VIII AVANT-PROPOS
n'exiger que le possible c'est-à-dire l'égalité des droits et la liberté pour tous, se garder des complaisances opportunistes et du fétichisme des faits accomplis, enfin, quoi qu'il arrive, rester toujours soi-même, sans désespérer jamais.
Ce programme a fait l'honneur de la vie d'Albert de Mun. Sans doute, il ne lui a pas donné la victoire, mais il a rendu ses défaites fécondes et contribué à la revanche électorale de 1919 qui pouvait être décisive.
Son caractère. — Son éloquence.
Son œuvre des Cercles.
La guerre a fait d'illustres victimes ; Albert de Mun en est une et non la moins touchante. Il n'est pas tombé sur le champ de bataille les armes à la main ; il a succombé sous l'effort d'un héroïque apostolat. Quand la France, provoquée par l'Allemagne, fit appel à tous ses enfants, il accourut, malade et vieilli, mettre à son service l'éclat de son talent et de sa renommée. Il a poussé jusqu'au martyre l'esprit de sacrifice et, tant qu'il a eu un souffle de vie, il s'est fait le Tyrtée de l'effroyable guerre.
Il est mort sans avoir vu les troupes qu'il avait animées au combat passer sous l'Arc de Triomphe, ni entendu le pays acclamer les idées de justice et de liberté qu'il avait toujours défendues. Il a eu du moins l'immense joie de saluer les premiers efforts de l'héroïsme français et, après Charleroi, d'assister à cette magnifique épopée de la Marne, qui sauva Paris et peut-être la France.
L'invasion repoussée, la partie épique de la guerre terminée, il sembla que sa tâche fût achevée, et il disparut, frappé d'un coup foudroyant. Quand il mourut, il était un des hommes les plus populaires de France, après avoir toujours défendu des causes qui ne l'étaient pas. Au soir de sa vie, il a eu l'inestimable honneur de si bien incarner l'âme de la patrie, de si bien traduire ses angoisses, ses espérances, ses fiertés, qu'elle salua en lui un des artisans de la victoire.
Il est trop tôt pour suivre, dans ses phases diverses, une
existence qui a été mêlée aux querelles politiques, religieuses, sociales des quarante premières années de la troisième République. Tout au plus, est-il possible d'en fixer l'esprit général et les traits principaux.
Catholique et royaliste, il a gardé, jusqu'à son dernier jour, la double empreinte de son origine.
Catholique, il n'a jamais éprouvé un doute ; immuable dans sa foi, il n'a, pour la servir, reculé devant aucun sacrifice. Pour lui, comme pour de Maistre, le Pape était le gardien infaillible de la doctrine, le promoteur du progrès, l'arbitre de la paix sociale.
Royaliste, il concevait une monarchie paternelle et réformatrice, pure de tout alliage révolutionnaire, avec le drapeau blanc pour symbole. Il admirait plus saint Louis que Louis XIV ; et le moyen âge, avec ses mœurs chrétiennes et chevaleresques, ses communes libres, ses corps de métiers indépendants, le séduisait malgré un état de guerre que tempérait à peine la trêve de Dieu. L'État laïque bouleversait toutes ses notions sur les rapports de l'Église et de la société civile ; la démocratie lui paraissait une pupille que les traditionnalistes devaient former ; le régime parlementaire, tel qu'il le voyait pratiquer, lui inspirait autant d'éloignement que d'effroi.
Il eut tout de suite la vocation militaire. Du régiment où il a passé quinze ans, il a rapporté, dans la vie publique, des habitudes d'ordre et de discipline, surtout le respect absolu de l'autorité. Personne n'était moins fait pour l'opposition où il a passé sa vie. Pour lui, le pouvoir venait de Dieu ; des gouvernants, dont il était séparé par toutes ses convictions, il disait : « Après tout, ils sont l'État. » Lieutenant de cavalerie, il ne lui eût pas répugné d'entrer dans la maison militaire de l'Empereur. Vétéran de la droite, il ne se dérobait pas aux rencontres avec les hommes du Gouvernement.
