‹ Le Comte Albert de MunChapitre 12 sur 16 · Revue des Deux Mondes, 15 janvier · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, 15 janvier

que de faire appel à un socialiste indépendant, M. Viviani, que son origine politique, ses discours ultra-laïques semblaient recommander à la sympathie du Bloc. Ilfut accueilli sans entrain, presque avec froideur. On était au 2 juin 1914.

La nouvelle, aussitôt répandue d'une visite de M. Poincaré au czar Nicolas II changea cette froideur en hostilité ; c'était encore, disait-on, une démarche impérialiste, dissimulée sous l'apparence d'un acte de courtoisie.

Tant d'aveuglement révolta Albert de Mun : « Au lieu de railler les alarmes de l'Elysée, répétait-il, voyez l'Allemagne en armes; écoutez ses hommes d'État, lisez ses journaux. Le branle-bas de combat est commencé. Ne dites pas que c'est dans des vues impérialistes, que M. Poincaré va retourner à Saint-Pétersbourg avec le Président du Conseil, et, au retour, rendre visite au souverain du Nord le plus attaché à l'Allemagne. C'est pour le salut d'une alliance dont dépend celui du pays. Il n'y a plus une faute à commettre.

Ses avertissements et ses angoisses ne rencontraient dans le Bloc que des incrédules. M. Poincaré, lui répondait-on, va resserrer ses liens avec le Czar, en vue de la guerre qu'il désire ; M. Viviani est un rêveur. L'un et l'autre courent au devant d'aventures, qui pourraient leur coûter cher.

L'attentat de Sarajevo émut le Parlement, sans l'inquiéter. Les pacifistes impénitents n'y virent qu'un crime isolé. Ils auraient dû savoir pourtant que l'empereur d'Autriche avait gardé de la seconde guerre balkanique et du traité de Bucarest une irritation si profonde contre la Serbie, que son désir hautement avoué était sinon de l'écraser, au moins de l'humilier. De plus, la situation financière de l'Autriche-Hongrie était telle qu'au rapport de l'ambassadeur de France, elle faisait de la guerre une solution presque inévitable. Le crime de Sarajevo était une occasion tentante de satisfaire ses rancunes et de mettre fin aux embarras d'argent. On le pouvait d'autant plus craindre que l'empereur Guillaume, en l'apprenant, avait

prononcé cette inquiétante parole, rapportée aussitôt par le prince de Monaco : « Maintenant, tout ce que j'ai fait est à recommencer. »

Qu'importait à la majorité ces menaçants symptômes ! Assoupie et égoïste, elle n'avait qu'un souci : partir en vacances, et aller réchauffer le zèle de ses électeurs, par la promesse de la paix et du service de deux ans.

Avant son départ, Albert de Mun demanda, supplia qu'on ouvrît un débat sur la politique extérieure, afin d'en montrer les périls. Personne n'en voulut entendre parler, la minorité, parce qu'on l'eût accusée de sonner l'alarme et d'agiter criminellement le pays, la majorité parce qu'elle ne croyait pas au danger et voulait son repos. Repoussé de toutes parts, il quitta Paris, troublé de ce qu'il savait, plus troublé de ce qu'il soupçonnait.

Las du surmenage auquel il s'était longtemps condamné, il avait résolu de se reposer en voyageant : « Je monte dece main en automobile, disait-il gaiement, je n'en descendrai « qu'en novembre. » En novembre, il y avait un mois qu'il dormait son dernier sommeil dans un cimetière de Bordeaux.

Sa première excursion n'était pas commencée que la guerre éclata comme un coup de foudre. Elle trouvait la Chambre en vacances, le Gouvernement en voyage, le pays en pleine sécurité, les services de l'armée en réorganisation, l'artillerie lourde à peine ébauchée, les approvisionnements militaires insuffisants.

Ses appréhensions se réalisaient plus tôt qu'il ne le supposait. Après avoir longtemps souhaité la revanche, ses impatiences s'étaient refroidies, devant la certitude d'une préparation incomplète. Mais, au premier coup de clairon, le vaincu de 1870 sentit se réveiller ses ardeurs d'autrefois. Sedan, Metz, Paris criaient vengeance ; l'heure décisive avait sonné.

L'événement lui apparut tout de suite dans son effrayante grandeur. Plus de la moitié de l'Europe allait être en feu. Où s'arrêterait l'incendie?

