Konyi, Dedk, II
süccès de la réaction en Hongrie serait mortel pour la jeune liberté autrichienne ; elle proposera la garantie réciproque de la liberté et du constitutionnalisme dans les deux pays, déclarant que, dans toutes les questions où le voisinage, l'amitié, la communauté de souverain établiront des rencontres d'intérêts, la Hongrie est prête à une entente cordiale, de nation libre à nation libre, sur la base de la Constitution, de la justice et de la liberté,
Le Parlement autrichien devenait ainsi l'arbitre du sort de la Hongrie et de la monarchie entière. C'était la première grande question politique qu'il fût appelé à résoudre, et il était mal préparé à le faire. D'autres questions jusqu'alors l'avaient occupé : questions sociales et questions nationales. Dans les campagnes, les élections s'étaient faites uniquement sur le programme de la suppression des charges féodales. Les paysans avaient cessé, dès la Révolution, de payer leurs redevances ; ils voulaient désormais faire consacrer légalement leur libération. Ils n'avaient donné leur confiance qu'à leurs pairs : le quart des députés étaient des paysans, et l'assemblée ne comptait qu’un représentant de l’aristocratie autrichienne, le comte François Stadion, l’ancien gouverneur de la Galicie, l'inventeur des Ruthènes, comme disaient les Polonais, qui devait son élection précisément à la haine des seigneurs polonais. Les paysans venaient justement de faire résoudre à leur avantage la question des droits féodaux (7 septembre). Sur toute autre, ils étaient incapables d'une opinion personnelle, à la merci des orateurs qui parvenaient à les émouvoir ; et c'était l'appel au sentiment national qui seul pouvait les émouvoir, La question des nationalités s'était posée dès la première séance, par la présence dans l'assemblée de ces paysans mêmes, qui ignoraient l'allemand, et qui, députés autrichiens, prétendaient participer pourtant aux débats, et demandaient qu'on les leur traduisiît. Ils détruisaient, du même coup, la fiction absolutiste d'une Autriche allemande. Les radicaux allemands prétendaient la restaurer officiellement, et unir intimement l’Autriche à l’Allemagne nouvelle ; les Tchèques combattaient avec ardeur pour le programme de PalackŸ, et se trouvaient rapprochés du ministère par la haine commune du radicalisme allemand ; les Polonais oscillaient, portés par le sentiment national vers les Tchèques, par sympathie politique vers les Allemands. Quelques députés modérés qui siégeaient au centre, Allemands non radicaux, Autrichiens avant tout, conservateurs honteux, s'offraient à soutenir de leur vote le ministère, quel qu'il fût,
Ce sont les mobiles nationaux qui expliquent le vote du Parlement dans la question hongroise. Par 186 voix contre 108, après une discussion longue, vive et parfois troublée, il décida, considérant qu'il était une assemblée constituante, et que les affaires des pays qui n'y étaient pas représentés ressortissaient exclusivement au ministère, de ne pas faire, en faveur de la délégation hongroise, d'exception à son règlement, qui prohibait l'admission de députations. Au nom de la gauche, Brestel avait dit : notre sort est lié à celui de la Hongrie ; notre intérêt le plus égoïste nous commande d'écouter ce que la députation a à nous dire ; et Lôbhner : ce qu'on oppose aujourd'hui aux concessions faites en mars, c'est l’ancien droit publie féodal ; nous ne sommes pas, à ce point de vue, dans une autre situation que les Hongrois, et l’on pourra, si nous les abandonnons, nous appliquer là même méthode. Pour la droite, Brauner, Trojan, Klaudy répétaient : c'est la Hongrie qui s'est séparée de nous; maintenant, elle se souvient que nous avons été unis, mais vient-elle pour reprendre sa place parmi nous ? La passion et la rancune nationales étouffaient la perspicacité politique. Rieger prononça un discours « aussi admirable que malencontreux »', plein de cette violente ironie qui exaspérait ses adversaires : pour les Tchèques, c'était une question d'amour-propre autant que d'intérêt d’humilier la Hongrie, de nier sa souveraineté. Bach, au nom du ministère, donna lecture du mémoire qui avait suscité le conflit, et formula le programme du gouvernement : puisque la Hongrie a cessé, depuis mars, d'être le seul pays constitutionnel de la monarchie, il n'y a pas de raison pour que «le même lien constitutionnel n'unisse pas tous les peuples ». Le ministère est tout prêt à une entente, mais il ne peut prendre comme point de départ que l'égalité nationale, qui est le principe de sa politique. Pour le moment, le ministère hongrois est en formation; la délégation n'apporte aucun programme précis d'entente ; il n’y à donc pas lieu de la recevoir. En applaudissant ces sophismes parce qu'ils donnaient des prétextes à leursrancunes, les Tchèques et leurs alliés montraient peu d'esprit politique. Avec Kossuth et son parti, sans doute, aveuglés par la passion nalionale, aucune entente n’était possible. Mais une manifestation du Parlement autrichien en faveur de la Hongrie eût pu encore arrêter la cour et l'intimider ; elle eût pu redonner aux modérés. qui étaient la majorité en Hongrie, du courage et de l'influence, et préparer une solution pacifique d'un conflit qui devait devenir
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LA RÉVOLUTION (1848-1849) 119 imortel à la liberté de l'Autriche comme de la Hongrie. La députation repoussée quitta Vienne, non sans avoir fraternisé avec le parti radical, et renoué avec lui des relations qui devaient bientôt produire leurs résultats.