Il y avait en lui du moine et du paladin.
S'il se rattachait à l'ancienne société par ses origines, il
tenait à la nouvelle par ses idées. Les gloires de l'ancienne monarchie le remplissaient d'admiration, les aspirations généreuses de la société nouvelle, d'espérance. Loin de maudire l'évolution sociale qui s'accomplissait sous ses yeux, il la saluait, « avec ses tentations et ses périls, comme offrant « aux chrétiens, dans l'invincible puissance de l'Église af- « franchie, le magnifique espoir d'une libre conquête des « cœurs, des intelligences et des âmes ».
Sa sollicitude allait ardente aux petits et aux humbles. Il jugeait leur condition injuste, et en accusait la dureté des mœurs et l'insuffisance des lois ; la médiocrité des salaires, la fréquence des chômages les vouaient aux privations, la maladie et la vieillesse à la misère. Il était monté dans trop de mansardes pour ne pas savoir quelles angoisses et quelles détresses s'y cachent ; l'impression rapportée de ces poignants spectacles le rendait sévère pour les privilégiés de la fortune. L'indifférence et l'égoïsme de beaucoup d'heureux de ce monde lui paraissaient les plaies mortelles d'une société corrompue par l'excès de la richesse, et les sources de maux, avant-coureurs de sa ruine.
Cet ensemble de sentiments en apparence opposés et d'idées presque contradictoires, faisait son originalité. Le patricien et l'ami du peuple se confondaient en lui. A la fois traditionaliste et précurseur, il honorait ce que le passé a de grand et se sentait attiré par ce que le présent a de généreux. Il apportait, dans les milieux populaires où l'appelait sa vocation sociale, la plus cordiale sympathie, et, dans le monde où il vivait, une dignité aimable et simple.
Admirateur de l'ancienne société et citoyen de la cité nouvelle, il disait de lui : « Placé par mon âge entre les hommes d'hier et ceux de demain, je sais tout ce que portent en eux des temps de transition, et je sens, comme dit Melchior de Vogué, qu'il est toujours difficile de prendre parti entre une moitié de son âme retenue au passé, et l'autre moitié entraînée vers l'avenir. » Deux hommes vivaient en lui,
sans qu'on pût voir où finissait l'un, où commençait l'autre.
Tous les dons qu'il avait reçus en partage étaient rehaussés par le caractère le plus égal et la courtoisie la plus parfaite ; quoique tout d'une pièce et peu enclin aux transactions, il gardait une modération de ton qui tempérait l'inflexibilité des idées.
Il grandissait tout ce à quoi il croyait et poétisait ce qu'il aimait. Les questions lui apparaissaient par ce qu'elles avaient d'élevé et les hommes par ce qu'ils avaient de bon. Personne n'a moins compris ce mot de Byron : « J'aime ceux qui savent haïr. » Sa bonne humeur et sa bienveillance ne connaissaient ni rancune, ni représailles. Il était aussi éloigné de l'orgueil que du faste de la modestie.
La politique, en dépit des passions qu'elle soulève, n'a jamais altéré la sérénité de son âme. Par l'indépendance de son esprit et la ndblesse de ses sentiments, il était au-dessus des servitudes de parti et des préjugés du monde. Au cours de sa longue carrière, il a été lui-même et toujours un, vrai chevalier chrétien égaré dans une société, fille de la Révolution.
Il débuta dans la vie comme officier de cavalerie, et tout de suite, se passionna pour son métier. Soldat dans l'âme, il a gardé jusqu'à son dernier jour la religion du drapeau.
Dans l'autorité du chef, il voyait une charge plus qu'un privilège ; il la voulait bienveillante, attentive, et ne la jugeait féconde qu'à la condition de s'employer à la formation morale du soldat.
La fraternité des armes était pour lui, non une formule, mais une vérité. Le rôle social de l'officier lui apparut tel qu'un brillant écrivain, devenu l'une des gloies de l'armée, l'a jadis décrit, dans des pages toujours vivantes l,