Lyautey, Du rôle social de V officier
Tandis qu'il suivait sa carrière, au milieu de ces nobles soucis, un événement soudain lui ouvrit des horizons inattendus. Un jour de juillet 1870, pendant qu'il était de garde au Palais-Bourbon, un député sortit précipitamment dans la cour et cria à la foule : « La guerre est déclarée. »
Comment dépeindre l'effet magique de cette parolej? La guerre, c'était l'action et la gloire, la France et l'armée reprenant leur rôle historique, un monde nouveau surgissant tout à coup.
Quand, trois semaines après, il vint prendre à la frontière son poste de combat, son cœur débordait d'enthousiasme. Hélas ! les déceptions vinrent vite et cruelles. Bientôt il eut à suivre la voie douloureuse, « qui conduisit l'armée du Rhin des enivrements de l'espérance aux désespoirs humiliés de l'horrible sacrifice ». Aux ivresses des charges héroïques du plateau d'Avron, succédèrent l'agonie du siège de Metz, la capitulation, la captivité, la paix désolante qui démembrait la France, puis la guerre civile, la prise de Paris, les combats des rues où les insurgés se battaient en désespérés, et mouraient en fanatiques.
Après la défaite de la Commune, l'Assemblée Nationale ouvrit sur le 18 mars une enquête, où il fut appelé comme témoin. Sa déposition est le premier acte de sa vie publique et l'écho de pensées, non encore contrôlées par l'expérience. « Les deux causes du mal, dont souffre notre société, ditil, sont d'une part le sentiment d'une haine profonde dans la classe ouvrière, de l'autre l'apathie de la classe bourgeoise et une absence complète de capacité à distinguer l'erreur de la vérité. Il y a aujourd'hui entre les diverses classes un abîme profond qui ne peut être comblé que par le temps, par une éducation morale meilleure donnée à la classe ouvrière et par d'autres moyens. Je suis très éloigné de croire que la force puisse en venir à bout 1. »
Dans cette première manifestation de sa pensée, se re-
1. Enquête parlementaire sur V insurrection du 18 mars, t. II, p. 275.
trouvait la trace de l'agitation morale que lui avait laissée l'extraordinaire succession d'événements auxquels il venait d'assister. Tant d'épreuves, en si peu de mois, avaient déchiré son cœur et déconcerté sa raison.
Repassant dans sa mémoire ce martyrologe de la France, épilogue d'un règne longtemps brillant, il chercha, avec anxiété, le secret d'une si poignante énigme. Si Sedan expliquait l'effondrement de l'Empire hier puissant, pourquoi la guerre civile après la guerre étrangère, pourquoi ces incendies allumés par des mains françaises en face de l'ennemi victorieux, et ce déchaînement de haines après tant de souffrances subies en commun?
Ses longues méditations solitaires, au cours de sa captivité, et plus tard dans les loisirs de son service d'état-major, le conduisirent à une conclusion qui prit vite à ses yeux l'autorité d'un axiome. La Révolution était la grande coupable, la démolisseuse aveugle qui avait détruit les contreforts de la société, brisé ses cadres, perverti les esprits par ses sophismes et les consciences par son incrédulité.
Qu'étaient les grands principes de 89 si vantés, sinon des duperies qui avaient faussé, dans l'esprit du peuple, la vraie notion de l'autorité? Qu'était la fastueuse déclaration des droits de l'homme, sinon une insolente offense aux droits de Dieu passés sous silence ?
Plus il suivait le cours de ses réflexions, plus s'affermissait en lui la conviction que Révolution signifiait : désordre et anarchie, gangrène morale et gangrène sociale. Les conceptions philosophiques des novateurs avaient abouti à des actes criminels, leur idolâtrie de la raison souveraine et leur chimère de l'égalité absolue à des désenchantements qui avaient laissé le peuple sans idéal et exalté ses ambitions jusqu'au délire. La nouvelle société économique, sans traditions, presque sans croyances, s'épuisait à poursuivre toujours plus de richesses, plus de bien-être, et restait sans force pour remonter sur les hauteurs, où passent les grands souffles d'air pur. Sous la poussée du matérialisme, les
haines sociales s'accumulaient, de médiocres ambitions abaissaient les mœurs ; de ce chaos sortait une démocratie inexpérimentée et impatiente, sans étoile pour la diriger, sans frein pour la retenir. L'immense développement des affaires, orgueil de la civilisation, aboutissait à une âpre concurrence entre producteurs, à des conflits aigus entre le travail et le capital, c'est-à-dire à l'état de guerre.
De plus, il constatait, non sans ironie, que les influences d'argent, en se substituant aux vieilles hiérarchies sociales, avaient créé des inégalités, plus choquantes que celles du passé. A force de regarder le revers de la médaille, il oubliait parfois de la retourner pour en voir l'autre face, et niait trop le progrès qu'apportait l'enfantement douloureux d'un âge nouveau.
Sa défiance pour la Révolution le fit considérer comme un tenant de l'ancien régime : rien n'était plus faux.
L'ancien régime ! a-t-il entendu souvent retentir à ses oreilles ces mots accusateurs ! Si ses protestations n'ont pas découragé ses détracteurs, ce n'est pas qu'elles n'aient été fréquentes et énergiques. « Qui donc, a-t-il dit, du haut « de la tribune, pourrait songer à rétablir tout un ensemble « de privilèges qui avaient eu leur raison d'être et que le « temps, dans sa marche, a détruits pour jamais? Qui, surce tout, parmi les chrétiens, pourrait souhaiter de voir re- « naître les abus qui peu à peu avaient pénétré la société « des derniers siècles et qui l'ont conduite au naufrage où « elle a péri. La Révolution était déjà dans l'ancien régime : « elle y était par la philosophie rationaliste qui a fait les « libres penseurs ; elle y était par l'oubli des devoirs so- « ciaux qui a fait l'antagonisme des classes ; elle y était « par l'invasion de l'État dans le domaine de l'Église, par « l'esprit des légistes pénétrant la nation. Eh bien ! nous ne « voulons ni de l'ancien régime, ni de la Révolution. »
Ce qu'il voulait, c'était une autorité paternelle appuyée sur le roc de l'hérédité, un ordre social reposant sur deux colonnes, la direction des élites, la fraternité religieuse ;
c'était surtout ramener les classes élevées de l'égoïsme individualiste à la notion du devoir social, les classes populaires de la révolte et de l'impiété aux idées d'ordre et aux sentiments de foi.
De tous les faits contemporains, le plus incompréhensible, à ses yeux, était le divorce, en train de s'accomplir entre l'Église et le monde ouvrier. Il ne réussissait pas à comprendre que le docteur du socialisme contemporain eût osé écrire : « La religion est l'opium du peuple » et que les ouvriers se fussent à sa voix détournés d'une religion, qui avait remis le travail en honneur et glorifié la pauvreté. Elle, si tendre pour les petits, si soucieuse d'égalité entre les fidèles, était dénoncée comme une sentinelle montant la garde à la porte des riches ; elle, la grande émancipatrice, l'inlassable missionnaire de la liberté des âmes, passait pour la gendarmerie de l'absolutisme et du privilège. Comment expliquer ce travestissement de la vérité historique, et les haines qu'il enfantait? .
Un rapprochement le frappait. En 1848, la foule avait appelé les prêtres à bénir les arbres de la liberté et salué de ses acclamations la robe blanche du Père Lacordaire. Alors Pie IX « remerciait pieusement le Seigneur dans l'humilité de son cœur, de ce que dans un aussi grand changement aucune injure n'eût été faite à la religion et à ses ministres ». En 1871, la Commune, que Bebel appelait « un simple combat d'avant-poste », avait vu rouge devant un habit religieux, pris des otages dans les rangs du clergé, massacré les Dominicains d'Arcueil, fusillé l'archevêque de Paris.
