Andrässy, Ungarns Ausgleich mil Oesterr
douanier en vigueur, aucun autre pays ne pouvait lui disputer ; une séparation économique eût été pour elle une crise terrible ; l'arrangement dualiste la garantissait contre ce danger. Sans doute, ces compensations étaient mal assurées, et, depuis 1867, elles ont, par suite des progrès de la Hongrie, perdu une grande partie de leur valeur ; mais elles l'avaient entière à ce moment, et elles avaient été concédées par la Hongrie sincèrement, sans arrière-pensée de les reprendre bientôt. Sans doute encore, elles étaient maigres : en face des avantages immenses que la Hongrie devait retirer du dualisme, la part de l'Autriche dans l’arrangement était plus que modeste. Mais c'était elle-même qui l'avait voulu. Le Compromis enregistrait le résultat d'une lutte politique : s’il avait plu aux Autrichiens de se battre entre eux. de diviser et d'annihiler leurs forces, pendant que la cour faisait la paix avec la Hongrie sur leur dos, à leurs frais. n'était-il pas, non pas juste sans doute, mais naturel qu’ils subissent les conséquences de leurs fautes? Les Hongrois auraient fait preuve d'une abnégation surhumaine, s'ils avaient pris, contre leurs propres intérêts, la défense des intérêts autrichiens. La mesure de toutes leurs concessions était et ne pouvait être que l'intérêt hongrois. Unie. l'Autriche aurait résisté avec succès à l'excès des prétentions hongroises; la dynastie, suivant son penchant naturel, aurait été avec elle. et la Hongrie aurait dû céder. Le dualisme aurait pris une autre forme, les événements suivi un autre cours. L’aveuglement des Autrichiens, Allemands et Slaves, rejeta la dynastie du seul côté où se trouvait une vraie force politique, du côté de la Hongrie: c'est par leur concours que la Hongrie put vaincre, et sceller l’entente avec la dynastie qui achève de donner au Compromis son plein sens. Széchenyi, l'éveilleur de la Hongrie moderne, avait trouvé, dès le début de sa campagne de réformes, la formule de la politique qui devait assurer la grandeur future de sa patrie : l'identification des intérêts de la Hongrie avec ceux de la dynastie. Elle ne signifiait l'abdication ni de l’une ni de l'autre, mais une sincère et loyale conciliation, d'autant plus nécessaire que la force de la Hongrie n'est pas moins indispensable à la monarchie que la puissance de la monarchie à la Hongrie. Elle impliquait le rétablissement entre la nation et son roi d'une entente trop longtemps troublée par les conflits constitutionnels et entravée par une défiance réciproque. Mais il ne dépendait pas d'un homme, eût-il le génie de Széchenyi, de rendre immédiatement applicable cette formule, qui contenait la solution du grand problème historique et politique de la Hongrie.
Pour qu'elle le devint, il fallait le long travail et les dures épreuves des quarante années qui s'écoulèrent de 1895 à 1867, depuis la reprise de la vie constitutionnelle en Hongrie jusqu'à la fondation définitive de l'État hongrois moderne ; il fallait aussi la profonde transformation que la guerre de 1866 fit subir à la situation européenne de la monarchie. Un obstacle devait disparaître, une garantie être assurée, avant que se scellàt l'entente, L'obstacle, c'élaient les rapports de l'Autriche avec l'Allemagne. Tant qu'ils subsistaient, la dynastie était irrésisiblement poussée, par une loi d'attraction géographique et politique, à chercher hors des frontières autrichiennes le centre de gravité de la monarchie, à tenter d’entrainer la Hongrie dans une orbite étrangère. Du jour où ces liens furent rompus, la monarchie ne put plus trouver que sur la base de la Hongrie son équilibre et sa stabilité, La garantie, cétait l'établissement en Hongrie du régime parlementaire. Cette forme de gouvernement seule pouvait assurer la liberté et l'indépendance constitutionnelle du pays contre les dangers dont les avait toujours menacées jusque-là l'unité autrichienne, absolutiste et centralisatrice. Seule, elle lui donnait la certitude que le pouvoir et l'influence que le souverain exerçait naturellement dans la monarchie entière ne seraient jamais employés à l'oppression de la Hongrie: elle lui permettait de faire les concessions nécessaires à la communauté sans compromettre les conditions mêmes de son existence. La communauté ne peut exister qu'avec et par le régime parlementaire ; sans lui, elle tournerait, nécessairement et très vite, à l'unité, à la centralisation. En instituant le principe du gouvernement parlementaire en Hongrie, puis en en réglant l'application, les lois de 1848 et les lois de 1867 n’ont pas sans doute nationalisé la dynastie, mais elles ont renationalisé l'institution royale ; elles ont séparé nettement, en tout, la royauté hongroise de l'empire autrichien ; par là même, elles ont permis à la Hongrie d'accepter l'empire autrichien sous sa forme nouvelle, la forme de la monarchie dualiste, non seulement sans péril pour ses intérêts, mais bien au contraire, pour le plus grand profit de sa grandeur, et pour la plus grande sécurité de son avenir '.
