‹ Le Comte Albert de MunChapitre 10 sur 16 · Emile Ollivier, Empire libéral, tome XI, p · texte numérisé non relu

Emile Ollivier, Empire libéral, tome XI, p

Dieu » ; c'était la revanche de l'Évangile sur le principe païen de l'écrasement du faible par le fort.

Peut-être se fit-il quelques illusions sur le profit que les établissements catholiques d'Orient retireraient de la victoire des pays orthodoxes grecs, bulgares et serbes. Les Musulmans se montraient alors plus équitables, plus libéraux, que les chrétiens séparés. Nos collèges, nos écoles, nos couvents trouvaient à ce moment auprès des Turcs une plus efficace protection qu'auprès de dissidents, à qui leur scission faisait oublier et rendait pesante leur communauté d'origine avec les catholiques. Les choses ont changé depuis.

Albert de Mun suivit, avec une attention confiante, le développement de la politique française en Orient. S'il applaudit aux efforts faits pour empêcher le foyer de l'incendie de s'étendre au delà des Balkans, il souhaita vivement la délivrance des races opprimées, la reconstitution de nations détruites à coups de cimeterre, la sécurité définitive des chrétiens, qu'il jugeait mal protégés par des Capitulations confuses et inappliquées.

Qu'il y eût dans ses vues sur l'Orient, une part d'erreur et que la réalité ait déçu ses rêves, il en a lui-même fait l'aveu. Il n'en a pas moins été l'observateur le plus pénétrant et aussi le narrateur le plus exact d'événements qui portaient en germe les terribles bouleversements de l'avenir.

Il a réuni dans deux volumes, qui ont ces titres suggestifs : Pour la Pairie, V Heure décisive, les - articles où, pendant toute la durée de la guerre d'Orient, il a exprimé à la fois ses espérances et ses craintes. Ces volumes resteront des recueils précieux, où ceux qui écriront l'histoire de ce temps trouveront les avertissements d'un pilote avisé, qui voit venir l'orage. Il n'est pas une page, où la majorité obstinée à se croire maîtresse de la paix et de la guerre, n'eût pu apprendre ce qu'il y avait d'aveuglement dans son optimisme.

« L'Europe tout entière, incertaine et troublée, écrivaiti il, s'apprête pour une guerre inévitable dont l'heure lui est

« cachée, dont la cause immédiate lui demeure encore in- « connue, mais qui s'avance vers elle, avec l'implacable « sûreté du destin, tandis qu'à tâtons elle cherche à l'éviter. « Ainsi, en 1869, Prévost-Paradol annonçait la rencontre « de la France et de la Prusse, lancées face à face comme des « locomotives, sur la même voie. Les Gouvernements « peuvent essayer d'aiguiller ou de serrer les freins ; la « guerre ne dépend pas d'eux. Elle vient de la force des « choses, de « ces impondérables » que Bismarck discernait « au fond de l'histoire. Et cela est bien autrement terrible, « bien autrement irrésistible que la volonté des hommes.

« Il n'y a qu'un endroit au monde où l'on ignore le péril, « où on ne veut pas savoir, c'est la salle fermée à l'air du « dehors, où s'assemblent les députés de la nation. Là, on « ne connaît que les rivalités de partis, on ne se passionne « que pour les querelles de personnes. Là, on s'applique à « réveiller, à raviver les passions éteintes, pour s'en faire « des armes politiques.

« La jeunesse française dont j'ai vu, près de moi, l'image « surprise et irritée à ce scandaleux spectacle, frémit jus- « qu'aux moelles.

« Entre ces hommes et elle, l'abîme se creuse, et, sur les « murs de cette salle où s'agite le conflit de leurs ambitions, « elle est prête à écrire, elle, l'annonciatrice de l'avenir, la « sentence fatale, qui fut, dans le tumulte du festin, la con- « damnation de Balthazar, roi de Chaldée. »

Ses colères duraient peu ; le patriotisme arrêtait vite les imprécations sur ses lèvres. Écartant de sa pensée les prévisions sinistres, il reprenait dans le calme son œuvre de persuasion ; mais voyant, derrière la guerre qui finissait aux Balkans, la guerre imminente en Europe, il suppliait les assoupis de se réveiller et d'égaler l'énergie de leurs efforts à la grandeur des dangers.

Quand on lit ces livres prophétiques, on reste pénétré d'admiration pour ce don merveilleux de divination, cette ardeur qu'aucun dégoût ne réussissait à lasser, et on se

demande avec tristesse comment un homme politique qui donnait tant de preuves de perspicacité et de dévouement ait été laissé à l'écart des affaires publiques, par quelle aberration l'esprit de parti l'ait frappé d'un ostracisme qui a pris fin seulement le jour de ses funérailles et n'a épargné que son cercueil.

Ses alarmes n'étaient que trop justifiées. L'Allemagne sortit de l'affaire balkanique, encore plus irritée que de l'affaire marocaine. Son rêve d'hégémonie allait-il s'évanouir?

