Marezali, 11. Jozsef
2, Loiseau, Le Batkan slave et la crise autrichienne, 85-94.
Magyars, Saxons et Sicules ‘; les Roumains, qui formaient la majorité de la population, n'avaient pas de droits politiques. Les Saxons, isolés dans cet angle extrême de la monarchie, tenaient au maintien de la Constitution de 1691, qui leur garantissait une importance hors de proportion avec leur nombre; ils tenaient aussi à ce que le grand-duché restât indépendant du royaume de Hongrie, car ainsi il était rattaché plus solidement à la monarchie, et ils étaient Allemands de race, Autrichiens de sentiments, dévoués à l'empereur d'Autriche au moins autant qu'au roi de Hongrie. Mais la noblesse magyare de Transylvanie, irritée par les tendances absolutistes et réactionnaires du gouvernement, qui, en vingt-cinq ans, ne convoqua pas une seule Diète, entraînée par le mouvement constitutionnel et national du royaume, désireuse d'étendre dans le grand-duché l'influence de sa nationalité, adopta la formule de l'union avec la Hongrie, et ce programme, qui pouvait invoquer certains précédents historiques, fut accueilli dans le royaume avec enthousiasme. Le mouvement de réforme était a peine commencé qu'il plaçait ainsi la Hongrie en face des problèmes les plus redoutables et les plus compliqués : par quelque côté que l’on entreprit de toucher à l’ancienne Constitution, c'était tout son édifice vermoulu qui menaçait de s’écrouler.
A mesure que les idées nouvelles se précisèrent et qu'elles remportérent leurs premiers succès, les divers courants qui, à l'origine, s'étaient confondus dans la tendance réformatrice, se dégagèrent et se divisèrent, Le comte Étienne Széchenyi avait été, vers 1830, l’initiateur de la réforme économique. Il voulait avant tout tirer sa patrie de l'isolement et de la stagnation. lui faire connaître les nouvelles idées et les nouvelles méthodes économiques, surtout celles qu'il avait étudiées lui-même en Angleterre. Dès ce moment, il avait déjà aperçu les conséquences sociales et politiques des changements qu'il préconisait : l'égalité devant l'impôt, les transformations nécessaires de la Constitution et des lois. Ses idées conquirent rapidement l'opinion. Les meilleurs : esprits se rallièrent au principe de l'imposition universelle ; il ne fut plus combattu que par la masse de la noblesse inférieure. Les luttes sur cette question dégénéraient en véritables batailles qui ensanglantaient les assemblées de comitats : François Deäk, dès lors la plus haute autorité morale de la Hongrie, refusa de représenter à la Diète de 1840 son comitat, Zala, paree que les élections
1. Székely, Szekler en allemand. Le mot Sicules est employé d'ordinaire en français. Les Sicules sont un rameau de la famille magyare.
avaient été ainsi souillées. Mais telle était la force des idées nouvelles que, dès 1844, le principe de l'imposition universelle fut adopté, si l'on ne put pas encore s'entendre sur l'exécution, Ces abus mêmes du régime des comitats, détourné de son sens et privé de sa valeur depuis que la noblesse moyenne reculait de plus en plus devant les « nobles en sandales » qui s'imposaient par la violence et la terreur, tombé ainsi à une « gourdinocratie » ‘, favorisaient la campagne entreprise par une école nouvelle, celle des centralistes. Hommes de haute culture, adeptes fervents des idées modernes, écrivains de talent, ils préconisaient la substitution au fédéralisme anarchique des comitats d'un gouvernement centralisé et fort, mais, par contre, responsable et national : c'était le programme du parlementarisme pour la Hongrie. Le baron Joseph Eôtvôs, le plus en vue de leurs chefs, l’un des esprits les plus cultivés, les plus généreux, les plus brillants de son époque, dévoilait impitoyablement, dans des articles qu’il réunit plus tard en volume *, les vices et les mensonges de la Constitution, appuyant surtout sur l'incompatibilité du système des comitats avec un gouvernement moderne ; il s'adressait par des romans au public qu'aurait effrayé le raisonnement politique, et son Motaire de Village a plus fait sans doute que ses articles, pour décrier les comitats. Sous l'influence des centralistes les représentants instruits et cultivés de la classe non-noble furent admis à côté des nobles dans les comitats, et leur admissibilité à tous les emplois proclamée en principe. Mais une puissante opposition se dressait contre le plan d'ensemble des centralistes, elle réunissait deux partis qui, sur toutes les autres questions, étaient aux antipodes l’un de l’autre. Pour défendre les comitats, qui, ayant été en effet dans le passé les boulevards de la Constitution, passaient pour l’être toujours, les conservateurs extrêmes et les démocrates avancés se trouvaient d'aceord. Les conservateurs, par haine de toute nouveauté, par crainte surtout de voir la Diète se transformer en un vrai Parlement, ne voulaient pas laisser toucher à l'ancien régime : c'est eux qui excitaient contre les novateurs la noblesse prolétarienne, qui voyait rouge au mot d'impôt universel. Les démocrates, eux, défendaient les comitats en haine du gouvernement et par défiance du système autrichien, bureaucratique et absolutiste. Les conservateurs avaient le nom, la fortune, l'influence en haut lieu ; les démocrates avaient un chef qui à lui
{ Mot du comte Ch. Andrässy. Marezali, 4 leguj. kor lort., 402. 2. Die Reform in Ungurn.
