‹ Le Comte Albert de MunChapitre 5 sur 16 · Mm* Adam, Après la revanche, p · texte numérisé non relu

Mm* Adam, Après la revanche, p

l'histoire de notre temps, si on oubliait un instant que la haine du catholicisme, habilement réchauffée par M. de Bismarck, a été dès ce jour et est restée jusqu'à la fin l'âme de la politique gouvernementale et l'inspiration de ce qu'on a appelé la défense républicaine.

Albert de Mun, élu avec peine à Pontivy, se retrouva, dès son arrivée à la Chambre, en face d'une nouvelle menace d'invalidation. L'anticléricalisme victorieux avait besoin de fêter son triomphe par un holocauste. Il était la victime choisie. On revit une seconde édition de l'opération de 1876. Ni les hommes, ni les méthodes n'avaient changé ; déjà le parti républicain avait sa tradition. Son élection fut soumise par le bureau à un examen plein de menaces.

A ce moment mourut Pie IX. Son long pontificat avait été un long martyre. Acclamé à son avènement, il avait assisté à un revirement soudain de son peuple. Son ministre Rossi était tombé à ses pieds sous les coups d'assassins, et il n'avait échappé à un sort semblable que par sa fuite à Gaète. Une expédition française avait dû l'y aller chercher et le ramener à Rome.

Après de dures années passées sous la protection de nos baïonnettes, il avait vu éclater la guerre d'Italie et commencer, sous la direction de Cavour et de Garibaldi, l'invasion de ses États et même du patrimoine de saint Pierre. Rome ne lui était restée que grâce à une garnison française ; le jour où celle-ci dut se retirer pour défendre notre territoire envahi à son tour, il s'enferma dans le Vatican, seul asile que la monarchie de Victor-Emmanuel lui eût laissé. De cette dernière retraite, il entendit les soldats italiens, entrés par la brèche de la Porte Pia, remplir sa vieille capitale de fanfares joyeuses et s'emparer du Ouirinal, son palais d'hier. Il n'eut alors d'autre sauvegarde que la présence de quelques ambassadeurs étrangers ; le nôtre, toujours sur le qui-vive, eut beaucoup à faire pour lui épargner de pénibles humiliations.

Devant cette immense infortune, supportée avec une

indomptable fermeté, le monde s'était senti pris d'admiration et de pitié. Quand la mort y mit un terme, Albert de Mun se persuada que les passions sectaires désarmeraient chez nous. Il se trompait ; notre presse athée, renchérissant sur celle de la démagogie internationale, s'acharna sur le Pontife martyr. Nul n'égala, dans ses violences, Rochefort alors proscrit qui épancha, dans des articles sans signature, des haines que ses propres souffrances n'avaient pas adoucies.

A la lecture de ses outrages, Albert de Mun ne put contenir son indignation et flétrit à la tribune l'écrivain masqué qui était, dit-il « un des complices les plus fameux des assassinats de la Commune ». Rochefort découvert l'accabla de telles injures qu'un instant il crut impossible de les subir en silence. L'ancien officier voulait demander raison à son insulteur ; le chrétien dut se rappeler qu'il était soumis à d'autres règles que celles de l'honneur humain. Ce fut pour ce preux une souffrance dont l'amertume survécut aux années. Jusqu'à ses derniers jours, ce souvenir ne lui revint jamais, sans qu'on retrouvât dans sa parole l'écho des angoisses qu'il avait subies pour rester fidèle à la loi de son maître.

Un événement inattendu détourna sa pensée de ce dur souci. Depuis l'avènement de la majorité nouvelle, le Maréchal de Mac-Mahon était le point de mire des attaques de la gauche, sans toujours trouver à droite l'appui d'une sympathie active. Tandis que les radicaux ne lui pardonnaient pas d'avoir refusé de recevoir Gambetta, les royalistes lui gardaient rancune d'avoir agi de même avec le comte de Chambord. « Se soumettre ou se démettre », répétaient les uns. « Vous ne ferez pas attendre le Roi à la porte du Septennat », ajoutaient les autres.

La lassitude du pouvoir devint du dégoût. Depuis les élections, il avait, à son cœur défendant, laissé sacrifier des fonctionnaires, dont le seul tort était d'avoir cru à sa parole. Le jour où ses ministres refusèrent de renouveler le

commandement des généraux ses compagnons d'armes, honneur de l'armée, il se redressa de toute sa hauteur, et sans colère, sans plainte, avec la dignité tranquille d'un grand citoyen et d'un grand soldat, coupa court à toute discussion par un seul mot : jamais. Cela dit, il signa sa démission séance tenante, se leva, dit adieu à ses ministres et quitta l'Elysée.

Avec quel inexprimable soulagement il avait écarté le calice du pouvoir, ce passage de ses mémoires le laisse deviner: « J'ai vu, a-t-il dit, tomber avec regret tous les gouvernements que j'ai servis, sauf le mien. »

Avec le Maréchal disparut le Septennat, refuge des espérances royalistes, après que la monarchie de droit divin se fut enveloppée du drapeau blanc comme d'un suaire. Ce ne furent pas seulement les chances monarchiques qui s'écroulèrent alors, ce furent aussi les garanties religieuses. Le Septennat est le dernier gouvernement qui ait osé se réclamer de l'idée divine. En clôturant l'Exposition Universelle de 1878, le Maréchal avait, dans son discours, le dernier qu'il ait prononcé, « remercié Dieu qui, pour consoler notre pays, avait permis que cette grande et pacifique gloire lui soit réservée ». Depuis ce jour, le nom de Dieu ne s'est plus retrouvé dans aucune harangue officielle. L'éloquence gouvernementale ne s'est plus réclamée que de la science, de la raison, des droits de la personne humaine. La mort elle-même ne lui a jamais arraché une allusion à une autre vie.

Le 16 mai avait été le suprême appel de l'esprit conservateur. La démission du Maréchal, faillite du Septennat, fut la chute des classes dirigeantes ; tout était fini, la dernière ancre était brisée. Quand le Maréchal abandonna le pouvoir, les désastres de l'année terrible étaient presque réparés ; la réorganisation nationale ébauchée par M. Thiers, poursuivie ensuite d'après ses méthodes, touchait à son terme. La majorité conservatrice, fidèle à ses traditions d'ordre, de discipline, de sagesse, avait eu la vraie conception de fin-

térêt public ; les finances étaient prospères et les affaires actives ; l'armée arrivait à une puissance qui autorisait tous les espoirs ; l'Exposition révélait les trésors de vitalité que recelait la vieille France ; la paix religieuse n'était pas profondément troublée. Tout faisait prévoir une période de calme et de prospérité.

Les conservateurs pouvaient être fiers de cet effort de relèvement. S'ils avaient eu autant d'esprit politique que d'esprit d'organisation, leur règne eût été assuré pour longtemps, et la reconstitution de la famille nationale aurait peut-être récompensé un jour leur clairvoyante vigilance. Mais, ni les déceptions, ni les enseignements ne leur avaient démontré l'impossibilité de remonter les courants nouveaux, et ils avaient manqué, à l'heure décisive, de cette vision des réalités, qui, dans les grandes crises, sauve les partis et les causes.

Aussitôt après la démission du Maréchal, la Commission, chargée de statuer sur l'élection de Pontivy, acheva son enquête, et proposa l'annulation. Elle avait, pendant des mois, entassé dans un monceau de pièces encombrantes une collection de récits puérils et de sottes calomnies.

Il eût fallu à l'accusé de longues semaines pour lire le ramassis d'histoires grotesques, sorties de l'imagination des Homais bretons. La Chambre lui donna huit jours. Devant ce déni de justice, il se contenta de demander l'apport du dossier, afin qu'on pût juger, par ses dimensions, des procédés dont il était victime.

Sa défense fut éclatante de sincérité et admirable d'éloquence. Justifiant son œuvre des Cercles, qui lui était reprochée, il écarta, en quelques paroles courageuses, les équivoques et les mensonges : « A la base de cette œuvre, dit-il, « il y a une idée fondamentale que je ne désavoue pas. Je « veux parler de la contre-révolution. Si, il y a quatre- « vingts ans, la France, se souvenant qu'elle avait été la « fille aînée de l'Église, était revenue franchement à sa « vocation chrétienne, elle aurait pu se sauver par la

« réforme de nos mœurs et de nos institutions. Au lieu de « cela, elle a renié son titre et sa tradition pour se jeter « dans les bras de la Révolution, et cette erreur fatale a « décidé de tout un siècle. »

Entraîné par son sujet, il s'en prit au suffrage universel, à la souveraineté nationale, si bien que son langage finit par causer quelque émoi à ses amis et faire scandale parmi les bonapartistes. Ceux-ci ne voulurent pas, en votant silencieusement sa validation, paraître solidaires de ses doctrines et envoyèrent à la tribune un des leurs marquer leur désaccord.

Sa réplique aggrava le dissentiment : « Je remercie, dit-il, « l'orateur qui descend de cette tribune, d'avoir confirmé la « différence fondamentale, qui sépare les gouvernements « issus de la Révolution de celui qui, au contraire, s'appuie « sur la contre-révolution. Lorsque, parlant du droit natio- « nal, il a voulu prétendre pour son parti à l'honneur de le « représenter, il s'est trompé gravement. Le droit national « est dans la tradition séculaire, il n'est pas, il ne peut-être « ailleurs. »

L'accueil fut froid, même à droite ; quant à la majorité, elle l'invalida avec entrain.

Que cet appel à la contre-révolution lui attirât les foudres républicaines, il n'en pouvait être surpris ! Il fut en revanche stupéfait d'entendre les critiques s'élever de certains milieux royalistes et catholiques.

L'approbation publique du comte de Chambord le con-" sola des imprécations passionnées et des désaveux discrets. C'est à cette occasion qu'il reçut du prince une lettre se terminant par cette phrase devenue historique : « Il ne faut pas craindre de dire à la Révolution triomphante ce qu'elle est dans son essence et dans son esprit, et à"la contrerévolution, ce qu'elle doit être dans son œuvre jde réparation et d'apaisement. Il faut, pour que la France se sauve, que Dieu y règne en maître pour que je puisse rentrer en roi. »

Cet encouragement public, qui avait la valeur d'un manifeste, était la glorification de la contre-révolution. Le Prince et lui la comprenaient-ils de même? L'un l'a définie, la doctrine qui fait reposer la société sur la loi chrétienne ; l'autre y voyait la réorganisation politique et sociale de la France, d'après un plan emprunté aux traditions du passé. Mais l'heure n'était pas aux distinctions, elle était à la lutte.

Chassé de nouveau de la Chambre, il n'éprouva ni surprise, ni colère. Il s'était armé de courage, avant de jeter à la tribune son cri de guerre à la Révolution. En se décidant à risquer sur un mot tout son avenir politique, il s'était dit, comme le général de Sonis à Patay : « J'ai enfermé Dieu dans ma poitrine, et Dieu ne capitule jamais, jamais. »

Quand il quitta la Chambre, au milieu des cris de triomphe de la majorité, Gambetta suivit du regard, avec une sympathie secrète, ce croyant audacieux, sur le front duquel la bravoure venait de mettre une auréole. « C'est peut-être, dit-il, un nouveau Montalembert. »

L'hommage était flatteur, mais non pleinement juste. Entre les deux hommes, dont les cœurs se ressemblaient plus que les esprits, il y avait autant de divergences que d'affinités.

Ils ont été les ouvriers de la même œuvre, mais n'y ont point travaillé sur le même plan, d'après les mêmes méthodes. D'accord sur le but, ils ne l'ont pas été sur les moyens. Avec une égale sincérité dans la foi, une égale ardeur dans l'action, ils n'ont pas porté le même jugement sur les problèmes vitaux de leur temps, la démocratie, la liberté politique, le régime parlementaire, les limites du pouvoir civil et du pouvoir spirituel.

Dans la Révolution, Montalembert réprouvait la guerre religieuse, les atrocités sanguinaires, la rage folle de tout détruire ; mais il avait plus que de l'indulgence pour ses premières réformes et surtout pour les articles de l'unanimité, qui avaient fondé l'égalité civile et le régime constitu-

tionnel ; il espérait voir le terrible conflit de 89 se terminer par une transaction monarchique et libérale.

Albert de Mun maudissait tout d'elle, aussi bien l'œuvre politique et sociale que l'œuvre religieuse. Il la jugeait, avec de Maistre, « satanique dans son essence ». Toute transaction lui paraissait une trahison. La monarchie qu'il désirait devait en être non le correctif mais l'antidote, et il s'indignait qu'on osât dire : « En politique, il n'y a de légitime que ce qui est possible ; il faut pardonner à l'inévitable. »

L'un croyait qu'il n'y avait pas de question sociale ; l'autre qu'elle était aiguë et inséparable de la question religieuse.