Au moment où ses hommes d'Etat, son armée, son empereur, s'exaltaient à la pensée d'un Empire germanique plus puissant que ne l'avait été l'Empire romain, la Turquie, pièce essentielle de son édifice mondial, chancelait prête à s'effondrer. Allait-il se résigner à un grand échec moral le souverain enivré qui était venu, dans une apothéose fastueuse, se proclamer protecteur du monde musulman, et en déposant une couronne sur le tombeau de Saladin, annoncer que les 300 millions de mahométans, dispersés dans le monde, étaient assurés d'avoir en tout temps pour ami l'empereur d'Allemagne? Albert de Mun ne le crut pas.

« L'Allemagne, écrivit-il, subit sur le champ de Cons- « tinople un double et cruel échec, échec politique par « l'écrasement de son vassal, échec militaire par la « défaite de son élève. Quelle revanche prépare-t-elle? « Comment supposer qu'elle accepte, sans arrière-pensée, « quelque désinvolture que la presse germanique « montre dans l'abandon du vaincu, cette rude décon- « venue? »

La rude déconvenue, c'eût été, devant son pays et devant l'Europe, l'ajournement indéfini de ses desseins gigantesques préparés en silence et passionnément poursuivis. Comment se persuader que l'Empereur subirait cet amoindrissement, à l'heure où il croyait toucher au faîte des grandeurs rêvées? Avait-il conduit son armée et sa flotte au plus haut degré de puissance, son commerce et son indus-

trie au plus haut degré de prospérité, pour donner au monde le spectacle de son amoindrissement?

Albert de Mun, attentif aux symptômes de l'esprit public en Allemagne, notait les manifestations oratoires de l'Empereur, les écrits des publicistes, les discours des hommes d'Etat. Il voyait l'opinion hausser de ton, l'ambition des grandes destinées s'enflammer de plus en plus, le plan d'hégémonie mondiale s'étaler dans des bravades sans cesse plus provocantes.

Un jour, c'était l'anniversaire de Leipzig, célébré à Kœnigsberg avec fracas, et l'Empereur annonçant «qu'il apparaissait, comme nécessaire, d'ajouter des contreforts au grand ouvrage du passé, au prix de sacrifices que le peuple allemand s'imposerait avec joie ». Le lendemain, le plus grand des journaux officieux proclamait « que tout l'art diplomatique ne réussirait pas à empêcher l'éclatement d'une grande guerre mondiale, qui serait une lutte au couteau, pour défendre la grandeur de l'Allemagne ». Quelques semaines plus tard, un haut personnage du monde parlementaire avouait, qu'après avoir entendu le ministre des Affaires étrangères, dans une Commission du Reichstag, il jugeait la situation internationale telle, « qu'elle nécessitait un puissant effort militaire, un effort tel, qu'il resterait unique dans l'histoire du monde », et, presque en même temps, le chancelier terminait une harangue officielle par ces mots : « Nous devrons, cette année, renforcer nos armece ments sur terre. Il en coûtera des sacrifices, mais Dieu a « donné au peuple allemand une telle place sur la terre, et « l'histoire nous a prédisposés de telle façon, que de grands « sacrifices sont notre lourd héritage. Les supporter vail- « lamment, c'est notre fierté. »

Ce qui ajoutait aux périls d'une situation déjà si grave, c'était l'écho que trouvait à Vienne l'irritation de Berlin ! L'empereur d'Autriche avait eu sa large part des déceptions balkaniques. Le pacte de désintéressement, sagement proposé par la France au début des hostilités, avait été à

l'encontre de ses secrets desseins et repoussé avec amertume. L'agrandissement de la Serbie, consacré par deux traités, achevait de l'irriter. Qu'adviendrait-il désormais des combinaisons slaves chères à l'archiduc Ferdinand, dont l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine avait été la première réalisation?

Tout était à craindre de la commune colère des deux Empereurs, l'un déçu d'avoir manqué l'occasion de la guerre mondiale, l'autre celle d'un accroissement de territoire en Orient.

Aux préoccupations conçues par l'attitude de l'Allemagne et de l'Autriche s'en ajoutaient pour nous d'autres d'un autre côté. Si la guerre des Balkans n'avait pas rompu notre alliance avec la Russie, certains symptômes donnaient à craindre qu'elle ne l'eût ébranlée. Le Czar avait été de nouveau de la part de Guillaume II, l'objet d'attentions flatteuses et traité comme le gardien et l'arbitre des intérêts slaves. Dans son entourage, de hautes influences, acquises à l'Allemagne, s'étaient employées à amener une entrevue entre les deux impériaux cousins. Après leur rencontre, la presse des deux Empires tint un langage inquiétant ; la diplomatie russe garda vis-à-vis de nous une attitude pleine de réserve.

M. Poincaré jugea la situation assez obscure pour vouloir l'éclaircir sur place, dans une conversation avec le Czar. Son voyage fit grand bruit en Europe, et, malgré le mystère dont il resta entouré, laissa dans toutes les chancelleries l'impression d'un renforcement de l'alliance franco-russe.

