‹ Le Comte Albert de MunChapitre 9 sur 16 · Louis Barthou, La baiaille du Maroc, page · texte numérisé non relu

Louis Barthou, La baiaille du Maroc, page

naissant notre suprématie au Maroc, nous permettait de tirer sans bruit le verrou mis à Algésiras sur la porte de l'Empire chérifien.

Mais qu'espérer de l'Allemagne, ce pays de domination si bien dépeint par M. Delcassé : « Tendez-lui le petit doigt, elle vous prend la main, puis le bras, puis l'épaule, et bientôt tout le corps y passe »? La France en fit l'expérience et la convention de 1909 devint vite une mystification.

Albert de Mun se réjouissait du développement de notre influence sur cette terre africaine, où il avait fait ses premières armes. Sans doute, il était hardi d'éparpiller ses forces et de conquérir l'Atlas, quand on avait les Vosges à défendre ; mais tout valait mieux qu'une résignation passive. Il écrivait : « La vie de la France est inextricable. La paix, depuis le traité de Francfort, est à la merci d'un incident. Et quelle paix? Toujours sur le qui-vive, le pays n'arrivera-t-il pas à l'énervement, peut-être à l'engourdissement. »

Loin de se laisser prendre aux ruses de la diplomatie allemande, il était convaincu qu'elle n'abandonnerait jamais son idée fixe, l'écrasement de la France ; elle avait été celle de M. de Bismarck et s'était transmise de chancelier en chancelier, jusqu'au prince de Bulow. L'alerte de 1875, l'incident Schncebelé, le voyage de Tanger, en procédaient ; et l'ambassadeur allemand, en menaçant hier de prendre ses passeports, s'en était inspiré.

Ces provocations, systématiquement renouvelées, lui prouvaient que l'Allemagne voulait la guerre et en guettait l'occasion. Aussi plus il avançait dans la vie, plus revenaient vivantes à sa mémoire les scènes tragiques de 1870 : la courte campagne de Lorraine, les demi-victoires ébauchées par l'héroïsme des troupes et compromises par le désaccord des chefs, l'affreuse journée de la capitulation de Metz, les muettes colères des soldats, le désespoir des officiers serrant, dans leurs mains crispées, l'épée qu'ils ne tenaient plus que de la générosité du vainqueur.

Ces souvenirs, entrevus dans la lumière sombre du passé,

ravivaient de vieilles blessures, que le temps n'avait pas cicatrisées. Arrivé aux premiers confins de la vieillesse, il ressentait une souffrance d'autant plus vive qu'il craignait de ne pas la voir vengée. Un jour vint où il voulut se donner la suprême consolation d'un pèlerinage aux lieux mêmes où il avait vu s'écrouler la fortune de nos armes et à la cité vierge, longtemps l'orgueil et le bouclier de la France, devenue son calvaire parle crime d'un homme.

Il a fait, dans des lignes poignantes, le récit de son voyage de Lorraine et de ses visites aux champs de bataille légendaires et aux tombeaux des héros dont une terre maintenant allemande avait bu le sang et dévoré les restes.

Le voilà à Metz, sur la grande place, théâtre de la dernière scène du drame. « Du haut de la cathédrale, écrit-il, il me semble que va tomber le glas de la « Muette », qui retentit toute la journée du 28, toute la nuit suivante, tandis qu'errait avec des clameurs la bande de soldats désarmés, d'officiers exaspérés, d'habitants éperdus, entraînés dans le vain tumulte d'une stérile protestation. La statue de Fabert se dresse, je ne vois rien d'autre. Est-ce qu'elle est encore, comme le jour terrible, couverte d'un long voile de crêpe? Est-ce que le son des fifres, aigre et déchirant, ne va pas, comme ce jour-là, éclater en avant d'une troupe qui défile à ses pieds? J'entraîne mes compagnons sur les marches du socle : je leur fais lire l'inscription fameuse : « Si, pour empêcher qu'une place que le Roi m'a confiée ne « tombe au pouvoir de l'ennemi, il fallait mettre à la brèche « ma personne, ma famille et mes biens, je ne balancerais « pas un instant à le faire. » Elle flamboyait sous le crêpe, il y a trente-huit ans, et nous étions vivants ! Tout à l'heure, dans le petit musée de Mars-la-Tour, nous verrons les armes de Metz avec ces mots en exergue : Tradita, non capia, livrée, mais non conquise ! »

Dans le déchirement de ses souvenirs, il se promit de ne jamais oublier les morts invengés, dont il venait de fouler la poussière. Impuissant en politique, il voulait au moins

remplir jusqu'au bout son devoir de patriote. Dans ce rôle où il mit tous ses enthousiasmes, il trouva des joies inattendues et des consolations insoupçonnées. Depuis des années, il était sur la brèche dans les assemblées politiques, ne reculant jamais, mais n'avançant jamais. Aux prises avec des passions implacables, il avait épuisé contre elles les forces de sa jeunesse et de son âge mûr, bu jusqu'à la lie le calice des amertumes. Après ses longues luttes et ses dures épreuves, il voyait ses amis las et désunis, quelques-uns oubliant les enseignements sauveurs de Léon XIII, d'autres les répudiant hautement ! Son cœur n'avait rien perdu de son ardeur, mais les déceptions l'avaient assombri.

Aujourd'hui, il tournait la page, où était écrite la triste histoire de ses longs combats et sur la page blanche ouverte devant lui, il espérait voir tracer des lignes plus heureuses. Tout était triste au dedans du pays ; rien n'était décourageant au dehors.

La politique coloniale, depuis l'expédition de Tunisie jusqu'à celle du Maroc, avait été l'exécution d'un plan, hasardeux peut-être, mais suivi avec continuité. D'heureuses entreprises avaient relevé le prestige, et agrandi le domaine de la France. La Tunisie, l' Indo-Chine, Madagascar, le Congo, l'Afrique occidentale étaient les fleurons d'une couronne moins brillante assurément que celle de l'Angleterre, mais qui éclipsait celle des autres nations.

Au Maroc, l'expédition du général Lyautey à Oudjda, le débarquement à Casablanca des héroïques marins du Galilée, la brillante campagne du général d'Amade dans la Chaouia, rappelaient les plus beaux exploits de la conquête de l'Algérie.

Sans doute le respect de nos traditions nationales au dehors ne rachetait pas leur mépris à l'intérieur ; Albert de Mun ne ressentait pas moins une joie profonde des initiatives de notre politique coloniale et de l'attitude de notre diplomatie vis-à-vis de l'Allemagne.

Ce n'était pas à ses yeux un mince mérite d'avoir su, pen-

dant quarante ans, conserver, en dépit des provocations et des essais de séduction, la même dignité calme et fière. Il s'étonnait que la jeune démocratie eût observé, malgré son inexpérience primesautière, la correction rigoureuse d'un gouvernement d'ancien régime et obtenu ces brillants résultats : l'alliance russe, l'entente cordiale avec l'Angleterre, le rapprochement avec l'Italie. Sans doute des fautes avaient été commises ; mais à faire la balance des erreurs et des succès, il était visible que la conduite suivie n'avait été ni sans habileté, ni sans courage.

A ce moment, commence la troisième phase de sa vie publique. Dans la première, qui s'étend de la fondation des cercles ouvriers à la mort du comte de Chambord, il a poursuivi le rêve d'une monarchie contre-révolutionnaire ; dans la seconde, qui va de la lettre de Léon XIII sur le ralliement à la loi de séparation, il a cru préparer la restauration de la paix religieuse par l'organisation des catholiques sur le terrain constitutionnel ; dans la troisième, il est surtout préoccupé des dangers extérieurs et compte pour les conjurer sur l'accroissement constant de nos forces militaires.