Cherchant le secret d'un si profond changement dans l'âme populaire, des questions troublantes se présentaient à son esprit. Cette religion de miséricorde et d'amour, avant de devenir pour les ouvriers un objet de suspicion, n'avait-elle pas parfois servi aux puissants d'instrument de domination? Avant d'être délaissée par les deshérités, n'avait-elle pas été souvent méconnue et faussée par les heureux? La résignation, qui est, non pas la renonciation à des droits, mais
la patience à les revendiquer, n'avait-elle pas été présentée comme la soumission définitive à des abus et l'acceptation indéfinie de maux immérités?
Il sç demandait surtout si l'état précaire d'une société, où la richesse et le travail ne se purifiaient plus au contact des croyances religieuses, n'aboutirait pas à la guerre sociale ; et il en arrivait à ne plus entrevoir de salut que dans un grand effort de relèvement s'accomplissant à la voix de Celui qui a dit: «Je vous donne ma paix. Aimez-vous les uns les autres. » Que l'impiété continuât ses ravages et il faudrait dire de notre société ce que Taine a dit de celle de la Révolution : « Par un recul insensible et lent, la grosse masse de la nation est en train de redevenir païenne. »
Il a raconté dans son livre, Ma vocation sociale, la genèse de ses idées et l'histoire de leur développement. La lecture en est émouvante. Sa tendresse pour les humbles, son dévouement à leur cause débordent à chaque page, tantôt dans de hautes considérations, tantôt dans des récits touchants. Il est possible qu'il y ait eu dans ses vues une part d'illusion et que, devant l'insuccès de ses efforts, il se soit parfois caché ses déceptions dans des élans de confiance embellis par l'imagination. Il serait injuste de lui reprocher quelque exagération d'optimisme ; il y trouvait un secours contre les désenchantements et le courage de la persévérance.
Comme il n'était pas homme à s'enliser dans les abstractions, il songea tout de suite à incarner sa pensée dans une œuvre. Cette œuvre fut celle des Cercles ouvriers. La visite d'un pauvre frère de Saint- Vincent de Paul, qui avait ébauché à Vaugirard un groupe populaire, lui en donna l'idée.
« Il vint me voir au Louvre, a-t-il raconté, dans le cabi- « net de service du Gouverneur de Paris, dont j'étais offi- « cier d'ordonnance, pour m'intéresser à son œuvre. Après « les premiers mots de bienvenue, la conversation s'enga- « gea. Bientôt, il parla seul; je l'écoutais bouleversé. Il ne
« parlait plus de son cercle ; il parlait du peuple et parlait « des riches. Il ne demandait pas l'aumône, il enseignait « l'amour et ordonnait le dévouement. Nous étions debout « près de la fenêtre. Entre les arcades du Carrousel, la ruine « prodigieuse des Tuileries dressait tragiquement son dôme « crevé et ses murailles calcinées. L'homme de Dieu les « montrait. Oui, disait-il, cela est horrible, cette vieille de- « meure des rois incendiée, ce palais détruit, où tant de « fêtes éblouirent le monde ! Mais qui est responsable? « Ce n'est pas le peuple, le vrai peuple, celui qui travaille, « celui qui souffre. Les criminels qui ont brûlé Paris, mas- « sacré les otages, n'en étaient pas ! Mais ce peuple-là, qui « de vous le connaît? Ah ! les responsables, les vrais respon- « sables, c'est vous, ce sont les heureux de la vie, qui se « sont tant amusés entre ces murs effondrés, qui passaient « à côté du peuple sans le voir, qui ne savent rien de son « âme, de sa souffrance. Moi, je vis avec lui et je vous le dis « de sa part : il ne vous hait pas, mais il vous ignore, comme « vous l'ignorez ; allez à lui, le cœur ouvert, la main tendue, « aimez-le et servez-le. »
Ce langage enflammé de l'apôtre populaire lui alla au cœur. C'était une révélation ; ce fut vite un programme. Il était déjà convaincu que les élites sociales se maintiennent par le dévouement, et se perdent par l'égoïsme.La rude éloquence de son humble visiteur lui fit entrevoir, dans le rapprochement des conditions, l'application de cette loi de justice et de charité, salut des sociétés malades, que le christianisme enseigne depuis dix-neuf siècles.
Comme les conflits entre patrons et ouvriers lui paraissaient tenir surtout à des malentendus, il crut les dissiper, en facilitant aux uns et aux autres l'occasion de se rencontrer. L'idée était juste. Autant il est prudent de ne pas voir les gens qu'on doit combattre, autant il importe de connaître ceux qu'on veut aider. Le cercle ouvrier était, dans sa pensée, le centre d'union, où les préjugés d'en haut et les défiances d'en bas devaient se fondre dans une sympathie
commune. Là se préparerait, grâce à d'heureuses réconciliations, l'organisation d'une société fraternelle dont l'Évangile serait le lien, et la première ébauche d'une grande paix chrétienne, à la fois féconde et durable.
Éblouie par ce vaste horizon, son âme se remplissait d'une ardeur joyeuse, et, l'entreprise à peine entrevue prenait, à ses yeux, les proportions d'une grande évolution sociale, revanche du christianisme sur l'impiété révolutionnaire.
« La Révolution, dit le manifeste qu'il adressa alors au « public, est près d'atteindre son but ; du cerveau des phi- « losophes elle est descendue dans le cœur du peuple, et « elle organise aujourd'hui, pour une lutte suprême, les ou- « vriers qui sont la substance de la nation. Faisons un der- « nier effort pour sauver le peuple et hâter le retour de Dieu « dans l'atelier régénéré. Aux doctrines subversives il faut « opposer les saintes leçons de l'Évangile, au matérialisme « les notions du sacrifice, à l'esprit cosmopolite l'idée de « patrie, à la négation l'affirmation catholique. » Au banquet d'inauguration, qui eut lieu au Palais-Royal, le Président rappela le geste de Camille Desmoulins, arrachant une feuille à l'un des arbres du jardin pour en faire un symbole de ralliement, et présenta l'œuvre des cercles comme l'instrument de la contre-révolution.
A ces premières heures d'enthousiasme, les nouveaux croisés ne voyaient pas d'obstacles sur la route qui menait à la réconciliation sociale par l'apostolat chrétien. Dans la suite, ils se heurtèrent à des difficultés qui embarrassèrent leur marche ; les doctrines socialistes leur furent obstinément objectées. Que pensaient-ils du salariat, de l'organisation du travail, de la propriété capitaliste? De droite et de gauche, on les sommait de s'expliquer ; les catholiques leur opposaient avec insistance l'attitude de quelques jeunes, qui ne reculaient ni devant les controverses compromettantes, ni devant les concessions périlleuses.^
Trop prudent pour agiter prématurément de dangereux
problèmes, Albert de Mun et ses amis les écartèrent d'un mot, et se renfermèrent dans l'étude de réformes qui, en améliorant le sort des travailleurs, n'ébranlaient pas les bases de l'ordre social. Cette sage réserve n'empêcha pas le monde conservateur de les accuser de démagogie, et le monde du travail de réaction. A droite, on les appelait «socialistes d'État »; à gauche, « bourgeois cléricaux ». Ici les cercles ouvriers étaient des foyers d'utopies révolutionnaires, et là de simples confréries religieuses, indifférentes, hostiles même au sort du peuple.
Quand on va au fond de la pensée d'Albert de Mun, on en démêle aisément le secret. Il croyait qu'une élite dirigeante était la clef de voûte d'une société bien organisée, et, d'autre part, que les courants démocratiques qui avaient tout submergé et tout mêlé étaient irrésistibles. Réunir, en les harmonisant, deux forces dont l'une était une tradition historique, l'autre une nécessité moderne, tel était son plan.
Il croyait l'esprit chrétien capable de créer à la fois un patriciat libéral et une démocratie équitable, de constituer l'un en l'éclairant, d'organiser l'autre en la pacifiant, et de rajeunir ainsi la France, par l'alliance des puissances du passé avec les forces du présent, les unes et les autres éclairées par la lumière de l'Évangile.