Les radicaux, toujours sur le qui-vive, prirent ombrage de la visite de M. Poincaré et la présentèrent comme l'amorce d'accords belliqueux. Elle eût été sans objet, disaient-ils, si elle n'avait eu pour but une entente militaire. Dans leur optimisme, ils oubliaient cette parole de Gambetta : « Les Prussiens sont le peuple le plus atroce de l'Em- « pire : ils font la politique d'une manière imperturbable, « avec une persévérance implacable. » Loin de croire à la

parole du maître, ils gardaient l'espérance d'une alliance avec l'Allemagne. Tel était le secret de leur apparente sécurité.

Sur la foi de cette illusion, de jour en jour, l'antimilitarisme gagnait du terrain, encouragé par les assurances réitérées de la Social-Démocratie. M. Millerand fut la première victime de ces fatales illusions. Déjà suspect aux socialistes qu'il avait abandonnés, aux radicaux qu'il effrayait, il le devint plus encore quand Albert de Mun eut loué « sa belle « et indépendante énergie, qui avait rendu confiance à « l'armée, en la délivrant des politiciens, et la fierté au « pays, en le délivrant des timidités humiliées ». Un incident détermina l'explosion.

Un officier d'état-major, qui, quinze ans avant, avait participé à l'instruction de l'affaire Dreyfus, M. du Paty de Clam, reçut, longtemps après ses camarades, une promotion dans la Légion d'honneur. Ce fut tout un esclandre. Les radicaux crièrent au scandale et, pour faire d'une pierre deux coups, voulurent, en renversant le ministre de la Guerre, faire avorter la candidature de M. Poincaré alors implicitement posée à la Présidence de la République. Ils atteignirent un de leurs buts et manquèrent l'autre. M. Millerand donna sa démission, mais M. Poincaré resta candidat à la Présidence.

M. Fallières arrivait à l'expiration de ses pouvoirs, et le Président du Conseil se disposait à solliciter son héritage. Le Bloc, résolu à l'écarter, arrêta son choix sur un de ses collaborateurs du Ministère, M. Pams. Au premier moment, le public ne s'émut guère d'une élection où il ne voyait qu'une compétition entre personnages consulaires ; mais elle prit vite un caractère passionnant. La lutte s'établit moins entre deux hommes qu'entre deux doctrines. Le candidat du Bloc était un radical d'humeur pacifique, docile à la discipline de son parti, mais effacé. M. Poincaré, chef des modérés, Lorrain resté fidèle aux souvenirs de 1870, gardait au fond du cœur l'espoir de la revanche et le senti-

ment de la dignité nationale. Son attitude pendant l'expédition des Balkans lui avait acquis du crédit.

Quand on vit les radicaux lui faire une guerre acharnée, l'opinion lui devint favorable. Après qu'il eut refusé de comparaître devant leur aréopage et de s'incliner devant leur sentence d'excommunication, il apparut comme le candidat national.

On vit en lui, non l'homme politique, mais le patriote résolu. C'est le patriote que le pays acclama.

Au Parlement, sa candidature rencontra d'abord des résistances dans les milieux attachés à la paix religieuse. Personne ne le croyait sectaire ; n'avait-il pas voté contre la loi d'association et protesté ensuite contre elle? Mais on n'ignorait pas que des événements nouveaux et surtout des malentendus survenus dans son département à des élections législatives, lui avaient laissé des impressions fâcheuses, peut-être de secrets ressentiments.

Albert de Mun, en relations académiques avec lui, se porta garant de sa modération, et s'efforça de prévenir, non pas des votes favorables au radical, mais des abstentions qui eussent fait son jeu. Il souhaitait pour le candidat national, un grand succès. Dans une réunion de ses amis, il répondit à toutes les objections et dissipa les équivoques. Les explications échangées aboutirent à une résolution presque unanime. Dans le pays, l'impression fut la même ; une poussée d'opinion porta M. Poincaré à l'Elysée.

Personne plus qu'Albert de Mun n'avait désiré son' élection et ne l'avait témoigné plus hautement, au risque de la compromettre. Quand elle fut faite, il adressa au nouveau Président une publique adjuration, qui, par son ton, semblait le rappel d'un engagement.

« Vous êtes, dit-il, le chef de l'État français, de cette « grande et antique nation, qui a tenu dans le monde une « place dont elle n'a pu être précipitée, sans que l'Europe « entière en fût ébranlée dans tout son être. C'est à elle qu'il « vous faudra désormais penser. Vous serez l'inspirateur

« nécessaire de sa politique extérieure, et le gardien naturel « de sa puissance militaire, qui, seule, peut la rendre effi- « cace. La loi de trois ans aura un double effet. Elle sera une « loi d'effectifs, mais plus encore une loi de virilité. Puisse le « Gouvernement de la France, de la France immortelle, « comme vous l'avez dit, se pénétrer de cette vérité. Alors « il osera parler au pays, et, comme tous ceux qui lui « parlent, il sentira son cœur vibrer. »

M. Poincaré répondit sur le même ton. Dans son message aux Chambres, on lisait : « La paix ne se décrète pas par « la volonté d'une seule puissance. Ce serait un crime « contre la civilisation de laisser déchoir notre pays. Notre « nation et notre armée nous donnent tous les jours un ma- « gnifique exemple. Tournons vers elle notre pensée vigi- « lante et ne reculons devant aucun effort pour les consoli- « der et les fortifier. »

Pour mettre d'accord ses actes avec ses paroles, il choisit pour président du Conseil un partisan de ses vues militaires, M. Briand. Celui-ci déposa sans retard la loi de trois ans ; mais, avant d'en aborder la discussion, il eut à passer par une épreuve périlleuse, où il savait pouvoir succomber.