Las des déceptions, il a le dégoût de la politique et des luttes stériles. Toujours prêt à défendre ses croyances, il ne croit plus en avoir l'occasion à la Chambre, faute de voix. Peu s'en faudrait qu'il n'en vînt à se juger inutile et à cesser d'être militant ; mais, comme il croit la France menacée par les convoitises germaniques, il retrouve, pour la servir, l'ardeur de l'apostolat et le feu sacré de l'espérance. Préparer la guerre afin de l'empêcher, mettre le pays à l'abri des attaques brusquées, telle est l'obsession de sa pensée.

Ce rôle nouveau l'a fait plus d'une fois l'auxiliaire d'hommes hostiles à sa foi religieuse. Sans oublier ni pardonner leurs excès, il leur savait gré d'avoir accru le patrimoine et maintenu intact l'honneur national. Le lendemain du jour où il avait protesté contre les outrages faits à sa conscience, il reDrenait la plume pour soutenir la politique

extérieure du Gouvernement. Aussi loyal dans son hostilité que dans son concours, il acceptait la double situation d'intransigeant et de ministériel, montrant, par cette apparente contradiction, la noblesse de son caractère et la sincérité de son patriotisme.

Il n'eût pas été lui-même, s'il n'eût gardé dans ce rôle nouveau une indépendance absolue et écarté tout engagement. En rendant justice à notre diplomatie quand elle tenait tête à l'Allemagne, il savait rire des pudeurs anticléricales du monde officiel, le jour où il le voyait, dans une fête, fuir éperdu à l'arrivée du clergé et laisser vide sa place à la tête du cortège officiel.

Son zèle pour les réformes sociales ne l'empêcha pas davantage de combattre les conceptions mal venues que le Gouvernement, dans un désir hâtif de popularité, s'efforçait de réaliser, Telle fut son attitude à l'égard de deux lois que la gauche salua, à cette époque, comme de hardies et fécondes nouveautés.

La première organisait les retraites ouvrières. Indiscutable dans son principe, elle répondait à un sentiment de fraternité et à une idée de justice ; mais hâtivement conçue, mal étudiée, corrigée à l'infini parle Sénat, elle restait plutôt une ébauche qu'une grande réforme. Au lieu de correspondre aux besoins réels du vieil ouvrier, elle lui apportait d'insuffisants secours. Albert de Mun en signala vainement les imperfections ; et le monde du travail eut vite fait de s'en rendre compte. Sa tiédeur à l'accueillir prouva qu'il la considérait plus comme une réclame électorale que comme une véritable œuvre de justice sociale.

La seconde fut l'impôt progressif sur le revenu. Depuis longtemps inscrit dans le programme de Belleville, credo des radicaux, il était aussi leur tremplin électoral. Les précédents, qu'ils connaissaient mal, les inquiétaient peu. Ils avaient oublié l'histoire des dixièmes et des vingtièmes de l'ancien régime, et la joie qu'avait causée leur abrogation au début de la Révolution.

Elle est curieuse l'histoire de cette réforme, si contraire aux traditions du pays et à ses mœurs.

Présentée par M. Clemenceau pour qui la révolution était un Bloc, elle substituait la personnalité à la réalité, la progression à la proportionnalité, deux principes proclamés par l'Assemblée nationale; soutenue par M. Caillaux, inspecteur des finances, élevé dans la doctrine des signes extérieurs, elle devait être appliquée par un ministre centregauche, M. Ribot, ennemi juré et de la personnalité et de la progression.

Les besoins d'argent grandissaient avec les prodigalités du Bloc. De plus en plus se vérifiait l'adage : « un Gouvernement démocratique peut être économe, il n'est jamais économique. » Celui actuellement au pouvoir n'était ni l'un ni l'autre. Ses promesses de dégrèvement toujours renouvelées aboutissaient à des impôts toujours croissants ; et grâce à la contagion de l'exemple, les budgets départementaux et communaux s'élevaient sans relâche.

Comme il est de principe courant chez les radicaux qu'il faut sans ménagement prendre l'argent là où il est, l'impôt progressif leur parut le meilleur parce qu'il est souple et ne frappe que les riches. Il fut salué par la démocratie comme le grand moyen d'enrichir le Trésor et de niveler les fortunes. Mais grâce à de larges abattements, il atteignait à peine 400.000 contribuables sur des millions, et ne devait donner que des rendements à peine supérieurs à ceux des impôts qu'il remplaçait.

En dépit de toutes ces séductions, il se heurta à la résistance d'un -Parlement, où il y avait beaucoup de futurs assujettis. Pour les rassurer, M. Clemenceau trouva à point un auxiliaire précieux, M. Caillaux. Financier de la bonne école, il avait une origine et une fortune qui paraissaient des garanties tranquillisantes. Né dans les rangs conservateurs, fils d'un ancien ministre du 16 mai, il gardait encore auprès de ceux qu'il avait quittés un crédit qui résistait à son évolution radicale. Le bruit s'était accrédité que l'impôt

progressif n'était pour lui qu'un marchepied politique et qu'il le ferait assez peu solide pour qu'il ne résistât pas à la première poussée. Ses auditeurs les plus prévenus se rassuraient en l'entendant dire : « Les grandes fortunes, ayant des facilités particulières pour échapper à l'impôt nous sommes conduits à demander aux classes moyennes les sommes nécessaires pour faire face aux dégrèvements proposés ». Eût-il parlé autrement, s'il eût été l'adversaire de la loi? Les grandes fortunes échappant à l'impôt, les classes moyennes lourdement frappées, c'était tout l'opposé d'une réforme démocratique. Malgré tout, la loi fut votée et M. Caillaux sacré grand financier. La majorité fit même afficher un de ses discours.

L'accueil au Sénat fut très froid ;une Commission hostile, multiplia les ajournements et les corrections, si bien que s'évanouirent vite les espérances d'une solution prochaine.

Pour se consoler de ces retards, le Bloc donna un nouveau coup de pioche dans l'organisation de la famille chrétienne. L'indissolubilité conjugale était, àsesyeux, une hérésie réactionnaire, et il augmenta les facilités du divorce, dogme de l'orthodoxie anticléricale. M. Briand qui avait sur le mariage des idées très libérales pressa le Sénat de voter au plus vite la loi qui déclarait le divorce de plein droit après trois ans de séparation, et eut la joie de remporter ce nouveau succès.

Ce fut le dernier du cabinet Clemenceau ; après avoir triomphé de dures épreuves, il tomba sur un caillou. On le croyait sûr de faire les prochaines élections, quand un jour, à propos de questions maritimes peu passionnantes, un débat animé s'engagea entre M. Delcassé et le Président du Conseil. Le ton agressif de celui-ci déplut à la majorité, qui le renversa sans façon. Un mot malencontreux et 212 voix suffirent à jeter à terre un Ministère, au pouvoir depuis plus de trois ans, et réputé invulnérable.

Quand, suivi de ses collègues, M. Clemenceau quitta la séance, son portefeuille sous le bras, il fut salué par les

huées de la gauche. Les Jacobins sont sans pitié pour les favoris qui ont cessé de plaire ; ils les accablent, quand ils tombent, d'autant d'injures qu'ils leur prodiguent d'hommages quand ils sont debout. M. Clemenceau était trop nourri des souvenirs de la Révolution pour ne pas savoir que les choses se passaient ainsi au temps des Jacobins ; il ne parut ni surpris, ni affecté et s'en alla avec la même philosophie qu'il était venu.