Tout de suite les obstacles se dressèrent en foule ; les moyens d'action faisaient défaut. Pour recruter des adhérents, réunir des ressources, il fallait émouvoir l'opinion, l'intéresser à l'œuvre nouvelle, provoquer des initiatives, découvrir des apôtres, mais comment. L'heure encore voisine des grandes douleurs et des grands désastres semblait peu favorable pour entrer en relations avec le pays et l'entraîner à une action si nouvelle.
Il était aux prises avec ces premières difficultés quand une occasion inattendue s'offrit à lui d'exposer ses idées dans une réunion, plus importante par la qualité que par le nombre des personnes. Un ami, sympathique à son entre-
prise, l'invita à y prendre la parole, et, dans un premier mouvement de joie, il accepta un rendez-vous.
A peine se fut-il engagé qu'il se sentit hésitant et troublé. Il n'avait jamais parlé en public et se demandait anxieusement s'il pourrait, sans défaillir, entendre les échos d'une grande salle lui renvoyer, au milieu d'un impressionnant silence, le bruit de sa voix. Plus approchait l'heure d'une épreuve, à laquelle rien ne l'avait préparé, plus l'inquiétude le gagnait. Un effroi, qu'il n'avait connu ni à Saint-Privat, ni au siège de Paris, pouvait arrêter sa parole sur ses lèvres ; comme l'orateur antique il eût béni l'envoyé qui lui eût annoncé l'ajournement de la réunion.
Ce fut au prix d'efforts douloureux, qu'il prononça, d'une voix hésitante, les premiers mots de son discours ; mais bientôt l'ardente conviction qui l'animait, le sentiment d'un grand devoir à remplir, l'attention croissante d'un auditoire subjugué lui rendirent la possession de lui-même : et l'épreuve, commencée dans l'angoisse, s'acheva en triomphe.
Ce premier tourment de la parole publique, presque tous les orateurs l'ont connu ; beaucoup n'ont jamais réussi à le dominer pleinement ; Albert de Mun fut de ceux-là. Après de longs et éclatants succès, il n'est jamais monté à la tribune sans un serrement de cœur. On s'en étonnait, sans se douter que cette appréhension, autrement féconde que l'assurance, est une grâce d'état. Elle exalte l'orateur qu'elle semble paralyser, l'oblige à un effort qui double ses forces et donne à sa parole une chaleur qui la rend communicative.
Quand il se rassit, il venait de se révéler à lui-même sa vraie vocation, celle pour laquelle il avait reçu, par un bienfait gratuit, un ensemble de dons merveilleux. Quelque temps avant, il s'était découvert apôtre ; maintenant il se découvrait orateur. Orateur, il le fut dès son premier discours. On a dit qu'on naissait poète et qu'on devenait ora-
teur. L'antithèse est plus ingénieuse qu'exacte ; elle est d'un doctrinaire de la rhétorique, non d'un praticien de la parole. Qu'on naisse poète, c'est possible ; mais on ne devient pas orateur, au moins au vrai sens du mot.
L'éloquence est, comme la beauté, la réunion harmonieuse de dons naturels, qu'aucun effort ne crée. On peut avoir du génie à force de patience, du moins un moraliste le prétend ; la patience la plus obstinée n'a jamais rendu personne éloquent, et il n'est pas certain que l'art, même le plus achevé, ne nuise pas à l'orateur, plus qu'il ne le sert.
L'éloquence est faite de spontanéité. La taille donne de l'éclat au diamant ; la nature seule le produit ; il en est ainsi d'elle. Sans doute, comme toute œuvre humaine, elle trouve dans le travail sa perfection, mais elle jaillit d'une source profonde, qu'aucun travail ne crée. La voix, l'action, la rencontre soudaine de la pensée et de l'expression, un mot, un geste, un silence, ce quelque chose de magnétique que les anciens appelaient le « quid divinum », voilà ce qui fait l'orateur, et cela ne s'apprend d'aucun maître, à aucune école.
Toutes ces qualités, dont la réunion est si rare, Albert de Mun les possédait, sans s'en douter. Elles se révélèrent à lui, dès le jour où, pour la première fois, il parla en public. Éloquent, il le fut tout de suite, et depuis le fut toujours dans ses discours, dans ses conversations, dans ses écrits. L'expérience des grandes assemblées, l'habitude des grands succès donnèrent à sa parole une maîtrise qui la mit en pleine valeur ; elles n'ajoutèrent rien à sa diction pénétrante, à sa simplicité exquise, au charme de son attitude.
Au début de ses discours, soit émotion, soit calcul, il parlait bas, comme s'il causait ; puis la voix devenait plus chaude, la phrase plus incisive, et peu à peu, le ton prenait une allure si vive, la pensée une telle ampleur, que l'auditeur conquis ne réussissait plus à contenir ses impressions et éclatait en applaudissements presque involontaires.
Dans les premiers temps, une réserve qui venait de la
défiance de lui-même, donnait à sa parole quelque chose d'incertain, et Louis Veuillot l'en gourmandait : « Dégainez, sabrez, empoignez, lui écrivait-il. L'auditoire est désorienté, quand, au lieu d'une estafilade, il emporte une bénédiction. Si votre éloquence n'a pas un cachet de caserne, elle ne sera qu'une belle fille à marier, ce que n'était pas Jeanne d'Arc. »
Il profita du conseil, ou plutôt prit conscience de sa force et s'enhardit, sans chercher pourtant à empoigner, à dégainer, à sabrer. Son éloquence ne resta pas une belle fille à marier ; elle devint une grande dame de haute lignée, sachant tout dire sans rien outrer, mettre de la mesure jusque dans la passion. Lors de ses premiers discours, il portait son uniforme de capitaine de cuirassiers ; les sceptiques, qui n'aiment pas admirer, allèrent répétant que son costume était pour beaucoup dans ses succès. L'avenir les détrompa. Rentré dans la vie civile et sous la classique redingote parlementaire, il exerça le même prestige et remporta les mêmes triomphes.
Dès ses premiers succès, il comprit la nécessité d'une formation oratoire achevée. Il faut à l'orateur un capital d'instruction auquel il puisse tout de suite recourir et une préparation méthodique qui l'arme pour la lutte. Pénétré de cette pensée, il se réfugia, à ses heures de loisirs, dans la maison de la rue des Postes, et, à l'abri des visites, il y travailla d'arrache-pied. « J'arrivais, a-t-il raconté, le « matin de très bonne heure ; j'apportais des livres, j'en « trouvais dans les bibliothèques, et, pendant quatre ou « cinq heures, je travaillais avec rage, lisant, notant et « écrivant. J'ai fait là mon apprentissage du métier de la « parole.
« Aucun discours, écrit ou non, ne peut être vraiment « sérieux, s'il n'a été fortement préparé par la lecture et « la méditation. Lire le crayon à la main, voilà le premier « travail oratoire. Après cela, il faut composer, et c'est la « grande souffrance, que connaissent bien ceux qui ont
18 ALBERT DE MtJN
« essayé de faire passer dans d'autres âmes, quelque chose « de la leur.