Si son cœur s'exaltait à la pensée de l'Alsace-Lorraine retrouvée, de la Pologne affranchie, de la France replacée à la tête des nations, il voyait passer devant ses yeux les sombres images d'une guerre sans pitié, les horreurs qu'elle cause, le sang qu'elle coûte, les douleurs dont la gloire est faite. Quant à l'issue de la lutte, il ne la croyait pas douteuse ; la provocation était visible, et la préméditation certaine. « L'orgueil ne marche-t-il pas devant l'écrasement? »

Accouru à Paris, il assista au retour de M. Poincaré, revenant de Russie.

Les deux Empereurs, les deux complices, d'accord depuis un conseil secret tenu à Potsdam le 5 juillet, avaient concerté leur plan, de façon à ce que l'explosion éclatât seulement après que le Président aurait quitté Saint-Pétersbourg. Le secret n'avait pas été si bien gardé qu'un vague bruit, apporté par l'ambassadeur italien, ne fût arrivé à Constantinople vers la mi-juillet; mais M. Poincaré ne le sut pas ou n'y crut pas

Quand il se rembarqua pour la France, il ignorait tout des résolutions de Potsdam et de l'ultimatum de l'Autriche. Les premières informations ne lui parvinrent qu'à sa sortie du golfe de Finlande, et si confuses et dans des dépêches si difficiles à déchiffrer, qu'il crut avoir le temps d'aller en Suède y faire la visite annoncée. C'est à Stockolm que le roi, à son arrivée, lui apprit la sommation autrichienne et la réponse serbe.

Rentré en toute hâte, il trouva Paris sous le coup des angoisses de quatre journées fiévreuses, à un moment où les épées étaient déjà croisées. La grande cité lui fit une réception, où elle mit toute la flamme de son patriotisme. La foule s'entassa sur tout le parcours de la gare du Nord à l'Elysée et à son passage cette mer humaine se souleva, imposante par son calme et sa puissance. Ce fut la vraie France, telle que l'ont faite quatorze siècles de gloire, qui se dressait devant le chef d'État républicain, avec la majesté et la fierté des temps héroïques.

Albert de Mun apprit, deux jours après, l'ordre donné à nos troupes de reculer à 10 kilomètres en deçà de la frontière. Après un premier mouvement de colère, il vit, dans l'abandon de riches territoires, un gage donné moins à l'Angleterre qu'aux ouvriers appelés sous les armes. Il savait que, depuis longtemps, les révolutionnaires se vantaient d'empêcher la mobilisation et que le succès de leurs projets serait la ruine de la France. Éclairé déjà par cette parole de Jaurès à un de ses collègues unifiés : «Que ferionsnous de plus si nous avions le pouvoir?» il sentit mieux l'opportunité de la précaution, après l'attentat dont celui-ci fut victime. Que fût-il arrivé, si le crime d'un fanatique eût trouvé le prolétariat défiant et surexcité? Sa douleur ne se fût-elle pas changée en colère ; la guerre civile n'eût-elle pas devancé la guerre étrangère?

A l'occasion de ce dramatique événement, Albert de Mun écrivit à la veuve de Jaurès une lettre touchante qui scellait l'union sacrée devant le cercueil de l'homme en qui s'incarnait la Révolution. Le lendemain, il s'assit à son banc dans une Chambre enfiévrée. C'était le 4 août, date mémorable dans notre histoire, anniversaire de la nuit fameuse, d'où est sortie la société moderne. Il s'agissait cette fois non plus de la réconciliation des classes dans la justice, mais de la réconciliation des cœurs dans l'amour de la patrie. Ce jour là comme l'autre, s'ouvrait, en France, une ère de rénovation, dont les suites dépassaient toute prévision humaine.

Elle fut émouvante et grandiose cette séance, où des hommes séparés par de longues discordes se levèrent d'un mouvement unanime, et, confondant leurs âmes et leurs voix, firent ensemble le serment de refouler l'étranger. A cette heure solennelle, telle qu'il en sonne rarement dans la vie d'un peuple, il n'y eut plus qu'un parti, celui delà France. Les générations du passé et celles du présent, ouvrières communes de la grandeur nationale, se levaient ensemble, en face de l'envahisseur ; en cette Chambre la moins idéaliste, la

moins accessible aux entraînements patriotiques, revécut le vieux génie militaire de notre race.

Ce qui ajoutait à la grandeur de cette scène, c'était la vision de la Belgique, héroïquement chevaleresque avec sa poignée de braves, celle de l'Angleterre impressionnante dans sa froide et immuable attitude.