Ils n'ont pas non plus compris de même leurs droits visà-vis de l'Église. Montalembert aspirait à être son conseiller, presque son guide, en matière politique. Albert de Mun la considérait comme investie d'une juridiction, dont il ne lui appartenait pas de tracer les limites. L'un a vu dans le Syllabus un corps de doctrines politiques et sociales, plus laïques que confessionnelles, et l'autre la condamnation d'un ensemble de propositions, dont le sens absolu contredisait l'enseignement de l'Église. L'un a vu dans l'infaillibilité du Pape une affirmation inopportune, presque un empiétement ; l'autre la consécration, trop longtemps attendue, d'une parole divine, et la sauvegarde nécessaire de la Révélation.

Il n'est pas jusqu'à leur éloquence qui ne fût dissemblable. Tout en puisant aux mêmes sources, elle n'avait pas les mêmes allures. Celle de Montalembert, ardente, fougueuse, avait, à certaines heures, l'impétuosité du torrent qui se brise contre les rochers ; celle d'Albert de Mun calme, d'une émotion toujours contenue gardait, jusque dans les heures d'orage, la beauté tranquille du fleuve qui déroule, à travers ses rives, le cours paisible de ses eaux.

Quant à leurs destinées, elles ont été aussi très diverses.

Montalembert a trouvé la voie largement ouverte. Pair de France avant d'être majeur, il a reçu tout de suite les encouragements de l'opinion et les avances du pouvoir. Au milieu de sa carrière, il a eu la joie de voir le succès couronner sa glorieuse campagne pour la liberté de l'enseignement. Albert de Mun s'est fait sa place de haute lutte et n'a jamais quitté le camp des vaincus. Après de longues années de combat, il a laissé l'Église sans statut et sans ressources, l'école publique sans Dieu, l'école privée sans maîtres, les ordres religieux sans asile. Sa seule consolation a été de saluer, dans ses derniers jours, l'aurore de la rédemption nationale et les deux jeunesses, prétextes à tant de sophismes, confondant leur héroïsme et leur sang, sous le même drapeau, au service du même idéal.

La majorité victorieuse avait renvoyé « le nouveau Montalembert » devant le suffrage universel. Il y rencontra l'hostilité déclarée du parti qu'il avait osé braver. Emporté par le courant, il sombra dans le naufrage, où venait de s'engloutir la fortune des conservateurs.

Le mouvement monarchique de 71 finissant par une république, où la souveraineté du nombre n'avait nul contrepoids ; la renaissance religieuse, qui avait suivi la guerre et la Commune, se terminant par l'incrédulité officielle ; les efforts de l'Assemblée Nationale pour reconstituer la France, remis en question, compromis peut-être ; lui-même frappé d'ostracisme à trente-cinq ans, quelle initiation à la vie publique pour un royaliste catholique, qui avait mis tout son espoir dans la monarchie de droit divin ! Après deux années, consacrées à disputer son mandat de député aux passions d'une majorité sans justice, il se trouvait, en pleine jeunesse, en pleine renommée, rejeté hors du champ de bataille, impuissant à servir les causes sacrées, auxquelles il avait voué sa vie.

Combien il eut besoin alors de se rappeler cette maxime d'un sage, qu'il appliqua un jour à une autre victime du suffrage universel : « Homme, de quoi te plains-tu? La lutte,

c'est la condition de la victoire, l'injustice, qu'est-ce cela pour un immortel ? »

La défaite le trouva fort, et ce fut avec des paroles d'espoir qu'il se sépara de ses fidèles Bretons : « Ne courbez pas « la tête devant la Révolution, leur dit-il. L'avenir est à « nous. Nous nous sommes levés pour Dieu, Dieu ne nous « abandonnera pas. »

Sa consolation fut de reprendre dans le pays l'apostolat social, qu'il ne pouvait plus, continuer à la Chambre, et de développer ses cercles ouvriers.

A ce moment, la République passait de l'âge ingrat à l'âge viril. Avec M. Grévy, le vrai parti républicain entrait à l'Elysée et eût même occupé toutes les positions, si, au Luxembourg, le centre gauche, soutenu de la droite, ne lui eût disputé la majorité.

Le Président Grévy appartenait à cette génération de doctrinaires, qui, en 1848, avaient, tout en rêvant la République de Platon, traversé les journées de juin et préparé les voies au prince Louis-Napoléon. Il s'était alors signalé par un amendement supprimant la Présidence de la République. Ce souvenir a dû le faire sourire, le jour où il a franchi les portes de l'Elysée.

Légiste en renom, considéré pour la fermeté de ses convictions et l'intégrité de sa vie, il occupait une grande place au Palais et au Parlement. L'Assemblée Nationale l'avait, en 1871, appelé à la présider ; rentré dans le rang, il était resté le représentant le plus autorisé de cette gauche modérée qui flotte entre la réaction et la révolution, dans ce juste milieu où les faits dominent les principes.

C'était un sceptique à allure puritaine. Nourri de la philosophie du xvme siècle, il avait gardé, avec un vague spiritualisme, le respect des croyances perdues. Les négations brutales de Gambetta le blessaient autant que ses hardiesses politiques. En revanche, il avait tous les préjugés universitaires et les antipathies de l'ancienne bourgeoisie parlementaire pour les Jésuites. Jules Simon, son coreli-

gionnaire et son ami, définissait leur état d'âme en disant : « Nous n'étions ni des voltairiens, ni des catholiques, nous étions des incertains. » Ces incertains ont été les parrains de la République libre-penseuse.

Devenu chef de l'État, M. Grévy confia la présidence du Conseil à un protestant, M. Waddington, qui fit entrer dans son cabinet trois de ses coreligionnaires et quelques francsmaçons. MM. de Freycinet et Jules Ferry y représentaient la nouvelle école, que Gambetta avait baptisée « opportuniste ». Celle-ci gravitait autour de deux idées maîtresses : le parlementarisme, la libre-pensée. Le reste dépendait des circonstances ; car l'opportunisme était, par essence, l'art de prendre le temps comme il vient et d'accommoder ses convictions à ses intérêts.

Des deux principaux personnages du Cabinet, l'un, M. de Freycinet, était un savant sceptique, l'autre, M. Jules Ferry, un légiste positiviste. Celui-ci se vantait d'avoir fait rayer des statuts de la franc-maçonnerie le nom du Grand Architecte de l'Univers et disait fièrement « que si l'État ne se débarrassait pas de l'Église, s'il ne désenténébrait pas l'esprit français, la République était perdue, le catholicisme étant l'embrigadement de la sottise ».

Séparés sur quelques points, tous les ministres étaient d'accord pour déplorer les progrès de l'enseignement congréganiste, et l'influence croissante de l'esprit catholique dans les jeunes générations. Ils eussent fort désiré abroger cette loi de 1850 que le Père Lacordaire avait appelée l'édit de Nantes des temps nouveaux et rétablir le monopole universitaire, au moins l'autorisation préalable. Mais l'enjeu leur parut trop gros ; ils n'osèrent pas tenter l'aventure. Comme il fallait pourtant faire quelque chose, ils imaginèrent l'article 7, qui interdisait l'enseignement aux congrégations non autorisées et fermait ainsi ces « Jésuitières », d'où sortait, disaient-ils, une jeunesse cléricale et réactionnaire.

M. de Freycinet a écrit que l'article 7 avait été la

rançon de l'impunité accordée aux ministres du 16 mai. L'explication est une défaite ; en réalité, il était un gage offert à la clientèle anticléricale et un coup de barre vers la gauche positiviste.

La discussion de l'article 7 fut âpre ; c'était la première grande bataille irréligieuse. La droite, aidée de républicains modérés, s'insurgea énergiquement contre cet attentat à la liberté d'enseignement. La gauche, obligée de suivre le Gouvernement, jugea qu'il l'avait mal engagée et vota de si mauvaise grâce que le Cabinet, se sentant amoindri, se retira sans bruit. M. de Freycinet, qui passait pour Yalter ego de Gambetta, forma un nouveau ministère, chargé déporter au Sénat l'article vainqueur, légèrement meurtri par les coups reçus à la Chambre.

M. Jules Ferry, resté ministre de l'Instruction publique, eut mission de l'y faire réussir. Il eut à subir un assaut redoutable, conduit par un de ses anciens maîtres, maintenant son ami, Jules Simon. La veille du jour où celui-ci devait prendre la parole, il lui écrivit : « Vous allez donc m'étrangler de vos mains parricides ; tout le monde le dit et je le crains fort. Je suis, en attendant le fer de Calchas, votre affectionné. » Calchas mania le fer avec ménagement ; mais M. Dufaure le lui prit des mains et l'enfonça sans pitié. Le projet de loi ne s'en releva pas.

Le vote sénatorial qui rejeta l'article 7 souleva dans les rangs avancés les plus vives colères. « Nous nous étions résignés, dit M. Floquet, entendant proclamer le scrutin, à ce minimum. Puisque le centre gauche ne veut pas de transaction, nous lui montrerons que nous avons encore du sang jacobin dans les veines. »

L'article 7 était la conception d'un voltairianisme vieillot. Avec son caractère universitaire, qui rappelait l'époque censitaire, il avait paru singulièrement timide à la nouvelle école démocratique, dont Gambetta était le chef .

Son échec fut le coup de grâce à ce tiers parti qui avait joué un si grand rôle à la fin de l'Assemblée Nationale et

procuré à la République son unique voix de majorité. Désormais l'influence de M. Thiers s'effaçait devant celle « du fou furieux ».

La politique de Belleville entrait en scène ; les temps héroïques de l'anticléricalisme commençaient.

M. de Freycinet, par nature, se souciait peu des besognes violentes. Protestant, il jugeait de mauvais goût le rôle de persécuteur des catholiques. Mais le maître ayant parlé, il ne restait qu'à obéir. Puisque le Sénat n'avait pas défendu aux Congrégations d'enseigner, la consigne était de les empêcher de vivre. Il s'y conforma docilement.

Un vieux décret de ventôse, signé par le Premier Consul dans un accès de colère, sommeillait dans des cartons oubliés. M. de Freycinet alla l'y exhumer et en fit, non plus un épouvantail comme au temps de Bonaparte, mais un arrêt de mort. Le texte en était obscur, la légalité douteuse ; mais on y pouvait voir la proscription des ordres religieux. Sous la poussière qui le couvrait, il n'était plus qu'un lambeau d'arbitraire archi-usé.

Quand M. Grévy vit apparaître cette vieille loque, il eut, dit-on, un mouvement de répulsion. Mais avec ses doctrines sur les droits du Président de la République, il s'abstint de toute opposition et laissa faire.

Pourtant depuis un demi-siècle, les Dominicains, reconstitués à la voix du Père Lacordaire, avaient rouvert les grandes voies de la justice et de la liberté, et, à leur suite, les anciens ordres monastiques avaient reconquis un à un droit de cité. En 1850, M. Thiers, lors de la loi Falloux, avait posé à la tribune la question des Jésuites et obtenu gain de cause. Depuis, collèges congréganistes et couvents s'étaient ouverts au grand jour avec l'assentiment de tous les Gouvernements et avaient acquis la possession d'état. Il fallut que le parti le plus ardemment attaché au droit d'association devînt maître du pouvoir, pour qu'il fût violé en la personne des religieux.

L'homme politique qui servit alors ses passions avec le

plus de violence, M. Jules Ferry, avait, en 1869, lors de sa première candidature, écrit dans sa profession de foi : « Pour fonder en France une libre démocratie, il ne suffit pas de proclamer l'entière liberté de réunion, l'entière liberté d'association. Ce n'est pas assez de décréter toutes les libertés, il faut les faire vivre. » Le député de 1869 devenu, en 1880, ministre de l'Instruction publique, allait montrer comment il entendait faire vivre ces libertés, « fondements d'une libre démocratie ».

M. de Freycinet eût fait volontiers la part du feu et sacrifié seulement les Jésuites, comptant sur la grande ombre de Pascal pour le couvrir. Quand il les eut chassés de leurs couvents, et qu'Albert de Mun fut passé, donnant le bras à l'un d'eux, sous l'œil souriant de la police, il se jugea satisfait et voulut s'arrêter.

