AU LECTEUR
L'amour que chacun te propose, Dont tant d'escritz sont embellis, Proprement ressemble à. l« rose, Car trop poingnans sont ses delitz; Mais l'amour, duquel cy tu lis,
Qui en cueur chaste s'enracine, Ressemble au chaste et très beau lis, Qui croïist sans chardon ny espine.
Puisqu’ainsi est que j'ay l’intention
De mettre en vers ceste narration
De deux amans, dont la vie amoureuse
Eut une fin honneste et vertueuse,
A toy, Amour très pudique et sincère,
Que tout cueur chaste ayme, adore et revère, Veux adresser mon invocation
Pour mener l'œuvre à sa perfection;
Car icy n’est autre chose depainte
Qu'un vray subjet d’une amytié très sainte, Object visible à chacun d’ainsi vivre
Et tes guidons d’honnesteté ensuyvre”, Mettant à l'œil des dames l’exemplaire
De delaisser Venus pour te complaire.
Doncques, Amour tout plein de doux attraict, Portant le feu et le gracieux traict *,
Donne faveur à ceste mienne histoire
Pour en laisser aux successeurs mémoire.
Long temps n’y a qu'en la ville plus grande Sur qui le roy de la France commande
Fut une bonne et belle damoyselle,
Noble de sang et de vertueux zelle,
Belle de corps, de hault port et maintien, De doux accueil et bening entretien,
D'un beau parler, d’une grande sagesse, Le tout tesmoing de sa vraye noblesse.
Elle, qui tant d’honneur et bien sçavoit,
La court du roy aucunes fois suyvoit,
En se trouvant aux banquetz et convis, Aux jeux, aux bals, aux propos et devis Qu'on y faisoit, où tant modestement,
En ris, en geste et en accoustrement
Se maintenoit, qu'aux plus haultes princesses Elle égaloit ses mœurs et gentillesses.
En court aussi un jeune homme hantoit
. Qui de maison et de hault lieu estoit,
Nommé Florent, suyvant le train des armes, Dur aux assaulx et hardy aux allarmes,
Ce qu'il avoit par exercice appris,
Dont il obtint des courtisans le pris.
Chanter sçavoit, et baller, et danser,
Et en tous jeux honnestes s’avancer ‘,
Tenir propos et deviser long temps,
Ce luy estoit singulier passe-temps,
Et bien souvent s’araisonnoit ° à celles
Qu'on estimoit de la court les plus belles, Où se trouvoit la pucelle estimée
Dont j'ai parlé, Yolande nommée,
Qui d’ans completz n’avoit guères que vingt.
D’elle Florent tant amoureux devint Et se trouva si soudainement sien Qu’en elle assist tout son heur et son bien.
Lors commença à sentir la pointure Du traict d'Amour volant à l'avanture.
Captif se veit, saisy par violence, D'une beauté et grâce d'excellence, Qui maintz assaultz et combatz luy donnèrent Et soubz mercy son cœur emprisonnèrent; Luy se voyant d'un feu nouveau espris Et d’un lien indissoluble pris, Ne pardonna à chose qu'il peust faire° Pour à l'Amour et à soy satisfaire.
Il s’'adonnoit à joustes et combatz,
À la musique, à mille autres esbatz
Afin de plaire à sa belle maistresse
Qui detenoit son cœur en grand destresse.
Pour alléger encore ses douleurs,
Il inventoit meslange de couleurs,
Changeoit d’habitz bien propres et bien faitz, S'accompagnoit des hommes plus parfaitz; Bref il vouloit tous gentilz faitz comprendre, Rien ne faisant dont il fust à reprendre.
Certes l’amour, qui au cœur le pressoit De jour en jour incessamment croissoit, Comme le feu s’alume bien souvent Dans le fourneau par la force du vent, Et, nonobstant telle ardeur vehemente Qui ne rendoit sa volunté contente, Il sçavoit bien son fait dissimuler; Mais devant elle il ne le peut celer Si longuement qu'il ne s’en descouvrist Et le secret du cœur ne luy ouvrist.