Quand Albert de Mun quitta le Palais-Bourbon, bouleversé et radieux, il se sentit rajeuni. L'ancien capitaine de cuirassiers revivait dans le parlementaire vieilli. Avec quelle joie il eût décroché son épée de la panoplie, où il l'avait attachée quarante ans avant ! Avec quelle joie il eût rejoint au front ses trois fils, que la patrie lui avait demandés ! Hélas ! il ne restait au vétéran qu'une seule arme, sa plume. Par bonheur, cette plume valait l'épée la mieux trempée. Tout de suite il la mit au service du pays ; et, en quelques jours, le journal où il écrivait, l'Écho de Paris, valut presque un corps d'armée.

Dans chaque ligne de ses articles, on sentait un battement de son cœur. En les lisant, les âmes étaient raffermies ; et si les larmes des pères, des mères, des femmes, des sœurs ne séchaient pas, elles coulaient moins brûlantes. Personne n'a plus contribué à soulever la grande vague d'idéal, qui passa alors sur la France.

Un instant, il crut le dénouement prochain. La prise éphémère de Mulhouse lui parut la première étape vers la victoire. Mulhouse ! c'était la marche sur Strasbourg, l'Alsace reprise, le Rhin redevenu français, la route de Berlin ouverte ; c'était la grande douleur de 1870 consolée, la souillure des capitulations effacée et vengée. Combien son cœur saigna, quand il vit nos troupes abandonner la ville à peine conquise et se replier sur les marches d'Alsace, en même temps que celles de Morhange refluaient sur Nancy, pour chercher au Grand-Couronné une nouvelle Argonne !

Quand vinrent Charleroi, la défaite, la retraite hâtive sur Paris, il ne se laissa aller à aucun découragement. Les opérations militaires, précipitées et en apparence confuses,

n'étaient que les péripéties habituelles de la guerre, des combinaisons stratégiques ; l'avance de l'ennemi était une folle bravade ; chacune de ses marches forcées l'affaiblissait et le découvrait. Plus il s'éloignait de sa base, plus il s'exposait à nos coups et courait là où nous l'attendions pour l'écraser.

Le public commençait à s'interroger anxieusement, à compter les villes perdues, à calculer les distances franchies. Albert de Mun ne le laissa pas s'attarder aux sombres impressions. « Pas d'énervement, pas de critiques déprimantes », écrit-il au matin de ces journées poignantes, dont chaque heure marquait l'avance des Allemands. « Notre « armée recule, c'est pour mieux choisir son terrain de com- « bat. L'ennemi avance à marches forcées ; il court à sa « perte. Dans ce drame sans égal, il faut à tout prix gran- « dir et fortifier les âmes. Soutenez ceux qui combattent « par votre admiration confiante, soutenez ceux qui restent, « en les délivrant des fabricants de fausses nouvelles, sou- « tenez les mères, en facilitant leurs courts entretiens avec « les fils qu'elles donnent à la patrie. Le peuple et l'armée « vous paieront en héroïsme ! L'avenir est aux patients qui « savent attendre, tenir bon, comme le Duc de Fer à Watt terloo. »

La foule, à la lecture de ces lignes enflammées, se sentait gagnée par cette noble folie du patriotisme. Elle était si pleine de foi, qu'entendant des hauteurs de Montmartre le canon allemand retentir au loin, elle saluait^encore en son cœur la victoire prochaine.

L'ennemi a dépassé la Marne, les uhlans ont franchi Compiègne. Le flot de l'invasion bat presque les premiers forts. L'âme française ne fléchit pas : une invincible confiance la soutient, au milieu des périls qui croissent de minute en minute.

Sans doute une partie de la population s'affola à la pensée des femmes, des enfants, des vieillards, exposés aux souffrances d'un siège et aux horreurs d'un bombardement. On

vit les garés envahies, les routes encombrées et les longues files de voitures s'entasser aux barrières. Paris avait été témoin d'un tel spectacle en 1870, après Sedan, à la veille de l'investissement. Cette fois comme alors, la foule valide resta impassible.

A la Chambre, un silence glacial planait sur les vastes salles presque désertes. Quelques rares députés y erraient comme des ombres, échangeant à voix basse de sinistres nouvelles : hier, l'État-major anglais a quitté Compiègne et l'État-major allemand l'y a remplacé ; on se bat dans la forêt ; les Allemands avancent, brûlant les étapes sans bagages, sans réserves, haletants et risquant tout ; les forts, dont les feux ne croisent pas, ne peuvent les arrêter ; Paris sera peut-être à eux avant trois jours ; nos troupes se préparent à le dépasser, et le grand commandement se transporte à Melun. Que pouvait la Chambre dans cette extrémité? Chacun se regardait avec angoisse, sans savoir où était le devoir ni comment le découvrir.