Le Sénat était à ce moment saisi d'un médiocre projet de représentation proportionnelle, voté par la Chambre. La réalisation avait été malheureuse ; mais le principe était juste, et il importait de le sauver.

M. Briand l'avait jadis combattu et fait échouer sous l'empire de considérations politiques d'ordre secondaire. Mais les événements et surtout les dernières élections l'avaient éclairé sur l'urgenee d'une réforme qui mettrait un frein à l'omnipotence de l'oligarchie régnante et assurerait le droit des minorités.

La lutte fut ardente ; la caste au pouvoir défendit le

scrutin d'arrondissement avec une passion fiévreuse.

N'était-il pas le camp retranché, où elle avait dressé sa

tente ? Depuis l'avènement de la République, ne l'avait-

elle pas fortifié par de solides ouvrages qui le rendaient

presque imprenable ; s'en laisser déloger après avoir déployé tant d'efforts et tant d'art, c'était un sacrifice audessus de ses forces. M. Clemenceau fut chargé de défendre le précieux asile, où le Bloc avait mis garnison depuis des années.

M. Briand ne se faisait aucune illusion sur les dangers de l'opération qu'il tentait ; il connaissait trop son public pour ne pas savoir que l'intérêt du pays n'y venait qu'après l'intérêt du parti. Il soutint vaillamment le combat et dépensa les ressources d'un talent qui s'était parfois employé à de moins patriotiques besognes. Il sauva l'honneur mais non le projet, ni le Cabinet. Il fut applaudi et battu.

Le Président de la République empêcha l'échec de tourner au désastre. La proportionnelle perdue, restait la loi de trois ans. Pour la faire échapper au naufrage, il remit le pouvoir à un de ses chauds défenseurs, M. Barthou. Nul choix ne pouvait plus déplaire aux radicaux. M. Barthou, ministre de l'Intérieur dans le cabinet Méline, avait dirigé ces élections de 1898, qui leur avaient laissé de si pénibles souvenirs. Faire chef du Gouvernement l'homme qu'ils avaient couvert d'anathèmes et frappé d'ostracisme, c'était presque les braver.

Malgré la certitude de nouvelles fureurs, le Président du Conseil se mit à l'œuvre sans perdre une minute et obtint de la Commission de l'armée l'étude hâtive du projet.

Albert de Mun en suivit les travaux, jour par jour, et publia une série d'articles qui plus d'une fois apportèrent des suggestions et des renseignements puisés à la source la plus sûre. Il soutint la réforme dans la presse avec une ardeur et une science qui firent de lui un auxiliaire incomparable. Ses articles valaient ses meilleurs discours ; recueillis, ils forment un monument précieux pour l'histoire militaire du pays.

Aux pacifistes confiants, dont les rêveries l'irritaient, il répondait :

« Je vois et j'entends, c'est assez. Je vois que derrière

« le Rhin, on travaille sans trêve, sans défaillance. Je vois « que les lignes de transport se multiplient vers la frontière « de Belgique et du Luxembourg, que les dirigeables, les « flottes d'aéroplanes se construisent avec une activité fié- « vreuse, que demain ils auront partout leurs ports d'attache « organisés ; je vois que, derrière les canons, se massent les « caissons automobiles prêts au ravitaillement. »

Quand on lui parlait de milice armée, de réserves, d'offensive soudaine, il opposait deux chiffres, celui des troupes allemandes, celui des nôtres. Aux stratèges de couloirs, qui vantaient la puissance de nos forteresses de l'Est, il ne cessait de rappeler que l'offensive allemande se ferait par la Belgique, la grande voie d'invasion depuis longtemps choisie.

Rappelez-vous donc, disait-il, les débats du Parlement « belge à propos des fortifications de Flessingue et d'An- « vers, « le réduit national » ; vous y verrez les anxiétés de « patriotes avertis.

Et si vous remontez plus haut dans le passé, vous pour- « rez lire le prophétique mémoire, que le roi Léopold avait « adressé, jadis, à ses ministres. « L'Allemagne, y était-il « dit, ne reconnaîtra plus les traités, encore qu'elle les aura « signés, les Belges seront considérés et traités en belligé- « rants *.