Donques un jour, la trouvant à par elle, Voulant trouver à l'amytié nouvelle
Grâce et mercy, avec la face basse
Luy dist ces motz de voix tremblante et casse : « J'ai veu la France et toute l’Allemaione,
« Le Portugal, l'Italie, l'Espaigne,
« Maïs je n’ay point une pucelle veue
« De telle grâce et de beauté pourveue
« Que vous, ma Dame, à qui je me dedie,
« Moy, mon honneur et mon corps, et ma vie, « Pour estre vostre à pouvoir commander
« Par dessus moy, sans me le demander. »
Ovyant ces motz, la pucelle Yolande
D'un sens rassis bassement? luy demande :
« Comment, monsieur? je ne sçay dont ce vient. « Le dites-vous à vostre bon escient ?
« Je ne sçay pas dont procède l'audace
« De vous gaudir de moy en ceste place;
« Mais je sçay bien qu'entre nous femmes sommes « Le passe temps d’entre vous gentilzhommes,
« Et ne sçavez, quand estes en repos,
« Sinon de nous tenir autre propos ‘!,
« En nous donnant quelque faulse louange,
« Ce que je trouve en mon endroit estrange,
« Vous avisant que me vueillez laisser
Et telz propos jamais ne m'adresser,
« Vous merciant de l'offre par vous faite
« À moy, qui suis de toutes l'imparfaite. »
Adonc Florent sa crainte delaissa
Et plus hardy à dire commança :
« Amour, qui fait que mainte creature
« Est transmuée en sa propre nature ‘",
« Qui les couars fait devenir hardis
« Et les puissans il rend encouardis;
« Qui d’assaillir tous kes hommes s'efforce, « Ha prins en moy une si grande force,
« Pour la beauté qui de son lustre esclaire
« Tout vostre corps et vostre face claire,
« Qu'en délaissant en oubly ma personne, « Du tout à vous, non à autre, me donne.
« N’estimez point que je sois un moqueur, « Car vous pourriez lire dedens mon cœur « Un long penser, causé d'affection ‘?,
« De joye peu, beaucoup de passion,
« Une foy forte et ferme loyauté,
« Et plus qu'amour aymant votre beauté.
« Ma liberté de tous costés je fuis ;
« Je suis en vous, et non en moy; je suis « Tel que pour vous mettray l’âme et la vie, « Dont vous serez jusqu’à la mort servie,
« Vous suppliant que vostre humanité
« Donne pardon à ma témérité.
— « Certes, respond Yolande Ia belle,
« Si vous souffrez passion tant cruelle
« Que recités, pour un je ne sçay quoy
« Que vous voyez, ce dites-vous, en moy,
« Vous, et non moy, en estes seul coulpable,
« Et, qu’ainsi soit '?, vostre arbitre est capable « Dé recevoir l'amour ou refuser.
« Dire autrement, ce serait abuser
« De la raison, qui doit estre la guide
« Du corps humain soubz une estroite bride.
« De me nommer belle de corps et face
« Et me louer, il vient de vostre grâce:
« Telle beaulté en moy je ne congnois,
« Et, s’ainsi est, mon Dieu je recongnois
« Le seul autheur de beauté et bonté;
« Ce sont rayons de sa haulte clarté,
« Me confiant qu'avec l'ayde de luy
Me garderay de la fraulde d’autruy;
« Si vous perdez ainsi la liberté,
« Par obstinée et ferme volunté
« Vous seulement en forgez les liens,
« Et d’estre serf vous cherchez les moyens;
« Mais la prison, Dieu mercy, est ouverte;
« Je ne veux point de gaing pour‘* vostre perte. « Que dy-je gaing? Si au vent j'avois mis
« Le mien honneur, ce qui ne m'est permis,
« J'aurais acquis perte si grande et telle
« Que linfamie en seroit immortelle;
« L’honneur perdu par quelque meschant œuvre « À grand peine et bien tard se recœuvre.
« Vous estes serf, à ce que dit m'avez;
« Mais c'est à vous que vous-mesmes servez ‘*, « À vous suyvant tous vos mondains plaisirs,
« Vos appetitz et sensuelz desirs;
« Quant est à moy, je domine sur eux,
« Dont tous mes faitz se trouvent bienheureux. « Ma volunté je vous ay esclaircie;
« Si vous m'aymez, je vous en remercie,
« Vous suppliant, non point pour mes merites, « Aiïins pour me plaire, ainsi comme vous dites, « De non jamais me parler de cela. »
Adonc Florent, tout estonné, parla,
Disant ainsi : « Comment pourroit l'amant « Celer le feu qui le va enflamant
Depuis le corps jusques au fons de l'âme?