« Les matériaux sont là en monceaux. Lesquels choisir? « comment les disposer? Les idées se pressent ; comment les « coordonner ; quelle en sera l'expression saisissante? C'est « un combat qui se livre d'abord dans la nuit ; tout à coup, « comme le soleil perce la nue, l'inspiration s'élance, « dissipe l'obscurité, illumine le sujet. Le discours a pris « corps, mais un corps fugitif qui se dérobe et qu'il faut sai- « sir, embrasser étroitement jusqu'à ce que, dans une véri- « table ivresse, la pensée maîtresse, se fixe, lumineuse, en « un point culminant, vers lequel, tout à l'heure, il faudra « entraîner l'auditeur dompté. Alors les nerfs tendus par ce « grand effort, l'orateur peut paraître ; il est prêt, sauf le « cas très rare, où, sous le coup d'un événement imprévu, le « cœur se précipite aux lèvres dans une soudaine explosion. « L'improvisation elle-même n'est vraiment oratoire que si « elle naît de ce long travail. Il faut qu'elle jaillisse, comme « la feuille s'échappe brusquement du bourgeon, lentement « formé par la sève accumulée, sans quoi elle n'est que le « vide assemblage de paroles sonores et la confuse expres- « sion de pensées imprécises. »
Cette méthode oratoire, si merveilleusement décrite, convient-elle à tous les sujets, correspond-elle à tous les tempéraments? C'est douteux. Ce qui est certain, c'est qu'elle a pleinement réussi à Albert de Mun et a fait de lui un grand orateur. Quand il entra plus tard à la Chambre, ses débuts furent éclatants et, du premier coup, il conquit l'auditoire le plus difficile, le plus redoutable, le plus hérissé de défiance qui soit au monde. La gauche ne l'applaudit pas, dans la crainte d'enfreindre la discipline de parti, mais elle l'écouta dans un silence qui était un hommage, etGambetta, qui s'y connaissait, prédit qu'il serait un maître de la tribune.
Peu d'orateurs ont eu comme lui la rare fortune de ne pas connaître les échecs et de ne jamais regagner leur banc
au milieu de cette lassitude indifférente, mille fois pire que l'hostilité. Il n'a jamais fatigué que l'admiration.
C'est qu'il n'était jamais au-dessous de lui-même. Son éloquence, faite de naturel et de mesure, ne se heurtait jamais à l'épreuve cruelle des effets manques. Dans le tumulte des séances orageuses, il gardait avec un calme inaltérable la plénitude de ses moyens. Il avait le cœur chaud et la tête froide, ce qui lui permettait de conserver la maîtrise de sa parole, jusque dans la fièvre du combat. Les cris, les colères, les interruptions violentes ne réussissaient pas à le démonter. Il tenait bon dans la tempête, et ses dons d'enchantement aidant, il finissait par s'imposer. On n'a jamais essayé contre lui de cette arme mortelle des Assemblées hostiles : l'inattention systématique.
Le plus souvent, il écrivait ses discours, mais il les prononçait avec une telle aisance qu'ils donnaient l'illusion de l'improvisation. Comme il avait le don de la répartie, l'auditoire ne doutait pas qu'il n'eût parlé d'abondance.
La parole écrite se trahit souvent par une raideur compassée, l'éloquence en est froide, la chaleur artificielle et souvent déplaisante. Mais il écrivait comme il parlait, avec une simplicité d'apparence spontanée. De plus il avait l'intuition de son public et devinait d'avance ses impressions. Il évoquait, par la pensée, les péripéties de la scène dont il allait être l'acteur, et, d'une façon si vivante, qu'en écrivant, il croyait parler. Par avance, il subissait l'influence de la foule à laquelle il devait s'adresser et sentait déjà se vérifier en lui le « miilliludo jacit oralorem » de Cicéron.
Grâce à ce don de divination, ses discours écrits avaient une intensité de vie qui ne laissait rien voir de l'effort qu'ils avaient coûté. La statue sortait si parfaite des mains de l'artiste qu'on n'apercevait pas la trace de son ciseau.
Peu d'hommes ont entendu plus que lui le bruit des applaudissements et peu d'hommes se sont moins familiarisés avec les émotions de la parole publique. Il était à l'apo-
gée de sa réputation qu'il parlait encore de « la secrète angoisse, qui serre le cœur dans l'étau d'une convulsion oppressive, et qui tend douloureusement les nerfs de l'être tout entier ».
Son angoisse ne venait pas d'une préoccupation d'amourpropre, mais d'un scrupule de conscience. Les orateurs tels que lui ont le respect de leur auditoire et s'effraient de leur propre insuffisance. Démosthène, avant de se lever dans l'Agora, ne se demandait-il pas avec anxiété, si le langage qu'il allait tenir à des hommes libres serait digne d'eux?
Sa première parole était une douleur, la dernière une délivrance. En se rasseyant, la joie d'avoir fini l'emportait sur celle d'avoir triomphé.
Ses premiers succès oratoires lui coûtèrent sa carrière. Ses chefs finirent par découvrir qu'un capitaine de cuirassiers ne pouvait sans scandale enseigner publiquement la fraternité chrétienne. On était pourtant sous un gouvernement conservateur ! Toujours est-il que les conférences publiques lui furent interdites, même en costume civil.
Cette mesure le bouleversa. Un rude combat s'engagea, dans son âme meurtrie, entre son devoir de chrétien et son amour du métier militaire. Dieu l'emporta.
« J'ai cru voir clairement, écrivit-il alors, que Dieu m'ap- « pelait à le servir par d'autres chemins, ou plutôt à faire « de son service, ma véritable carrière. J'ai pris mon parti, « ne gardant plus de mon métier que l'ineffaçable senti- « ment de sa grandeur, l'espoir d'en conserver les vertus « spéciales, et, enfin l'épée que j'ai portée quinze ans et que « Dieu merci, la loi me permet de remettre au jour du dan- « ger au service de la France. »
Vingt-cinq ans après, il écrivait sous l'émotion de souvenirs que le temps écoulé n'avait pas effacés : « A trente- « quatre ans, j'avais derrière moi quinze années de ser- « vices, pleines de souvenirs tour à tour joyeux et dou- « loureux ; toute ma jeunesse finissait là. La guerre « avait marqué ma vie d'un ineffaçable sceau ; j'en étais
« sorti attaché à l'armée bien autrement que je ne l'étais la « veille, par l'amour passionné de la revanche. Je la quit- « tais, en lui laissant une partie de mon cœur. Devant moi, « s'ouvrait une route nouvelle, obscure et incertaine, dont « je pressentais les difficultés et les fatigues.
« J'étais triste, mais résolu. Je me souviens que je plaçai « sur mon prie-Dieu la lettre par laquelle le Ministre accepte tait ma démission et que je renouvelai, dans le sacrifice « qu'elle faisait irrévocable, l'offrande de mes forces à la « cause de Dieu. »
Ces loisirs si chèrement payés, il les consacra à son œuvre des cercles, déjà prospère. Grâce à une activité de toutes les heures, il multiplia en province comités et tournées et entreprit dans le pays une campagne de conférences, qui le conduisit dans toutes les grandes villes ; c'est ce qu'il appela faire son tour de France.
Sans l'affreuse douleur que lui causa la mort d'un enfant chéri, cette période eût été, sinon la plus brillante, du moins la plus heureuse de sa vie. Les encouragements lui venaient de toutes parts. Pie IX lui envoya, avec un don de deux mille francs pour son œuvre, une de ses plus hautes distinctions. Les dignitaires du clergé l'accueillaient avec un empressement ému ; la foule des catholiques lui faisait cortège et l'acclamait.
L'immense impression, produite par sa parole, a été traduite par un auditeur à sa taille, l'illustre cardinal Pie : « Qui est, disait-il après une de ses conférences, cet autre, « dont le zèle est ardent comme la flamme de ses yeux, dont « la parole est aiguisée comme le glaive suspendu à ses « côtés, soldat de l'armée du Christ et de l'avenir de la « France, orateur d'une croisade nouvelle qui soulève des « multitudes de travailleurs jusque sur les hauteurs de l'es- « prit de foi et de sacrifice? Bénédiction soit à vous, vail- « lant apôtre des classes ouvrières î »
Élections de 1876 — 16 mai. — Élection de 1877.
Invalidation et échec d'Albert de Mun.
Démission du maréchal de Mac Mahon. — Article 7,
Décrets de 1880. — Lois scolaires.
Apôtre des classes ouvrières, telle était, croyait-il, sa vocation ; mais la Providence le réservait à d'autres destinées.
