Andrässy, Ungarns Ausgleich mil Oesterreich
2. La situation de la Hongrie avant le Compromis ressemblait a celle de ces nobles qui gardent dans leur cassette le parchemin royal par lequel ils sont faits seigneurs de vastes propriétés, mais n'ont de ces propriétés que le nom et les parchemins. Désormais, la nation est entrée en jouissance de ses droits. — Disc. d’Andrässy, 14 janv. 1868. Lederer, Andrässy, Il, 11.
l'acceptation d’une dynastie étrangère, pèsent toujours sur lui. Un péril oriental le menace toujours ; non plus le péril turc, mais le péril russe. Dans le partage de l'empire ottoman, la Russie prétend à la part du lion : elle aspire à s’étendre jusqu’à l’Archipel, jusqu'à la Méditerranée, jusqu'à l'Adriatique ; la Hongrie court risque d’être enserrée de toute part dans son mortel embrassement et d'y périr. Pour résister à cette puissance de premier rang, il faut les ressources d'une puissance de premier rang ; mais la Hongrie est trop petite, trop peu peuplée, trop pauvre encore, pour en disposer à elle seule. Il lui faut un allié pour les lui fournir, et un allié sur la fidélité perpétuelle duquel elle puisse compter. Le soin de sa défense l'exige ; et le souci de sa grandeur future l'exige encore plus. Si les hommes d'État de la génération qui a précédé la Révolution, et Deäk à leur tête, jugent encore la situation de leur pays d’un point de vue exclusivement intérieur ; s'ils n’aspirent qu'à lui assurer une vie paisible et régulière, sous l'égide de sa Constitution restaurée et garantie contre de nouvelles attaques, ceux de la nouvelle génération ont des ambitions plus lointaines et plus hautes. Ils ont été, Eôtvôs et Andrässy les premiers de tous, formés par l'étude de l’histoire et de la politique, ou par les impressions reçues dans leurs voyages ou leurs séjours à l'étranger ; ils ont la vue nette des grandes questions qui, à brève échéance, peuvent se poser devant l’Europe, et du rôle que leur patrie pourra, devra y jouer. Si la Hongrie, qui, vers le milieu du moyen-âge, pouvait choisir entre la civilisation occidentale et l’orientale, s'est décidée pour la première, elle s’est assigné par là-même la mission de la propager vers l'Orient. Ses traditions la tournent de ce côté ; son expansion politique et commerciale ne peut se faire que dans cette direction ; elle est, qu’elle le veuille ou non, engagée par sa situation même dans la question d'Orient, et c’est pour elle un intérêt vital de pouvoir empêcher toute solution de cette question qui lui serait défavorable, Elle était, autrefois, dans les affaires d'Orient, un grand État, à elle seule ; elle ne peut plus l’être désormais qu'avec un allié. — Assurer l'existence, l'indépendance, la souveraineté de l'État hongrois en lui procurant une alliance permanente, et, par cette alliance même, lui donner les forces d'un grand État, pour soutenir Le grand rôle qu'il ne peut plus jouer à lui seul, telle est l'idée politique dominante du Compromis *.
1. Cf. Die Garantien der Macht uw. Einheil Oesterreichs, 1-2, 122. Andrassy, Ungarns Ausgleich mit Oesterreich, 32-3, 160; lettre d'Eôtvôs à d’'Andrässy, citée par Kônyi, Deusiche Revue, avril 4890, 45.
L'AUTRICHE-HONGRIE G4x
Sur l'absolue nécessité d'une semblable alliance, il n'y a pas une divergence parmi les Hongrois. Les projets de Confédération orientale de Kossuth montre que même le plus Magyar des Magyars ne nourrissait pas l'illusion que sa patrie pût, à elle seule, défendre avec succès son existence à la place exposée que lui a faite l’histoire. Mais il croyait, prisonnier de son mirage révolutonnaire, que la Hongrie pourrait encore substituer une alliance nouvelle à celle où elle vivait depuis plus de trois siècles. Aucun paru, en Hongrie, ne partageait cette erreur. Le centre gauche de Tisza, le centre droit de Deäk, les conservateurs voyaient égalelement dans l'Autriche l'allié nécessaire de la Hongrie. Leur union était sanctionnée par les lois hongroises, depuis celles qui avaient inarticulé la Pragmatique-Sanction en Hongrie jusqu'aux articles de 1848 : elle était fortifiée par les liens qu'avaient créés entre elles des siècles d'action commune: elle répondait à la situation politique où se trouvait placé le pays: elle n'aurait pu être rompue qu'après une lutte acharnée ; si bas que certains partis hongrois affectassent d'estimer les forces de l'Autriche. tous savaient que la lutte ne serait pas sans danger pour la Hongrie. Ainsi l'intérêt et la nécessité l'obligeaient à accepter pour allié l'Autriche, à compter avec l'existence de la monarchie. Il ne s'agissait donc pas de créer une alliance qui, en fait, existait depuis trois siècles ; il s'agissait seulement de lui donner une nouvelle forme, d'en modifier les termes, d'en régler à nouveau les modalités. Ce fut l'œuvre du Compromis.