« Ne pensez point, ô ma très chère dame, « Que je sois seul coupable de ce fait;
« Certes, non moy, mais Amour ha ce fait, « Qui me tient pris et me contient de sorte « Qu'il fault du cœur que la parole sorte « Pour le servir en ce cas d’ambassade‘f « Et reciter comment il est malade,
« Malade, hélas! voire malade et mort,
« Mort qui ne sent sinon que le remort
« Et souvenir de beauté qui le poingt ;
« De sentiment en luy autre n’a point.
« Vostre beauté est un soleil luisant,
« Plaisant aux yeux, à l'arbitre nuisant,
« Car à vous voir je vous loue et vous prise, Et cependant ma volunté est prise,
« Et, quand je veux telle amour oublier,
« Vostre beauté la fait multiplier.
« En nourrissant l'amour insupportable,
« Ma fermeté est envers vous si stable,
LS
« Que Zephirus, le vent doux et leger,
« Auroit plus tost les Alpes fait renger
« En terre pleine ou obscure valée,
« Que ceste amour de moy s’en fust alée.
« Plus tost la mort donne fin à ma vie
« Que de tromper les dames j'aye envie;
« Tous ceux qui ont ainsi deçeu les femmes « Pour leur loyer sont demeurez infames.
« Quant est de moy, mon cœur s'est avoué
« De vous, sans plus, à qui il s’est voué,
« Non point voué seulement, mais offert,
« Dont maint tourment angoisseux ha souffert, « Ne vous osant declairer sa tristesse ;
« Mais maintenant, Ô ma belle maistresse,
« Envers laquelle ay osé entreprendre
« Tous mes plaintifz et larmes faire entendre, « Je vous supply de me faire cest heur
« D'estre de vous le petit serviteur,
« Pour vous servir de cœur et de puissance, « En attendant finale jouyssance
« De mes désirs qui jamais n’estaindront,
« Tant que tous vifz mes membres s’estendront. »
Lors Yolande, à demy rigoureuse, Sentoit en soy la pitié amoureuse Qui combattoit pour entrer jusqu’au lieu Où se vouloit loger ce petit dieu;
Mais Chasteté qui ne fut onc oultrée‘?, Puis Crainte et Honte en deffendoyent l'entrée Si vivement que l'Amour n'y entra.
La jeune dame adonques remonstra Au gentilhomme en quel cas d’infamie Elle cherroit pour estre ainsi s’amye, Et, quand ce point elle consentiroit, Que trop grand playe à son honneur feroit, Lui deffendant mesmement d’y penser, S'il ne vouloit grievement l’offenser, Et que, si plus il en faisoit poursuite, Les siens parens, dont elle avoit grand suite, Tous gens d'honneur et de noblesse haulte, Le puniroient d’une si lourde faulte ; Car son honneur, ainsi qu’elle disoit, Entre les mains de ses parens gisoit.
Sur ce propos la Dame, à qui trop griève '?
Tel entretien, de sa place se liève, Et laisse là du tout abandonné Florent confuz, pensif et estonné ; Lequel, estant revenu en soy mesme, Par l’aguillon de ceste amour extreme Plus que devant fut sa pensée attainte, Et de son cœur jetta mainte complainte.
En fin conclud l’entreprinse poursuyvre Jusques au bout, et ses desirs ensuyvre,
Disant en soy : « La tour bien assiégée
« Peult estre en fin prinse et endommagée, « Et n’est rempart ny boulevart tant fort
« Qui longuement peust porter un effort
« Quant l’assiégeur à l'encontre s’obstine ;
« Mesmement l’eau avec le temps ruine
« Le dur caillou, en tombant goutte à goutte; « Je mettray donc ma force et vertu toute
« Pour la changer et vaincre son propos. »
Ainsi Florent, sans prendre aucun repos, Vagoit en soy‘”, faisant mille discours, Pour à son mal trouver quelque secours ; Aucunes fois en deffiance ?° estoit ;
A l’autre fois jouyr se promettoit :
D'un seul penser avoit joye et douleur Qui luy causoit changement de couleur ; S'il la voyoit, devenoit tout transi,
Et, s’il oyoit nommer son nom, aussi
Il rougissoit, et, comme transporté, Estoit joyeux et puis desconforté.