M. Briand, qui attendait la succession, la recueillit avec empressement. Depuis longtemps, il avait assez du décousu de son chef, de ses inconséquences, de ses brusqueries funestes au succès de la séparation. A ses yeux, le temps des violences était passé, celui des calmants venu ; il voulait qu'on n'irritât plus inutilement les catholiques réduits à l'impuissance, qu'on ne poussât plus les radicaux l'épée dans les reins.

Sa déclaration ministérielle fut pourtant la glorification de la défense laïque, forme nouvelle de la défense républicaine. Parti des extrêmes limites du parti socialiste, il était revenu sur ses pas. L'expérience de la vie politique l'avait éclairé. Il avait l'esprit trop avisé pour ne pas démêler ce qu'il y avait de chimérique dans les théories de Karl Marx et voulait, selon sa formule, devenir un homme de réalisation.

Il ne changea rien pourtant au personnel et aux méthodes de l'administration de combat, mais il prit un autre ton. Un de ses prédécesseurs, M. de Freycinet, avait dit jadis : « On ne sait pas quelle dose de radicalisme on peut faire absorber au pays en y mettant les formes » ; il était de cet avis.

Mettre des formes, ce fut tout son art. Dans l'éblouissement de sa récente fortune, il se persuada que cela suffirait à adoucir les radicaux, et estima assez peu les catholiques pour croire qu'ils se paieraient de cette monnaie.

Les radicaux furent d'abord réfractaires à ses prévenances. M. Caillaux, que la perte de son portefeuille ne portait pas à l'indulgence, écrivit : « Entre notre démocratie

« et l'ancienne société, a dit Carlyle, il n'y a guère de conci- « liation possible. Quels que soient les rêves généreux qui « hantent certains esprits, c'est poursuivre une chimère de « prétendre rapprocher, dans le vague des formules embru- « mées, le passé et l'avenir. »

La citation ne convainquit pas M. Briand. En dépit de Carlyle, il ne renonça pas aux formules embrumées et en fit large usage à Périgueux. Le discours qu'il y prononça fut vite célèbre. C'était celui d'un homme heureux qui voit tout en beau et se complaît dans ses rêves. « Le pays, dit-il, regarde mon gouvernement comme un régime de détente et d'apaisement. Il est nécessaire de lui faire entendre des paroles de fraternité et ma joie est profonde de penser que je suis peut-être l'homme de cette mission. Je veux rendre la République aimable et habitable. »

Il parut à ce langage que la République n'avait été jusqu'alors ni aimable, ni habitable et que l'orateur croyait n'y être pour rien.

« Sous le musical des mots », le programme restait invariable ; ne rien changer aux lois laïques mais les appliquer doucement, acclimater la séparation, en en faisant l'asile paisible où l'Église oublierait son indigence et son exil.

Un intérêt politique dictait sa conduite. Qu'un courant nouveau vienne purifier « les mares stagnantes et croupis- « santés et les ministres, au lieu d'être des hommes de pas- « sage qui entrent et qui sortent, au lieu de ne voir que leur « petit chez-eux, grouperont une majorité stable qui « leur donnerait la continuité et la durée ».

Cette macédoine oratoire ne fut pas du goût des radicaux, qui ne vivaient que de guerre et se trouvaient bien dans leurs mares. Quant aux catholiques, ils ne s'en émurent pas, très décidés à ne pas se laisser mystifier.

Albert de Mun ne vit pas dans le Ministre de la séparation un missionnaire de fraternité. Il ne jugea pas « aimable et habitable », la République, qui venait de déchirer le Concordat, de dépouiller l'Église, de s'emparer même des

retraites de vieux prêtres et des fondations pour les morts. Attendez, dit-il à ses amis trop pressés ; les événements vous éclaireront.

Les événements les éclairèrent vite. Le novateur qui avait un instant parlé la langue de Spuller, était en fait le continuateur discret de M. Combes. A Périgueux, il avait cédé aux entraînements de l'improvisation dans sa tirade sur les mares stagnantes, si pénible aux prébendiers des crapaudières électorales.

Naïfs étaient ceux qui prenaient à la lettre ses effets oratoires et ses images pittoresques. En réalité, il était indifférent et surtout réaliste. Son scepticisme enraciné excluait toute haine et tout fanatisme ; et sa bonne grâce lui permettait de faire figure de modéré, sans cesser d'être nihiliste en religion, et révolutionnaire en théorie. D'ailleurs, eût-il voulu chasser le naturel, il serait revenu au galop.

Le vieil homme reparut à l'occasion d'un débat parlementaire d'où dépendait l'orientation politique de son Cabinet. On discutait à la Chambre la représentation proportionnelle dont il s'était dit partisan. La suppression du scrutin d'arrondissement, c'était celle des mares stagnantes et par conséquent la première des garanties libérales ; on s'attendait donc à une attitude conforme à ses déclarations de Périgueux.

Tant que la discussion resta dans les généralités, il observa une réserve prudente ; mais il vint un moment où la Chambre eut à se prononcer sur un article qui posait le principe de la réforme. La majorité était fort incertaine et dépendait de l'attitude du Ministre ; M. Briand, tiraillé dans les deux sens, était l'arbitre du débat. Soutenir l'article, c'était, en cas de succès, rester maître de la situation, mais, en cas d'échec, être renversé, avec Tunique espoir de se relever aux élections prochaines.

Il supputa les chances et fit son choix. Grâce à lui, l'article fut rejeté, la proportionnelle à l'eau, et le Bloc sauvé. Il garda le pouvoir, mais enterra du coup la poli-

tique d'apaisement ; les mares restèrent plus que jamais stagnantes et croupissantes, les radicaux plus que jamais les maîtres.

Le coup de barre donné à gauhe, il en voulut les profits ; c'était le moins qu'après un tel service il rentrât en grâce auprès du Bloc. Pour sceller la réconciliation, il fit de l'anticléricalisme, certain que là était l'endroit sensible. Peut-être lui en coûta-t-il de désavouer si vite ses paroles de fraternité et de briser avec sa mission de pacificateur ; mais il était déterministe en politique comme en philosophie. Un esprit vraiment objectif se préoccupe non des théories, mais des faits.

Quelques semaines après vint à la Chambre la discussion du budget de l'Instruction publique et il saisit l'occasion d'accentuer sa nouvelle méthode. Le rapporteur, M. Steeg, ayant dit : « On nous reproche de ne plus enseigner aux « enfants les devoirs envers Dieu ; nous laissons ce soin « aux évêques, ils ont une révélation qui nous manque », il se garda de rappeler que les programmes scolaires, publiés à l'Officiel, et affichés dans les écoles, en prescrivaient l'enseignement. Un membre important de la majorité maçonnique ayant ajouté : « Les enfants ont le droit de choisir entre les religions et de n'en choisir aucune, ils sont respectables, s'ils s'écartent des convictions religieuses de leurs parents, pour se réfugier dans la libre-pensée », il se garda de rappeler que le Code civil reconnaît l'autorité paternelle. Un socialiste de marque ayant tiré cette moralité du débat : « En tuant Dieu, vous avez fait disparaître « toute morale une et nécessaire, avouez-le donc franche- «Iment ; je me demande si l'instruction insuffisante que « vous donnez n'est pas une des causes de la criminalité ; « si l'enfant était un homme et pouvait réfléchir, il viendrait « au socialisme ; mais à treize ans, on en fait un apache », il se garda de protester contre cette conclusion inquiétante pour un chef de gouvernement.

