais de cette habileté. Pour faire accepter son candidat, il faut qu'elle le mette à même de faire à la nation un sérieux don de joyeux avènement : il faut qu'il se présente les mains pleines : le crédit qu'on ferait à d'autres sur leur nom et leur réputation, on ne lui accorde que sur les garanties qu'il dépose. Rien n'est plus démonstratif, à cet égard, que l'histoire de la dernière crise en 1902-1903. M. de Széll, ministre populaire, aurait obtenu, moyennant peu de concessions, le vote des projets militaires, contre lesquels s'était déchainée l'obstruction : au comte Khuen, pour lui permettre de se présenter même devant le Parlement, on dut en accorder le retrait: le comte Tisza dut acheter le concours de la majorité par des concessions nationales, bien plus étendues que celles qu'on aurait exigées de M. dé Széll. Si la

cour s'était décidée, une bonne fois, à arrêter un programme maximum de réformes, et si elle en avait confié l'exécution à un homme d’État populaire, elle aurait réduit beaucoup la liste de ses concessions, évité à la Hongrie plus d’une crise et singulièrement accru sa propre autorité.

Le régime institué en 1867 était le résultat d'une série de compromis : entre les Magyars et les nationalités, entre la Hongrie et la Croatie, entre les Magyars et la dynastie, entre l'Autriche et la Hongrie, entre la souveraineté de l'État hongrois et les nécessités d'existence de la monarchie austro-hongroise comme grande puissance, Avec une modération qui était la plus sage des politiques, Deäk et ses collaborateurs les plus intimes avaient combiné un système qui répondait parfaitement à la forme réelle dont disposaient les Magyars à ce moment, au sortir des longues luttes où leur résistance victorieuse avait été payée de lourds sacrifices ‘. Mais les rapports de force, auxquels correspondait exactement l’arrangement politique de 1867, se sont sensiblement modifiés depuis; la plus importante de beaucoup de ces modifications, c’est l'essor inattendu et inespéré qu'a pris la Hongrie, et qu'ont pris en Hongrie les Magyars. Leur situation vis-à-vis de tous les autres facteurs du système de 1867 s'est ainsi trouvée modifié. Les nationalités d'abord, la Croatie ensuite, à un moindre degré, ont dû subir les conséquences de ce changement. L'Autriche a été. de plus en plus, réduite au second rang dans la monarchie, en même temps que la Hongrie détendait, à la faveur de la crise autrichienne, les liens de la communauté, abolissait, au moins en droit et de nom, l'union douanière, effaçait petit à petit l’ancien caractère autrichien de l’armée commune. C’est maintenant le tour de la dynastie de capituler devant la Hongrie; et sa capitulation marque la victoire d'une politique supérieure sur la routine, l'ignorance et l'infatuation. Défiante de l'esprit d'indépendance des Hongrois, la dynastie n'a su pourtant ni désarmer par une attitude sincèrement libérale et nationale leurs préventions trop fondées par l'histoire, ni conserver les armes que lui donnait contre eux le Compromis. Quoi qu'en dise l’orgueil magyar, l'union, et il le sait bien, présente au moins autant d'avantages pour la Hongrie que pour l'Autriche. La dynastie, par penchant absolutiste traditionnel, a brisé l'instrument qu'aurait été dans ses mains, contre le Parlement hongrois, un Parlement autrichien résolu à aller jusqu'au bout de ses droits et capable d’en user.

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