DES DEUX AMYS ET DE L’OURSE
Deux compaignons amys s’entr appelloient, Lesquelz ung jour parmy les champs alloient; Une grande Ourse en leur chemin trouverent, Et, aussi tost que la beste adviserent,
L'ung d’eulx eut peur, et du danger s’osta, Et sur ung arbre illecques prés monta. L’aultre, doubtant n’avoir force et puissance Pour faire à l’Ourse aulcune resistance,
Se couche bas, faict du mort en grand peine, Sans retirer aulcun vent ny allaine.
L'Ourse approcha, et, ne sentant tirer Allaine ou vent, ny l’homme respirer,
Là le laissa, l’estimant comme mort :
Car aux corps mortz jamais elle ne mord.
Doncques, après qu’elle s’en fut allée,
Le premier feit de l'arbre devallée‘*,
Et demanda à l’aultre quel merveille L'Ourse avoit dict si prés de son aureille.
Lors respondit par doulce urbanité :
LES FABLES 69
« L'Ourse (dict il) m'a bien admonesté
Que je ne voise à jamais prés ou loing Avecques ceulx qui laissent au besoing
Leurs compaignons; ceulx qui font tels deffauix, On les peult bien appeler amys faulx,
Qui sont amys seullement de la bouche;
Mais par effect l'amour au cueur ne touche. »
LES FABLES