DE L’AIGLE ET DU CORBEAU
L’Aigle, vollant d’une treshaulte roche, Descend en bas et prés d’ung parc s'approche, Auquel choisit ung Aigneau blanc et tendre Et dessus luy vint ses pates estendre,
Des ongles serre, et l'emporte et ravit.
Le noir Corbeau, qui ceste proye veid, Cuide ainsi faire, et dans le parc s’en vint, Où il esleut ung Mouton entre vingt
Le plus refaict, sur lequel s’est assis ; Mais aussi tost ses ongles endurcis
Se sont meslez et ahers°* à la laine;
Et d’aultant plus qu'il prenoit grande peine Au mouvement des aesles pour voller,
Et d’aultant moins se povoit demesler.
Lors ung Pasteur, qui veid ceste folie, Acourt bien tost, puis le prend et le lie,
Les aesles couppe, et, sans aultre debat A ses enfantz le baiïlle pour esbat; Dont lung d’iceulx l’interroga, disant :
LES FABLES
« Mais qui es tu, oyseau tant deplaisant ?
— Helas (dict il) pour vray je me pensoye Une grande Aigle, et ne me cognoissoye, Mais je voy bien que je suis ung oyseau Moindre de tous, qui m'appelle Corbeau; C'est à bon droict s’il m'en est ainsi pris, Pource que j'ay sur ma force entrepris. »
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