Tezner, dans Grünhut’s Zeitschrift, XXV
limites étroites qu’elle lui a tracées. Les Délégations ont un rôle négatif plutôt qu'un rôle positif; elles sont des freins plutôt que des moteurs. L'impulsion, l'initiative, ne doit pas venir d'elles, mais de la Hongrie indépendante et parlementaire, qui doit et veut être le facteur dominant de la monarchie. .
Dès la période des négociations du Compromis, on rencontre chez les hommes d’État hongrois l’idée que le centre de gravité de l'Autriche-Hongrie sera désormais à Budapest, que la politique de la monarchie devra, avant tout, s'inspirer des vœux et des besoins de la Hongrie. Andrässy, à peine président du conseil, commence à exercer en ce sens son influence sur les affaires étrangères. Quelques mois après la conclusion du Compromis, le Naplé déclare nettement que le gouvernement et le Parlement hongrois doivent faire prévaloir par tous les moyens constitutionnels le principe que, dans la politique extérieure et intérieure de la monarchie, la Hongrie doit être prédominante, qu'elle est le centre et le centre de gravité de la monarchie ‘. Cette doctrine contredit singulièrement le principe de la parité, proclamé dans le Compromis, mais elle précise bien l'esprit du dualisme. En se donnant l’air d'abandonner, par un sacrifice volontaire, une partie de ses attributs d’État, la Hongrie s’est assuré en réalité la disposition, pour ses propres fins, des moyens d'action et des ressources de la monarchie tout entière ; elle vaut en Europe ce que valent l’Autriche et la Hongrie*. L'accord de 1867 marque une nouvelle évolution de sa politique à l'égard de l’unité autrichienne et des institutions centrales qui la représentaient : elle avait commencé par refuser d’en reconnaître l’existence légale ; elle avait demandé, ensuite, à y avoir une part proportionnelle à son importance *; désormais, elle met la main sur elles. C’est pour son profit que les Habsbourg ont réussi dans l’œuvre de centralisation qu'elle avait si longtemps combattue. Dans les institutions communes, ministère des affaires étrangères et ministère de la guerre, survivent les anciens organes centraux qui étaient apparus dès la fondation de la monarchie ; mais, en cessant d'être uns pour devenir communs, ils ont cessé aussi d'être purement autrichiens dynastiques pour devenir, en réalité, surtout hongrois. La formule de la communauté a une souplesse toute particulière pour permettre à la Hongrie de conserver les avantages de leur unité, tout en rejetant les
. Krones, Kaiserfeld, 298-9.
2. Andraässy, Ungarns Ausgleich mit Oesterr., 231. 3. Voir Chapitre préliminaire, section Il.
inconvénients qu'elle comporterait pour elle. L'exemple qui fait le mieux apprécier la valeur et le sens de cette formule est celui de l’armée. Grâce à ce qui reste d'unité dans la communauté, la Hongrie dispose à droits égaux, — et pratiquement, grâce à son influence prépondérante, à droits supérieurs — de toute l’armée commune, en ne contribuant que pour un tiers à peine à son entretien : elle a une armée de plus d’un million d'hommes, en payant juste ce qu'elle devrait payer pour en avoir quelques centaines de mille *. C'est là le nœud de la question du Compromis, et le chefd'œuvre des hommes d’État hongrois de 1867. Tant qu'il s’agit de droits à partager, il n'y à pas d'unité, il n’y a que deux États souverains, il y a parité. Lorsqu'il faut régler la note des frais, le principe de l'unité reparaïît aussitôt, parce qu'il permet de mettre à la charge de l'Autriche le tiers environ du contingent hongrois de l’armée commune. L'équation de la communauté et du dualisme doit s'écrire : parité de droits, deux tiers des charges pour l’Autriche, trois quarts de l'influence pour la Hongrie.
Une semblable union a, assurément, quelque chose d’une société léonine. Pour l'apprécier d'une façon équitable, il faut cependant mettre en regard des inconvénients qu'elle présentait pour l'Autriche les avantages qu'elle lui offrait. Ils étaient de deux ordres, moraux ou matériels. Les avantages d'ordre moral consistaient surtout dans le maintien d'une unité autrichienne. Si réduite et si précaire qu'elle dût être désormais, elle n’en était pas moins une dernière survivance de cet « État autrichien d'ensemble », de cette grande monarchie à laquelle restaient attachés tous les peuples cisleithans, et dont les Allemands en particulier s'étaient toujours faits les champions. Il subsistait au moins une armée autrichienne une : et comme, par tradition, cette armée était allemande, comme il était certain que l'empereur voudrait qu’elle le restât, comme il tenait de la loi même du Compromis, du pouvoir sans contrôle que lui reconnaissait l’article XIL: 1867 sur « l'unité de direction, de commandement et d'organisation intérieure de l’armée tout entière », les moyens de réaliser cette volonté, les Allemands, sur ce point, avaient l'espoir de conserver quelque chose de leur ancienne hégémonie. Les avantages matériels du Compromis se trouvaient, pour l'Autriche, uniquement dans l'union commerciale et douanière : la Hongrie était la principale cliente de son industrie, une cliente que, jusque-là, grâce au régime