Il consiste essentiellement en un échange de concessions entre la Hongrie et la dynastie, qui représentait la monarchie. La Hongrie reconnut l'unité diplomatique et militaire de la monarchie ; la dynastie, par contre, reconnut l'entière souveraineté de la Hongrie. Des deux, ce fut la Hongrie qui fit le bon marché. L'unité de la monarchie, dans les limites que lui traça le Compromis, existait déjà en fait, et eüt été difficile à détruire; elle était consacrée même par des lois hongroises: elle ne pouvait plus menacer, comme autrefois la centralisation, les droits du pays, et elle servait, au contraire, doublement ses intérêts, D'abord parce qu'elle assurait à la monarchie une force qui désormais serait, en grande partie, surtout, la force de la Hongrie. Ensuite, parce qu'elle scellait entre la dynastie et les Magyars un accord qui allait garantir contre toutes les attaques leur hégémonie en Hongrie, et par là même l'existence de l'État hongrois. Leurs aspirations nationales s'étaient, jusque là, toujours heurtées aux pouvoirs et à
l'influence que, de fait, sinon de droit, le souverain exerçait en Hongrie comme empereur ; l’armée et les nationalités non magyares ne voyaient pas en lui le roi de Hongrie, mais l'empereur, le souverain de toute la monarchie autrichienne ‘. C'était en vain que, pendant des siècles, la nation hongroise avait voulu obtenir du roi la déclaration ou l’aveu qu'il ne régnait en Hongrie que comme roi de Hongrie. Le Compromis accorda aux Magyars, contre la reconnaissance de l'unité diplomatiqueet militaire de la monarchie, cette satisfaction, qui avait pour eux une valeur incomparable, car elle impliquait le désaveu de toute la politique de centralisation, la restitution, en droit, à la Hongrie, de la plénitude de sa souveraineté. Les Magyars souscrivaient à l'existence de la monarchie, qu'ils ne pouvaient ni nier, ni détruire ; en revanche, le souverain, par ce simple aveu, rappelait à la vie, après trois cent quarante ans d'interruption, un royaume de Hongrie indépendant et souverain.
La conciliation de ces deux principes : unité diplomatique et militaire de la monarchie, indépendance et souveraineté de l'État hongrois, était le vrai problème du Compromis. Les deäkistes n'étaient pas entièrement d'accord sur la manière de le résoudre ; il y avait parmi eux deux écoles, qui correspondaient en réalité à deux générations. Deäk représentait l'une, Andrässy l’autre. Deäk était défiant et pessimiste. Des Diètes de l’ancien régime, de la crise de la Révolution, de l'oppression de Bach, il avait gardé la crainte de l'Autriche, qu'il croyait toujours portée à opprimer la Hongrie, et toujours assez forte pour le faire. Il était trop uniquement Hongrois, trop peu instruit de la politique européenne pour mesurer la portée des changements qu'avait subis, par Sadowa, la situation de la monarchie. Homme de la tradition légale et des précédents, il concevait le Compromis sur le modèle des anciennes lois hongroises, pleines de clauses restrictives, destinées à contenir le pouvoir royal, à l'empêcher d'empiéter sur les droits du pays; il s'attachait obstinément à la lettre, aux textes constitutionnels. Andrässy, au contraire, ne leur attribuait qu'une importance secondaire ; ce n'était pas sur eux qu'il comptait pour assurer les destinées de son pays, c'était sur l'action des hommes, sur sa propre action. La politique, pour lui, n’était pas une succession de problèmes et de discussion juridiques, mais un jeu de forces vivantes. Instruit par l'expérience acquise en exil et ses relations
1. Aujourd’hui encore, les Roumains de Transylvanie ne connäissent François- Joseph que comme « l’empereur ». Le roi, pour eux, c’est le roi de Roumanie.
avec des hommes d'État étrangers, il ne croyait plus, comme Deäk, que l'Autriche eût encore la force et pût encore concevoir le dessein de menacer la Hongrie ; il était convaincu, au contraire, que de plus en plus la dynastie devrait chercher dansune Hongrie satisfaite le principal appui de sa grandeur, que par la logique même des nécessités historiques, entre la Hongrie, que toutes ses traditions tournaient vers l'Orient, et les Habsbourg, réduits par leur échec en Allemagne à chercher de ce côté des compensations, l'alliance deviendrait de plus en plus étroite et intime. Il était optimiste, débordant de vie, plein de projets lointains et souvent aventureux, surtout confiant à l'extrême en son génie et en son étoile ; le vrai ressort du Compromis, c'était à ses yeux, bien plus que quelques textes de loi, l'influence qu'il avait commencé de prendre et qu'il était sûr d'exercer de plus en plus sur l’empereur. L'essentiel, pour lui, était d'organiser solidement la Hongrie à l'intérieur, d’y bien assurer la vie constitutionnelle et la prépondérance magyare. Cette Hongrie saurait bien ensuite faire entendre sa voix dans la monarchie, mème s’il restait certaines lacunes dans l'organisation constitutionnelle des affaires communes. Il ne s’effrayait pas de quelques concessions à l'absolutisme, du sacrifice de quelques droits du pays‘ dont il ne voyait pas l'utilité pratique, si à ce prix il pouvait hâter l’achèvement de l'accord entre la Hongrie et le souverain. Pendant que Deäk cherchait surtout à prendre des précautions contre les abus possibles, Andrässy, sans négliger les mesures de prudence nécessaires, songeait davantage à assurer au nouveau régime les moyens de fonctionner régulièrement et avec succès.
C'est dans l’esprit de Deäk qu'est conçue la loi du Compromis. Elle porte les traits distinctifs des anciennes lois hongroises ; elle est, comme elles, une loi de défiance contre le pouvoir royal, considéré comme l'adversaire de la nation, et contre l'Autriche, regardée comme l’oppresseur de la Hongrie ; et elle est aussi dans sa rédaction, confuse et embrouillée, mêlant les motifs et les dispositifs, les vérités les plus générales et les prescriptions les plus minutieuses ; la loi autrichienne sur les affaires communes, deux fois moins longue que l’article XII: 1867, en contient tout l'essentiel. C'est ce caractère qui explique les défauts de cette Charte de la monarchie : elle a quelque chose de vieux, de suranné ; au début d’une ère nouvelle, elle représente comme un dernier vestige, une dernière survivance du passé. Elle est plus