seul valait un parti; Kossuth, avocat et journaliste, pauvre, ardent, absolu dans ses idées, imbu de théories politiques radicales, aveuglé par l’orgueil national, audacieux et passionné, parlait et écrivait avec une éloquence fougueuse, imagée, entrainante, dont les périodes sont peut-être aussi sincères, aussi profondément venues du cœur que ses attitudes qui paraissent, malgré qu’on en ait, affectées et théâtrales. Victime du gouvernement, qui l'avait emprisonné plusieurs années pour des articles de journaux, objet, croyait-on, de la persécution des magnats, acharnés à défendre les privilèges de la naissance et surtout de la fortune contre le talent pauvre et dévoué aux intérêts des pauvres, — parce que Széchenyi, inquiet des conséquences de son agitation, avait ouvert une polémique contre lui — Kossuth devint l'idole de toute une partie de la nation, surtout de la jeunesse. Il avait compté d'abord, pour réaliser ses réformes, sur la noblesse moyenne hongroise, sur la classe dont il faisait lui-même partie par sa naissance. Déçu de ce côté, convaincu par l'expérience que l'intérêt personnel est plus fort dans cette classe que le souci du bien public, c’est à la masse des déshérités que désormais il s'adresse : il veut leur ouvrir toutes grandes les portes de la Constitution, faire l'unité de la nation hongroise, la rendre par là puissante et sûre de l'avenir. Cette masse n'est pas magyare, mais Kossuth, il n’en doute pas, la magyarisera par la persuasion ou par la force. La Hongrie n’est pas libre de ses mouvements, elle est inséparablement attachée à l'Autriche : il ignore volontaire ment cet obstacle. C’est son trait caractéristique, et qui fait son importance dans l'histoire, d'avoir, à la tradition historique, aux scrupules légistes de Deäk même et du nouveau parti libéral, opposé l'empire absolu de ses idées et de ses idéals, la théorie abstraite. Démocratie complète et indépendance nationale complète étaient les deux termes liés de son programme. Par là, ce programme dépassait la limite des réformes pour devenir révolutionnaire : c'en était le danger, et de fait c'est Kossuth qui a jeté la Hongrie dans la Révolution; mais l'esprit de la race magyare, dont il a été la plus brillante, la plus marquante, la plus victorieuse incarnation, ne le lui reprochera jamais, en considérant les résultats que la Révolution a eus en fin de compte, pour la Hongrie moderne .
En face du mouvement politique et national qui s’étendait chaque jour, le gouvernement resta d’abord indécis et inactif.
1 Marczali, 4 leguj. kor lort., 546-52, 569-7%6.
Jamais son inintelligence et son insuflisance ne se manifestèrent mieux que pendant les vingt années qui suivirent 1825: il pécha par action et par omission. Le rapport traditionnel du roi et de la Diète était renversé : jusque-là, les progrès accomplis en Hongrie, notamment dans l'ordre social, étaient venus de l’iniative royale et ANRIent eu à lutter contre la résistance passive des États ; désormais, c’étaient les États qui poussaient en avant, le gouvernement qui se raidissait. Ce furent les États qui demandèrent, en 1825, l'ouverture de négociations en vue de faire tomber la barrière douanière entre la Hongrie et le reste de la monarchie ; et ce fut le gouvernement qui, sous des prétextes de forme, pour préserver l'intégrité des droits du roi, repoussa cette avance, car la ligne de douanes était aussi pour lui une espèce de cordon sanitaire, destiné à préserver l'innocence politique des pays allemands-slaves du pernicieux contact de la Hongrie constitutionnelle. Sa résistance ne cédait que sur un point, et précisément le plus grave, la question des langues. En faisant des concessions à la langue magyare, il croyait sans doute donner à une marotte nationale une satisfaction sans danger, alors qu'en réalité il préparait la plus grave crise de la monarchie, car ces concessions attisaient les haines des nationalités et favorisaient l'isolement de la Hongrie. La responsabilité de cette grande faute incombe à Metternich, qui conseilla de céder dans la question des langues pour éviter des discussions irritantes ‘. Mais, en général, il voyait dans les choses hongroises plus juste que ses rivaux. Soumis par son second mariage à des influences hongroises, s’entourant volontiers de nobles hongrois, dont il écoutait les avis, il prit, semble-t-il, en plus d’une occasion, la défense de la Constitution * En tout cas, il appuya de tout son pouvoir l'essai de canalisation des réformes au profit du gouvernement que tentèrent, à la fin de l'ancien régime. les conservateurs réformistes qui s’appelaient eux-mêmes progressistes modérés.
Ce parti avait été formé, sous l'influence des idées de Széchenyi et en opposition à elles, par un jeune magnat de grand talent, Aurèle Dessewffy. Moins ardents que Széchenyi, les progressistes étaient convaincus autant que lui que la situation de la Hongrie était intenable, et qu'une réforme s'imposait pour échapper à une