Raison souvent taschoit à le distraire, Mais son amour batailloit au contraire?! ; Mort se souhaite, et en si griefz ennuiz Se consumoit et les jours et les nuitz En se sentant dedens le cœur blessé D’avoir esté de sa dame laissé.
O fol amour, tu ressembles Circes, Qui transmua les soudars d’Ulixes En ords pourceaux et espèces de bestes, Car tu induis à vices deshonnestes Tes poursuyvans, tant que tu les transmue Au sensitif de chaque beste mue**?.
Ainsi Florent, à demy hors de soy, A Cupido rendit hommage et foy, Tirant au but de jouyr de la belle Dont il avoit responce si rebelle, Et, nonobstant qu'elle luy eust montré Signe de deuil, et très bien remonstré Le grand danger et peril hazardeux Où ilz cherroyent par ceste amour tous deux, Il ne cessa en parole et en geste De plus en plus le rendre manifeste, En la pressant de regardz et de signes D'un homme sage et raisonnable indignes.
Elle, voyant le train qu'il maintenoit Pour l'amour d'elle, et qu'il l'importunoit Trop ardamment, voulut en patience ** Encore un coup luy prester audience, Non pour lier sa propre volunté, Mais pour donner au malade santé.
Donques un jour tout de son gré permist Que le jeune homme à raisonner se mist
Avecques elle, en faisant sa demande Plus que devant importune et plus grande.
O pleust à Dieu que toutes filles feissent Comme Yolande, et qu’elles ne se meissent Facilement à escouter les ditz Des jeunes folz amoureux estourdiz,
Sinon à fin de donner guerison
À l’abreuvé d’une telle poison;
Et pour le mieux, à toutes je conseille
Qu’à telz causeurs ne prestent point l'oreille Car ilest bien malaisé d'approcher
Du feu ardant, sans sentir en sa chair Quelque chaleur, et qui ne s’en recule
En s’embrasant à la fin il se brusle.
Or ceste-cy toutes fois, comme sage, Se garda bien d’estre prinse au passage **, Car, quand l'amant luy eut fait sa prière, Le rejetta par telz propos arrière :
« Florent, dit-elle, il appert clairement « Que vous n'avez esgard aucunement « À mon honneur, qui le voulez blesser.
« Pensez-vous bien que je veuille abaisser « Ce hault vouloir, et que je laisse prendre « Ce que jamais homme ne me peult rendre ?
« Asseurez-vous que parler ny promesse,
« Bague, joyau, ny quelconque richesse
« Ne fera point ma chasteté branler,
« Et, qui plus est, puisqu'il en fault parler, « N’avons-nous pas, en la loy, deffendu ?*
« Du seigneur Dieu tel amour pretendu,
« Et que celuy ou celle qui fera
« Peché charnél, de Dieu puny sera ?
« Je vous pry donc et si * vous admonneste « Changer l’amour en amytié honneste,
« À fin que Dieu, exerçant sa justice,
« En sa fureur vous et moy ne punisse. »
Lors, tout transi, replica l’amoureux:
« Or suis-je bien de tous le malheureux,
« Puisque beauté, grande force et jeunesse,
« Parenté noble, autorité, richesse,
« Le beau parler, la passion aussi,
« N'ont sçeu trouver vers ma dame mercy.
« Tous les oyseaux, tant privés que sauvages, « Poissons hantans les fons *’ et les rivages, « Bestes des champs, sans danger se fréquentent « Et par amour l’un avec l’autre hantent,
Et nous, ayans franchise et volunté, N’osons jouyr de nostre liberté.
« Or bien, dit-il, je n’ay donc plus d’envie D’avoir jamais plaisir en ceste vie;
« Vivre me fault longuement en langueur,
CS
CS
« Par impitié et cruelle rigueur « Jusques à tant que la Mort ayt tant fait
« Que mon corps soit roide, pasle et deffait;
« Et neantmoïns, combien que cruauté
« Soit repugnante à ma grand’ loyauté,
» Je demourray en propos immuable
« De vous aymer et de me rendre aimable,
« Si constamment que plus tost nageroyent « Poissons sur terre et bestes mangeroyent « Au fons de Fleau, que mon désir, attaint
« D'un feu si chaud, soit à jamais estaint. »
Quand Yolande aperçeut l’asseurance Enracinée en la perseverance, De tel amour **, pour de Iuy se deffaire, Elle luy va telle requeste faire :
« Puisqu’ainsi est que l'Amour et la Foy « Vous ont donné et asservy à moy, « La passion, qui vostre cœur afflige, « Vostre me fait et envers vous m'oblige.