Bientôt 1 a complicité du silence ne lui parut plus un gage

suffisant. Comme à ce moment les évêques, au nom de « la révélation» qui manquait à M. Steeg, invitèrent les parents à défendre la conscience de leurs enfants, il les censura vertement et lança contre eux les Amicales d'instituteurs. Celles-ci, usurpant un droit jusqu'alors insoupçonné, réclamèrent judiciairement des dommages au cardinal de Reims pour avoir méconnu la dignité de leurs fonctions ; un tribunal et deux Cours d'appel déclarèrent légitime leur action, et condamnèrent le cardinal à 500 francs de dommages. La Cour de cassation dut deux fois, et la seconde toutes Chambres réunies, interposer son autorité, pour réprimer cet excès d'anarchie administrative, légalisé par la justice.

Au cours de cet extraordinaire procès, la guerre éclata et M. Briand, redevenu Président du Conseil, rencontra plus d'une fois l'héroïque prince de l'Église devant les ruines de sa Cathédrale ; il put alors tout à son aise lui faire admirer cette République aimable et habitable, dont il lui avait fourni l'occasion de voir les beautés.

Tant de services rendus au Bloc anticlérical confondirent les catholiques, qu'avaient un instant séduits ses avances, et Maurice Barrés, s'écria : « C'est un monstre de souplesse. » Cette souplesse n'était pas à bout de ressources. Au cours d'une interpellation sur la question religieuse, il prit, ce qui ne lui était pas habituel, un ton menaçant. « Nous met- « trons, dit-il, l'école laïque à l'abri des coups des catholi- « ques et, puisqu'ils ont posé le problème de la sauvegarde « de l'enfance, nous le poserons contre eux et nous péné- « trerons dans leurs écoles. »

Pénétrer dans les écoles en vengeur de la morale, l'ironie était amère. Mais M. Briand ne s'en tint pas là ; il voulut enrichir l'arsenal laïque d'armes nouvelles et fit déposer par le ministre de l'Instruction publique deux lois qui, sous le nom de lois Doumergue, devinrent bientôt célèbres. L'une punissait « l'empêchement de faire usage à l'école primaire des livres régulièrement inscrits sur la liste départementale, et même la simple provocation par excita-

lions et menaces ». L'autre, sous prétexte de protéger les instituteurs, leur conférait une sorte d'inviolabilité.

Interdire aux parents de protéger l'âme de leurs enfants contre l'enseignement positiviste était odieux ; interdire à des écrivains et à des orateurs de signaler l'ignorance et la sottise de certaine littérature pédagogique était ridicule.

Le choix des juridictions achevait de caractériser cette fantastique législation. Les évêques, personnages d'importance, allaient en police correctionnelle où ils avaient le droit de prouver leur bonne foi. Les écrivains et les orateurs allaient, « comme les tueurs de chiens et les diseurs de bonne aventure, disait M. Cochin, » devant le juge de paix qui n'a à apprécier que la matérialité des faits.

La majorité eut le sentiment que M. Briand la rendait burlesque mais n'osa pas le désavouer. Elle vota, mais de si mauvaise grâce qu'il ne se pressa pas de porter sa loi au Sénat et garda l'autre dans son portefeuille.

Cette série d'exploits causa un tel dégoût à un brillant député de la gauche, M. Labori, l'ancien défenseur de Dreyfus, qu'à l'exemple de Déroulède, il abandonna la scène politique avec éclat. « Je renonce à la vie parlementaire, écrivit-il ; je ne veux pas voir plus longtemps la majorité à la poursuite de l'unité morale du dogme matérialiste, dans son athéisme officiel. »

« L'unité morale du dogme matérialiste dans son athéisme officiel », quelle synthèse lumineuse de la politique gouvernementale. Un tel langage dans la bouche d'un ami du premier degré eût attristé un homme d'État moins résigné que M. Briand.

Après s'être créé tant de titres à la confiance de la clientèle maçonnique, il se jeta dans la bataille électorale. Alors reparut le stratège souple et doucereux : il entendait assurer a la sincérité dans les élections », et « la libre manifestation de la volonté nationale ». Les candidats de l'opposition s'aperçurent vite de ce que ce langage cachait d'ironie. Du premier jour, ils trouvèrent la machine

administrative sous pression, les préfets sous les armes, et les fonctionnaires en bataille.

Aucune grande passion ne secoua le pays. La représentation proportionnelle, seule question actuelle, était trop une énigme pour être une plate-forme. La question religieuse restait toujours au fond de la lutte, mais atténuée, presque assoupie ; le bien n'étant pas sorti de l'excès du mal, l'intégrisme ne se montra pas.

Les mares stagnantes purent tout à l'aise dégager leurs miasmes et créer l'atmosphère où allait vivre la République des camarades. Quand on demandait à ses futurs habitants quelles réformes ils avaient accomplie, ils répondaient : il n'y a plus de Concordat, plus de budget des Cultes, plus d'ordres religieux, plus d'écoles congréganistes, bientôt plus d'églises ; la France a, il est vrai, peu d'enfants et beaucoup de criminels, mais jamais les consciences n'ont été plus libérées et les intelligences plus émancipées.

Autrefois, le chef du Gouvernement, M. Briand, avait écrit dans V Humanité : « Nous tomberons à l'improviste sur l'Eglise et nous l'enlèverons comme les soldats de Mahomet enlevèrent Byzance 1. » Récemment, il avait dit au Sénat : « Je me demande si l'Église catholique peut vivre dans ce pays, sans l'appui du bras séculier. » Telles étaient les patriotiques espérances du chef du Gouvernement.

(1) Cité par La Libre Parole, du 23 juin 1923.

Agadir. — La loi militaire de 3 ans.

La guerre des Balkans. — La Présidence de M. Poincaré.

Avertissements d'Albert de Mun.

Confiance de la majorité dans la paix.

La nouvelle Chambre se distingua de sa devancière, moins par l'accroissement des effectifs de gauche que par l'accentuation des étiquettes. On y trouvait toutes les variétés du radicalisme et du socialisme.

Le Bloc, se sentant tout-puissant, affirma sa victoire par de sonores appellations. En réalité, sa seule ambition était de jouir en paix du pouvoir, sans se mettre en frais de réformes, ni se préoccuper de l'Allemagne. Né de l'anticléricalisme et de l'antimilitarisme, il gardait l'esprit de ses origines, qui remontaient à l'affaire Dreyfus. Comme il avait exploité jusqu'au tréfonds la mine anticléricale, il se réclamait ardemment de doctrines pacifiques, aussi agréables à sa clientèle que conformes à ses goûts. Le pays, lui aussi, désirait le repos et se réjouissait de voir la persécution religieuse s'atténuer faute de victimes, et la lutte politique faute de combattants. Le scepticisme, qui lui était enseigné depuis trente ans, avait agi sur lui, comme la gelée sur les plantes. L'idéalisme religieux était refoulé par un réalisme chronique ; la vie politique semblait s'arrêter.

Deux bilans donnaient le niveau de l'étiage moral : celui des naissances, celui des crimes. La décroissance de la natalité correspondait à l'ascension de la libre-pensée et l'adage classique : « ouvrir une école, c'est fermer une prison » recevait des statistiques le plus éclatant démenti. Jamais il n'y avait eu moins de naissances et plus de crimes juvéniles que depuis qu'on avait enlevé les crucifix des écoles et expulsé Dieu de l'enseignement.

L'État, en se faisant apôtre d'athéisme, avait perdu son

prestige et son crédit ; ses représentants étaient, aux yeux de la foule, non plus les gardiens de l'intérêt public, mais des utilitaires, bénéficiant d'une politique alimentaire.