Après des semaines de polémique dans la presse, le débat s'engagea à la Chambre. Il n'en perdit pas un mot. S'il ne put monter à la tribune et laisser parler son cœur débordant de patriotisme, il soutint de ses applaudissements les orateurs plus heureux que lui, et surtout le Président du Conseil, qui menait la campagne avec un entrain tout béarnais.

Le débat fut long et orageux. Des guerriers improvisés multiplièrent les objections et les systèmes. La Chambre fut

1. Foucault de Mondion, La Belgique livrée à V Allemagne, page 107, Albert Savine, éditeur.

transformée en une école de guerre, tenue par des civils. L'état-major passa de mauvais moments.

Le Gouvernement était représenté par trois généraux, ses commissaires.

Le général Joffre écoutait tout sans broncher, impassible comme un soldat sous les armes. Quoi qu'il entendît, il ne disait pas un mot, ne faisait pas un geste ; on croyait son esprit ailleurs, pourtant il ne perdait pas une parole. Les plus fiers contempteurs de l'armée et de ses méthodes ne parvinrent pas à le faire sortir de son calme. Quand il jugea qu'ils en avaient assez dit, il se leva tranquillement, sortit de son banc un papier à la main, monta à la tribune d'un pas paisible, et lut, d'une voix ferme et sans nulle recherche oratoire, quelques pages décisives, qui soulevèrent les applaudissements de l'Assemblée. Après quoi, il regagna stoïquement sa place et continua à écouter les orateurs, sans les interrompre davantage.

Le général Pau était silencieux aussi, mais autrement impressionnable. Sa physionomie trahissait ses émotions. A certaines hardiesses des stratèges civils, à certaines paroles blessantes des antimilitaristes, on le voyait s'agiter sur son banc de misère ; son silence était le prix d'un effort qui, à la longue, devint un supplice. Un jour, la patience lui échappa ; il se leva, mit son portefeuille sous son unique bras et s'achemina vers la porte, n'en pouvant plus. Le ministre de la Guerre effaré courut après lui dans les couloirs et, de gré ou de force, le ramena, au milieu des grognements de la gauche, offensée dans sa majesté. Quelques paroles habiles du Ministre, la vue impressionnante du glorieux mutilé cloué à sa place comme une victime, en imposèrent à la gauche qui finit par se taire.

Le général Legrand était chargé de donner la réplique aux orateurs les plus marquants. Il s'acquittait de sa dure besogne avec une aisance et une bonne grâce inlassables. Il parlait avec un sérieux imperturbable des théories les moins sérieuses, répondait doucement aux paroles violentes ; rien

ne le prenait au dépourvu. Les plus farouches ne trouvèrent jamais le fond de sa mansuétude courtoise ; les plus bavards, s'entendant réfuter si gravement, se prirent pour de vrais spécialistes et lui furent reconnaissants de si bien les comprendre.

Après beaucoup de séances, les unes intéressantes, les autres fastidieuses, la Chambre se déclara satisfaite ; elle coupa court à l'éloquence parlementaire et vota la loi à une grande majorité.

Avec quelle joie Albert de Mun salua ce vote ! Enfin, elle était faite la réforme libératrice qui mettait la France à l'abri d'une surprise et écartait la menace d'une attaque brusquée.

Les radicaux, battus sur la question militaire, cherchèrent aussitôt une consolation et une revanche sur le terrain anticlérical. L'ancienne loi Doumergue, autrefois votée par la Chambre, lui revint après un long séjour au Sénat, où elle avait été revue et corrigée ; sa Commission y avait ajouté des mesures répressives contre la non-fréquentation scolaire. Les statistiques officielles, le chiffre des conscrits illettrés, en démontrant l'inassiduité des enfants et l'indifférence des familles, laissaient entrevoir la quasi-faillite de l'école obligatoire. De jour en jour baissait le niveau de la source, d'où se répandaient sur la jeunesse du pays les eaux vives de la libre pensée.

Pendant de longs jours se succéda à la tribune un cortège de laïcisateurs échauffés. Jaurès ouvrit le feu par un discours positiviste, plein de brumeuses formules ; de moindres personnages le suivirent, brodant, sur le même thème, de longues et monotones variations. Comme les élections étaient proches, les futurs candidats s'empressaient de se créer des titres à la bienveillance des loges.

Le Président du Conseil prononça un discours habilement nuancé, où il essaya de côtoyer les écueils, sans s'y heurter, Mais il advint qu'un interrupteur lui demanda à brûle-

pourpoint, si l'enseignement des devoirs envers Dieu se concilierait avec la neutralité qu'il préconisait. Il eût bien voulu éluder la réponse ; mais la gauche veillait ; force fut de s'exécuter : « Je dis nettement, déclara-t-il, que je ne donnerai pas aux instituteurs le conseil d'enseigner dogmatiquement ce que vous appelez les devoirs envers Dieu. »

Aussitôt la gauche éclata en appiaudissments ; mais les protestations s'élevèrent à droite. «Ce que nous appelons les devoirs envers Dieu, dit l'un, ce sont ceux que prévoient vos programmes scolaires, publiés à V Officiel, et affichés dans les écoles. » — « Personne jusqu'ici, lui dit un autre, n'a prononcé une parole plus grave que la vôtre. »

Poussé dans ses derniers retranchements, M. Barthou ajouta : « J'estime que donner comme instruction aux instituteurs d'enseigner cette partie du programme religieux, ce serait violer la neutralité scolaire. J'aime à croire que vous préférez, je ne dis pas à mes réticences, mais à mon silence, la franchise très nette de mes explications. »

La franchise très nette était la répudiation de l'idée divine, c'est-à-dire la proclamation très nette du rationalisme obligatoire. Après trente ans, la bataille scolaire arrivait à sa décision.