A son instigation, de discrètes Sabines ouvrirent à Rome une négociation qui, moyennant une déclaration de loyalisme, eût épargné l'expulsion aux autres ordres religieux. Gambetta, informé par une très volontaire indiscrétion, protesta violemment. Sur un geste de lui, M. de Freycinet, pris en faute, dut quitter le pouvoir, laissant à M. Jules Ferry l'honneur de continuer le rôle d'exécuteur des hautes œuvres anticléricales. Gambetta pensait, comme Machiavel, que « s'il y a péril à commencer les crimes, il y a profit à les achever ».

La grande opération, dont l'expulsion des Jésuites avait été le prologue, fut aussitôt reprise et généralisée.

Sur tous les points de la France, la campagne d'expulsion s'organisa et force resta au décret de ventôse. Pendant des semaines, la même scène se renouvela à tous les coins de la France. Au point du jour, une colonne de soldats et d'agents, encadrant des ouvriers requis de force, s'arrêtait devant un couvent et le cernait. Après quelques formalités, un commissaire de police, entré par la porte enfoncée, pénétrait dans la chapelle et les cellules et en ramenait des religieux, quelques-uns vieux et infirmes, d'autres malades et

marchant à peine. La foule les voyant apparaître chantait des cantiques et applaudissait. Pour venger une telle offense, la police s'emparait des plus bruyants manifestants, et le cortège officiel se retirait fièrement, emmenant ses prisonniers.

L'opinion révoltée eut une consolation. Elle vit renaître les vieilles traditions d'indépendance, qui ont fait la gloire des Parlements.

Tandis que du barreau s'élevaient des voix éloquentes, celle de Berryer par-dessus toutes les autres, invoquant la vieille devise « forum et jus », des légions de magistrats de tout âge et de tout rang descendirent de leurs sièges le front haut, préférant l'obscurité d'une vie difficile et pauvre à la complicité d'un attentat contre le droit.

En même temps les tribunaux rendirent des décisions d'une si haute et courageuse impartialité, que le Gouvernement affolé courut les porter au Conseil d'État, pour qu'il dessaisît au plus vite les juridictions de droit commun.

Pour obtenir un arrêt de conflit, il dut même envoyer le ministre de la Justice revendiquer la présidence du Conseil, prérogative presque honorifique, depuis longtemps tombée en désuétude.. Grâce à elle, les portes du prétoire furent fermées aux victimes des décrets.

Ce haut fait accompli, M. Jules Ferry continua l'œuvre de laïcisation si bien commencée. Les jurys mixtes de l'enseignement supérieur, avaient déjà disparu. Le Conseil supérieur et les Conseils académiques, où siégeaient des représentants du clergé et de la magistrature, furent purifiés de ces éléments dangereux et composés exclusivement d'universitaires. Les instituteurs libres durent remplir des conditions de capacité presque irréalisables. Une taxe dite d'accroissement, ruse fiscale, condamna à la ruine les congrégations autorisées, toutes hospitalières ou enseignantes.

A l'édifice laïque manquait son couronnement, la réforme scolaire. A la fin de l'Empire, on avait vu apparaître, dans le programme des irréconciliables, une formule jusque-là in-

connue : « instruction gratuite obligatoire et laïque ». Elle était due à la franc-maçonnerie, convaincue avec raison que l'avenir appartient à qui a l'enfance. La Commune, dès son installation avait traduit en acte la conception des loges, congédié des écoles publiques les instituteurs congréganistes, arraché les crucifix des murs, et interdit toute instruction religieuse.

M. Jules Ferry, malgré son aversion pour la Commune, tint à honneur de recueillir cette part de son héritage et commença par lui emprunter ses procédés.

Le Préfet de la Seine, à l'exemple du délégué de l'ancien Comité central, fit le tour des écoles publiques de Paris et donna l'ordre de décrocher les crucifix suspendus aux murs et de les emporter dans des tombereaux.

Ce glorieux exploit remplit d'aise le monde anticlérical ; e'était un heureux présage. Quels horizons s'ouvraient devant ces iconoclastes ravis? Après les images, viendraient les doctrines ; après les Crucifix, le Crucifié ; et au terme, le suprême trophée, l'expulsion de Dieu des écoles publiques.

M. Jules Ferry, qui n'avait pas fait ce pas pour reculer, s'attacha tout de suite à la grande œuvre maçonnique, la réforme scolaire. Au moment de s'attaquer aux droits les plus sacrés de la conscience, aux sentiments les plus profonds de l'âme populaire, il ne put se défendre d'une vive appréhension. N'allait-il pas soulever contre lui « les vieux préjugés, les superstitions enracinées de la foule » ?

Par prudence, il détacha du plan d'ensemble les deux parties les moins blessantes ; la gratuité, l'obligation, et les présenta à la Chambre avec des paroles anodines. Quand vint le tour de la laïcité, il redoubla de précautions oratoires. « La neutralité, dit-il, n'est pas une atteinte à la croyance religieuse ; elle en est au contraire la sauvegarde. L'école cesse d'être confessionnelle, elle restera spiritualiste. » Un jour même, il alla plus loin : « Il est, dit-il, une forme de l'esprit sectaire dont il faut se garder, il faut prendre garde

de pousser trop loin les conséquences des principes, et vouloir, à toute force, séparer l'enseignement moral de toute notion dogmatique sur l'origine et la fin des choses. J'estime que tous les réconforts, qui fortifient l'enseignement moral, qu'ils viennent des croyances idéalistes, spiritualistes, théologiques, nous sont bons ; je proteste contre les allégations de mes collègues, disant que nous voulons faire une école dans laquelle il est défendu de prononcer le nom de Dieu. »

Mais il ne put soutenir jusqu'au bout ce personnage difficile. A maintes reprises, la vérité lui échappa, si bien qu'à la fin personne ne douta plus que la laïcité ne fût une machine de guerre contre l'Église catholique, et la neutralité l'embuscade de l'incrédulité. Gambetta se chargea d'ailleurs de déchirer tous les voiles. « Les citoyens, dit-il, n'auront pas besoin de se faire à eux-mêmes leur libre pensée. Ils l'auront sucée avec le lait de leurs mères et la parole de leurs maîtres. Le rationalisme descendra de l'école normale supérieure dans les écoles normales ordinaires, pour se répandre dans les écoles de village. »

La laïcité signifiait exclusion du surnaturel, élimination de l'idée divine, morale indépendante. M. Jules Ferry, tout positiviste qu'il fût, s'épuisait à dissimuler que sa loi le fût comme lui. Mais un jour, acculé dans ses derniers retranchements par un interrupteur indiscret, il eut avec lui ce colloque : « Quelle morale enseignera-t-on aux enfants, lui demanda-t-on? — La vieille morale de nos pères. — Mais elle repose sur la croyance en Dieu. — Quel Dieu ? » répondit-il. — Quel Dieu ? Le mot était à la fois un blasphème et un aveu. Il voulait dire que Dieu, étant « l'inconnaissable », l'enseignement public l'ignorerait.

La grande bataille, celle qui dissipa toutes les équivoques, se livra sur l'enseignement des devoirs envers Dieu.

Cette fois, la question était nettement posée ; de la solution dépendait le sens de la loi et le but de la réforme.

M. Jules Ferry ne s'y méprit pas et épuisa tout ce qu'il eut de ressources d'esprit et de subtilités rusées pour esquiver une réponse formelle. La philosophie maçonnique est féconde en ambiguïtés savantes, en formules nuageuses presque incompréhensibles, derrière lesquelles se déguise l'audace de ses négations athées ; il les employa toutes, et, sans la sommation catégorique du contradicteur simpliste qui lui avait arraché un jour une parole imprudente, les auditeurs de bonne volonté eussent pu conserver encore quelques illusions. Ses habiletés réussirent ; l'enseignement des devoirs envers Dieu fut repoussé par un vote de la Chambre.

Albert de Mun. quoique sans illusions, fut indigné de ce dénouement et s'écria : « C'est satanique. » Cacher dans une loi, d'apparence inoffensive, des embûches contre la conscience, s'emparer de l'âme des jeunes générations pour les arracher à leurs croyances lui paraissait un acte impie. Combien il eût voulu en dévoiler la malfaisance à la tribune de la Chambre, et montrer des sectaires dans les prétendus champions de la raison libre. Ce qui lui était impossible au Parlement, il le tenta dans une succession de réunions, à Paris et en province. La première, au Cirque d'Hiver, eut un immense retentissement et a laissé dans la mémoire de la génération qui s'en va d'ineffaçables souvenirs.

Il rappela d'abord ces paroles d'Etienne Lamy : « Les sectaires ont soulevé contre eux la coalition de la pitié et de la générosité françaises, et c'est une force qu'on ne brave pas impunément», puis il ajouta : «On nous dit que nous sommes une faction ; non, nous sommes la conscience publique indignée, froissée dans ses sentiments les plus vifs, dans ses droits les plus certains, la conscience qui est toujours une force mais devient, quand elle est la conscience religieuse, une des plus formidables puissances de ce monde. » Son discours, qui était un appel aux armes, s'acheva au milieu des bravos d'un auditoire exalté jusqu'à la passion.

A ce moment, le comte de Chambord, désireux d'activer

la propagande royaliste à l'apprache des élections, lui demanda son concours pour l'organiser. Avec quel empressement il le promit ! Il croyait la République sur ses fins ; en brisant avec l'idée religieuse, elle avait cessé d'être nationale. Désormais le Prince, qui, depuis un demi-siècle, gardait inviolable, dans son exil, le dépôt du principe monarchique, restait à ses yeux le seul pilote capable de sauver du naufrage le vaisseau qui portait la fortune de la France.

C'est aux jeunes qu'il adressa son premier appel. « Nous devons, leur dit-il, provoquer une action politique et remonter le courant désastreux qui mène à l'abîme. » Et leur donnant l'exemple, il recommença son tour de France comme jadis au temps des Cercles ouvriers.

Au cours d'une de ses tournées, il prononça à Vannes, dans un milieu religieux, un discours fameux qui était à la fois un cri de guerre contre la Révolution et un hommage à la monarchie chrétienne, discours résumé dans cette formule lapidaire : « Nous voulons le roi et non un roi ».

Ce coup de clairon transporta de joie les royalistes, mais effraya Rome. Il avait oublié qu'en sonnant la charge dans une réunion catholique, il avait compromis l'Église qui ne veut être associée à la prise d'armes d'aucun parti. Léon XIII le lui rappela par un avertissement bienveillant mais ferme. Tels étaient ses entraînements, que lui, le plus soumis des fidèles, ne voulut y voir qu'un geste protocolaire, imposé par le Concordat. Persévérer ne lui parut pas désobéir. A la veille d'élections décisives pour la paix religieuse, il crut un acte d'indépendance nécessaire et l'osa.

Moins engagé dans la lutte, il eût mieux compris le conseil de sagesse, venu de Rome. Solidariser l'Église avec la monarchie, c'était, en cas de défaite, lui en faire partager les disgrâces, et en cas de succès, les responsabilités. N'a-t-il pas écrit lui-même : « L'Église, qui laisse à ses fils la libre hardiesse de leurs opinions, ne leur donne pas cependant le droit de l'entraîner à leur suite sur des chemins mal frayés, ne leur permet pas de confondre les principes et

les faits, et d'étendre jusqu'à la témérité la conséquence de ses doctrines. »

Arrivèrent en 1881 les élections, anxieusement attendues, dont il espérait la condamnation de la politique du Gouvernement. On avait tant répété autour de lui que le succès était assuré ; on l'avait tant applaudi ; il s'était si bien habitué à voir, dans le groupe de ses amis, la nation tout entière, qu'il ne doutait plus d'un résultat favorable. Ce fut pire qu'en 1876 et 1877 !

Il avait bien constaté, au cours de la période électorale, un fléchissement de l'opinion, même en Bretagne. La clientèle catholique restait fidèle, mais n'avait plus l'entrain du passé, et les adversaires étaient plus ardents. Il était visible que la République gagnait du terrain. Les attentats, commis en son nom, n'avaient pas soulevé l'immense réprobation sur laquelle il comptait ; et grande fut sa tristesse, quand il dut constater que dans sa circonscription une majorité moins forte lui avait coûté plus d'efforts.

Quant à ses amis, ils se heurtèrent. à des résistances telles que beaucoup furent battus et que les autres n'échappèrent qu'à grand'peine. Évidemment, le glissement à gauche commencé en 1876, s'accentuait d'année en année.

