LA GUERRE
Mort d'Albert de Mun.
Les élections suivirent de près la dernière rencontre du maître et des disciples.
Elles ne ressemblèrent à aucune autre. On eût dit que la bataille se livrait entre adversaires masqués, attentifs à cacher leurs armes et à mesurer leurs coups. En apparence ternes et réduites à de simples corps à corps, en réalité ardentes, elles mirent aux prises des combattants passionnés que le service de trois ans divisait sourdement.
D'accord pour ne pas vider leur querelle au grand jour et ne pas faire trop de bruit, candidats et électeurs se comprenaient à demi-mot. Sauf dans les régions où le souvenir de l'invasion était resté vivant et celles où le pacifisme était en honneur, les divergences les plus profondes s'estompèrent d'ombres discrètes. On se battit à coups de réticences ; les affirmations les plus contradictoires se dissimulaient avec art sous des formules prudentes. Les uns craignaient de heurter le sentiment familial, les autres le sentiment national ; tous comprenaient que l'étranger avait l'oreille tendue. Cette lutte en pleine lumière ressembla presque à un combat de nuit.
Quand elle fut finie, tout le monde chanta victoire ; à lire les professions de foi, on pouvait se demander qui avait raison. Les partisans des trois ans soutenaient l'avoir gagnée et les autres niaient l'avoir perdue.
Le jour où les nouveaux élus se classèrent, grande fut la surprise de voir le Bloc grossi encore. Quant au centre, il était diminué et désorganisé ; à droite, conservateurs, ca-
tholiques, libéraux, n'étaient plus qu'une poignée, et encore émiettée.
Le changement des opinions ne correspondait pas au changement des personnes ; les hommes étaient à peu près les mêmes, les programmes seuls ne l'étaient pas. D'anciens modérés étaient devenus des radicaux, les radicaux tout court des radicaux-socialistes. Il semblait que tout le monde eût peur de n'être pas assez avancé. Le glissement à gauche avait été contagieux, même à droite.
Le Bloc arrivait à son apogée, mais il y arrivait anémié et à bout de souffle ; il avait trop respiré l'air des mares stagnantes. Sauf un vague pacifisme et quelques vieilleries anticléricales, il ne vivait plus que de formules démodées. Plus d'aspirations réformatrices, presque plus de sens national ; il avait peur de l'armée, parce qu'elle était une force impérialiste, et de la revanche, parce qu'elle était la réaction.
Sa doctrine se résumait en une perpétuelle invocation des souvenirs de la Révolution. Tout en faisant sonner haut « les grands ancêtres », il oubliait d'en faire revivre les ardeurs patriotiques et les ambitions nationales. A le voir à l'œuvre, on se rappelait ce jugement de Jules Ferry sur « l'école de la tradition révolutionnaire » : « Il en est d'elle comme de ces enfants qui n'ont retenu du type paternel que ses travers. Les continuateurs de la Révolution n'ont hérité que de ses sophismes, de ses déclamations et de ses haines. »
Ces continuateurs de la Révolution cédaient à une passivité satisfaite et se complaisaient dans les douceurs de la République des camarades. Ils n'étaient, comme le leur disait l'un des leurs, que « des Jacobins dégénérés ».
La nation, habituée à ce régime d'égoïsme subalterne, assistait avec résignation à la lente dégradation des mœurs publiques. Albert de Mun avait écrit à la veille des élections : « Qui l'emportera, la politique de la France ou celle des partis, la sève ou le bois sec ? » Le bois sec l'avait emporté. Par bonheur, l'avenir l'a prouvé, il y restait un
peu de la sève généreuse, où la France a, dans ses grandes crises, puisé sa force et trouvé son salut.
Qui eût dit, en voyant cette majorité de pacifistes et de sectaires s'asseoir sur les bancs de la Chambre, qu'elle était destinée à assister aux plus grands événements et à ne pas rester trop indigne d'eux?
En attendant, les unifiés, bénéficiaires des dernières élections, faisaient seuls preuve d'ardeur ; seuls, ils avaient un programme et un chef ; ce chef était Jaurès. Jaurès, dans la force de l'âge et la plénitude du talent, avait débuté, dans la vie publique, par le centre gauche, mais n'avait fait que le traverser. Il y avait trouvé une froideur, une pondération, un perpétuel balancement entre le oui et le non, qui blessaient sa nature ardente, avide de mouvement. Le socialisme, avec ses hardiesses impétueuses et son dédain des réalités, répondait autrement à son tempérament excessif. Il s'y jeta tête baissée. Une fois engagé sur la pente, il la descendit jusqu'au fond.