M. Briand, sorti victorieux des élections, crut sa fortune assurée. Ne doutant plus de l'avenir, il conçut de vastes desseins, et fit, dans sa déclaration à l'ouverture des Chambres, une nomenclature de réformes qui parut une encyclopédie. A l'épreuve, il s'aperçut que ses projets étaient des rêves et qu'il ne lui restait qu'à vivre au jour le jour avec l'appui de députés préoccupés « de leur petit chez-eux ».

Albert de Mun se trouvait dépaysé dans ce milieu terne et déprimant. A toutes les tristesses que lui causait l'état de l'esprit public s'en ajoutaient d'autres qui lui venaient de son propre parti. Les dernières élections montraient quel sort l'esprit de division réserve aux serviteurs des meilleures causes ; il les fait battre sans même les éclairer. La Ligue avait vu « les catholiques à gros grains » renchérir toujours sur leurs frères d'armes et les mener à la débâcle. Allaientils avoir des héritiers?

L'ancienne opposition se désagrégeait, sans qu'on en vît surgir de nouvelle. L'Action Libérale ne comptait guère plus de 35 à 40 membres et sa place n'était prise par personne. Les découragements, la fatigue, les scissions désarmaient l'armée de la résistance.

Albert de Mun, en butte à des attaques ouvertes ou sournoises, subissait en silence les injustices de ses anciens amis. Il lui eût été facile de se défendre, mais c'eût été donner à ses ennemis le spectacle de conflits fratricides et compromettre plus encore la cause qu'il servait. Détournant de plus en plus les regards du théâtre de la lutte, il méditait en lui-même le projet de le quitter définitivement.

Il eût cédé peut-être à ce désenchantement, sans une heureuse innovation introduite alors à la Chambre.

De grandes Commissions, entre lesquelles se répartissait le travail parlementaire, furent recrutées d'après un mode

d'élection qui faisait une part aux minorités. Les députés de l'opposition, exclus jusqu'alors de la préparation des lois par l'ostracisme des bureaux, devaient coopérer désormais à leur confection. Avec l'emploi de leur activité, ils retrouvèrent un renouveau d'énergie.

La question marocaine, sa constante préoccupation, lui fit désirer une place dans la Commission des Affaires extérieures ; elle lui fut aussitôt donnée. Gomme les travaux de toute sa vie le désignaient pour l'étude des questions sociales, il devint membre d'un groupe spécial, chargé de leur examen, et le choix unanime de ses collègues l'appela même à le présider.

Il espérait que ce rôle, si conforme à ses aptitudes et à ses goûts, servirait ses vues sociales, et, dans les premiers mois, il mit tout en œuvre pour organiser et rendre utile l'instrument placé dans ses mains. Le concours de jeunes collègues, son autorité reconnue, donnèrent aux premières réunions une intensité de vie inaccoutumée. Beaucoup d'idées heureuses furent échangées, beaucoup de projets féconds furent étudiés. Il se réjouissait de voir prévaloir, éclairées par la contradiction et confirmées par l'expérience, les plus vives aspirations de sa jeunesse.

Malheureusement le premier feu s'éteignit peu à peu et les courages se ralentirent. La vie parlementaire, avec son bourdonnement incessant et ses énervantes agitations, usa les bonnes volontés et les dégoûta d'études silencieuses et patientes. Les débats orageux de la politique militante rendirent pâles et froides des séances consacrées à des discussions théoriques. Le Président était toujours à l'œuvre ; mais le vide se faisait autour de lui et les discussions traînaient en longueur. Bientôt l'activité du début se refroidit en une indifférence, à peine déguisée sous l'observance de quelques rites réglementaires.

Un instant, le dépôt par le Gouvernement de trois lois sociales lui fit croire au réveil de l'activité parlementaire. L'une fixait à dix heures la journée de travail, l'autre à onze

heures la durée ininterrompue du repos ; la troisième reconnaissait le contrat collectif.

Quoiqu'il eût souhaité que le problème social fût traité dans son ensemble et non par pièces et par morceaux, il répondit tout de suite aux questions posées. La journée de dix heures, et la durée du repos, justes en principe, lui paraissaient relever non de la compétence de l'État, mais du libre contrat entre patrons et ouvriers ; mais il pensa que ni l'une ni l'autre de ces deux réformes ne devaient être différées pour des raisons purement doctrinales. Quant au contrat collectif, il l'acceptait avec joie, comme une forme heureuse du droit syndical, peut être avait-il encore le vague sentiment, sans aller, jusqu'au bout de la vraie doctrine sociale, que l'association, devait un jour remplacer le salariat.

Il se disposait à prendre une part active à l'étude de la législation en projet, quand des grèves violentes rendirent suspectes à la majorité les réformes sociales et les firent ajourner indéfiniment.

La Confédération Générale du Travail, qui, plus heureuse qu'une congrégation religieuse, n'était soumise à aucune autorisation préalable, avait pris un rapide essor et conçu de vastes ambitions. Elle rêvait un mouvement ouvrier, préparant la dictature du prolétariat. Pour l'amorcer, elle provoqua, parmi les cheminots du Nord, une grève qui, très vite, s'étendit aux autres réseaux et menaça de devenir générale.

La grève générale ! Nul mieux que M. Briand n'en connaissait les dangers. Son expérience personnelle le mit à l'abri des illusions et des défaillances. Il eut tout de suite la vision de son devoir et le remplit avec décision. Les chefs de la grève furent arrêtés, les mineurs réservistes mobilisés. En quelques jours le mouvement fut brisé. Les champions de la révolution sociale le prirent violemment à partie. En se défendant, il alla jusqu'à dire : « Aurais-je dû, pour assurer la sécurité, recourir à l'illégalité, mon devoir eût été d'y aller. » Cette parole que justifiaient tant de précédents

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révolutionnaires souleva, dans les rangs des jacobins, d'amusantes protestations ; ces fervents de légalité se voilèrent la face.

En dépit d'eux, il fut absous par la Chambre, mais secrètement désavoué par quelques-uns de ses ministres. Il dut dissoudre son cabinet et le reconstituer avec des éléments moins ombrageux et des radicaux mieux apprivoisés. Comme l'anticléricalisme payait toujours la rançon de ses bons mouvements, il crut habile d'offrir un portefeuille à M. Lafîerre, grand maître de la franc-maçonnerie. Cela fait, il déclara pompeusement « qu'il ne voulait gouverner « qu'avec des hommes auxquels étaient dues ou qui accep- « taient les lois laïques de la République, et qui étaient « décidés à les défendre contre tout retour offensif delà réac- « tion ». Peu s'en fallut que ce sursaut de laïcité ne lui coûtât cher, et que son cabinet ne survécût pas à l'apparition du compromettant collègue qu'il s'était donné comme porterespect.

Ce replâtrage peu solide ne tint pas et la caution de son ministre franc-maçon devint vite insuffisante. Il eut beau, à l'inauguration de la statue de Jules Ferry, invoquer sa filiation, avec le « Père de la laïcité », et ensuite, à la Chambre, dénombrer les 400 poursuites qu'il avait engagées, et les 74 condamnations à l'emprisonnement qu'il avait obtenues pour l'exécution de la loi de séparation, rien n'y fit ; la confiance était perdue. MM. Augagneur et Malvy dénoncèrent « l'inaction et la faiblesse de son gouvernement ». Il eut même la stupeur de s'entendre reprocher ses accointances avec des congréganistes installés à Saint-Étienne. M. Clemenceau l'avait appelé jadis « socialiste papalin » ; on l'appelait aujourd'hui jésuite, et M. Lafîerre siégeait toujours à ses côtés !