Les conservateurs en eurent le sentiment si vif, qu'un sintant ils se laissèrent aller à cette résignation passive qui fait des âmes de vaincus. La flamme des grandes passions s'éteignait, la source des énergies viriles se tarissait. Trois défaites successives, trois coups de massue, les laissaient déconcertés et humiliés. Ils ne renonçaient pas à leurs espérances, ils ne pardonnaient pas à leurs ennemis ; mais ils se réfugiaient dans un hautain dédain qui leur cachait leur impuissance.

Quant à Albert de Mun, il restait le royaliste inflexible et le catholique immuable ; mais se retournant vers les dernières années pour en résumer l'histoire, il ne pouvait se défendre d'un serrement de cœur. A l'époque où il était entré dans la vie publique, la religion occupait encore une

place importante : l'enseignement primaire était confessionnel, l'enseignement secondaire aux mains de maîtres chrétiens, le Concordat respecté même dans son esprit, et, selon ses prescriptions, les consuls, en la personne du Maréchal et de ses ministres, faisaient profession de catholicisme.

Aujourd'hui l'incrédulité, dans sa marche victorieuse, occupait déjà les avenues du pouvoir et s'installait au sommet. Les ordres religieux étaient dispersés et leurs collèges presque déserts ; une loi, à la veille d'être définitivement votée, neutralisait l'école primaire et proscrivait le nom de Dieu ; le Concordat, faussé dans son application, était debout, mais les consuls, MM. Grévy et Ferry, faisaient ouvertement profession ou d'indifférence ou d'hostilité.

Les crucifix, arrachés des murs et jetés dans des tombereaux, symbolisaient l'avènement du nouvel état laïque.

Ministère Gambetta. — Ministère de Freycinet. Les lois scolaires. — Le nouveau ministère Jules Ferry.

Le Tonkin.

Les élections de 1881 étaient les troisièmes depuis le vote de la Constitution ; celles de 1876 avaient consacré la République naissante ; celles de 1877 déjoué l'entreprise du 16 mai. Désormais le nouveau régime s'installait avec sa vraie physionomie, dont l'anticléricalisme était le trait principal.

L'hostilité religieuse qui, au début, avait paru n'être qu'une arme de guerre politique devenait une doctrine d'État. Le Gouvernement, apôtre de la libre-pensée, se servait de la loi comme d'un bélier contre le catholicisme.

La droite, qui avait compté sur les élections pour amorcer une réaction, constatait maintenant que le suffrage universel venait de donner au parti républicain un bill d'indemnité pour le passé, un blanc-seing pour l'avenir. La bataille finie, les vainqueurs crurent tout sauvé et les vaincus tout perdu ; les uns exagéraient leur victoire, les autres leur défaite ; la résistance conservatrice n'était pas brisée, la République anticléricale n'était pas fondée.

Albert de Mun, élu à Pontivy, vint attristé reprendre sa place dans la minorité décimée. Il s'en fallut de peu que la majorité triomphante ne lui offrît, comme don de joyeux avènement, une censure solennelle.

L'expédition de Tunisie avait été engagée au grand déplaisir des antimilitaristes, ennemis jurés des expéditions lointaines. Pour donner libre cours à leur mauvaise humeur, ils interpellèrent Jules Ferry et lui répétèrent, avec une aigreur ironique, qu'ils ne prenaient au sérieux ni les

révoltes des tribus, ni les crimes des Kroumirs, à leurs yeux simples Arabes du Cirque.

De leur côté les conservateurs, sans attaquer le principe de l'expédition, en critiquaient amèrement l'exécution. Albert de Mun, leur organe dans le débat, parla de l'impossibilité où était le Gouvernement de défendre sérieusement l'honneur national. Le mot fit scandale ; la majorité, blessée dans son orgueil, jeta les hauts cris. L'orateur avait outragé le Gouvernement et encouru les rigueurs du règlement.

Gambetta, sur un ton de maître, somma le Président de sévir. Celui-ci, ne se souciant guère d'inaugurer ses fonctions par une mesure disciplinaire contre un des députés les plus en vue, chercha des faux-fuyants, puis perdit la tête, confondit « impossibilité avec difficulté », consulta le règlement, la sténographie, et, de guerre lasse, ne sachant plus où il en était, finit par se rasseoir. Dans cette confusion, les colères s'apaisèrent et Albert de Mun échappa aux foudres parlementaires.

M. Jules Ferry, en butte lui aussi aux colères radicales, fut moins heureux. Sentant le terrain s'effondrer sous ses pieds, il ne songea qu'à se dérober et, après un ordre du jour équivoque, s'empressa de disparaître.

Enfin Gambetta vint ; son avènement fut un grand jour ; l'ère de Belleville s'ouvrait. Ce n'est pas qu'il ne fût déjà attaqué par les extrémistes ; mais, en dépit d'eux, il restait l'orgueil et l'espoir de son parti. Son prestige presque intact lui faisait une situation hors de pair, et la foule saluait en lui le Messie de la 3e République. M. Jules Grévy, juriste prudent, s'effrayait de ses hardiesses. Pour s'excuser de l'avoir laissé attendre longtemps à la porte du pouvoir, il disait l'avoir tenu en réserve ; de fait, il l'avait tenu à l'écart.

Gambetta connaissait trop son parti pour ne pas éprouver d'appréhension. Il savait sa popularité fragile, et l'expérience qu'il tentait aventureuse. La composition de son Cabinet

fut une première déception ; ses ministres étaient des amis, plus connus pour leur attachement à sa personne que pour l'ampleur de leurs idées, ou des débutants dont la réputation était encore à faire. La déclaration ministérielle en fut une seconde : de ses généralités se détachaient cependant deux réformes, la révision constitutionnelle, suspecte au Sénat, le scrutin de liste, suspect à la Chambre.

Les débuts du Grand Ministère, qu'on espérait éclatants, furent embarrassés. Le ton du chef était cassant, ses allures autoritaires, mais sa volonté restait incertaine, et sa main laissait flotter les rênes.

Survint la grosse affaire égyptienne. Tout le monde comptait sur l'énergie de l'orateur qui avait vivement poussé le précédent Gouvernement l'épée dans les reins et dénoncé sa mollesse. On s'attendait à le voir revendiquer les droits de la France sur cette terre que Bonaparte avait conquise, M. Thiers défendue au risque de sa popularité, et où M. de Lesseps avait ouvert une route au commerce du monde.

Ce fut au Quai d'Orsay une grande surprise de voir l'ambassadeur à Londres, M. Challemel-Lacour, faire partager à Gambetta une confiance qui devait aboutir fatalement à une duperie.

Le désenchantement fut profond ; le colosse avait des pieds d'argile. La politique intérieure ne réchauffa pas les enthousiasmes ; les adversaires cachés relevèrent la tête, « les esclaves ivres » sortirent de leurs repaires et très vite le sol fut miné sous les pas du maître. Les démocraties se lassent bientôt des fortunes éclatantes et des popularités qui durent. On l'accusa d'aspirer au pouvoir absolu. « Ma dictature, répondit-il, serait la risée du monde. » Mais les suspicions et les jalousies, loin de désarmer, l'encerclèrent de plus en plus.

La révision et le scrutin de liste furent les écueils, où après trois mois d'une navigation difficile, se brisa la barque qui portait sa fortune, L'organisateur de la défense nationale, le fondateur de la troisième République, fut rejeté dé-

daigneusement, comme un de ces politiciens éphémères avec lesquels jouent les majorités parlementaires. Pris de dégoût, il disparut de la scène et se confina à Ville-d'Avray, comme jadis à Saint-Sébastien. Ainsi que Danton, qu'il admirait fort, il était « saoul des hommes ».

Sa chute ramena M. de Freycinet au pouvoir. Le brillant second n'avait pas de goût pour la bataille. De tempérament modéré, de caractère incertain, plus homme de science qu'homme d'action, plus sceptique que sectaire, il essaya d'apaiser les conflits, en affectant de les ignorer. Sa politique d'effacement permit à l'Angleterre de débarquer à Alexandrie, tandis que notre flotte croisait paisiblement au large. Du coup, la France fut évincée de cette terre d'Egypte, arrosée de son sang, enrichie par son génie. Après ce dénouement, le Président du Conseil écrivit avec une sérénité que n'eût pas désavouée Talleyrand : « Nous n'avons plus qu'à reprendre notre liberté d'action et à nous appliquer à sauvegarder, sur les bords du Nil, nos intérêts légitimes et les traditions de notre pays. »

Pendant que M. de Freycinet abandonnait, sur les bords du Nil, nos intérêts et nos traditions, il en faisait tout aussi bon marché au Parlement. La lutte religieuse reprit plus active que jamais sur le terrain choisi par la franc-maçonnerie : l'enseignement populaire. La gratuité et l'obligation 'étant Votées, restait la laïcité encore en discussion. Accueillie avec entrain par la Chambre, la loi laïque avait été corrigée au Sénat par l'adoption de l'amendement prescrivant les devoirs envers Dieu ; mais elle venait d'être rétablie dans son texte primitif au Palais-Bourbon, elle revint au Luxembourg au moment où Gambetta disparut, emporté par un mal mystérieux.

Dès qu'il fut mort, les injustices et les ingratitudes firent silence dans son parti. Ce fut même un concert de regrets bruyants, un assaut de manifestations tapageuses. Ses plus violents détracteurs s'épuisèrent en lyriques hommages et avaient hâte de lui élever des statues.

Son corps fut déposé, non pas sous l'Arc de Triomphe, comme celui de Victor Hugo, mais dans une des salles du Palais-Bourbon. Après quoi, Paris eut le spectacle de mangifiques funérailles civiles, faites aux frais de l'État. Une foule immense, ne se souvenant plus que de la guerre, salua, dans un respectueux silence, le Français résolu qui, aux heures tragiques, n'avait pas désespéré de la patrie.

Suivant l'usage pratiqué sous l'ancien régime pour les hauts personnages, son cœur fut mis à part. Déposé dans sa villa de Ville-d'Avray, il y resta jusqu'au jour où, trentequatre ans après, lors des fêtes de la Victoire, le Gouvernement se souvint que Gambetta avait chèrement disputé à l'Allemagne cette Alsace et cette Lorraine aujourd'hui reconquises. Il vint alors chercher aux Jardies le précieux coffret et, après l'avoir promené sur un char fastueux dans Paris étonné, le porta au Panthéon auprès du cercueil de Zola, déjà installé par la reconnaissance de la France laïque.

La mort de Gambetta n'interrompit que quelques instants la discussion de la loi sur la laïcité scolaire. Jules Ferry, redevenu Président du Conseil, consacra à la réalisation de cette grande œuvre, toute sa fermeté vosgienne ; mais ce ne fut pas sans peine qu'il fit renoncer le Sénat à l'enseignement des devoirs envers Dieu, une première fois accepté par lui et supprimé depuis par la Chambre.

Depuis son premier vote, la majorité sénatoriale était passée de droite à gauche, lors du dernier renouvellement triennal. Quand Jules Simon reparut devant elle pour défendre de nouveau l'idée divine, il retrouva son ancienne vaillance, mais plus son ancien auditoire ; le positivisme avait fait des recrues au Luxembourg. En vain déploya-t-il les ressources de son talent et les souplesses de son expérience ; en vain cita-t-il cette phrase d'Edgar Quinet : « Un peuple qui perdrait l'idée de Dieu, perdrait par là même tout idéal » ; la nouvelle majorité sénatoriale resta sourde aux sentences

du libre penseur radical, comme aux adjurations de « l'incertain spiritualiste ».

Jules Ferry ne triompha des résistances qu'à force d'habileté, ïl se fit encore une fois doucereux et presque humble, pour calmer la défiance des uns et encourager la défection des autres. A l'entendre, il n'en voulait qu'au catholicisme politique, il ajouta même avec émotion: « Quant au catholicisme religieux, il a droit à notre respect, à notre protection. Est-ce que je dis cela pour la première fois? Est-ce que je le dis pour les besoins de la cause? Oui, nous avons voulu la lutte anticléricale, mais non la lutte antireligieuse, jamais, jamais. »

Si ses subtiles distinctions réussirent à convaincre une majorité sénatoriale, riche en sectaires et en complaisants, elles ne trompèrent pas le pays. De toutes parts s'éleva le même cri : « L'école sans Dieu, c'est l'école athée. » Effrayé de la clairvoyance des consciences populaires, Jules Ferry fit adresser aussitôt aux instituteurs une circulaire, où il répudiait l'école sans Dieu. Pour mieux se disculper, il fit publier par l'Officiel et afficher dans les écoles des programmes scolaires, où figurait en bonne place l'enseignement des devoirs envers Dieu. C'était le texte même de l'amendement voté d'abord malgré lui au Sénat, rejeté sur sa demande par la Chambre et définitivement rayé au Luxembourg, après ses instances.

