DU PASTEUR ET DE LA MER
Quelque Pasteur assez rude et sauvage
Gardoit son parc prés le bord et rivage D'une grand mer, et,la voyant posée, Pour naviguer tranquile et disposée, Delibera le navigage prendre,
Et pour ce faire alla ses Brebis vendre, Puis de l'argent il se fit gros marchand, Monta sur mer, et s’en alla cherchant
Les loings païs pour vendre ses denrées.
Luy navigant par estranges contrées,
La mer s'enfla, les grands vents se leverent Contre les flots, et vagues se ruerent
Par tel effort et tempeste si grande Qu'’entre les eaux perit la nef marchande; Et à grand peine eschappa du naufrage Celuy marchand, qui, aprés le dommage De tous ses biens et richesse perie, Reprint l’estat de simple bergerie.
Un temps aprés, voyant la mer tranquile, Il dict en soy: « Ha! mer fausse et subtile, Tu te fais douce à fin que derechef Je perde en toy mes biens, en grief meschef ‘*; Je ne suis pas si sot et imprudent D’estre eschappé d'un mauvais accident, Et puis aprés y retourner: car certes L'homme est faict sage à cause de ses pertes. »
LES FABLES