En 1882, M. Jules Ferry, le fondateur de l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire, avait dit : « L'école publique, en cessant d'être confessionnelle, restera spiritualiste », et il avait tenu parole dans la rédaction des programmes scolaires. Aujourd'hui, M. Barthou désavouait son maître, son chef politique. 1882-1913, trente ans avaient suffi pour faire de l'école spiritualiste, l'école positiviste, pour arriver de l'affirmation â l'ostracisme de Dieu. Que de temps faudra-til pour descendre au bas de la pente, c'està-dire à la négation?

Les catholiques, enclins aux illusions, mesuraient maintenant, avec le chemin parcouru, l'étendue de leur défaite. Tandis qu'ils se querellaient et se divisaient, la libre-pensée

s'installait au pouvoir, prenait officiellement la maîtrise des esprits et se préparait de nouveaux triomphes.

Plus de Dieu, disaient les incrédules ; plus d'armée, ajoutaient les antimilitaristes ; plus d'enfants, répondait la foule, nourrie des doctrines maçonniques. Tel était le bilan de la moralité publique, un an avant la guerre, où allaient se décider les destinées de la France.

Pendant que les sectaires poursuivaient, dans le domaine des idées, leur œuvre de destruction, les politiciens redoublaient d'aveuglement dans la conduite des affaires publiques.

La loi de trois ans rendait nécessaire l'organisation du nouveau service militaire. De plus, les énormes dépenses militaires que l'Allemagne prodiguait à ce moment avec une hâte fébrile obligeaient la France à de lourds sacrifices. Celle-ci n'avait pas d'artillerie lourde ;elle ne fabriquait plus de fusils Lebel ; ses approvisionnements, ses armements ne correspondaient plus aux exigences d'une situation de jour en jour plus grave. Le Gouvernement et la Commission du budget, sans méconnaître les nécessités nouvelles ni prétendre s'y dérober, ne les acceptaient qu'avec hésitation ; la crainte de faire peser sur le pays de lourdes charges paralysait leurs bonnes intentions.

Le Gouvernement demanda pourtant cinq cents millions de crédits exceptionnels de guerre, puis cinq cents autres millions pour le service de trois ans ; il se décida même à proposer un emprunt d'un milliard, alors que l'État-major en réclamait deux, « minimum irréductible » disait-il.

La Commission du budget tâtonnait et perdait un temps précieux, quand un jour le Ministre vint lui annoncer qu'on avait tout récemment découvert une fusée allongeant beaucoup la portée des canons de 75. Sans plus ample informé, elle supprima d'un trait de plume les soixante-quinze millions affectés à l'artillerie lourde. Un autre jour, elle ouvrit une discussion théorique sur les meilleurs impôts ; et, après avoir entendu les radicaux, déclarer qu'ils n'en voulaient

d'autres que le leur, l'impôt progressif sur le revenu non encore mis sur pied, elle se sépara sans conclure.

Les vacances arrivèrent, sans qu'aucune décision n'eût été prise ni sur l'importance des dépenses, ni sur le chiffre des crédits, ni sur le projet d'emprunt.

Ces ajournements désolaient Albert de Mun. « L'Europe, « écrivit-il, est plus profondément troublée que jamais. « La guerre de demain sera la guerre de tous, c'est-à-dire « la plus profonde secousse que le monde aura connue. » Il avait écrit jadis un article retentissant : « La guerre nécessaire ».

S'il l'eût refait, il l'eût intitulé: « La guerre inévitable ».

C'était le moment où Guillaume avouait au roi des Belges ses intentions belliqueuses et alarmait par son langage notre ambassadeur à Berlin, le moment où sa presse, obéissant à un mot d'ordre, proclamait la légitimité de la violence, les droits du plus fort sur le plus faible et rappelait le mot du grand Frédéric :« Le royaume de Dieu se gagne par la patience, ceux du monde par la force », le moment où sa diplomatie murmurait à l'oreille des gouvernements suspects d'ambitions, des paroles tentatrices.

Plus l'horizon s'assombrissait, plus Albert de Mun devenait inquiet et pressant : « Pas de débats irritants, écrivait- « il, unissons-nous, voyons, dans les Ministres, les gardiens « de la défense nationale. M. de Metternich l'a dit : « Les « hommes de demain sont les seuls qui comptent : arrière « les anciens dissentiments, arrière les vieilles querelles. « Qu'on ne parle plus de péril clérical : il n'y en a plus « d'autre que le péril national.»