Un jet de lumière avait-il illuminé le libre penseur, une inquiétude patriotique avait-elle troublé l'homme d'État? Nullement. Du premier jour, son parti avait été pris, et son plan arrêté. La religion n'était pour lui qu'une superstition, indigne d'une nation civilisée, et il voulait « libérer les consciences et émanciper les intelligences ». S'il parlait d'école laïque et non pas d'école libre penseuse, c'était seulement par prudence. Laïque, signifiant non-confessionnelle, était un mot inoffensif dont les initiés seuls comprendraient le vrai sens ; les simples s'y tromperaient. La vieille monarchie, elle aussi, était laïque.

Saint Louis ne défendit-il pas, contre Rome, l'indépendance de sa couronne? les successeurs de Charles VII ne poursuivirent-ils pas l'abrogation de la Pragmatique de Bourges qui avait confisqué tant de droits régaliens? les Valois et les Bourbons ne furent-ils pas les champions inlassables des libertés gallicanes?

La publication à YOfficiel des programmes scolaires, leur affichage dans les écoles, appartenaient à la même politique rusée que les subtilités philologiques et les évocations historiques. Le but était de tranquilliser l'opinion et de prévenir les grèves d'enfants. Le public s'aperçut bientôt qu'il était mystifié. De fait, jamais à l'école il n'a été question des devoirs envers Dieu, ni dans les livres, ni dans les leçons. Quand les familles se sont plaintes, on leur a répondu par des défaites. A la Chambre, les ministres se sont toujours dérobés ; et l'un des plus modérés, plus sincère que les autres, devait un jour protester contre cet enseignement qui, à ses yeux, violait la neutralité scolaire.

Celle-ci, tout de suite, fut pratiquée avec le caractère rationaliste, qu'elle a depuis toujours gardé. Elle avait été la grande ambition de la franc-maçonnerie ; elle était maintenant sa grande conquête et devait rester son dogme intangible.

M. Jules Ferry, enivré de ce premier succès, en rêva tout de suite un second. La laïcisation de l'enseignement secondaire eût été le couronnement de son œuvre et il y travailla sans perdre un instant. La loi de 1850 n'avait-elle pas été une victoire de la réaction? Ne lui devait-on pas les ravages faits par le catholicisme dans les rangs de la vieille bourgeoisie voltairienne, et les deux jeunesses qui se dressaient irréconciliables, l'une en face de l'autre ?

Sans doute, la tâche n'était pas aisée ; mais les catholiques français, au lieu de se soulever comme l'avaient fait les catholiques belges, venaient de se résigner avec une stoïque sagesse à uu premier attentat, et paraissaient ne

devoir pas se départir d'une silencieuse prudence. De son côté, le centre gauche, longtemps leur allié, avait proclamé, par la bouche de Léon Say, qu'il fallait combattre l'arbitraire, mais, après son succès, en demander simplement l'application tolérante. La voie était libre.

M. Jules Ferry supputa ses chances et rassuré tenta l'aventure. Loin de prendre le taureau par les cornes et de proposer l'abrogation de la loi de 1850, il recourut à un détour ; le fruit ne lui parut pas mûr. Le Vosgien se fit Normand et imagina un expédient qui rappelait celui de l'article 7. Il proposa d'imposer aux professeurs de l'enseignement libre, la plupart congréganistes, des conditions de capacité au-dessus de leurs forces.

Ce n'est pas qu'il les crût des maîtres médiocres. Les succès de leurs élèves au baccalauréat et aux examens des grandes écoles attestaient leurs aptitudes professionnelles ; c'était même là la cause de l'hostilité dont il les poursuivait. Mais il savait qu'ils manquaient de cette science théorique qui ne s'acquiert que par de longues et hautes études. Grâce aux lacunes de leur formation, ils seraient refusés par le jury de l'État et le vide se ferait vite dans le personnel enseignant des écoles libres. Tout fier de ce machiavélique calcul, le rapporteur de la loi qui consacrait ce nouvel excès dit gravement : « Il ne faut pas laisser l'ignorance s'emparer de la jeunesse. Protégeons les études et les idées qui nous sont chères. »

Albert de Mun protesta au nom de la justice de la bonne foi et surtout des faits. Il dressa des statistiques, rappela les diplômes des élèves de l'enseignement libre, la liste de ses polytechniciens et de ses saints-cyriens, et ajouta, en finissant : « Vous ne vous occupez qu'à porter à l'enseignement « libre un dernier coup en rétablissant l'autorisation préa- « lable. Je supplie la Chambre de réfléchir et de considérer « que de telles mesures attaquent non seulement ceux qui « en peuvent être aujourd'hui les victimes, mais ceux qui, « demain, pourront, par un revirement des circonstances,

« s'y trouver exposés. Les lois durent plus longtemps que « les hommes, et, quand on les fait, il faut s'isoler de toutes « les passions du moment, de tous les entraînements de « parti, pour ne songer qu'à la justice qui doit être pour tout « le monde. Si on ne le fait pas, les lois ne sont que des ins- « truments qui servent, aux mains des vainqueurs, à écraser « les vaincus et la liberté de tous est alors dans un grave c péril, car, suivant le mot de Burke, les mauvaises lois sont « la pire des tyrannies. »

Ces belles et nobles paroles se perdirent dans le tumulte des passions déchaînées et ne retardèrent que de quelques instants la victoire du Gouvernement.

De par ces lois de guerre, le cléricalisme devenait le principal ressort de la politique. Jules Ferry y apportait le mélange de fanatisme et de rouerie auquel il avait dû ses premiers succès, et que, depuis, il n'avait jamais répudié. Son habileté consistait à dissimuler ses mauvais desseins derrière la raison d'État. A l'entendre, il était plein de respect pour la liberté de conscience et voulait simplement soustraire les jeunes générations à l'action séditieuse de maîtres antirépublicains. Cette tactique, qui lui permettait de couvrir ses excès d'un voile politique, fut d'un puissant secours aux ennemis de l'Église et fournit de commodes prétextes aux dupes volontaires.

La vérité, M. Jules Ferry l'avait dite clairement le jour où il avait proclamé « qu'il fallait apprendre à l'humanité à se passer de Dieu ». « Se passer de Dieu », tel a été le mot d'ordre dès le début, tel a été depuis le critérium qui a servi à classer les partis. Le vrai républicain ne pouvait être que libre-penseur, tout croyant était réactionnaire, c'est-à-dire ennemi. Mme de Maintenon a écrit : « Le roi n'entend pas que ses sujets aient une autre religion que la sienne. » Les maîtres du jour eussent écrit volontiers : « Nous entendons que les citoyens aient la même irréligion que nous. » Dans leur ardeur, ils ne s'arrêtèrent pas en chemin, et poursuivirent dans la famille leur œuvre de désorganisation.

Après l'enfant, vint la femme ; après l'autorité paternelle, le foyer conjugal. L'indissolubilité du mariage, comme la croyance à Dieu, était une vieillerie peu digne d'une civilisation, fille de l'esprit moderne. Sus donc au mariage ; le divorce, c'est le progrès.

Depuis longtemps, la franc-maçonnerie poursuivait, avec le concours du roman, du théâtre et des mauvais ménages, une campagne acharnée. Un député israélite, M. Naquet, la conduisit à la Chambre. On ne parlait plus qu'avec des larmes dans la voix, des femmes incomprises, des maris malheureux, des enfants martyrs ; le mariage était une geôle dont il fallait au plus vite ouvrir les portes. M. Jules Ferry, grand émancipateur, obtint aisément de son parti la délivrance des malheureux captifs. Ils étaient foule ; la loi à peine votée, les prétoires furent envahis par les époux las de leur joug. Les procès de divorce se multiplièrent si bien que les tribunaux les jugèrent aussi prestement que les affaires de murs mitoyens ; les statistiques prirent des proportions effrayantes. Le mouvement une fois lancé, l'union libre fut exaltée même à la tribune, comme une simplification heureuse ; un ministre appela le mariage « un contrat de louage » et l'adultère devint un péché véniel, à peine assimilable à un délit de chasse.

Tant de victoires épuisèrent le crédit du cabinet Freycinet, déjà usé par ses déchirements intérieurs et les faiblesses de sa politique étrangère. Un jour, il s'écroula à l'improviste.

Après lui, se succédèrent des ministères éphémères, sans autorité ni programme. Toutes les fois qu'ils prenaient une initiative, ils se heurtaient aux incohérences de leur majorité. Un d'eux se signala par une ébauche de réforme judiciaire, qui d'ailleurs ne tenait pas debout ; un autre, par une loi d'exil, à la suite d'un manifeste et de l'arrestation du prince Napoléon. Albert de Mun n'eut pas beaucoup d'efforts à faire ce jour-là pour montrer la disproportion ridicule entre la faute et la sanction et ce fut pour lui l'occasion

d'un succès de tribune et de scrutin. La Chambre allait devant elle à tâtons, sans direction.

L'atmosphère parlementaire devint si lourde que la majorité en désarroi désira un chef énergique. M. Jules Ferry lui apparut comme le sauveur attendu ; sa rudesse, son dédain des nuances, le désignèrent à son choix.

Il avait bien écrit jadis : « La France a besoin d'un gouvernement faible. » Aujourd'hui, il jugeait qu'elle avait besoin d'un gouvernement fort et se croyait appelé à en être le chef. Il se faisait illusion sur lui-même. Il n'avait d'un chef que les apparences et les aspirations. Il rêva bien pour la France un vaste empire colonial, et un régime démocratique faisant figure de grande puissance, mais il ébaucha l'un timidement, sans oser même l'avouer, et paralysa l'autre, en lui attachant aux pieds le boulet de l'anticléricalisme.

Il débuta par un acte de représaille mesquine. Il avait gardé de sa campagne des décrets une profonde rancune contre les magistrats qui avaient osé défendre le droit contre lui, et lui laissa libre cours. Un ancien garde des Sceaux, M. Humbert, avait bien accablé de ses mépris les audacieux qui avaient résisté à l'arbitraire ; lui, voulait de plus efficaces sanctions.

Sa vengeance fut une coupe sombre dans les rangs des vieilles compagnies judiciaires. Si la France avait eu une Charte, comme en ont toutes les nations libres, l'inamovibilité y eût été inscrite ; mais dans leur hâte, les constituants de 1875 n'avaient pas pris tel souci. ^ Le Parlement se trouvait investi d'un pouvoir souverain, qui lui permettait de jouer à son gré avec les libertés que M. Thiers avait appelées « nécessaires ». M. Jules Ferry en profita pour obtenir de sa majorité la mise à la retraite de huit cents magistrats, qu'il alla chercher aux bons endroits, c'est-à-dire là où il avait trouvé les consciences les plus droites et les caractères les plus fermes. Il poursuivit l'opération, en rendant au principe de l'inamovibilité les

mêmes hommages qu'il avait prodigués à la liberté d'enseignement, au moment de la réforme scolaire.

Cet exploit accompli, il eut l'ambition de devenir un novateur et tenta de réaliser une des plus anciennes promesses du parti républicain, la liberté d'association. Il l'imagina si bien ligotée par des autorisations préalables que la Chambre s'insurgea contre une réforme dont l'Administration eût été l'arbitre souveraine. Cet excès d'étatisme fit scandale, et son projet resta mort-né ; mais les groupements ouvriers, mis en goût, ne voulurent pas être dupés et parlèrent si haut que M. Jules Ferry dut leur en apporter un nouveau, adapté cette fois à un principe de liberté. Ce fut la loi des syndicats.

Cette loi de 1884, complément de celle sur les coalitions qui avait fait jadis la fortune d'Emile Ollivier, répondait à une idée de justice. Si la question sociale a une solution, l'association en est la base ; aussi Albert de Mun ne ménageat-il pas les hommages à l'équitable pensée, sur laquelle reposait la nouvelle législation mais il en signala avec une courageuse clairvoyance les lacunes et les dangers. Que la grève fût légalisée, il y consentait, à la double condition d'être précédée d'une tentative de conciliation et suivie aussitôt d'une tentative d'arbitrage. Que les syndicats eussent des droits étendus, tel était encore son avis ; il leur eût même concédé celui de posséder. En revanche, il n'admettait pas des unions de syndicats formées, sans souci de la diversité des professions et des nationalités. Au lieu d'une organisation de combat, il rêvait une organisation familiale. «Votre loi, dit-il, ne sera pas un remède contre les divisions entre patrons et ouvriers. Dans tous ces syndicats se rencontre une idée de lutte, de résistance contre le capital. Ce qu'il faut, c'est un système social, qui repose sur l'organisation du devoir et non sur l'égoïsme, c'est une organisation du travail, qui rapproche les hommes au lieu de les diviser. »

Les sociologues sceptiques de la majorité crurent dé-

mêler dans ce libéral langage une inspiration chrétienne, et il suffit pour en détruire l'effet qu'un d'eux prononçât le mot de corporation. Aussitôt le souvenir de l'ancien régime se dressa comme un spectre devant l'Assemblée saisie d'effroi, et Albert de Mun parut un revenant.