Les hommes d'État hongrois qui conelurent le Compromis de 1867 étaient des politiques trop avertis et trop avisés pour méconnaître ou estimer trop basla valeur qu'avait pour leur pays cette identification de ses intérêts avec ceux des Habsbourg, une entente complète et sans arrière-pensée avec la dynastie. Ils
4. Cf. Andrässy, Ungarns Ausgleich mit Oesterreich, :63, 252-4.
savaient par expérience quelle influence et quelle autorité elle avait gardées, malgré tant d'échecs, tant de fautes, tant de parjures, non seulement sur les peuples cisleithans, mais sur les nationalités hongroises, et même parmi les Magyars. Ils savaient de quelle force elle disposait dans son armée, encore purement impériale, tout entière animée d'un sentiment d’aveugle dévoûment à son chef suprême, d’obéissance passive et indiscutée aux ordres qu’elle recevait de lui. Ils prévoyaient que le nouveau régime dualiste, loin d'affaiblir ce pouvoir de la dynastie, le fortifierait encore au contraire. Jusqu'alors, elle avait réussi, en profitant de la rivalité des nationalités, en exploitant leurs divisions dans l'intérêt de sa domination exclusive, à rester dans la politique extérieure et dans les affaires militaires maîtresse sans contrôle et sans limite de la monarchie. Dans le dualisme, le souverain, malgré l'appareil constitutionnel qui l’entourait, malgré les Délégations et les Parlements, conserverait nécessairement une influence décisive. Le dernier argument du Compromis, partout où les deux États ne peuvent pas se mettre d'accord, c’est le recours à son arbitrage ou à sa volonté. Les deux Parlements ne réussissent-ils pas à fixer les quotes-parts, c'est lui qui tranche leur différend. Les deux ministères d’État exercent-ils dans un sens opposé leur influence sur le ministère commun, c'est lui qui les départage, lui seul qui peut les départager. Cet équilibre mème des forces des deux États, que suppose la conception théorique du dualisme, est la garantie de sa puissance. Il est, sans doute, monarque constitutionnel. Mais le régime parlementaire même le plus strict réserve encore au souverain — on l'a vu en Angleterre — une influence qui, pour s'exercer par les moyens discrets de l’action personnelle, n’en est pas moins considérable. Que sera-t-elle done dans deux États comme l'Autriche et la Hongrie, où la tradition, les conditions historiques, ethnographiques et politiques concourent toutes à la grandir ? Que sera-t-elle surtout dans leur union, qui tout entière se fonde sur le droit dynastique, dont le souverain commun est le seul véritable et légitime représentant? — Aux preuves de leur supériorité politique qu'ils avaient données jusque-là, les Magyars en ajoutèrent en 1867 une nouvelle, et la plus grande, par la manière dont ils résolurent le difficile problème de leurs rapports avec la dynastie. [ls maintinrent dans la Constitution de la Hongrie et ils inscrivirent dans le Compromis des garanties eflicaces, destinées à empècher le souverain de jamais abuser de ses pouvoirs et de sa force contre la Hongrie. En refusant de rien
céder d’essentiel sur les principes du régime parlementaire institué en Hongrie par les lois de 1848, et en étendant, par l’organisation des Délégations, les pouvoirs du Parlement hongrois aux affaires communes, ils fortifièrent contre toute menace et tout attentat la légalité hongroise. Mais, les précautions nécessaires ainsi prises, ils s'appliquèrent dès le début, à suivre une politique qui réconciliât l’empereur et roi avec les institutions nouvelles, qui dissipat ses inquiétudes et ses prétentions, qui lui démontrât que la grandeur de sa maison et de sa monarchie, ce but suprême de tous les Habsbourg, était mieux assurée par Le dualisme avec une Hongrie satisfaite que par la centralisation avec une Hongrie toujours frémissante. La préparation et la rédaction du Compromis avaient été le mérite de Deäk ; l'inauguration de la politique qui devait procurer au pays tous les avantages de ce traité fut le mérite d’Andrässy. 