Albert de Mun, lui, gardait toute sa confiance. Il savait pourtant les entretiens du général Gallieni, gouverneur de Paris, avec le ministre de la Guerre et le Président de la République. « Je reviens de l'armée, avait dit l'un, vous n'échapperez pas à un investissement. » — « Attendezvous, avait dit l'autre, à une grande bataille pour le 2 septembre, anniversaire de Sedan, et le camp retranché n'est pas prêt. » A l'un et à l'autre de ses deux interlocuteurs, Gallieni avait répondu: « Le camp retranché n'existe pas, les ouvrages d'infanterie sont à peine commencés, les batteries ne sont pas en place, les munitions et le ravitaillement sont au-dessous du taux fixé, les territoriaux sans instruction. Paris e6t indéfendable ; il doit être sauvé hors de ses murs, par une grande bataille en rase campagne. »

Paris est indéfendable ! C'était pour le Gouvernement l'ordre de le quitter. Rome, dans une pareille extrémité, avait vendu le champ où campait Annibal ; mais tout était changé, les temps, les hommes, la guerre surtout.

A l'annonce d'un prochain départ, les ministères et l'Elysée furent envahis par les donneurs de conseils. Les exaltés voulaient faire de Paris une Saragosse et s'ensevelir sous ses ruines ; les réalistes se désolaient à la pensée de laisser bombarder ses monuments et détruire ses richesses ; quelques louches poltrons murmuraient le mot de paix.

Cet affolement ne fit pas perdre son sang-froid au Gouvernement, décidé à suivre l'avis des généraux responsables de la guerre, et ceux-ci l'exhortaient à ne pas renouveler la faute des ministres du Quatre Septembre qui avaient compromis la défense de Paris par leur obstination à y rester.

Avant de quitter l'Elysée, le Président de la République manda Albert de Mun et le pria de venir à Bordeaux continuer, avec son rôle de ministre de la confiance nationale, son apostolat patriotique. Cet appel s'adressait à un septuagénaire, gravement atteint dans sa santé, toujours sous le coup d'une crise fatale. Le patriote, le chrétien ne songea qu'au devoir. Il crut entendre dans la voix du chef de l'État la voix même de la patrie et partit.

Jamais il ne trouva d'accents plus émouvants que dans ces journées terribles, où se décidèrent nos destinées.

Jamais non plus la France ne donna pareil spectacle. Quel magicien l'a métamorphosée? Elle, si mobile et toujours si prête à passer de l'enthousiasme au découragement, n'est plus reconnaissable et s'étonne elle-même. Impassible, elle se montre aussi résolue qu'aux heures les plus tragiques des guerres passées, où elle sauva sa nationalité à force d'héroïsme ; Paris, métropole du plaisir et de la gaîté, se sait désarmé et ne s'effraie pas ; la ville au cœur léger a maintenant un cœur d'airain.

A ce miracle s'en ajoute un autre. Dans le désordre d'une retraite précipitée, l'armée battue hier est soulevée tout à coup par la passion de vaincre. En même temps l'ennemi, tout enivré d'orgueil, s'arrête effrayé à l'approche de la cité fameuse dont, depuis des semaines, il célèbre la prise dans ses chants de guerre. Tout paraissait perdu et tout va

être sauvé ; au moment où il étendait la main pour saisir sa proie, si longtemps convoitée, la Fortune, par un revirement prodigieux, change de camp.

Nos troupes, qui, depuis Charleroi, battent en retraite, ralentissent leur marche et se reforment d'elles-mêmes. Une inspiration soudaine montre aux chefs, dans la plaine qui entoure Paris, le champ clos prédestiné où doit se livrer le combat décisif, et inspire au général Joffre les paroles évocatrices des grands héroïsmes. Aussitôt les armées désorganisées se reconstituent ; d'autres improvisées accourent ; une d'elles, à gauche, surgit soudain, comme sortant de terre.

Devant le cercle, qui se forme autour de lui, l'ennemi stupéfait interroge l'horizon et cherche l'issue par où s'échapper. Il veut fuir Paris, et ne sait par où. Il essaie d'abord de se rejeter à droite ; arrêté aussitôt, il se reconnaît vaincu, bat en retraite, repasse l'Ourcq, puis la Marne et se réfugie sur l'Aisne.

Au premier rang des artisans de cette débâcle, expiation des frénésies de l'orgueil, sont deux vétérans, rappelés la veille à l'activité, le général Gallieni, le général Maunoury.

Le jour, où la France voudra acquitter sa dette de reconnaissance, elle dressera, sur le même socle, les statues des deux grands soldats qui ont fermé à l'Allemagne l'entrée de Paris.

Les historiens de cette merveilleuse épopée découvriront sans doute des raisons techniques qui nous échappent encore ; ils analyseront le mouvement des troupes, les plans des généraux et donneront de ces événements extraordinaires des explications qu'ils jugeront décisives.