Ses préoccupations furent si vives que, sachant ce qui se passait à la Commision du budget, il désira y entrer. N'était-elle pas la dispensatrice des ressources de la paix et de la guerre, la régulatrice de la politique générale?

Un de ses membres, le comte de Ludre,lui céda sa place. A l'époque oùil lui succéda, le malaise financier, grâce aux prodigalités d'une politique de laisser-aller, était devenu chro-

nique ; et les budgets des radicaux ne s'équilibraient plus que par des expédients et des impôts nouveaux.

Il siégeait depuis quelques jours quand le Gouvernement, rectifiant le chiffre de son premier projet, proposa un emprunt de quatorze cents millions. Gomme il savait l'insistance de l'État-major pour obtenir son minimum de deux milliards, il se persuada que le nouveau projet était un effort pour adapter l'emprunt aux besoins de la défense nationale. C'était une erreur. Le ministre des Finances, embarrassé pour équilibrer son budget ordinaire en déficit de 500 millions, avait simplement profité de l'occasion pour glisser dans l'emprunt militaire la somme qui lui manquait ; du coup, les crédits de la guerre n'étaient plus que de neuf cents millions.

Équilibrer le budget ordinaire avec des fonds d'emprunt était une hérésie financière ; mais faire encore un rabais sur les besoins urgents de la défense nationale parut à Albert de Mun la plus folle imprudence. Sans prendre la peine de discuter les sophismes imaginés pour excuser des procédés dignes de fils de famille dans l'embarras, il dénonça avec une éloquence, parfois poignante, l'aberration d'une politique qui sacrifiait les intérêts nationaux aux calculs électoraux. Ce fut en vain ; le siège de la commission était fait. S'il ne put la convaincre de la responsabilité qu'elle assumait, il déclara se refuser à la partager avec elle.

Il fut battu à la Commission, battu ensuite à la Chambre. Mais le lendemain de leur capitulation, les radicaux sentirent leurs scrupules se réveiller, quand on leur proposa d'exonérer les nouvelles rentes de tout impôt. Sacrifier l'armée au risque de compromettre la sécurité du pays passait encore ; mais sacrifier l'égalité démocratique et procurer un profit aux capitalistes dont on sollicitait l'argent, c'était le renversement de tous les principes. Le ministère Barthou ne résista pas à ce puritanisme radical et fut renversé du coup.

Le Président de la République appela, pour le remplacer,

un radical de marque, M. Doumerguc. Celui-ci, docile aux exigences de son parti, fit entrer dans son cabinet des adversaires du service de trois ans, avec des adversaires de l'exonération de la rente. Le Bloc triomphait sur toute la ligne, il avait pour ministre des Finances, son préféré, M. Caillaux. Celui-ci, sans se plaindre tout haut, trouvait dur qu'on lui eût appliqué si sévèrement le principe : tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.

Aussitôt commença la lutte en vue des élections. Le programme radical était simple : service de deux ans, pas de charges militaires nouvelles, politique pacifiste et laïque.

Le premier acte du nouveau Cabinet fut pour le pays un trait de lumière ; l'emprunt de quatorze cents millions fut renvoyé à des temps meilleurs. Comme les dépenses militaires étaient de toute urgence, cet ajournement était un gage oiïert à l'Allemagne. En 1870, M. Emile Ollivier, persuadé des bonnes intentions germaniques, avait réduit le contingent annuel de 12.000 hommes ; c'était cette fois, non l'effectif, mais le budget militaire qui faisait les frais des illusions gouvernementales. Les hommes avaient changé, mais non les crédulités.

On était à peu de mois du renouvellement de la Chambre. Comme rien n'éclaire mieux les hommes habitués au pouvoir que de l'avoir perdu, M. Briand se retrouva clairvoyant, et à son tour vit le péril à gauche.

Après avoir conduit le Bloc à la victoire en 1910 et pour récompense avoir été deux fois renversé par lui, il jugea l'expérience suffisante. Aussi pensa-t-il, pour lui barrer la route, à former une coalition largement ouverte, sorte de ligue de bien public où les catholiques seraient entrés.

L'idée était juste, à la condition d'être sincère et de ne pas être une simple manœuvre électorale. Pour réussir, il fallait ne pas renouveler le jeu de Périgueux. Malheureusement, les événements ne lui avaient rien appris. Pas plus qu'autrefois, il ne croyait ni à la puissance, ni même à la sincérité des croyances religieuses ; il les pre-

nait pour de simples opinions, prêtes à s'adapter à tous les événements et à évoluer avec tous les temps. Comme autrefois, il était persuadé qu'il suffisait d'entre-bâiller la porte de la maison laïque, pour que les catholiques accourussent y chercher place, sans rien changer à son ameublement.

Telles étaient ses illusions qu'il fut surpris de se heurter à des résistances invincibles et de trouver en face de lui des hommes réfractaires à l'opportunisme et décidés à n'être ni dupes ni complices. Il en conçut une telle irritation qu'il alla au Havre, et les foudroya : « Il n'y a rien à faire avec ces gens-là, » dit-il.