« Ayez confiance, avait dit Jules Ferry, vous verrez ce que dans vingt ans les syndicats auront produit. » Il ne fallut pas vingt ans pour qu'il eussent produit l'Internationale et la Confédération Générale du Travail.

Après ces tentatives de réformes administratives et sociales, Jules Ferry, pris d'une plus haute ambition, pensa à une révision constitutionnelle. Aucune n'était plus nécessaire, car l'improvisation de 1875 était fausse dans son principe, inachevée dans son organisation, dangereuse dans son application.

Elle créait des pouvoirs publics, rien de plus. Quant aux franchises et aux libertés de la nation, il n'en était pas question ; de l'ancienne Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, il ne restait pas même un souvenir. On n'aurait pas pu redire, comme en 1830, « la Charte doit être une vérité » ; il n'y avait pas de charte. Tout le système constitutionnel se réduisait à la juxtaposition de deux Chambres, dépositaires de la plénitude du pouvoir. L'oligarchie parlementaire avait une omnipotence sans bornes et sans sanctions. La souveraineté du nombre aboutissait à une dictature collective et anonyme qu'aucune déclaration des droits, aucune Cour suprême, aucun référendum populaire ne limitait.

M. Jules Ferry n'avait pas de si hautes visées, et ne songea pas à corriger des vices, qui faisaient de la République une variété du régime absolu. Son opportunisme terre à terre se proposait simplement de placer le principe du Gouvernement au-dessus de la souveraineté nationale, et de supprimer sénateurs inamovibles et prières publiques. Son génie réformateur n'allait pas au delà.

Albert de Mun s'émut peu du sort des inamovibles ; mais

il jugea puérile la prétention de faire une République de droit divin et odieuse la répudiation de tout appel à l'assistance divine. Son discours au Congrès est un des plus beaux qu'il ait prononcés. Il y fut plein de dédain pour un Sénat péniblement élu par l'influence des préfets, où nulle place n'était réservée aux élites intellectuelles et aux autorités sociales. Il plaisanta agréablement ces doctrinaires démocrates qui, après avoir pompeusement proclamé la souveraineté du peuple, l'enchaînaient à une forme de Gouvernement immuable ; en revanche, il trouva d'admirables accents pour proclamer les droits de Dieu sur les sociétés humaines et flétrir la triste insolence qui se dressait contre lui. Son auditoire, malgré son hostilité, l'écouta avec un recueillement où la surprise se mêlait à l'admiration.

Sa dernière parole fut une affirmation de sa foi politique. « Quoi que vous fassiez, dit-il, la conscience populaire ramènera tôt ou tard le pays désabusé de vos fautes à la monarchie traditionnelle et réparatrice qui lui rendra son Dieu, sa foi, son honneur et sa prospérité. »

Ses amis, en l'applaudissant, s'étonnaient de ne plus retrouver, dans son langage la flamme des anciens jours. Où étaient les fanfares guerrières et les anathèmes contrerévolutionnaires? Ce discret hommage à une monarchie, « que la conscience populaire devait ramener tôt ou tard », ressemblait presque à un adieu.

Un événement récent expliquait ce changement de ton ; le comte de Chambord était mort. Le chef de la Maison de France, dernier rejeton de la branche aînée des Bourbons, type légendaire presque mystique de la royauté traditionnelle, avait emporté avec lui les espérances légitimistes. Après plus de quarante ans d'exil, les événements l'avaient un instant si fort rapproché du trône qu'il lui eût suffi d'un mot pour y monter. Ce mot, il l'avait refusé aux supplications de ses fidèles et aux instances d'une grande Assemblée, non par orgueil de race, mais par sentiment d'honneur et scrupule de conscience. Persuadé qu'il eût mal servi son paysta

manqué à ses devoirs envers lui, en inclinant devant le drapeau tricolore, symbole de la Révolution, le génie historique de la vieille monarchie nationale, il avait préféré renoncer à la couronne qu'au drapeau blanc.

Albert de Mun avait suivi avec angoisse sa longue et douloureuse agonie. Sa mort, si prévue qu'elle fût, lui causa, comme il l'a écrit, « une impression d'effondrement ».

Tout s'écroulait autour de lui : plus d'idéal politique, plus d'espoir d'une restauration, plus d'étoile pour le guider dans le tourbillon révolutionnaire. La nuit se faisait soudaine et profonde : désormais il allait marcher à tâtons dans des chemins inconnus. L'alliance de la Croix et du Drapeau blanc, rêve de sa vie, devenait une chimère. Ses plus chères espérances s'ensevelirent dans le caveau de Goritz, avec le Prince, qui n'avait pas voulu être le « roi légitime de la Révolution ».

Aucun événement n'a eu sur sa destinée un retentissement plus profond. Il marque la fin de cette période enflammée de sa vie, où sa foi religieuse et sa foi royaliste se confondaient dans un même élan.

La monarchie de droit divin répondait seule à ses sentiments, à ses croyances, à son éducation, à un atavisme attaché à sa chair et à ses os. Après qu'elle eut disparu, il ne fut plus le même homme. Des vues sociales, le cours du temps, les exigences du devoir, l'ont entraîné dans d'autres voies ; mais l'empreinte, laissée sur son âme par. ses premières convictions, resta ineffaçable. Un roi était encore possible, le roi ne l'était plus.

Malgré l'amertume de sa douleur, il refusa de s'associer aux entraînements que d'autres subirent autour de lui. Si le drapeau blanc servait de linceul à l'aîné des Bourbons, le drapeau tricolore restait, dans les mains de l'aîné des d'Orléans, le symbole de la patrie ; si la monarchie contre-révolutionnaire était morte avec le comte de Chambord, le principe monarchique survivait avec le comte de Paris. Loin de marchander son concours à l'héritier du trône, il

s'employa à lui ramener les hésitants, à désarmer les hostiles. Ce fut lui qui, à Goritz, après les funérailles du Prince, provoqua et rédigea la dépêche apportant au nouveau chef de la Maison de France l'adhésion de la vieille noblesse restée attachée à la branche aînée. Cette dépêche, laconique et décisive, traduisait l'ancien cri de la fidélité monarchique : « Le roi est mort, vive le roi. »

« Cela fait, a-t-il écrit, il y eut encore place, dans mon esprit, pour l'opinion monarchique, il n'y eut plus place, dans mon coeur, malgré mon respect pour le représentant du droit monarchique, pour la croyance à la monarchie. »

De l'opinion à la croyance, il y avait loin ; la foi était perdue, et perdue sans retour. Il servit encore la cause monarchique, mais sans y croire. Il eut des souvenirs, mais plus d'espoirs royalistes.

« J'ai salué le comte de Paris », écrivit-il à propos d'une polémique de presse, « comme le légitime héritier du droit monarchique et je n'ai cessé de penser que le devoir des catholiques était de défendre la cause qu'il représente aujourd'hui, et les idées qui leur paraissent, dans l'ordre politique, religieux et social, les bases d'un régime vraiment conservateur. »

« Un régime vraiment conservateur ! » Combien cette vieille formule appartenait peu à sa langue d'autrefois ! Ce n'est pas ainsi qu'il parlait de la monarchie appelée à faire reculer la Révolution.

La mort du comte de Chambord avait suivi de près deux autres morts, retentissantes aussi : celle de Gambetta, à Ville-d'Avray, celle du Prince Impérial, en Afrique, sous les zagaies des Zoulous.

Ces trois événements bouleversèrent la situation des partis. Les royalistes, divisés depuis l'Assemblée Nationale, se' reformèrent autour du comte de Paris, grâce à son influence modératrice. Les bonapartistes, désemparés par la disparition du Prince Impérial, sans chef unanimement reconnu, se sentirent impuissants. Quant aux républicains, la dispari-

tion de Gambetta les privait de leur plus haute illustration et de leur chef le plus populaire. La scission entre opportunistes et radicaux, commencée de son vivant, était arrivée après sa mort à ce point que Jules Ferry avait osé dire : » Le péril est à gauche. » L'horizon, depuis longtemps assombri, s'éclaircissait soudain devant les conservateurs vaincus.

Le moment paraissait favorable à la constitution d'un parti monarchique libéral en plein accord avec l'esprit des temps nouveaux. Il se trouvait justement que l'héritier du comte de Chambord, s'il manquait des défauts nécessaires à un prétendant, avait toutes les qualités d'un roi constitutionnel : une conscience scrupuleuse, une grande largeur d'esprit, l'amour sincère de la liberté, la connaissance exacte des aspirations et des besoins de la société nouvelle. Ses séjours prolongés en Amérique, où il avait combattu dans l'armée du Nord, pendant la guerre de Sécession, un long contact en Angleterre avec des institutions et des mœurs libres, avaient ajouté les enseignements de l'expérience à ceux de son éducation.

Par surcroît, c'était un travailleur obstiné, un observateur patient, et, à force de droiture et de bonté, un habile manieur d'hommes. Devenu héritier du trône, il se mit à l'œuvre sans bruit pour réconcilier les conservateurs d'origines différentes, et les faire concourir à un but pratique, les élections prochaines. Ils avaient besoin d'un chef ; il serait celui-là.

Sa justesse d'esprit, la sincérité de son patriotisme furent ses habiletés. Du premier coup d'œil il vit que le pays n'était pas mûr pour une prompte modification de régime, et, qu'à la poursuivre, on le troublerait sans profit. A la mort du comte de Chambord, les comités royalistes s'étaient dissous, il ne les reforma pas. La presse royaliste avait baissé le ton : il ne lui demanda pas de le rehausser. Hostile, en dépit des plus vives instances, à une réorganisation officielle du parti, aux manifestations bruyantes, aux réunions à effet, il ne se départit pas de la

réserve, dont, dès le premier jour, il avait fait sa règle de conduite.

Simple dans sa vie, accueillant pour les hommes de tous les partis, il évitait les controverses politiques et s'abstenait de toute attaque contre les institutions établies. Son attitude était celle d'un grand seigneur éclairé et bienveillant, son langage celui d'un bon Français. Mais le grand seigneur et le bon Français laissait toujours apparaître le prince de souche royale. S'il ne se posait pas en prétendant, il se considérait comme la réserve de l'avenir, et ceux qui l'approchaient n'étaient pas tentés de l'oublier. Cette attitude habile porta ses fruits. Le parti conservateur, à demi désarçonné, se remit en selle, oublia ses rivalités et reparut agissant et uni.

Pendant que l'union se refaisait dans ses rangs, les conflits entre opportunistes et radicaux s'aigrissaient. L'expédition du Tonkin en était une des causes. La Tunisie avait mis en goût Jules Ferry ; il souhaitait pour la France des conquêtes lointaines, qui vinssent efïacer le souvenir de la mésaventure égyptienne, et permissent d'attendre avec fierté le retour de l'Alsace-Lorraine dans la famille française. Le Tonkin lui parut alors le théâtre possible d'une grande entreprise coloniale et le premier fondement d'un empire asiatique, destiné non pas à égaler, mais à rappeler celui de l'Angleterre aux Indes. Le duc de Broglie y avait, quelques aimées avant, engagé une opération restée inachevée. Jules Ferry vit l'occasion de la reprendre, sans d'ailleurs en prévoir les proportions possibles. La pensée était patriotique ; l'exécution fut incertaine et féconde en déceptions.

Une partie de la majorité était si réfractaire à toute entreprise la détournant de ses affaires domestiques, qu'il fallut ruser avec elle, lui cacher le but poursuivi, lui arracher à grand'peine de maigres crédits, envoyer des renforts insuffisants et par petits paquets, faire miroiter à ses yeux des espérances trop souvent chimériques. Comme les déceptions

se succédèrent et que le dénouement recula sans cesse, elle finit par s'irriter de sacrifices incessants. La droite et la gauche se coalisèrent dans une opposition de jour en jour grandissante.