Ce qu'ils n'expliqueront pas, c'est l'état d'esprit de la nation dans ces jours tragiques, sa maîtrise d'elle-même aux bords de l'abîme, sa sécurité à la veille d'un désastre presque certain.

Ce qu'ils n'expliqueront pas, c'est le sursaut de vaillance qui tout à coup secoua l'armée en retraite, le réveil foudroyant des soldats abattus et harassés.

Ce qu'ils expliqueront encore moins, c'est la part qu'a prise à ce double prodige le vétéran d'une politique toujours vaincue, le chef catholique depuis quarante ans en lutte avec les passions de la foule, en butte à ses défiances.

Dans la succession de ces scènes épiques, le grand chrétien qu'était Albert de Mun vit, au-dessus du génie des chefs et de l'héroïsme des soldats, l'action de la protection suprême, qui n'a jamais abandonné notre nation prédestinée. La Marne, c'était après Valmy, Denain, Orléans, Bouvines, Poitiers, un anneau de plus dans la chaîne des prodiges qui ont sauvé la France près de périr.

Le salut de Paris était à ses yeux un événement aussi grand que la prise d'Orléans, sous Charles VII ; il ne terminait pas la guerre, mais en fixait le sort. Jeanne d'Arc n'était pas à la Marne et ce fut le peuple de France qui se sauva luimême par un merveilleux effort ; mais l'esprit qui avait animé la pure jeune fille plana sur le champ de bataille où, une fois encore, se jouait l'indépendance nationale. Combien devinrent des héros en répétant, après elle :« Les hommes de guerre batailleront, Dieu .donnera la victoire.»

Ébloui par ce jet de surnaturelle lumière, Albert de Mun renferma au fond de son âme les élans de sa foi ravie ; mais il y puisa l'inspiration de pages brûlantes, qui arrachaient des larmes aux croyants et des cris d'admiration aux incrédules. Peu de plumes françaises en ont écrit de plus belles. Confondu, mais non accablé du rôle que les événements lui faisaient, il poursuivit sa mission sans une heure de relâche. Le triomphe de nos armées l'avait réjoui, mais non surpris ; depuis longtemps, il prévoyait, avec ce mouvement de renaissance nationale, la résurrection de la vieille France guerrière, se redressant après ses malheurs, parée de ses vertus historiques, dans tout l'éclat de son ancienne grandeur.

Quelle que fût l'ardeur de sa foi, il n'eut pas un instant la pensée de la compromettre dans de vaines manifestations. Quels que fussent ses services, il ne songea jamais à s'en

faire des titres et à en demander le prix. « Pas de politique de parade ; pas de démarches stériles, écrivait-il à la fin de septembre. Notre force immense, incalculable, vient de notre attitude ardemment patriotique et généreusement désintéressée. N'en perdons pas le bénéfice, pour la satisfaction de manifestations inutiles 1. »

Se retrouvant après la Marne devant ses lecteurs, il eut non plus à ranimer, mais à contenir leurs espérances. Dans leur enivrement, ils s'étonnaient déjà que l'ennemi n'eût pas été rejeté au delà de la Meuse, au delà du Rhin. Pourquoi l'a-t-on laissé s'installer sur ses positions de repli? Pourquoi s'immobiliser soi-même en pleine victoire?

Pour répondre à ces questions, il eût fallu avouer qu'on manquait d'obus et d'ouvriers pour en faire, que les arsenaux étaient vides et impossibles à approvisionner. Cet aveu, le salut du pays l'interdisait. Le silence lui était pénible, car au fond du cœur, il blâmait une stratégie qui laissait refroidir l'admirable entrain des troupes victorieuses.

A la réflexion, il se rendit compte des nécessités qui imposaient cette longue et obscure défensive et la célébra en termes émouvants. Quel spectacle, celui d'une armée frémissante et chevaleresque, qui s'enferme dans des boyaux de terre et poursuit, dans une lutte sans éclat mais sublime, le triomphe de son idéal !

Obligé d'éclairer le public surpris, presque déconcerté, il lui apprit les méthodes d'une guerre jusque-là inconnue, releva les courages par des conseils de sagesse et apaisa ses impatiences en lui offrant en exemple le calme de tous ces jeunes bravant, dans leurs tranchées, le feu de l'ennemi, les intempéries des saisons, les jours sans repos et les nuits sans sommeil, les privations et les souffrances silencieusement, obscurément endurées.

Dans les derniers jours de septembre, il eut une heure d'illusion. Sur la foi d'assurances optimistes, il crut immi-

Page 1