Sans égard pour ses services, le Bloc ne lui donna que seize voix de majorité ; c'était un congé. Par une ironie du sort, il perdit le pouvoir parce que clérical.

Son successeur M. Monis, ancien collaborateur de Wal-

dcck-Rousseau, eut quelque peine à constituer un cabinet. Il n'y réussit que grâce à un parfait dédain des compétences. Il fit un ancien magistrat ministre des Affaires étrangères, un ancien agent de change ministre de la Guerre, un ancien professeur ministre du Commerce, un ancien diplomate ministre de la Marine. Seul, le ministre des finances fut un financier; c'était M. Caillaux, très mécontent d'ailleurs de n'être dans l'équipe que le premier des seconds.

Dès ses débuts, le Cabinet rencontra au Maroc de graves difficultés. L'Allemagne avait voulu, après la convention de 1909, mettre la main sur les grandes entreprises et construire à elle seule chemins de fer, ports, phares. La résistance vigilante du Gouvernement lui ayant enlevé une à une ses illusions, elle reprit dépitée ses allures cassantes, et, chose plus grave, fomenta la révolte de tribus encore insoumises. Le sultan était sans autorité et l'insurrection menaçait la capitale de l'Empire. Bientôt leMaghzen et la mission française, sous les ordres du commandant Brémond, furent cernés à Fez. Le général Moinier reçut mission de les débloquer et s'en acquitta avec décision.

Le ministre de la Guerre, M. Berteaux, n'eut pas le temps d'apprendre le succès de nos troupes. Venu avec le Président du Conseil pour assister, à Issy-les-Moulineaux, à des expériences d'aviation, il fut victime d'un accident qui lui coûta la vie ; M. Monis fut grièvement blessé.

Le Ministère ne se disloqua pas tout de suite. Le Président du Conseil se persuada pouvoir conduire de son lit les affaires du pays, mais il advint ce qui était inévitable. Sous un régime qui fait du Président de la République un personnage purement décoratif, le Président du Conseil est le chef nécessaire. Qu'il s'efface, tout s'arrête ou se disloque. La Chambre en eut le sentiment, et renversa sur une question secondaire le Cabinet déjà décapité.

Aussitôt le Bloc demanda à grands cris le pouvoir pour l'héritier présomptif, depuis longtemps désigné, M. Caillaux. M. Fallières ne résista pas.

Le nouveau Cabinet était à peine constitué que les députés apprirent, par une dépêche affichée dans les couloirs de la Chambre, l'arrivée à Agadir d'un bâtiment allemand, la Paniher. Que signifiait cette apparition inattendue? Était-ce un défi ou un caprice? Tout d'abord, les Ministres firent bonne figure, tant ils voulaient n'être pas troublés dans les premières joies de leur lune de miel. M. Caillaux prit même la chose gaiement. « C'est une manière de causer », dit-il d'un ton dégagé. Autour de lui, on fut moins souriant. Le ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, voulait envoyer un cuirassé s'embosser à côté du bateau allemand ; les plus calmes se demandèrent ce que voulait l'Allemagne, ou la guerre ou une rançon pour la paix.

Le public commençait à s'émouvoir, quand heureusement l'Angleterre éleva la voix. M. Lloyd George au banquet du lord-maire, Sir Asquith à la Chambre des Communes, signifièrent nettement qu'ils auraient leur mot à dire, en cas de conflit.

Mieux que l'envoi d'un cuirassé, leur langage d'une fermeté courtoise refroidit les ardeurs belliqueuses de Guillaume II et l'activité diplomatique du prince de Bulow. Ils jugèrent l'un et l'autre l'enjeu trop gros, et la partie mal engagée ; l'heure de la politique mondiale n'avait pas sonné. Le plus sage était de se retirer en bon ordre, mais de faire payer la retraite le plus cher possible. Comme les hommes d'État allemands sont souvent doublés d'habiles financiers, ils firent valoir que la France, pour avoir les mains libres au Maroc, avait acheté le concours de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre et qu'il était juste que l'Allemagne fût payée à son tour. L'oubli était un préjudice et une offense.

L'affaire devenait un marché. Les négociations furent difficiles. Laissées d'abord sans direction, contrecarrées ensuite par des agents secrets et des dissentiments ministériels, elles traînèrent en longueur, toujours sur le point

d'échouer. Un sous-entendu caché en entravait la marche et compromettait le succès. Le Président du Conseil penchait pour un rapprochement avec l'Allemagne ; son cabinet et l'opinion publique y étaient hostiles. La patiente fermeté de l'ambassadeur français à Berlin M. Cambon, écarta le péril d'une rupture et l'humiliation de trop durs sacrifices. Il fit admettre que le Congo ferait les frais de L'arrangement et essaya d'en donner le moins possible.

A la nouvelle d'Agadir, le premier mouvement d'Albert de Mun fut un élan d'espoir. Demeuré soldat « par la vertu du souvenir et du sang 1 », il crut entendre l'appel aux armes et son cœur battit. « Vous souvenez-vous, écrivait-il quelques « semaines après, cet été, au milieu de l'angoisse qui nous « étreignit, quelle joie soudaine et, chez nous autres, les « vieux, quel orgueil rajeuni ! Et vous devinez bien ce que « je pense, au fond du cœur, vous le pensez aussi. Jamais « heure ne fut plus propice ! La brutalité germanique avait « mis tout le monde à nos côtés ! La nation était prête ; au « lieu de cela... Ah ! il faut enfermer cette douleur. »

Force lui fut de se résigner ; la nation était prête, l'armée ne l'était pas.

Les communications qu'il reçut à la Commission des Affaires extérieures, — et il ne sut pas tout — ébranlèrent sa confiance en notre préparation militaire et calmèrent ses patriotiques impatiences. Il ne doutait pas que l'armée ne suppléât, par sa vaillance, à bien des imprévoyances ; mais il y a des miracles que l'héroïsme lui-même ne peut faire. Jusqu'à Agadir, il avait désiré la guerre sans y croire ; après Agadir, il y crut sans la désirer.

Malgré tout, il ne se faisait que difficilement à la pensée que le Gouvernement, en échange de concessions ne coûtant rien à l'Allemagne, sacrifiât un peu de l'empire colonial conquis par Brazza, beaucoup de notre fierté nationale. « Il faut, écrivait-il, dire oui ou non, et oui est aussi déchirant

1. Discours à l'Académie, le 18 janvier 1912. Réception de M. de Régnier.

que non est redoutable. » II n'y avait qu'à traiter bu à faire la guerre.

Pour faire la guerre, il fallait des alliés ; or l'Angleterre, qui avait apporté le secours de sa diplomatie, refusait celui de ses armes et la Russie, revenue meurtrie de Mandchourie, demandait trois ans pour achever sa réorganisation militaire.

Pour faire la guerre, il fallait une armée et une flotte, prêtes à entrer en ligne ; nous n'avions ni l'une ni l'autre.

Pendant de longs jours, il fut aux prises avec sa raison et son cœur. La raison l'emporta. Le traité congolais, avec ses sacrifices et ses humiliations, s'imposait comme une nécessité ; qu'au moins il fût un sursis et non un dénouement !

Telle fut son angoisse, qu'il voulut s'expliquer, là où les explications retentissent au loin. «La France, avait-il écrit, « s'aperçoit que le débat va bien au delà de la question « marocaine et qu'il s'agit pour l'Allemagne de l'empire du « monde. Elle sent que les concessions seraient vaines, les « promesses stériles, les traités inutiles, tant que l'Allemagne a n'aura pas ce qu'elle veut et qu'elle ne peut trouver que « par l'écrasement de la France, ou son irrémédiable humi- « liation. » C'est ce qu'il voulait dire à cette tribune, d'où la voix porte des plus humbles hameaux de France aux plus grandes cités du monde. Y monter après des années de silence forcé, c'était jouer sa vie, car elle dépendait d'un vaisseau se brisant dans son cœur fragile. Sa résolution était prise, rien ne l'arrêta.