« Mais, pour autant qu'il est vituperable « Pour volupté laisser vertu louable, « Et que du nom de noble est devestu « Qui pour plaisir delaisse la vertu, « Aussi qu'amour d’une femme bien née « À homme ignare est très mal assignée, « Non que pour tel je vous veuille estimer,
« Si vous voulez faire estat de m’aymer « Et mettre en fait ma persuasion *,
« Je veux qu'Amour vous soit occasion « D’avoir vertu, qui l’homme déifie,
« Estudiant en la philosophie
« De double nom, morale et naturelle,
« Et, s’il advient que vous soyez par elle « Rendu sçavant, ainsi que je désire,
« Lors congnoistrez n'avoir esleu le pire, « Et que sçavoir plus que lasciveté
« Aura le don de mercy merité. »
Florent, qui veit l'intention honneste Qu'avoit sa Dame et qu'elle l'admonneste De profiter aux lettres et aux artz,
Pour parvenir aux amoureux hazards, Joyeusement accepta la demande,
Et tout ainsi que la belle commande, Delibera, puisqu'il failloit ainsi
Pour obtenir l'amoureuse mercy,
D'y obéir et prendre discipline Estudiant en humaine doctrine ;
Et, pour ce faire, il delaissa la court, Print robe longue et laissa l’habit court, Puis s’adonna de tous pointz à l’estude Avecques soing et grand’ solicitude.
Les anciens poëtes ont descrit Que Minerva, deesse de l'esprit, Aussi les Sœurs Muses de bon sçavoir, Ne peurent onc et ne pouvoyent avoir Avec Venus quelque société; Mais le contraire au vray ha cy esté Pour ce qu’Amour sus Florent dominoit, Et nul repos l’estude luy donnoit, Et, neantmoins que difficile il semble, En cest amant se trouvèrent ensemble, Et, qui plus est, d'autant que grand’ estoit L'amour en luy, l’estude s’augmentoit, Si que pour vray Amour fut la nourrice De son sçavoir et maïint autre exercice.
Trois ans durant, aux lettres dedia Tout son esprit, et tant estudia En Aristote, en Ciceron et Pline, Et en Platon, la science divine Que, par labeur d’un esprit travaillé ", Après avoir et nuict et jour veillé, Il fut sçavant, ayant la renommée D’avoir acquis science consommée, Dont luy sembla avoir fait tel devoir Que le guerdon d'amour en deust avoir.
Pour parvenir à ce desiré poinct,
Voulant trouver son Yolande à point, Revint en court, et, luy estre arrivé *!,
” Choisit le temps pour parler en privé Avecques elle, et voulut la Fortune
Luy donner jour avec heure opportune,
Et, lorsqu'il fut venu en sa présence,
Luy dit telz motz, après la reverence :
« J'ay de long temps en mon cœur allumé
« Un feu caché, qui n’est point consumé,
« Lequel me suis très efforcé d’estaindre;
« Mais mon arbitre à ce n’ha sçeu attaindre « Et néantmoins, veu le bien qu’il m'a fait, « Serois marry de n’avoir satisfait
« À cest amour, dedens moy demourant,
« Qui d'homme lourd, les lettres ignorant,
« M'ha fait sçavant, par art et discipline,
En naturelle et morale doctrine,
« Par le moyen de vous, ma seule Dame,
« Que j'ayme plus beaucoup que ma propre âme, « Qui de ce faire en amour **? m'enchargeastes, « Et par amour aussi vous obligeastes
« Qu’ayant vaqué aux lettres quelque temps, « Rendriez l’amour et mes desirs contens.
« Acquittés-vous donques de la promesse,
« Et pardonnés à ma grand’ hardiesse,
« Qui est conduite avec perseverance
« Pour parvenir où tend mon espérance. »
« — Mon doux amy, repondit Yolande,
« À bien bon droit fondés vostre demande, « Et si serois dite ingrate de tous
« Si je n'estois gracieuse envers vous.