L'Assemblée Nationale venait de terminer son orageuse carrière. Assez heureuse pour refaire l'armée, les finances, l'outillage de la nation, elle n'avait pas réussi à y rétablir l'union. La République, qu'elle vota à une voix de majorité, la divisa en deux camps, divisés eux-mêmes en fractions presque irréconciliables ; par surcroît, la question politique se compliqua d'une question religieuse, encore à l'état latent, mais près de passer à l'état aigu.
Grâce aux chevau-légers, arbitres de la première élection sénatoriale, la garnison républicaine avait été mise dans la frêle forteresse, sortie de terre par surprise. Que ferait à son tour le suffrage universel, le grand silencieux? N'ouvriraitil pas les portes de la Chambre au gros de l'armée, dont l'avant-garde était déjà installée au Sénat?
Comme en 1851, les conservateurs restaient stupéfaits de leur œuvre. Des luttes intestines avaient conduit leurs devanciers à l'Empire, qu'ils ne voulaient pas ; les mêmes fautes venaient de les conduire à la République, qu'ils ne voulaient pas eux-mêmes. En 1851, l'échec de la fusion entre les princes avait entraîné celui de la Monarchie ; en 1875, l'échec de la fusion entre les troupes avait eu le même résultat. L'occasion, perdue deux fois en vingt-cinq ans se retrouverait-elle une troisième? C 'était le secret de l'avenir.
Quant aux catholiques, ils venaient de traverser une période heureuse, et se croyaient en sûreté. La vague vision de dangers possibles, quelques symptômes déjà menaçants ne les avaient décidés ni à s'organiser, ni à profiter du pouvoir pour réaliser quelques-unes des réformes sociales, d'où dépendaient et la paix intérieure et leur popularité. Comme les monarchistes, ils s'étaient persuadés garder la majorité, en se débarrassant du scrutin de liste, instrument de leur victoire en 1871, et n'avaient réussi qu'à aliéner une de leurs dernières chances. Quel mode de votation, d'ailleurs, eût pu les tirer de l'impasse où ils s'étaient engagés !
Après avoir laissé naître la République, ne plus songer qu'à l'empêcher de vivre ; essayer de la rendre impossible après l'avoir rendue inévitable, c'était déjà bien difficile ; la combattre, non de front mais à la sourdine, en affectant de n'en pas prononcer le nom, c'était un tour de force. 11 fallait beaucoup d'illusions pour croire, qu'ayant triomphé d'attaques ardentes, elle ne résisterait pas à de savantes réticences ; il en fallait plus encore pour se persuader que le suffrage universel comprendrait cette stratégie subtile, vrai jeu de cache-cache.
Catholiques et monarchistes, coalition sans étiquette ni programme, se heurtaient à un parti républicain concentré audacieux et bruyant. Enveloppés dans la pénombre, ils se mesuraient avec des adversaires avides de bruit et de lumière. Soutenir le Maréchal, sans soutenir le Président de la République, quelle stratégie !
Dans ce désarroi, ce fut pour les catholiques une chance heureuse de trouver dans leurs rangs un orateur en renom, courageux et jeune, étranger aux manœuvres où l'Assemblée Nationale avait laissé son crédit. Ils cherchèrent un siège à Albert de Mun et le trouvèrent en Bretagne. La lutte fut chaude et un instant incertaine. Le jeune candidat s'y jeta visière levée et drapeau déployé. De son premier programme dépendait l'orientation de sa vie politique, il fut un acte de foi.
« La foi catholique, dit-il à ses électeurs, est, dans l'ordre social aussi bien que dans l'ordre politique, la base nécessaire des institutions et des lois. Seule, elle peut porter remède au mal révolutionnaire, conjurer ses effets, et assurer le salut de la France. La question religieuse domine de toute sa hauteur la question politique. Je suis le candidat des catholiques. »
Il était aussi le candidat de l'extrême-droite. Son nom, la notoriété de ses opinions, les patrons de sa candidature valaient un programme. D'ailleurs, loin de faire mystère de ses convictions royalistes, il avouait hautement ses relations avec le comte de Ghambord, dont il avait reçu de précieux témoignages de sympathie, un surtout encore récent qui lui avait été au cœur. Son dernier enfant était le filleul du couple royal ; cet honneur avait été rehaussé par une lettre qui l'avait rempli de gratitude. « Vous avez compris, lui avait écrit le Prince à cette occasion, que pour aller sûrement au cœur d'hommes bons et honnêtes mais égarés, il fallait les aborder sans hésiter, avec la franchise du soldat et le zèle de l'apôtre. Vous n'appartenez pas à l'école tant de fois condamnée par Pie IX ; vous n'êtes pas de ceux qui recherchent la popularité dans les compromis et les concessions vaines. Vous présentez la vérité sans alliages, le devoir sans déguisement, la foi sans retour. »
Malgré de tels liens, il tint à ce que son entrée en scène dans la vie publique fût une manifestation purement catholique.
Louis Veuillot, en lisant sa circulaire, eut un élan de joie. « Cet homme, dit-il, est porteur d'un mandat impératif ; pour la première fois de ma vie, je suis flatté et honoré de faire partie du corps électoral. Dieu veut être servi effrontément. » Albert de Mun fut élu, mais ses amis échouèrent.
Les élections de 1876 ouvrent cette longue série de défaites conservatrices, qui a duré quarante ans sans interruption. Un incident montra la gravité de l'échec ou plutôt de la
déroute. Le Président du Conseil, celui-là même qui avait fait voter la Constitution, M. Buffet, échoua dans sa circonscription d'origine et dans trois autres qu'il avait cru de premier choix.
La date de février 1876 marque, dans l'histoire du parti républicain, celle de son avènement au pouvoir par le jeu régulier des institutions. Jusqu'alors il ne l'avait jamais exercé qu'après l'avoir usurpé. Cette fois, et c'était la première, il représentait, non plus la violence révolutionnaire, mais la légalité et l'ordre public.
Son inexpérience des affaires, son éducation politique, sa fragile origine, rendaient sa tâche difficile. La France démembrée n'était plus « l'insolente nation » qui frappait Guillaume d'Orange d'admiration. Accablée sous le poids d'humiliants souvenirs, elle attendait, avec une obstination patiente, la revanche qui devait lui rendre avec ses provinces perdues, l'auréole séculaire, sans laquelle elle ne pouvait vivre heureuse.
D'autre part, la jeune République était une mince tige, plantée d'hier dans un sol ingrat et presque sans racines. Les crimes de la Commune avaient ranimé avec le besoin d'autorité les aspirations monarchiques. Si la restauration ne s'était pas faite un an avant, c'était grâce au refus du comte de Chambord d'accepter le drapeau tricolore ; encore la tentative avortée avait-elle laissé dans le Septennat une pierre d'attente, et au Sénat une réserve prête à l'offensive.
La France ne paraissait pas mûre pour le régime nouveau. Elle avait le goût plus que les mœurs de la liberté, un amour de l'égalité mêlé à beaucoup de préjugés, et une idolâtrie de l'État à peine tempérée par son esprit critique.
Les révolutions n'avaient pas effacé l'empreinte de sa longue formation monarchique et chrétienne ; les doctrines de la paix universelle n'avaient pas raison de son vieux génie militaire et le scepticisme philosophique altérait la surface de ses croyances, sans en détruire la substance ; malgré sa mobilité, deux grands sentiments survivaient en
elle, l'un national, l'autre religieux ; et le sort de la République dépendait de l'habileté avec laquelle elle saurait concilier ces traditions avec les idées nouvelles dont elle était l'incarnation.