11 devait à Eôtvôs une grande partie de ses idées; mais, même à celles qu'il empruntait ainsi, il imprimait sa marque personnelle, la marque de son esprit moins embarrassé de lectures et de doctrines, mais plus spontané et plus hardi, la marque de son tempérament et de son caractère actifs, audacieux. parfois aventureux. Il séduisit de prime abord l'empereur, et par les perspectives d'avenir qu'il lui ouvrit, et par l'attitude qu'il adopta dans ses relations avec lui : ni raide ni humble, respectueux et sûr de lui, conciliant avec le dévouement et la fidélité dynastique son indépendance et l’attachement à ses convictions. L'influence qu'il prit d'emblée sur le souverain profita aussitôt à son pays. Elle fut contrecarrée, aussi longtemps que Beust resta ministre, par l'empire qu’exerçaient toujours sur la cour ses idées de revanche, de reconquête de lAllemagne. Elle devint entière et incontestée lorsque les victoires prussiennes de 1870 eurent rendu définitif le résultat de celles de 1866, et, par là, donné à la politique extérieure de la monarchie une direction nouvelle. Les quatre années de 1867 à 1871 forment une période de lutte entre l’ancienne Autriche et la nouvelle Autriche-Hongrie, l’une cherchant en Allemagne le pivot de sa politique extérieure, l’autre entièrement tournée vers l'Orient. Andrässy, qui avait, pendant ces années d'indécision, brillamment représenté l'influence hongroise, fut appelé après la victoire finale à la faire prévaloir comme ministre des affaires étrangères. Son ministère est décisif dans l’histoire de la monarchie : par l'abandon de la politique allemande, par l'inauguration d'une nouvelle politique extérieure uniquement orientale, il a vraiment fait de la Hongrie le facteur dominant de la monarchie. Le souverain, qu'il avait déjà
réconcilié avec les nouvelles institutions parlementaires de la Hongrie, apprit, grâce à lui, à voir dans cette prédominance de la Hongrie le meilleur gage de la grandeur de la monarchie. Ainsi se trouva réalisée l'identification des intérêts ‘de la dynastie et de la Hongrie : celle-ci, en servant la monarchie, en devint en même temps la maîtresse, et les principes dont s'inspirait le Compromis de :865 reçurent leur plein développement.
Le dualisme, tel qu'il est réglé dans la loi XIT: 1867, n'aurait jamais pu fonctionner suivant la lettre des textes. L'égalité complète ct réelle de deux États ne pouvait aboutir qu'à la fusion. s'ils étaient d'accord, à la paralysie de la monarchie et à Ia séparation, s'ils poursuivaient des fins opposées. D'ailleurs, elle était impossible. « L'égalité n'existe nulle part dans le monde, et elle ne peut pas exister. L'égalité est contre la loi de la nature. Celui qui a la plus grande force et la plus grande capacité jouera partout et toujours un plus grand rôle et conquerra une plus grande sphère d'action que celui qui est plus faible que lui... L'influence ne peut pas être mesurée par des paragraphes, répartie par portions égales ; la supériorité ne peut pas être procurée ou garantie par des paragraphes; elle ne peut s'acquérir que par une politique habile et une sage conduite". » Ce témoignage autorisé éclaire d'une vive lumière le sens du Compromis. On fait tort à l’arrangement de 1867, lorsqu'on le juge du point de vue de la monarchie, ou du point de vue de l'Autriche cisleithane. Il n’a nullement en vue d'assurer ni à la première une unité qui domine aussi la Hongrie et restreigne son indépendance, ni à la seconde une entière égahté avec les pays de la couronne de Saint-Étienne. Il se place au point de vue spécifiquement hongrois. L'unité autrichienne qu'il établit, c'est l'unité dans la mesure où elle s'impose à la Hongrie, soit parce que la dynastie l'exige, soit parce que ses propres intérêts la réclament impérieusement ; l'égalité de droits qu'il pose, c'est celle de la Hongrie avec la Cisleithanie. Mais ses paragraphes n'enferment pas la Hongrie dans une infranchissable barrière ; ils ne fixent pas le maximum de ses droits, ils lui en assurent le minimum: ils lui donnent une base d'opérations pour les étendre et les agrandir. Klle ne pouvait plus, sans violenceet sans parjure, être ramenée à une situation inférieure à celle que lui assignait la lettre du Compromis; mais elle pouvait et elle devait en conquérir une supérieure, pour rester dans l'esprit de cet accord