En tout temps, un discours d'Albert de Mun eût été un attrait ; cette fois, ce fut un événement. Tout le monde voulait ou entendre encore, ou connaître cette voix célèbre, depuis longtemps muette. Le jour de la séance, la salle fut envahie par une foule avide d'assister à une scène historique ; l'anxiété l'emportait sur la curiosité.

Quant à lui, de quelque courage qu'il se fût armé, il avait peine à dominer le tourment intérieur que trahissait la pâleur de son visage. On le vit se promener dans les cou-

loirs en proie à une agitation qu'un effort de volonté maîtrisait à peine.

Plus l'heure de l'épreuve approchait, plus son émotion grandissait. Il se demandait avec angoisse s'il retrouverait à cette tribune, théâtre de ses brillants succès, la force de rester debout et de se faire entendre. Quand l'assemblée le vit apparaître calme et digne, dans l'attitude impressionnante qui était une des parures de son talent, un frisson soudain, irrésistible, courut les rangs, secoua les cœurs ; puis, tout à coup, d'un élan unanime, des applaudissements dont personne ne donna le signal éclatèrent sur tous les bancs.

Cet hommage magnifique, rendu par des adversaires au plus glorieux vétéran des luttes parlementaires, avait quelque chose de saisissant, qui donnait à la scène une émouvante grandeur.

L'ovation fut telle qu'il se sentit troublé et resta comme interdit. Mais aussitôt un rayon de joie illumina son beau visage, et on le vit s'incliner avec une modestie touchante et rester un moment sans parole. C'était un beau spectacle, celui de ce vieux lutteur, couvert de gloire, sortant de son silence comme d'un tombeau et se dressant, ainsi qu'une apparition, pour apporter à son pays le tribut de son éloquence, peut-être le don de sa vie. Il ne prononça ses premières phrases qu'avec un visible effort, mais lorsqu'il eut repris possession de lui-même, le maître reparut dans tout son éclat. C'était toujours la même voix prenante, le même charme de diction, le même empire sur les âmes.

L'émotion arriva à son comble quand à la fin, d'une voix brisée, il prononça ces derniers mots : « Je supplie la « Chambre d'y réfléchir. L'histoire la regarde : celle de de- « main, cachée dans l'obscurité de l'avenir, celle d'hier « debout sur le seuil du passé. Et celle-là vous crie des « mots terribles, quand, aux heures critiques, au lieu « d'exiger toute la vérité, les Assemblées obéissent aux « sommations d'un pouvoir aveugle. »

Quand il descendit de la tribune, les acclamations l'accompagnèrent jusqu'à son banc. On eût dit que l'Assemblée, pressentant qu'elle n'entendrait plus son grand orateur, tenait à honneur de déposer sur son front une dernière couronne. Quant à lui, une fois sa conscience libérée, il se résigna, non sans angoisse, à voter le traité : 393 de ses collègues l'imitèrent, 141 s'abstinrent, 36 seulement refusèrent leurs suffrages.

Quelques jours après, il retrouva à l'Académie le même accueil et les mêmes hommages. Ainsi, les deux Assemblées, dont l'une avait vu naître sa renommée, dont l'autre l'avait consacrée, se rencontrèrent pour le glorifier au soir de sa vie, et lui décerner vivant les honneurs qu'elles ont coutume de réserver à leurs morts illustres.

La Providence permit qu'il ne payât pas trop cher les joies de ces triomphales journées, mais elles ne devaient pas avoir de lendemain. Le vaillant athlète avait été à l'extrême limite de ses forces. Averti que sa vie ne résisterait pas à un nouvel effort, il rentra dans le silence pour n'en plus sortir.

Le vote de la Chambre ne fit pas l'apaisement dans le pays qui se sentait atteint dans sa fierté. Ce qu'il gagnait au Maroc dépassait bien ce qu'il donnait au Congo ; mais le donner forcément, à titre de rançon, en échange d'un simple laissez-passer au Maroc, lui paraissait un affront. Le souvenir de cet affront ne s'effaça pas.

« Depuis six mois, écrivit alors Albert de Mun, il s'est « fait dans ce pays un changement profond, dont il a cons- « cience. Pendant un quart de siècle, endormi par ses gou- « vernants, il avait cessé de croire à la guerre. Tant de fois « il avait dû courber la tête, depuis l'affaire Schnœbelé, jusce qu'au jour de Tanger, qu'il avait pris l'habitude de cette « humilité. Partout on disait couramment qu'il n'y aurait « plus de guerre, et, sur la terre molle du découragement, « l'antimilitarisme germait, comme les plantes empoison- « nées, dans la fange du marais. Tout à coup ce fut un « brusque réveil. Le coup d'Agadir avait frappé, comme la

« baguette magique, le cœur engourdi de la France. En un « moment, elle fut debout ; ses fils ranimés se regardèrent « dans les yeux, ils reconnurent le visage ancestral. Il y eut « un cri qui courut comme un choc électrique : « En voilà « assez ». La France s'est réveillée à Agadir, elle ne s'est « pas recouchée. »

L'émotion fut surtout profonde chez les jeunes, « encore pleins des souvenirs qu'on croyait effacés ». Devant la misère présente de la France, réduite à livrer quelques parcelles de la terre conquise au prix de son sang, ils songèrent à sa grandeur passée « que le fer germanique avait brisée », et leurs cœurs frémirent de colère. Quinze cents étudiants de Paris écrivirent, dans une protestation publique : « Nous ne sommes pas solidaires de ceux qui diminuent l'empire ou le prestige de la patrie. Que la génération de ceux qui gouvernent en soit seule responsable ! » Tous ces jeunes en qui revivait cet instinct des grandes choses, indestructible en France, se dirent que cette insulte serait la dernière, et, enfermant au fond d'eux-mêmes leurs ressentiments et leurs espoirs, attendirent en silence l'heure du destin. L'épaisse buée qu'avait amassée sur les âmes le long règne du scepticisme officiel se dissipa en un instant, et l'idéal patriotique se dégagea des ombres qui l'enveloppaient, prêt à éclairer des jours nouveaux. Le vieux génie français avait gardé ses vertus historiques au milieu des misères du temps présent.

Personne ne croyait l'Allemagne apaisée par sa prétendue victoire diplomatique. Elle cachait mal son désappointement en face des marécages congolais qui, même « avec les piqûres », étaient une médiocre colonie de peuplement pour son contingent annuel de 30.000 émigrants. On s'attendait à de prochaines manœuvres et on avait raison. Quelques semaines n'étaient pas écoulées que le général commandant nos troupes au Maroc écrivait au Gouvernement : « L'hostilité systématique de l'Allemagne demeure ici la seule règle de sa politique. »

On sut que Guillaume II avait dit au prince Orloff : « La question d'Alsace-Lorraine est désormais réglée. Dans l'affaire du Maroc, j'ai jeté le gant à la France. La France a refusé de le relever. Elle a refusé de se battre avec moi. La question d'Alsace-Lorraine n'existe plus maintenant. » Mais cette bravade était la consolation de son amour-propre blessé, et l'Allemagne continua à retentir de ses vantardises coutumières. Elle était toujours la nation prédestinée qui avait reçu de la Providence la vocation de conduire les peuples à la civilisation et à la science ; elle ne laisserait pas inachevée l'œuvre magnifique conçue par le grand Frédéric, ébauchée à Vienne après Waterloo, mise sur pied après Sedan par M. de Bismarck.