Par malheur, la question religieuse se glissait déjà derrière la question constitutionnelle. Pour les nouveaux vainqueurs, monarchie et religion étaient deux formes de la réaction ou plutôt la réaction tout entière. Gambetta, son chef , avait dit è Belleville « ne plus compter sur la puissance divine pour la direction des affaires humaines »:
L'incrédulité, décorée du nom d'esprit moderne, avait fait, au cours du siècle, de rapides progrès dans certains rangs de la bourgeoisie, et de profonds ravages dans le monde ouvrier. Le libre examen aboutissait à la négation, sous deux formes appropriées à ces deux milieux, l'une savante, le positivisme, l'autre brutale, le matérialisme. Positivisme et matérialisme portaient le même nom habilement équivoque, l'anticléricalisme.
Le conflit religieux, qui datait de loin, s'était fort aggravé pendant les cinq années de l'Assemblée Nationale, les querelles confessionnelles s'étant mêlées aux rivalités politiques. De plus le clergé qui n'avait pas caché' ses sympathies pour le comte de Chambord, passait pour hostile au régime nouveau. De là, une foule de malentendus, et, dans certains milieux politiques, le réveil de passions qu'on croyait assoupies, depuis la défaite de la Commune.
Le jeune député de Pontivy se rendait peu compte des nouveaux courants qui traversaient le pays. Il se persuadait que la religion avait gardé dans toute la France le crédit dont elle était entourée en Bretagne. Quant à la République, il la jugeait éphémère et à la merci du moindre mouvement d'opinion. Loin de s'en effrayer, il lui savait presque gré, au fond du cœur, de la leçon qu'elle venait de donner aux monarchistes tricolores, coupables d'avoir barré la route au roi du drapeau blanc. Il voyait en elle une transition, non une solution, un simple relais d'étapes vers la res-
tauration que la timidité de l'Assemblée avait rendue impossible.
Résolu, comme le lui avait dit Louis Veuillot, à servir Dieu « effrontément », il éprouva, dès son entrée à la Chambre, l'hostilité d'une majorité, enivrée de sa victoire et avide de représailles. D'ordinaire, une menace d'invalidation a le don d'exercer sur la victime désignée au sacrifice une sorte d'hypnotisme, qui la dispose aux ménagements. L'officier de Saint-Privat n'était pas de cette école. Que pouvait sur cette âme bien trempée le souci de l'intérêt personnel ?
Son invalidation rentrait dans le plan républicain ; elle était, au début de la législature, une opération de haute politique, une passe d'armes avant l'ouverture des hostilités, le premier jalon planté sur la voie laïque où la politique allait être engagée.
Au cours de la période électorale, l'évêque de Vannes, voyant aux prises dans son diocèse deux catholiques, l'un laïque d'une orthodoxie rigoureuse, l'autre prêtre enclin à un gallicanisme jugé excessif, avait écrit au premier une lettre où il indiquait ses préférences : « Votre insuccès, y « était-il dit, serait un malheur public. Toute âme sacer- « dotale forme le même vœu et partage le même espoir. « Le Morbihan s'honorera en vous choisissant pour défendre « sa foi catholique, apostolique et romaine. »
Ce vœu d'un évêque constituait pour les républicains, casuistes sévères, l'ingérence cléricale. L'ingérence cléricale, telle était déjà la formule consacrée, dans laquelle la majorité républicaine et libre penseuse résumait ses frayeurs politiques et ses haines religieuses.
Le Bureau, chargé d'examiner l'élection d'Albert de Mun, dressa un acte d'accusation en deux chapitres avec un rapporteur spécial pour chacun ; et la majorité chargea deux de ses leaders de se partager le réquisitoire, MM. Brisson et Gambetta. L'opération, en partie double, futmenée avec brio.
L'accusé ne monta pas sans émotion à cette tribune qui est, pour les anciens eux-mêmes, un objet d'effroi.
Une Chambre populaire, avec ses passions toujours en éveil, ses agitations toujours prêtes à dégénérer en tumultes, a des mobilités houleuses qui étonnent les vétérans et déconcertent les novices. Elle passe tour à tour de l'indolence à l'exaltation, du calme d'une Académie au brouhaha d'une réunion publique. Elle est, pour le pays et pour ellemême, un objet de continuelle surprise ; le débat le plus attendu s'y déroule dans l'indifférence, et de futiles incidents y déchaînent des orages. Là, tous les âges sont sans pitié. Comme elle est foule, elle a plus d'esprit que personne, découvre avec une surprenante pénétration les moindres défaillances et les souligne cruellement. Il y a toujours, dans ses rangs, ou un clairvoyant pour voir dans un raisonnement le défaut de la cuirasse, dans un discours la parole malheureuse, ou un narquois pour trouver le mot pour rire au moment pathétique. Elle a le goût du talent, avec l'invincible besoin de le dénigrer. Les habitués de la tribune y sont indulgents, les muets impitoyables ; ceux qui sifflent et ne chantent pas y sont légion.
C'est devant cet auditoire troublant qu'Albert de Mun fit ses débuts en accusé. La présence de cet ancien capitaine de cuirassiers, qui passait pour un missionnaire en éperons, éveilla d'abord dans la Chambre une curiosité moqueuse ; mais la curiosité se changea vite en surprise et la surprise en admiration. Cette parole simple et chaude, prenante par sa sincérité, fut pour des auditeurs sceptiques une révélation. Ils restaient confondus du tranquille courage avec lequel ce croyant, proclamé fanatique, déployait son drapeau, et le tenait haut, sans bravade. M. Brisson, peu facile à émouvoir, fut touché de cette franchise ferme et douce ; Gambetta attaqua le catholique, mais loua l'orateur.
Albert de Mun ne fit rien pour désarmer les hostilités : « Je me suis présenté, dit-il, comme candidat catholique, annonçant l'intention de prendre les enseignements catholiques comme règle de ma vie politique. L'Église est menacée, attaquée, elle se défend. Je viens vous dire,
moi : le défi a élé entendu, et les catholiques ont relevé le gant. Vous cherchez l'occasion d'un scandale religieux. Si vous refusez aux candidats catholiques le droit de se poser en champions de leur religion menacée, alors vous n'avez qu'une chose à faire, invalidez mon élection.»
Il ne convenait pas à ses adversaires si hardiment démasqués de le suivre sur ce terrain ; ils ne se sentaient pas encore de force à se battre en pleine lumière et se firent modestes, presque respectueux.
M. Brisson déclara ne pas parler au nom d'une secte ennemie ; il défendait seulement l'équité, la liberté de conscience, l'indépendance nationale menacée ; son seul souci était de dénoncer ce mélange de sacré et de profane qui faisait toute l'équivoque, dont on usait contre les républicains.
A ces mots, M. Keller, indigné, se leva pour revendiquer le droit des catholiques à soutenir leurs candidats, « à condition de ne pas attaquer les institutions du pays » : « Non, «non, s'écria-t-il, il n'est pas politique de mettre, dès le « début, la République en hostilité avec les sentiments reli- « gieux de la France. »
Telle était aussi à ce moment l'intime pensée de Gambetta. Il en était, dans la joie d'une première victoire, aux illusions optimistes, et nourrissait le secret espoir de rallier à la République les conservateurs résignés, de conquérir même la confiance du Maréchal, dont il rêvait de devenir le ministre. Son discours, d'une forme courtoise, fut une avance.
« Ce que combat le parti républicain, ce n'est pas la religion : c'est l'ingérence cléricale. Il faut que le clergé, qui a droit au respect de tous, sache bien que, pour le mériter, pour ne pas s'exposer à des représailles qui d'ailleurs ne viendraient pas, il doit vivre dans notre société comme un agent de concorde et de pacification. »
Par malheur, ce langage nuancé faisait avec la conclusion le plus choquant contraste : il aboutissait à réclamer l'enquête nécessaire pour mettre en lumière l'ingérence cléricale et rendre l'invalidation possible. Elle fut votée sans difficulté.
Pendant que les émissaires parlementaires parcoururent le Morbihan à la recherche des histoires de village, le ministère centre gauche, constitué au lendemain des élections, essaya, sous la conduite deM.Dufaure, de mettre d'accord la majorité de la Chambre devenue républicaine et la majorité du Sénat restée conservatrice.