Il avait raison. Ces gens-là savaient de leur côté qu'aux conditions qu'il y voulait mettre, il n'y avait rien à faire avec lui. Tout disposés aux déclarations loyalistes, aux réformes sociales, au concours le plus désintéressé, ils n'entendaient se prêter à aucun sacrifice de conscience. Des amusettes oratoires ne leur feraient pas accepter, même avec d'habiles équivoques, l'œuvre collective de M. Waldeck- Rousseau et de M. Combes. Le droit d'association, la liberté d'enseignement leur étaient sacrés et lui les regardait comme le patrimoine intangible de la République laïque. Nulle entente n'était possible. Consentir à ce que l'Église fût dépouillée de son apostolat et de son enseignement, ce n'était pas un sacrifice, c'eût été un reniement. Il n'y avait donc qu'à se combattre et à en appeler à la justice du pays.

La session s'acheva tristement ; le pays était tombé dans une indifférence, qui n'avait d'égale que l'inertie du Parlement.

Au milieu de cet affaissement général, Albert de Mun gardait ses préoccupations militaires ; ses regards restaient fixés sur cette frontière du Rhin qu'il savait ouverte aux entreprises d'une Allemagne toujours en éveil et l'incurie de la majorité l'indignait. « Où est notre armée, écrivait-il, « va-t-elle sombrer dans l'anarchie parlementaire? Va-t-elle « s'effondrer dans l'étoufîement national, qui se prépare à

« Berne? Un avenir prochain le dira. L'heure décisive est « bien près d'être écoulée. Puisse Dieu nous épargner celle « du châtiment ! »

Dans la presse, dans les Commissions, dans les couloirs de la Chambre, il signalait sans relâche les symptômes avant-coureurs de la crise prochaine. On l'écoutait, sans le croire. A bout de patience, il prit une résolution qui parut presque une folie. Il se décida à parler à la séance qui, à ce moment, clôturait le Congrès d'ActionLibérale tenu à Paris. Les instances de sa famille, de ses amis, ne purent le détourner de son projet. Il se résigna seulement à écrire les quelques paroles qu'il voulait prononcer ; ce furent ses uliima verba; il les lut d'une voix étouffée, qui avait l'angoisse d'un adieu.

C'était la première fois qu'il parlait en public, depuis la mémorable séance du traité congolais ; ce fut la dernière.

Quand il se leva, il sembla que tout son passé se levait avec lui. L'assemblée, accourue pour l'écouter, fut secouée par un sursaut d'enthousiasme ; ses anciens compagnons d'armes, heureux de le revoir, s'abandonnaient à une joie qui devint de l'ivresse, et les jeunes tressaillaient de fierté à la vue du chef aimé qui leur avait tracé la voie. Il était là, devant leurs yeux, le glorieux vétéran qui, pendant quarante ans, avait tenu haut leur drapeau au milieu de batailles ardentes et trouvé le secret de l'illustrer jusque dans la défaite.

A chaque parole tombée de ses lèvres, les ovations se succédaient, et sa voix affaiblie se perdait dans le bruit des applaudissements. Bientôt elle ne réussit plus à dominer la tempête des bravos, et la scène s'acheva en une acclamation, où les cœurs et les larmes se confondaient.

Ce furent ses adieux à la parole publique. Quand il se rassit, c'en était fait du grand orateur. Sa carrière était finie, sa vie près de l'être.

Les derniers jours de la session furent presque sombres. On eût dit qu'un pressentiment sinistre troublait, dans sa

sécurité voulue, cette Assemblée qui avait vécu d'une politique dont le pays mourait. Les radicaux affectaient une pleine confiance dans l'avenir. Leur parlait-on de défense nationale, ils répondaient qu'il n'en était pas de meilleure que leur volonté de maintenir la paix ; insistait-on sur les préparatifs militaires de l'Allemagne, ils disaient en souriant qu'eux préparaient les élections.

Ils les préparèrent si bien que le scrutin des mares stagnantes leur donna des résultats inespérés. Avec 180 radicaux-socialistes, 100 unifiés, 36 socialistes indépendants, un fort lot de radicaux tout court et l'habituel contingent clés douteux à tout faire, la majorité était formidable. Le Bloc de gauche allait régner et gouverner. Plus de nationalisme gênant : plus de loi de trois ans ; plus de budget extraordinaire de guerre. Chacun allait vivre sa vie dans une société débordant de bien-être, dégagée de superstitions religieuses et de velléités impérialistes.

Quelle n'eût pas été la stupeur de ces optimistes renforcés, si on leur eût dit que, quelques mois après, la France en armes refoulerait, péniblement et à force d'héroïsme, une formidable invasion et que le général Jofîre télégraphierait, après une magnifique victoire, restée inachevée : « Faute d'approvisionnements, j'arrête l'offensive, mes canons de 75 n'ont plus que 700 coups à tirer. »

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