« Mais je vous prie, autant que je puis faire, « De me vouloir en un point satisfaire,
« Car femmes sont de sçavoir curieuses ;
« Puisqu'ainsi est qu'aux estudes fameuses « Avez esté pour sciences apprendre,
« Ne vous soit grief me donner à entendre
« Que c’est que fait **, quand de couple charnelle « Le rossignol départ de sa femelle,
« Et, si cela de vous je puis sçavoir,
« Tous vos désirs de moy pourrez avoir. »
Le jeune amant tomba en grand’ pensée, Voyant l'amour n’estre recompensée
Que par ce poinct, et, l'heure estant tardive, La question difficile et hastive
Le feirent taire et demourer pensif
Comme frustré de son plaisir lascif,
Et sur le champ d'avec elle se part,
Bien ententif ** de sçavoir quelle part **, En quel autheur sçauroit ceste raison **.
Dont s’en alla ainsi en sa maison,
Triste et dolent, visiter chacun livre,
Pour y respondre ou ne vouloir plus vivre,
Et, ne trouvant, tant sçeust les visiter, Chose qui peust ses espritz contenter, Se proposoit une mort voluntaire, Considerant comment l’avoit fait taire Une pucelle et l’avoit surmonté,
Luy qui estoit tant experimenté.
En ce penser, du tout desesperé De parvenir au poinct tant desiré Errant s’en va comme la nef, portant Un pesant faix dessus la mer flottant, Qui ne sçait point sa fortune future.
Se rencontra au chemin, d'aventure, Une vieillotte, au visage ridé, Qui plus sçavoit que Florent n'eust cuydé.
Elle, voyant la contenance triste Du jeune amant qu'elle avoit veu tant miste *, Luy demanda s’il souffroit quelque perte Dont il monstrast tristesse si aperte, S'il avoit eu aucune adversité En sa richesse ou en sa parenté.
« Non, respond-il. — Doncques, quelle tristesse, « Dit-elle alors, trouble tant ta jeunesse ?
« Je te supply ne m'en celer la cause.
— « O Maïlheureux, dist-il, — helas, je n'ause « Le reveler, car aussi bien seroit-ce
« Parler en vain et croistre mon angoisse:
« Que pleust à Dieu n’avoir onc esté né! »
La vieille, oyant tel propos destourné De la raison, fut de pitié attainte, Et tant pressa Florent que de sa plainte La cause sçeut, et comment la pucelle Luy avoit fait demande si nouvelle **,
« O que je suis venue bien à point, « Dist-elle alors; ne te contriste point, Tu ne perdras par icelle ignorance Le don auquel as eu tant d'espérance.
« Entens, mon filz, que la coustume est telle « Du rossignol que jamais à femelle « Ne se conjoint que sus un rameau verd, « Auprès duquel à plein et descouvert « Sera un sec, et, quand l’oyseau petit « Ha consommé son charnel appetit, « Le rameau sec incontinent il cherche, « Dessus lequel fait un vol et s’y perche, « Où il agence et polit son plumage, « Chante enroué et change son ramage, « Puis court à l'eau pour se laver bien net.
« J’ay retenu dedens le cabinet « De mon esprit, depuis mon jeune temps, « Ce beau secret et autres que j'entens,
CS
« Que j'ay apprins d'un philosophe sage
« Que je servois quand j'estois en bas aage.
« Sois asseuré que ce que je t’ay dit
« Satisferoit, voire sans contredit,
« Non-seulement à ta dame et amye,
« Mais à la grande et noble academie
« Des gens sçavans. Or t'en va donc en paix. »
Alors Florent, deschargé d’un grand fais, Remercia la vieille sans attendre, Et sus ce poinct fait à sa dame entendre Qu'il estoit prest dessus sa question De luy donner la diffinition **.
Le jour esleu, aussi l'heure assignée, S'en vint l'amant, la fresche matinée, En un jardin paré d’arbres et entes, D'herbes et fleurs très odoriferentes, Qui decoroyent par l’œuvre de Nature Tout le parterre, enrichy de verdure.