Le normalien brûla les étapes et chanta Y Internationale sur les tables des banquets. Nouveau venu, il fut longtemps discuté dans son parti, mais s'imposa bientôt par la supériorité de sa culture, l'éclat de sa parole, la régularité simple de sa vie, la variété et l'audace de ses sophismes. Ses connaissances étaient vastes, sa facilité de conception et sa puissance de travail surprenantes. Il lisait tout et retenait tout. Ce qu'il ne savait pas, il le devinait ; cette faculté d'intuition lui donna l'illusion de se -croire universel. Son éloquence surprenait d'abord par sa fougue, des éclats de voix retentissants et une action oratoire qui eût fort scandalisé Isocrate ; mais elle devenait prenante, grâce à l'élégance de la forme, la richesse des aperçus, et une sincérité dans le paradoxe, qui produisait l'éblouissement. Ni Berryer, ni Montalembert, ni Guizot ne l'eussent reconnu comme un des leurs ; mais la foule l'admirait comme le chef d'une nouvelle école, où la passion et la science s'unissaient dans un pêle-mêle étourdissant. Il avait soutenu tant de thèses,
tranché tant de questions, que des juges sévères l'appelaient Gorgias. C'était injuste. Il n'était ni un rhéteur, ni un comédien ; c'était un idéaliste, emporté par une imagination de feu, qui s'enivrait du bruit de sa voix et du tumulte de sa pensée.
Surpris par la confusion de la nouvelle Chambre, il se demanda d'abord ce que cachaient les étiquettes électorales des nouveaux venus, et si quelques-unes n'étaient pas seulement des ruses de guerre. Il reconnut vite, qu'entre les deux camps tranchés des partisans et des adversaires de la réforme militaire, s'éparpillaient, en de subtils groupements, des députés aux opinions indécises, qu'il fallait gagner mais non brusquer.
Dans cette incertitude, il n'était pas plus pressé que ses collègues de l'opposition de croiser le fer. Les défenseurs des trois ans avaient la loi qu'ils voulaient et désiraient ne rien risquer ; les autres craignaient de compromettre par trop de hâte leurs chances de révision. Tous d'ailleurs, fatigués de la lutte électorale, désiraient sinon la paix, au moins une suspension d'armes. Difficilement nommés, les radicaux voulaient jouir de la victoire, que l'administration leur avait procurée, et du régime de favoritisme qu'incarnait le règne du Bloc.
Le pays, fait aux mœurs nouvelles, laissait aller les choses sans s'émouvoir. Très jaloux de faveurs, il pardonnait tout aux maîtres qui les lui prodiguaient ; mais son indifférence, mêlée de dédain, cachait une secrète anxiété. Quoique à chaque élection l'étiage moral baissât, il restait, au fond de son âme, troublé par de patriotiques angoisses.
Deux faits significatifs traduisirent tout de suite l'esprit du Gouvernement et de la majorité. L'un fut le projetd'emprunt militaire, depuis longtemps attendu et ajourné, qui fut présenté avec le chiffre de 800 millions, inférieur de plus de moitié au minimum fixé par l'État-major ; l'autre, le rejet par 200 députés du Bloc de crédits militaires d'extrême urgence. On était à quelques jours de l'assassinat de l'ar-
chiduc Ferdinand, à quelques semaines de la déclaration de guerre !
Jamais la sécurité de la majorité n'avait été plus grande et M. Viviani, irrité, en arrivait à dire : « Les engagements « électoraux, c'est quelque chose : la garde des frontières est « chose plus importante. » De son côté, M. Briand déclarait à notre ambassadeur de Russie, M. Paléologue, que « les « socialistes révolutionnaires et les radicaux alliés aux uni- « fiés se conduisaient comme des fous et qu'ils étaient en « train de perdre la France 1 ».
Tandis que s'écoulaient ces jours d'une monotonie fatigante, survint un événement dont les conséquences politiques ne furent entrevues que plus tard. Mme Caillaux, exaspérée des attaques qu'un journaliste en vue prodiguait à son mari, le tua d'un coup de revolver. M. Caillaux dut donner sa démission.
Le Cabinet ne survécut pas à cette dislocation. Que fûtil advenu, s'il eût été aux affaires pendant la crise qui allait s'ouvrir? Disposé, comme il l'était, à un accommodement avec l'Allemagne, eût-il renoncé à sa politique de conciliation?
Tout était à craindre de l'état d'esprit de la majorité. Il se révéla, avec ses instincts antimilitaristes, lors delà constitution d'un nouveau ministère. Le Président de la République avait confié à M. Ribot le soin de le former. Celui-ci, en le présentant à la Chambre, essaya de soulever, d'une main discrète, le voile qui cachait des dangers déjà imminents. Aussitôt s'élevèrent de la gauche des protestations indignées. « Non, non, pas cela, s'écria M. Sembat, pas l'argument de la panique. » A peine le Ministre fut-il descendu de la tribune, que les pacifistes éperdus se jetèrent sur leurs boîtes, pour y chercher les bulletins, qui étaient son arrêt de mort. Le cabinet Ribot n'arriva pas vivant au soir de son premier jour, et il ne resta au chef de l'État d'autre ressource