Tandis que les ministres enlevaient le vote du Parlement, la cour achevait d'arrêter son plan d'action. Depuis le retour à Vienne, de nombreuses conférences avaient été tenues avec des Hongrois fidèles. Elles n'allaient pas sans quelque danger, tant étaient en éveil les soupçons du parti de Kossuth. Les magnats ne pouvaient se rendre à Vienne que sous des déguisements, se rencontrer avec des membres de la dynastie qu'avec les plus grandes précautions, la nuit, dansle pare de Schônbrunn. Le programme adopté consistait à envoyer en Hongrie un commissaire extraordinaire et plénipotentiaire pour pacifier le pays, dicter la loi aux Hongrois et aux Croates, et rétablir les rapports de la Hongrie avec l'Autriche à peu près sur la base de l’ancien régime ‘. Le comte Lamberg accepta ce poste peu enviable et le commandement supérieur de toutes les troupes en Hongrie. Sa mission devait être tenue secrète ; mais, par une indiscrétion, on en connut l’objet à Pest avant son arrivée. La teneur des rescrits dont il était porteur, le choix qu’on avait fait de sa personne, sa conduite, montrent que l'on était loin, à ce moment, d'un attentat à l'existence même de la Hongrie, tel qu'il fut commis quelques mois plus tard. Les rescrits nommaient président du conseil le baron Vay, le plus libéral des conservateurs, ami d'Apponyi, et lieutenant royal en Hongrie un autre conservateur, l’ancien grand juge Georges Majläth ; prorogeaient le Parlement jusqu'au 1°* décembre ; chargeaient Lamberg de rétablir la paix du pays, et l'union séculaire avec le reste de la monarchie, sur la base de la Pragmatique Sanction. La nomination du commissaire royal, n'étant pas contresignée, était illégale ; mais sa personne même offrait des garanties à la Hongrie. Hongrois et patriote, il avait pris part, dans les rangs des conservateurs, aux luttes politiques d'avant 1848. Son premier acte fut un hommage aux lois existantes : il se dirigea vers Pest, pour faire régulariser sa nomination par le contreseing le Batthyäny, qui assurait l'expédition des affaires courantes. Batthyäny et ses amis étaient d'accord pour lui faciliter la tâche, car ils jugeaient que sa mission était plutôt favorable à la Hongrie, et dirigée contre les Croates. Par une fatale méprise, Lamberg et Batthyäny se man-
1. Ce récit suit celui de Marczali, À leguüj. kor lôrt., 678-81, qui se fonde luimême sur les indications d’un homme d’État initié à tous ces événements,
quérent. Cependant la Chambre, dominée par les radicaux, et qui venait d'apprendre que Jelaëié était à quinze lieues de Pest, interdit aux troupes d'obéir à Lamberg, et à Lamberg de prendre le commandement, sous peine d'être déclaré traître à la Constitution. Rencontré sur le pont du Danube par une bande furieuse, Lamberg fut assommé et son corps terriblement mutilé. Le Parlement chassa de la salle des séances les assassins qui venaient s'y glorifier, et décréta la punition des coupables. Les regrets de la plupart des députés étaient sûrement sincères. Ce meurtre rendait la situation inextricable, la paix impossible, La Hongrie se trouvait désormais en pleine révolution. Déjà, en l'absence d'un ministère régulier, c'était à la commission de défense que Kossuth avait fait confier l'exécution des décrets contre Lamberg. Créée pour soutenir le gouvernement, elle se substituait à lui, donnant à la Hongrie son comité de salut publie *.
A la nouvelle de l'assassinat, Batthyäny était accouru à Vienne pour s’entremettre encore en faveur de son pays, et essayer d'empêcher des résolutions extrêmes. Mais il était trop tard ; on lui demanda son contreseing pour la nomination de son successeur, Vay, et pour celle d’un nouveau ministre a latere, le comte Recsey, général hongrois qui vivait en retraite à Vienne. Batthyäny refusa cette seconde signature, car le droit de proposer les ministres appartenait au président du conseil ; la cour passa outre. Recsey, nommé président du conseil ad hoc, sans contreseing, contresigna lui-même le manifeste du 3 octobre, déclaration de guerre à la Hongrie. Le Parlement était dissous, ses résolutions non sanctionnées proclamées illégales et nulles ; le pays mis en état de siège, et le cours de la vie constitutionnelle suspendu ; Jelaëié nommé commandant en chef de toutes les troupes régulières et irrégulières en Hongrie et Transylvanie, et commissaire extraordinaire muni des pleins pouvoirs du roi. Plus tard, disait le manifeste, on réglerait, avec le concours des représentants de tous les peuples, les rapports des diverses parties de la monarchie sur la base de l'unité de direction pour les intérêts communs et de l'égalité des nationalités. Ce n'étaient donc plus seulement les conquêtes de mars, c'était tout l'Etat historique hongrois qui était menacé: la nomination comme commissaire royal de Jelaëié, un rebelle, l’attestait clairement. Tandis que Batthyäny, convaincu désormais de