Il y fallait beaucoup de tact et souvent des concessions. La loi sur la collation des grades universitaires en fut une. L'Assemblée Nationale, en organisant la liberté de l'enseignement supérieur, avait reconnu aux universités libres le droit de conférer des grades, ayant la valeur de ceux de l'Université. Les républicains et le Gouvernement considérèrent ce droit comme l'abandon d'un des privilèges de l'État laïque et en réclamèrent l'abrogation. Leur initiative provoqua les protestations unanimes de l'Épiscopat, l'opposition violente de la ^droite.
La prudence eût conseillé le silence à Albert de Mun candidat à l'invalidation ; mais il n'était pas homme à sacrifier un devoir à un intérêt et il se jeta dans le débat, sans se préoccuper de savoir s'il n'en serait pas la première victime.
« N'espérez pas, dit-il, que l'agitation dont vous par- « lez, vienne à se calmer. N'espérez pas que les familles « catholiques vous regardent avec indifférence détruire « l'œuvre qu'elles avaient vu édifier, avec de si grandes « espérances. Fidèles à la religion qui leur commande le « respect des lois, mais forts de leurs consciences et de leurs « droits, les catholiques ne cesseront de protester contre les « violences que vous allez leur faire. »
S'il eût fallu à ses adversaires un argument pour l'invalider, il le leur fournissait ; mais leur résolution était prise dès le premier jour. Aussi est-ce avec ensemble que la majorité de MM. Brisson et Gambetta annula son élection.
Revenu devant ses fidèles Bretons, il leur dit quelles passions avaient brisé dans ses mains le mandat qu'ils y avaient mis. L'appel fut vibrant : « Debout, enfants de la terre de
granit, debout pour l'honneur de la Bretagne, pour la garde de votre foi, pour la défense de vos droits les plus sacrés ; unissez-vous autour du drapeau catholique et marchez au vote comme un seul homme, au chant de votre vieux refrain : Catholiques et Bretons toujours. »
Une pression effrénée ne triompha pas de la conscience bretonne. Il fut réélu à quelques centaines de voix de majorité et revint à la Chambre, plus résolu que jamais, reprendre la lutte contre les tenants de la Révolution.
La chute du Ministère suivit de près son retour. La politique centre gauche ne correspondait pas au tempérament de la majorité nouvelle. M. Dufaure mis, en échec devant les deux Chambres, donna sa démission. Le Maréchal, qui l'estimait en dépit de ses opinions républicaines, s'efforça de le retenir et, pour l'y décider, consentit à laisser M. Jules Simon entrer dans son cabinet transformé.
Les choses ne s'arrangèrent pas, et de concessions en concessions, le Maréchal renonça à M. Dufaure et prit M. Jules Simon pour président du Conseil. « Si la majorité de la Chambre ne m'approuve pas, ajouta-t-il, il ne me restera plus qu'à en appeler à l'opinion publique et à faire le pays juge entre le Parlement et moi. » Le 16 mai était en germe dans ces paroles ; l'habile souplesse du nouveau président du Conseil retarda le dénouement. Le vieux républicain, qui avait été un des cinq sous l'Empire, un des ministres du Quatre Septembre, ne cessa de se dire conservateur, persuadé avec M. Thiers, « que la République serait conservatrice ou ne serait pas ».
Pendant des mois, il fit des prodiges d'équilibre pour ne heurter ni la majorité, ni le Maréchal, ni Gambetta, et aux exigences qui l'obsédaient, répondit par des protestations oratoires. Quand il ne réussissait pas à se dérober, il faisait de vagues promesses ou quelques concessions verbales. La gauche finit par se fatiguer de cette voltige et résolut de le mettre au pied du mur. On était au troisième jour de ce mois de mai, dont le seizième devait devenir historique.
La question religieuse agitait alors l'Allemagne et l'Italie. Le Kulturkampf battait son plein et les lois Minghetti soulevaient les protestations indignées de Pie IX. Les libres penseurs de la Chambre crurent devoir mêler leurs voix à ce concert anticlérical. Pour eux, Jules Simon était un timide et le Maréchal un gêneur ; aussi déposèrent-ils, sous la signature des trois Présidents des gauches, une interpellation sur les menées ultramontaines, piège tendu à l'un, assaut livré à l'autre.
Albert de Mun, devançant les interpellateurs, prit le premier la parole : « Faut-il vous rappeler, dit-il au Gouvernement, que, pendant cette semaine, que d'un bout du monde à l'autre, on appelle la semaine sainte, il y a eu dans toute la presse comme une rage de blasphème, comme une fureur d'impiété qui a fait frémir de honte et d'indignation tous ceux qui respectent encore la foi de leurs pères, et qu'il en est ainsi chaque jour, sans qu'une voix s'élève dans les conseils du Gouvernement, pour venger le Dieu des chrétiens ? »
M. Jules Simon répondit de sa voix la plus douce qu'il était toujours profondément conservateur, profondément républicain, et épuisa les ressources de son brillant esprit pour ne se brouiller avec personne en dosant savamment la louange entre le chef de l'État et le chef de la majorité. A ce moment, Gambetta n'en était déjà plus aux coquetteries avec le Maréchal, auquel il avait tendu la main, sans même obtenir une entrevue discrète au Bois de Boulogne. N'ayant pas été accueilli, il était décidé à s'imposer ; on ne lui avait pas ouvert la porte, il l'enfoncerait. Son discours, où le tribun reparut avec sa violence, fut une longue déclaration de guerre ; ses amis l'applaudirent avec transport, M. Jules Simon l'écouta avec consternation. Son dernier mot fut le cri fameux : « Le cléricalisme, c'est l'ennemi. »
Cet appel aux armes ne s'adressait pas seulement au chef du Cabinet, il était à la fois un défi aux catholiques, une prévenance à M. de Bismarck alors en plein Kultur-
kampf, une menace au Maréchal, réputé l'allié des cléricaux royalistes.
M. Jules Simon, déconcerté par cette philippique, perdit pied. Il dit de gros mots, fit de grands gestes, et dans un mouvement d'indignation, qui excita plus de sourires que d'émotion, déploya un journal où il était attaqué, en lut quelques lignes, puis le déchira, et en piétina tragiquement les morceaux.
Les mimiques oratoires réussissent rarement dans une Assemblée sceptique et blasée. La sienne n'eut aucun succès.
Elle faisait beau jeu à Albert de Mun qui reprit la parole sur un ton presque dédaigneux. « J'ai écouté, dit-il, les orateurs qui ont dénoncé les catholiques, en étouffant les sentiments d'indignation, prêts à monter de mon cœur à mes lèvres. J'espérais, pour l'honneur de la France, que M. Jules Simon, parlant au nom du Gouvernement de la France, ne laisserait pas flétrir des citoyens dont tout le crime est leur attachement à leur foi. Je m'étais trompé. Je n'entends que de banales protestations de respect pour la religion. »
Les interpelîateurs, que le geste théâtral du Président du Conseil n'avait pas troublés, déposèrent un ordre du jour impératif l'invitant à user des moyens légaux pour réprimer, comme antipatriotique, l'agitation ultramontaine. Après beaucoup d'hésitations, M. Jules Simon se décida non à l'accepter, mais, comme le lui dit M. Paul de Cassagnac, « à l'avaler ». Il crut n'avoir fait qu'une habile manœuvre, le Maréchal y vit une capitulation. Dans un premier mouvement de colère, il voulut congédier son ministre sur-lechamp ; le duc de Broglie lui persuada d'attendre un acte personnel, afin que le coup n'atteignît pas tous les ministres, dont quelques-uns étaient des amis.
Le Maréchal s'y résigna difficilement. Dans sa droiture et sa rudesse militaire, il comprenait peu la stratégie parlementaire. Catholique, il était atteint dans ses croyances ;
élu par une Assemblée conservatrice, il se devait de rester fidèle à sa politique. Le vieux soldat ne voyait rien au delà de sa conscience et de sa consigne ; et il fallut beaucoup d'efforts pour le plier à un ajournement.