Le gouvernement, froidement suivi par ses fidèles, trouva un auxiliaire dans un de ses adversaires les plus importants, Mgr Freppel. Celui-ci défendit l'expédition avec son courage et sa logique habituelles, mais aussi avec l'âpre éloquence qui était la caractéristique de son talent, Son attitude souleva à droite de véhémentes protestations et lui valut des colères et des épigrammes. Il était, lui disait-on, l'aumônier de la République, il aspirait au cardinalat. Comme il avait coutume, en parlant, de mettre sa calotte sur la tribune, il lui arriva un jour de l'y oublier. « Vous avez oublié votre chapeau », lui cria-t-on ; le sarcasme ne venait ni de la gauche ni du centre.

Les conservateurs eussent souhaité qu'Albert de Mun prît position contre l'expédition et réfutât l'évêque. Il s'y refusa obstinément. « Mgr Freppel, dit-il, défend des intérêts religieux et des intérêts français ; il croit qu'à la suite des soldats viendront au Tonkin des religieux et des négociants. Je ne le contredirai pas, même s'il se fait illusion. »

L'expédition traîna en longueur, et grâce à de glorieux faits d'armes sur terre et sur mer, devint une vraie guerre. Les Pavillons-Noirs étaient plus difficiles à dompter que les Kroumirs, et la Chine nous combattait sournoisement.

Le Gouvernement faisait espérer le ternie heureux des opérations, quand éclata l'incident de Langson. Deux ou trois des chefs militaires manquèrent de sang-froid et expédièrent des dépêches alarmantes qui, dans l'état d'esprit où se trouvaient le Cabinet et la Chambre, leur firent perdre la tête. On crut à un désastre.

On vit alors se déchaîner toutes les haines qu'un ministère, au pouvoir depuis deux ans et l'exerçant sans bonne grâce, avait accumulées contre lui. Soudainement, comme

par une explosion subite, la Chambre, en fureur contre Jules Ferry, devint le théâtre d'une scène digne de la Convention. En un instant, le puissant ministre d'hier fut traîné sur la claie ; c'était à qui donnerait le coup de pied traditionnel au lion abattu. M. Clemenceau, hanté par ses souvenirs révolutionnaires, s'écria : « Vous êtes non plus un ministre, mais un accusé », et M. Ribot, d'ordinaire plus calme, en vint presque aux gros mots : « Retirez-vous, s'écria-t-il, vous le devez à la France, à laquelle vous ne pouvez plus parler avec autorité. »

A ces paroles brutales, répondaient à droite et à gauche d'incessantes imprécations, et le centre ahuri n'osait tenter un sauvetage, rôle d'ailleurs auquel il était mal préparé, car il a plus l'habitude de venir au secours de la victoire que de la défaite.

Quant à M. Jules Ferry, il ne fut ni le Vosgien obstiné qu'il se vantait d'être, ni l'homme fort qu'on avait cru découvrir en lui. Au lieu de tenir tête, il s'effondra sous l'orage, sans trouver ni le mot ni le geste qui eussent sauvé l'honneur de cette triste journée. Il tomba affaissé sous les clameurs de ceux qui l'avaient surnommé fièrement: « le Ministre de l'irréligion publique ». En le voyant sortir honni, nul ne se fût douté qu'il aurait un jour sa statue aux Tuileries, autant pour avoir fait l'expédition du Tonkin que pour avoir expulsé Dieu de l'école.

Cette législature, qui avait commencé par la chute de Gambetta, s'achevait par celle de Jules Ferry. Les deux chefs, soumis au même sort, succombèrent sous les coups de leurs amis. L'anticléricalisme, comme Saturne, dévorait ses enfants.

La succession des opportunistes étant ouverte, les radicaux s'empressèrent de la réclamer. Elle leur fut dévolue et M. Brisson, devenu Président du Conseil, se présenta à la Chambre, entouré d'hommes qui, dit-il, « s'enorgueiïlis- 'saient des conquêtes laïques et entendaient les conserver intactes ». Les applaudissements saluèrent « les conquêtes

laïques » ; la haine religieuse, au milieu des plus vives préoccupations extérieures, restait l'obsession d'une majorité divisée sur tout le reste.

Sa première réforme ne fut pas heureuse ; il rétablit jle scrutin de liste, auquel l'Assemblée de 1871 avait renoncé. C'était plus qu'une faute, c'était le suicide. Le scrutin de liste est la branche de salut des oppositions en détresse ; il rend possibles les grands courants d'opiuion qu'arrêtent et brisent les barrages du scrutin d'arrondissement. Comment comprendre que dts candidats, libres de rester à l'abri dans un port tranquille, se jettent de gaieté de cœur dans la haute mer et en affrontent les orages ?

Les trois succès de 1876, de 1877, de 1881, étaient pourtant de graves avertissements. Renoncer a ce mode de scrutin après de telles preuves, ce n'était pas de leur part un acte d'abnégation, — c'était un acte d'aveuglement. Il faillit coûter cher aux radicaux.

Les conservateurs surent profiter de cette faute inattendue. Ils se groupèrent autour du drapeau tricolore, maintenant déployé, et conclurent un pacte d'entente qui était le gage de la victoire. A la concentration républicaine au pouvoir depuis dix ans ils opposèrent l'union conservatrice.

Albert de Mun n'y croyait pas ; il y voyait une confusion et un reniement. Aussi songea-t-il à placer la lutte sur le terrain religieux et à lui rendre ainsi son caractère de franchise et sa force d'unité. Dans ce but, il écrvit à l'amiral Gicquel des Touches une lettre publique où on lisait : «La France veut vivre ; la Révolution la tue. Je voudrais que les catholiques, convaincus que là est le véritable terrain de combat, y portent toutes leurs forces. L'heure est venue pour eux de se jeter au gouvernail, et de sauver cette France que l'Église a portée dans ses bras. Quel que soit le régime établi, le parti catholique a toujours sa raison d'être. »

On était trop près des élections pour que cette initiative

fût autre chose qu'un ballon d'essai. L'opinion n'était pas préparée à une entreprise, qui ne correspondait pas plus aux vues politiques de la droite qu'aux intérêts religieux. Albert de M un en acquit vite la conviction, et, ralliant le gros de l'armée, vint combattre sous la bannière commune.

Au début de la campagne, les chances des conservateurs si longtemps médiocres devinrent sérieuses. Le Tonkin et la chute de Ferry avaient porté à l'opportunisme des coups mortels. Quant aux radicaux de M. Brisson, ils effrayaient la masse paisible de la nation.

Un mouvement de désaffection détachait le pays du régime que, depuis huit ans, il avait acclamé et soutenu ; trop d'excès avaient été commis, trop d'abus étaient restés impunis pour que l'opinion, toujours poussée du même côté, ne se redressât pas vigoureusement. La réaction était dans l'air, sans qu'on pût dire quelle forme elle prendrait. Ce qui était visible, c'est que la France avait la nostalgie de l'ordre, de l'autorité, de la justice.

Tel était le désarroi des esprits qu'un mince incident, prenant tout à coup les proportions d'un événement, les mit en émoi. Quelques semaines avant, l'amiral Courbet, le héros de Formose, était mort à son bord, dans des circonstances émouvantes et des sentiments admirables. Son nom, presque aussitôt légendaire ,-jeta sur notre histoire militaire, restée si sombre un rayon de lumière et de gloire. Parmi les papiers trouvés à son bord et publiés après sa mort, se trouvèrent des notes intimes, où il avait épanché les secrets de son âme, meurtrie par les procédés d'un gouvernement sans courage, parfois sans franchise. Dans l'une d'elles, il avait écrit, dans un moment d'humeur : « Nous avons un gouvernement de polichinelles. »

Cette boutade traduisait si bien le sentiment public qu'elle eut un extraordinaire succès. Dès le début de la campagne électorale, les journaux, les orateurs de réunions publiques s'en emparèrent et la firent résonner comme une fanfare. « Le gouvernement de polichinelles »

devint à la fois un sujet de gaieté et un programme politique.

Ce qui acheva de le rendre populaire, ce fut l'acharnement avec lequel se querellèrent opportunistes et radicaux. A les voir se combattre, on se rappelait le mot de Tacite: « Les haines de famille sont pires que les haines civiles. »

Le Gouvernement, pris entre deux feux, ne sut plus à qui entendre. Il voulait certainement sauver la République, mais laquelle ? il y en avait deux en présence. Choisir entre elles, c'était les compromettre également. Force fut à M. Brisson de se croiser les bras et de compter les coups.

Jamais, l'opposition n'avait eu, depuis dix ans, pareille fortune ; la candidature officielle, la pression administrative étaient condamnées au repos forcé. Le résultat dépassa les espérances des conservateurs ; ils eurent au premier tour 176 élus contre 67, les républicains perdaient plus de 60 sièges. La première manche était gagnée. Restait la seconde, mais que de chances heureuses ! La victoire ne faitelle pas toujours des prisonniers ?

Par malheur, elle fait aussi des imprudents. Il n'y avait pas une faute à commettre, l'ennemi n'était pas écrasé. La droite, emportée par le succès, n'eut pas la vertu du temps d'arrêt.

La griserie tourna les têtes ; ce fut une explosion de joie folle, un assaut de manifestations tapageuses :1a République était blessée mortellement, un dernier coup allait l'abattre. Le journal le Gaulois mit à ses fenêtres un transparent, où on lisait : 204 royalistes élus. La foule s'ameuta, et il fallut faire disparaître l'appareil lumineux. Le journal l'Autorité écrivit : « On nous demande ce que nous ferons à la Chambre, nous nous battrons.» Le Gouvernement fit imprimer et afficher l'article à des milliers d'exemplaires. La presse de province se mit au même diapason.

Pas n'était besoin de tant de tapage pour donner l'éveil aux républicains. Ils ne se faisaient pas d'illusion et savaient qu'ils luttaient pour la vie. République d'abord,

tel fut leur cri unanime. En un instant les dissentiments et les rivalités fuient oubliés, les mains se seirèrent ; les groupes se fondirent. La coalition des 363 ressuscita plus vivante qu'aux jours du 16 mai, et des listes parurent où les plus pâles centre gauche voisinaient avec des socialistes notoires.

En trois jours, l'élection prit le caractère d'un plébiscite sur la forme du gouvernement. Le Ministère, ayant les coudées franches, se jeta dans la bataille à corps perdu. La candidature officielle sévit avec une violence qui rappelait aux anciens les beaux jours de l'Empire. Par une ironie du sort, le puritain M. Brisson se fit le continuateur de If. Rouher.

La question était posée de telle sorte que l'issue n'était pas douteuse. Le suffrage universel qui a la terreur des révolutions ne fait pas de saut dans l'inconnu. La forme du gouvernement étant en jeu, il oublia ses griefs et élut 241 républicains contre 25 opposants. Jamais semblable volte-face ne s'était vue. La concentration républicaine triomphait ; toute la sagesse du comte de Paris avait échoué devant l'imprudence de ses amis.

Ceux-ci entraient encore nombreux à la Chambre, mais ils y entraient en irréconciliables, brouillés avec le centre gauche leur auxiliaire nécessaire, et réduits à leurs seules forces. Quel profit tireraient-ils de la dure leçon qu'ils venaient de recevoir? L'avenir allait le dire.

L'exil des Princes. — L'affaire Wilson.

Le Boulangisme.

Le résultat des élections causa à Albert de Mim plus de tristesse que de surprise ; il ne comptait pas sur une victoire, qui n'eût été qu'une équivoque. Qu'espérer d'une coalition qui n'avait pas de programme, même pas de nom? Le caractère plébiscitaire du second tour de scruti n créait à l'opposition une situation difficile. Allait-elle s'engager dans une politique d'intransigeance ?

Dès le premier jour la majorité annonça l'intention de la décimer. Il n'en fallut pas davantage pour mettre îe feu aux poudres. Cette menace d'invalid ation acheva d'exaspérer des hommes déjà irrités par les excès de la pression administrative.

Le comte de Paris s'efforça de calmer cette effervescence. « Vous n'avez réussi au premier tour, disait-il à ses amis, que grâce à votre union et à votre prudence. Restez^unis et prudents. Formez un groupe unique comme le font les torys et les whigs ; pas d'appellation provocante, mais un vocable neutre, dans lequel se fondront les nuances, tels sont les gages d'une action commune.»

Pour répondre à sa pensée et réalise * l'unité, une réunion générale fut convoquée à l'Hôtel Continental. Quel ne fut pas l'étonnement de l'assistance, quand elle apprit en arrivant que, la veille au soir, des députés royalistes s'étaient constitués en groupe distinct avec leur nom, et que les bonapartistes allaient en faire autant, avec l'étiquette « appel au peuple ». La réunion, désormais sans objet, se sépara déçue et inquiète.