Là les amans ensemble se trouvèrent, Mille bons jours et salutz se donnèrent Avec regardz, les uns simples et bas, Les autres pleins des amoureux combats, Et quand les cœurs et les affections Eurent monstré diverses passions, Qui combattoyent, les uns pour abuser,
Les autres non, mais pour y refuser, Le jeune amant, qui du profond souspire, Va commencer à voix basse luy dire :
« Belle aux doux yeux, le temps est accomply « Qui me doit rendre assouvy et remply « De mes désirs, et, combien que subtile « Fust ta requeste et à moy difficile, « Amour pourtant m'ha tant poingt et pressé, « Mesme en l'esprit, qu’onques je n’ay cessé « De travailler pour mettre à la lumière « La question, et voicy la manière. »
Lors recita la réponse inventée, Ne plus ne moins que la vieille esdentée Luy avoit dit, faisant conclusion Qu’ayant trouvé ceste solution, Il devoit estre en possession mis Des biens d'amour, comme elle avoit promis.
Voyant adonc Yolande l'affaire - Venue au poinct que plus n’y sçait que faire, Loue Florent, loue sa diligence, Ayant trouvé sa prompte intelligence, Et, néantmoins qu’elle se voye preste D’estre surprise, ainsi comme la beste, Des chiens surprise et jusqu'aux flancs atteinte,
Cherche sa ruse et veult user de feinte Pour eschapper et allonger sa vie, Ainsi la dame, en amour poursuyvie, D'un esprit prompt et de prudence aussi Soudain s’arma; à luy va dire ainsi :
« Mon cher amy, je ne sçaurois assez « Tous vos labeurs rendre recompensez, « Et ne vous puis loyer plus grand donner « Que cestuy-cy, que je veux ordonner « Pour le repos de voz affections, « Lequel, s’il est, hors toutes passions, « Bien digéré, l'ennuy vous ostera « Que vous portez, et si surmomera « Les chaudz desirs qui vous pressent si fort, « L'acte faisant d'homme prudent et fort.
« Amy, tous ceux qui se joingnent à femmes « En charnel acte et par amours infâmes « Sont tout ainsi que rossignols plaisans, « Sur rameau verd qui se vont deduisans « En leur luxure et amour sensuelle, « Puis, quand prend fin la volupté charnelle, « Tombent soubdain dessus le rameau sec, « Laissans l'amour et le plaisir avec.
« Ce rameau sec pour sa signifiance « Note ‘’ d'Honneur et d’Amour l’oubliance,
Où tombent ceux qui, pleins de leurs plaisirs, Ont accomply tous leurs viains désirs.
« Je te supply de considerer comme Pour mon amour tu es devenu homme, Homme prudent, loué et estimé ;
Et, ce pendant qu'ainsi tu as aymé
Et aymeras d'amour saint et pudique,
Tu as esté au vivre “ politique
Perseverant, et seras davantage
Pour la haulteur du vertueux courage Nourry d'amour, qui fait qu’à fin soyent mises ‘? Les faitz d'honneur et grandes entreprises; Par cest amour feras œuvres louables, Dignes tous jours d’estre recommendables ; Mais, si l'amour et la volupté tienne,
Ce que je prie à Dieu que point n'avienne, S’estoit saoulée au plaisir de la chair,
Il ne faudroit desormais plus chercher
En toy le bien que l'Amour y ha mis,
Et deviendrois lasche, vain et remis “*.
« Donques, amy, craingnant de t'avenir Un si grand mal, il te doit souvenir
« Du rossignol, du rameau verd, et puis
Du rameau sec, où il se met depuis; Cela rendra ta personne contente.
« Vy donc, amy, en amoureuse attente, « Et, pour plaisir si soudain abbattu, « Ne pers l'honneur et l’acquise vertu « Qui te rendra cent fois plus glorieux « Et plus content que l'amour furieux, « Dont ne despend ** que triste fascherie « Et puis en fin la honte et moquerie. »
Quand Yolande la belle se fut teue.
Florent devint ainsi qu’une statue Tout immobile, et pensa longuement A ce qu'il ha ouy diligemment.
Puis, tout ainsi qu’un homme qui traveille **
Par un vain songe et du dormir s’éveille,
Il commença premier à se mouvoir,
Et l'amour fol, lequel souloit avoir, S’esvanouit comme un songe menteur;
Puis l’amour saint, de tant de biens autheur, Entra chez luy, avecques fermeté *°
De non jamais tenter la chasteté
De telle dame, à laquelle il voua
Le chaste amour, et elle l’avoua.
Ainsi l'amour lascif et sensuel En un instant devint spirituel, Ferme trop plus ‘’ qu’onques n’avoit esté, Tant que raison vainquit la volupté.