Pendant douze jours, il dévora en silence l'affront fait à ses sentiments les plus profonds ; mais le 16 mai, à propos d'un incident parlementaire sans grande importance, il vit, dans l'attitude de M. Jules Simon, la violation d'engagements sur lesquels il comptait, prit sa plume comme il eût pris son épée, et lui écrivit une lettre qui était un congé.
M. Jules Simon donna sa démission ; et le duc de Broglie le remplaça, avec M. de Fourtou comme ministre de l'Inrieur. C'était la crise finale. Les conservateurs jouaient leur dernière carte ; la dissolution étant inévitable, ils faisaient le suffrage universel juge du camp.
Comme ils croyaient les élections de 1876 une surprise, ils ne doutèrent pas de leur prochaine revanche. Quelques sages disaient bien, très bas, que, faute d'être placée sur le terrain révisionniste, la lutte s'égarerait dans les sousentendus et les équivoques, et qu'on n'entraînerait pas le suffrage universel avec des négations ; ils ne furent pas écoutés.
La dissolution souleva les colères de la gauche. Le consentement du Sénat la rendait constitutionnelle ; mais les nouveaux maîtres du pouvoir se préoccupaient moins des institutions que de leur orgueil démocratique. A leurs yeux, le Président de la République leur était subordonné ; tout acte d'indépendance était de sa part un acte d'indiscipline. En eux, était la toute-puissance ; qui la méconnaissait se mettait hors la loi républicaine. Ainsi, dès la première heure, la pauvre Constitution de 1875 n'était pour la majorité qu'une arme assurant sa dictature.
Malgré toutes les sophistications constitutionnelles, le 16 mai était non pas un coup de force, mais simplement un coup de dés.
Albert de Mun le jugea tel et, loin de s'en réjouir, s'en
alarma. Quoi, encore une fois, on allait, comme aux élections de 1876, ruser avec la vérité et trahir le droit ! Il n'y avait qu'une question à poser au suffrage universel : la question monarchique. L'éluder encore, c'était courir à une défaite sans honneur. Le Maréchal en s'adressant aux électeurs devait dire à quelle condition misérable la Constitution à façade républicaine réduisait le chef de l'État, à quelle anarchie elle condamnait le pays. Ou la vérité ou le silence, ou tout risquer ou ne rien faire. Sans révision intégrale, la déroute était certaine, définitive et méritée.
Quand il vit qu'il s'agissait simplement de renouveler l'expérience électorale de l'année précédente, avec le même programme démodé de l'union conservatrice, et le même personnel du parti sans nom, il éprouva une amère déception et la cacha mal.
Comment croire que le suffrage universel, si indifférent aux petites querelles parlementaires, allait se déjuger à un an de distance, parce que M. Jules Simon avait manqué d'àpropos ou de mémoire dans un de ses discours? Dût-on l'emporter, la victoire ne conduirait qu'à une impasse. A quoi bon se battre, pour aboutir à un saut dans le gâchis?
Albert de Mun n'était pas le seul à juger la partie perdue. Les modérés des partis monarchiques n'avaient pas plus d'illusions que lui. Un des plus distingués d'entre eux, le vicomte de Meaux, écrivit : « C'est à savoir quel aurait été le profit de la victoire. A quoi pouvait-elle aboutir? Était-ce à la monarchie? Impossible en 1873, elle n'aurait pas" cessé de l'être en 1877, et les monarchistes, qui avaient dû renoncer à l'établir en 1873, n'étaient point disposés à l'essayer quatre ans plus tard. »
En réalité, la lutte n'était déjà plus entre la République et la royauté. Elle était entre les anciennes classes dirigeantes et les nouvelles couches. Le duc de Broglie conduisait les unes, lasses et désorganisées ; Gambetta entraînait les autres, tambour battant.
Tandis que les 363 s'avançaient en rangs serrés, dé-
ployant hautement leur drapeau, les conservateurs marchaient en ordre dispersé, ne s'entendant plus qu'à condition de ne rien dire.
Albert de Mun s'étonnait peu de leur désarroi. Ne subissaient-ils pas l'anathème porté contre les maisons divisées? A mesure que, grâce à leurs scissions, s'étaient obscurcies les grandes traditions nationales, la jeune démocratie, alerte et joyeuse, s'était groupée autour de son idéal républicain et déjà disait à son tour : « Qui m'obéit est maître. » Elle avait, au nom de la République, remporté la grande victoire électorale de 1876 ; c'est en l'invoquant encore qu'elle allait écraser ses adversaires et les réduire pour longtemps à l'impuissance. -
Si l'homme politique s'effrayait des élections, le catholique n'éprouvait pas de moindres alarmes. N'était-ce pas la question religieuse qui en était l'enjeu? Le Maréchal n'avaitil pas fait appel au pays, à cause de l'ordre du jour sur les menées ultramontaines que M. Jules Simon avait accepté et la Chambre voté ? Gambetta n'avait-il pas donné ce mot d'ordre à son parti : «Le cléricalisme, c'est l'ennemi » ?
Que la bataille, engagée sur ce terrain, fût perdue, l'anticléricalisme, consacré par le suffrage universel, devenait le pivot de toute la politique.
Dès le début, la campagne électorale prit son vrai caractère. A peine était-elle ouverte que s'éleva, comme au coup d'archet d'un chef d'orchestre invisible, le bruit que les conservateurs voulaient la guerre avec l'Italie pour rétablir le pouvoir temporel. D'où venait-il? Sur quoi reposait-il? Sa soudaineté, sa diffusion, révélaient l'action d'une puissance occulte, habile à manier le mensonge. Cette puissance, c'était la franc-maçonnerie allemande, complice de la franc-maçonnerie française. M. de Bismarck était le metteur en scène de cette perfidie. Ses victoires de 1870 avaient ranimé ses ardeurs luthériennes et ses ambitions mondiales. Pourquoi l'unité religieuse ne couronnerait-elle pas l'unité politique? Pourquoi l'Allemagne protestante ne dirait-elle
pas, comme jadis la monarchie française : « Une foi, une loi, un roi »?
Dès le lendemain du traité de Francfort, il avait déchaîné le Kulturkampf et essayé de le propager chez nous. « Le moyen de contrecarrer la France, avait-il écrit à son ambassadeur à Paris, est d'abaisser le catholicisme et la papauté qui en est la tête. »
« La politique blanche en Europe » était sa terreur. Sous l'obsession de ce cauchemar, il disait au prince Orlofï : «J'aimais, dans le gouvernement de M. Thiers, un gouvernement affranchi de cléricalisme. Il y a une chose que nous ne souffrirons jamais, c'est que la France devienne cléricale et qu'elle cherche à grouper autour d'elle les éléments du cléricalisme qui existent en Allemagne et dans tous les pays de l'Europe. Cela constituerait un danger pour nous et pour l'idée même d'État. »
Sa diplomatie protestante s'était insinuée auprès du Gouvernement français et avait reçu un si favorable accueil que Spuller, le confident intime de Gambetta, faisait part de ses appréhensions à Mme Adam et lui disait : « L'anticléricalisme est prussien I. »
La caractéristique des élections de 1877 fut plus anticléricale que politique. Au moment où la presse reptilienne dénonçait les projets belliqueux de la France en Italie, une propagande active dans notre pays secondait son action, avec une ardeur qui décelait une vaste et secrète conspiration, et M. de Bismarck écrivait : « L'anticléricalisme est un poison dissolvant, un utile auxiliaire de ma politique. »
La victoire des 363 fut à leur insu une victoire de l'Allemagne.
Les élections de 1877 marquent le début officiel de la croisade positiviste, qui a duré quarante ans et abouti à la rupture de l'Église et de l'État. On ne comprendrait rien à