Seuls en Europe, le Gouvernement et le Bloc n'entendaient pas, ne comprenaient pas ces folles provocations. M. Caillaux était tout à la joie d'avoir à peu de frais doté la France d'un empire de plus de 5 millions d'habitants et « permis à deux grands États, qui ont rendu et rendent à l'humanité d'inestimables services, de vivre désormais côte à côte en se respectant ».

Avant que la discussion ne s'ouvrît au Sénat, il exposa en province, dans un grand discours, les mérites de ce traité congolais qui avait mis fin au conflit avec l'Allemagne, et inauguré selon lui une nouvelle politique africaine. « Pource quoi, dit-il, la France ne fonderait-elle pas, au centre « du continent africain, un empire, semblable à celui que « l'Angleterre possède dans les Indes? Ce rêve peut devenir « une réalité, grâce à l'appui du grand État, appelé à rendre « à l'humanité d'inestimables services.» Le grand État, c'était l'Allemagne.

A l'Entente cordiale, œuvre de M. Delcassé, était substituée l'Entente germanique. Cette évolution répondait aux visées de l'empereur Guillaume, qui depuis longtemps rêvait une coalition contre l'Angleterre, formée de la Russie, de l'Allemagne, de la France. Hanté par sa haine britannique, il arracha même un jour au czar Nicolas II

ce traité de Bjorkvoe, que la diplomatie de Saint-Pétersbourg eut tant de peine à rendre inofïensif. L'empire africain, dont avait parlé M. Caillaux, était-il le gage tentateur offert à la France pour se résigner à l'abandon de l'Alsace- Lorraine?

Cette conception, loin de séduire le Sénat, ajouta à l'irritation que les négociations récentes lui avaient causées. Une opposition sourde s'y était formée, d'autant plus vive qu'elle savait ne pouvoir se traduire par un vote, le traité étant la carte forcée.

L'orage, qui depuis longtemps se formait à l'horizon, éclata brusquement dans une séance de la commission sénatoriale, chargée de l'examen du traité. M. Clemenceau brisa les vitres ; il somma le ministre des Affaires étrangères de rompre enfin le silence et de dire que M. Caillaux avait eu, comme Louis XV, sa diplomatie secrète. A la suite d'une scène pénible, M. de Selves révéla la vérité qu'il avait jusqu'alors cachée, puis donna sa démission sur-le-champ.

M. Caillaux lui chercha un successeur, mais en vain. Aucune des portes auxquelles il frappa ne s'ouvrit. Grande fut sa déception de ne pas trouver d'homme politique qualifié, pour s'associer à sa fortune. Après de vains efforts, il s'avoua vaincu et abandonna le pouvoir.

Albert de Mun écrivit : « J'ai vu bien des crises de gou- « vernement. Aucune n'a la gravité de celle qui s'est ou- « verte hier. Celles-là naissaient, se dénouaient dans la poli- « tique intérieure ; celle-ci éclate, comme un signal d'alarme, « au cœur de la politique extérieure. Pour la première fois, « une affaire diplomatique, où se joue la destinée du pays, « entraîne, comme dans un gouffre, les chefs du pouvoir.»

Après cette mésaventure, les radicaux se trouvèrent écartés du Gouvernement et M. Poincaré fut chargé de constituer un cabinet, où il fit entrer M. Millerand comme ministre de la Guerre. Ces deux hommes, dans la force de l'âge et du talent, grands travailleurs et orateurs brillants l'un et l'autre, n'avaient pas les mêmes origines politiques : l'un,

très modéré, avait été poussé par les circonstances vers la gauche ; l'autre, d'abord socialiste, avait été ramené par l'expérience de la vie publique à des idées de pondération qui faisaient de lui un homme de gouvernement. Tous deux avaient, avec un vif sentiment patriotique, la vision nette des dangers que courait la France et des mesures indispensables à son salut.

Cette conception du devoir national créait entre eux et le Bloc un dissentiment chronique, qui alla toujours s'aggravant, le Bloc, après avoir usé et abusé de l'anticléricalisme, s'étant rejeté sur l'antimilitarisme pour s'en faire un tremplin. C'était, en ce moment, son moyen de popularité et son instrument d'opposition.

Le nouveau Cabinet se constitua donc avec l'hostilité sourde des radicaux, qui ne se résignèrent à le laisser naître qu'avec la pensée arrêtée de ne pas le laisser vivre.

Des complications extérieures absorbèrent tout de suite l'attention du Gouvernement et obligèrent ses adversaires à ajourner leur offensive. Après avoir réglé des différends avec l'Espagne que nos progrès marocains rendaient ombrageuse, avec la Russie entrée en Perse, avec l'Italie, qui captura deux de nos vaisseaux, avec la Chine en révolte, il eut à restaurer l'autorité morale de la France, ébranlée par les négociations et le dénouement de l'affaire d'Agadir. Audessus de ces questions importantes mais secondaires, il en était une de premier ordre : qu'avions-nous à craindre de l'Allemagne, quelles précautions avions-nous à prendre?

Le Bloc affectait de n'avoir aucune préoccupation. Selon lui, l'Allemagne était une nation réaliste, par conséquent pacifique. Comme elle détenait l'Alsace-Lorraine, elle n'avait plus rien à nous demander. L'Empereur était un mystique, presque un illuminé, mais en même temps un habile calculateur. Les craintes de guerre n'étaient donc que chimères exploitées par l'impérialisme réactionnaire, jaloux de rétablir le service militaire de trois ans.

Tout autre était la pensée de MM. Poincaré et Millerand. Tous deux étaient convaincus des mauvais desseins de l'Allemagne et s'efforçaient de les conjurer en renforçant l'un nos alliances, l'autre nos forces militaires.

Albert de Mun était tout acquis à la politique gouvernementale. Chef des prévoyants en face de Jaurès chef des pacifistes, il était un des rares Français qui eût pénétré la mentalité teutonne. L'éloquence belliqueuse de l'Empereur, en ses solennités militaires, ne le faisait pas sourire ; il y voyait l'expression d'un sentiment national arrivé au paroxysme. Il se souvenait toujours des paroles que Bismarck avait prononcées jadis au Reichstag, paroles restées la devise de la dynastie et de la nation : « Notre accord nous rend assez forts pour braver le monde. Attendons que l'histoire s'accomplisse 1. »

Quand il exprimait ses craintes, les radicaux rassurés hochaient la tête et disaient :« La guerre est démodée.» — «Démodée, répondait-il, ce sera pour demain. » Il ne se trompait que de jour. Demain appartenait à la guerre balkanique ; l'autre, la grande, l'effroyable guerre, ne devait venir qu'après.

Presque aussitôt, en effet, s'alluma en Orient l'incendie, dont une dernière étincelle a mis le feu à l'Europe.

En le voyant éclater, il n'eut pas la pensée que le grand souffle des Croisades allait soulever les âmes. Mais il eut la vision d'un Orient transformé, renaissant au christianisme. C'était Sainte-Sophie portant à son sommet la Croix au lieu du croissant, la Syrie placée sous l'influence française, les lieux saints confiés à la garde des chrétiens, la terre, où le Christ avait laissé l'empreinte de ses pas, délivrée de la souillure de l'infidèle et devenue le rendez-vous des nations, filles de l'Évangile. C'était le refoulement en Asie d'une race cruelle, corrompue et paresseuse, imbue de ce précepte du Coran : « La force est le grand signe de la volonté de

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