Les enseignes flamboyantes mettaient en lumière les divisions de la minorité. Aux plaintes qu'on leur adressa, les auteurs de la scission répondirent.» Nous nous sommes affirmés.» S'affirmer, c'est parlementairement une opération verbale, qui dispense et console de toute action effective.

Pour ne pas laisser les diverses fractions de l'opposition dispersées dans des compartiments séparés, fut créé, sous le nom « Union des droites », un groupe central, où tout le monde devait se rencontrer. Cette triple organisation eut pour résultats la création de trois bureaux, trois présidents, trois états-majors.

L'armée, malgré ses trois tronçons, était moins divisée qu'elle ne le paraissait. Si deux groupes se disaient anticonstitutionnels, le troisième l'était sans le dire. Au fond, la trinité n'excluait pas l'unité.

Malgré cette erreur de tactique, l'opposition fit! à la Chambre bonne figure. Elle renfermait sans doute des éléments divergents : une aile droite intransigeante très surprise de marcher sous le drapeau tricolore, une aile gauche conciliante pour des raisons économiques et qu'on appelait « le parti de la betterave », un centre servant de médiateur et d'arbitre. Elle avait, dans son ensemble, une haute droiture, un vif sentiment patriotique et un esprit de discipline, que depuis on n'a jamais retrouvé au même degré. Chaque membre avait sa pleine indépendance dans les questions d'affaires ; mais tous faisaient bloc sur les questions politiques et religieuses. On délibérait séparément, on votait ensemble. Les interventions intempestives, et les insubordinations individuelles n'avaient ni succès, ni durée. Les irréguliers et les agités rentraient vite dans le rang, par intérêt autant que par sagesse. Sa cohésion donnait l'impression de la force et imposait le respect. Peu de partis ont fait preuve d'une fermeté plus constante et d'un plus sincère désintéressement.

Que n'eût pas fait cette opposition bien intentionnée, si elle n'eût pas contesté la forme du Gouvernement? Au lieu

d'être exclue comme protestataire, elle se fût imposée comme belligérante. Forte de son loyalisme, elle eût pesé d'un poids décisif dans les délibérations d'un Parlement toujours flottant, et, l'événement l'a prouvé, bientôt conquis une part du pouvoir.

En restant intransigeante, elle n'obéit à aucune obstination aveugle : elle voulut, sans illusion et par honneur, garder une attitude conforme à ses tacites engagements électoraux. Plus libre de ses mouvements, autrement aiguillée, elle eût préparé la pacification du pays ; mais/ à ce moment, personne ne voulait de pacification, pas même le Gouvernement.

Ce fut lui qui ouvrit les hostilités. La première parole qu'il prononça fut une provocation. « La situation parlementaire, dit solennellement le Président du Conseil, M. Brisson, n'a d'analogue dans aucun autre pays. » C'était une déclaration de guerre. La majorité y répondit en invalidant à tour de bras.

Prétendre qu'une opposition, éloignée du pouvoir depuis dix ans, sans autres moyens d'action que de maigres ressources, avait intimidé ou corrompu le suffrage universel, c'était une dérision ; lui imputer une pression cléricale, quand, depuis dix ans, un gouvernement libre-penseur frappait l'Église à coups redoublés, c'était une audace qui touchait à l'impudence. Ces griefs étaient des moqueries, comme s'en permettent, à l'égard des minorités, les majorités sans scrupules.

L'annulation d'élections parfaitement correctes mit la droite hors d'elle-même. Le Congrès de Versailles, réuni à ce moment pour l'élection du Président de la République, fut le théâtre de scènes, dont il eût mieux valu ne pas donner le spectacle au Corps diplomatique. Peu de jours après, la Chambre, à l'occasion des crédits du Tonkin, rappela les meetings de Belleville.

Au cours de ce débat, Jules Ferry, depuis longtemps silencieux, se leva timidement pour faire une rectification. Aussi-

tôt, la droite et la gauche, prises d'une colère subite, éclatèrent en clameurs assourdissantes. A chaque mouvement de ses lèvres, à chaque geste de sa main, l'orage redoubla de fureur. Les socialistes se rappelaient l'envahissement de l'Hôtel de Ville sous la Commune, et les radicaux l'effondrement de Gambetta, abandonné par les modérés ; de leur côté, les conservateurs sentaient se rouvrir leurs vieilles blessures et les catholiques se réveiller le souvenir des outrages faits à leurs croyances. La Chambre démontée ne s'apaisa que lorsque M. Jules Ferry retomba sur son banc à bout de forces, les traits crispés, les yeux pleins de larmes.

De telles violences rendaient impossible la situation du ministère qui, après les avoir provoquées, était impuissant à les maîtriser. M. Brisson disparut, passant la main à plus habile. M. de Freycinet, qui lui succéda, prit une voix et des allures presque caressantes, mais, sans bruit, mit l'administration en bataille. Rien ne correspondait mieux à une politique, qui n'avait d'autre programme que de transformer toute élection en un plébiscite sur la forme du Gouvernement ; rien n'était plus agréable à une majorité qui, ne comptant ni sur ses services ni sur ses talents, plaçait tous ses espoirs dans les préfets.

Chaque ministre mobilisa les fonctionnaires sous ses ordres. Dans ce but, il adressa à ses chefs de service des circulaires, diverses de forme mais semblables d'esprit, où il leur donnait des instructions pour la conduite de leur personnel. Le préfet devait être le guide suprême, le directeur de conscience politique.

Le recueil de ces circulaires formerait un curieux code de pression administrative. Les intendants d'ancien régime étaient de petits seigneurs auprès de ces préfets que les deux Empires eux-mêmes n'avaient pas élevés à un tel rôle. M. Clemenceau ne leur a donné que plus tard la plume blanche des généraux en chef ; mais, à défaut de l'insigne du haut commandement, ils en eurent tout de suite les attributions et la puissance.

Pendant que M. de Freycinet organisait en silence la politique de combat que son parti avait hâte de reprendre, Albert de Mun, effrayé de ce qu'il prévoyait, en revint à son ancienne idée d'un parti catholique. Il en croyait la fondation opportune et l'avenir assuré, mais se rendit compte qu'il n'en trouverait pas les éléments dans la Chambre et se tourna du côté du pays.

Quelle ne fut pas sa déception d'y rencontrer sinon l'hostilité, du moins une passivité invincible. Le bon sens public comprenait que la situation d'un parti catholique dans le Parlement issu des élections de 85, serait fausse et vite intolérable. Comment se tenir à l'écart des questions politiques, dans un tel milieu et en un tel temps? Comment se mêler à l'action sans se heurter à la question constitutionnelle? A chaque instant on lui demanderait s'il acceptait la République. Répondre affirmativement, c'était sortir de la minorité conservatrice et rompre le pacte d'union ; répondre négativement, c'était contredire la doctrine de l'Église, qui commande de reconnaître l'autorité légalement établie. Se dérober à toute explication et dire qu'on était « le parti de Dieu », c'était un prodige d'équilibre, qui n'eût pas résisté au premier choc.

La constitution d'un parti catholique eût été en tout temps une opération difficilement réalisable ; elle était, à ce moment de crise aiguë, une aventure chimérique. Albert de Mun en a eu plus tard le sentiment. Il a écrit : « Quand je proposai la formation d'un parti catholique, je ne demandais pas qu'il s'établît sur le terrain constitutionnel. Si peu de temps après la mort du comte de Chambord, c'était une impossibilité. Parmi les députés catholiques, aucun ne m'eût suivi. Je n'en eus pas la pensée. Ce fut la grande faiblesse de ma tentative. Un parti catholique, pour être viable, doit être constitutionnel, sous peine d'être confondu avec les partis d'opposition purement politique. Je le sentais sans pouvoir l'affirmer hautement. »

Mais, à ce moment, il se fit illusion sur les difficultés et, sans douter du succès, annonça la fondation de son œuvre. «Fidèles, disait-il, aux idées exposées dans la lettre à l'amiral Gicquel des Touches, nous voulons l'entière liberté de l'Église et la protection de l'État.» Notre parti s'appellera « l'Union Catholique ».

Union Catholique, au lieu de parti catholique, tel était le seul correctif, apporté à son premier plan. Ce vocable adouci ne désarma pas les critiques ; elles furent générales. L'école libérale s'indigna d'une audace qu'elle appelait une provocation ; les royalistes s'inquiétèrent d'une conception, funeste à la bonne entente des conservateurs et profitable seulement à l'indifférentisme politique ; dans les milieux religieux, l'initiative d'un laïque, sans mandat de l'Église, parut une usurpation.

Le petit groupe des prosélytes ne s'émut pas de cet accueil. A ceux qui l'accusaient d'ouvrir une école de scepticisme politique, il répondit rester de cœur avec les monarchistes, mais, en attendant des jours meilleurs, courir au plus pressé et servir la religion. A ceux qui n'admettaient d'autre parti catholique que l'Église, il déclara reconnaître sa prééminence, mais ajouta, qu'en temps de guerre, on n'était jamais trop pour combattre le bon combat.

Telle était la foi d'Albert de Mun dans son œuvre, qu'il se préoccupa peu des réalités pratiques et refusa de jeter les yeux sur la carte électorale, féconde pourtant en enseignements. Que de régions, où la léthargie religieuse se révélait par le résultat des scrutins ! Combien étaient rares celles où des affirmations catholiques formelles étaient possibles 1 La plupart ne les supportaient qu'avec des tempéraments ultra-gallicans.

Constituer un parti catholique dans une nation à ce point tiède et divisée était un vrai tour de force. Néanmoins, il poursuivit son plan les yeux fixés sur son idéal. Le coin privilégié de Bretagne qu'il représentait lui cachait le reste de la France. D'ailleurs, le témoignage de sa conscience et

l'assentiment du Pape lui suffisaient ; le reste lui importait peu.

Quelle ne fut pas sa stupeur, quand il apprit que Rome blâmait son entreprise! Il crut d'abord à de faux bruits, mais dut se rendre à l'évidence, à la lecture d'une lettre de Léon XIII lui conseillant l'abandon du projet. Frappé en plein cœur, il resta un instant étourdi ; il lui fallut tout son courage pour accepter l'épreuve et se soumettre.

Racontant plus tard cet épisode de sa vie, il a écrit : « Léon XIII m'arrêta d'une main ferme. Ce fut un coup très rude. A la différence de ce que j'éprouvai plus tard quand vint l'heure du ralliement, j'eus cette fois quelque peine à soumettre ma raison. Plus tard, l'expérience et la réflexion éclairèrent pour moi la pensée de Léon XIII. Je compris et je crois fermement aujourd'hui qu'une juste connaissance de notre état politique l'avait inspiré. »

La résignation adoucit à peine sa douleur et la blessure saigna longtemps. Bien des années après, rencontrant un prêtre, que des velléités politiques inclinaient à la désobéissance : « Faites, lui dit-il, ce que j'ai fait moi-même, quand le Pape m'a demandé de renoncer au parti catholique. Je me suis mis à genoux et j'ai demandé à Dieu la force d'obéir. » Et sa voix tremblante d'émotion prit de tels accents, que l'interlocuteur vaincu renonça à une résistance restée jusque-là inflexible.

Obéir était bien, la façon d'obéir fut mieux. Devant la volonté du Chef de l'Église, il ne fit entendre ni plaintes, ni regrets. Il n'eut pas besoin, comme Montalembert dans une épreuve semblable, de trouver à ses côtés, pour le soutenir, un ami tel que le Père Lacordaire, « dépensant, à l'insu du monde entier, les plus riches trésors de son éloquence ». Maître de lui, sans chercher d'encouragement ailleurs que dans le sentiment du devoir, il prit la plume et communiqua à la presse ces simples lignes : « Afin de ne pas soulever de divisions entre les catholiques, je renonce au projet d'organisation, que j'avais annoncé dans ma lettre au vicomte

de Belizaî.» Ce fut tout : le parti catholique, à peine né, disparut sans retour. Il ne resta de son éphémère existence que le souvenir et l'exemple de l'admirable soumission de son fondateur. Celui-ci, en trois ans, avait vu mourir le comte de Chambord et s'écrouler son projet d'organisation religieuse. Après le rêve de la monarchie du drapeau blanc, s'évanouissait le rêve du parti catholique. De cette double et cruelle déception, ie royaliste et le catholique sortirent grandis par la noblesse de leur attitude, mais meurtris jusqu'au fond de l'âme par deux blessures que le temps a pu cicatriser, mais non guérir.

Un haut sentiment du devoir lui interdit de rien laisser paraître de ses intimes souffrances. A voir sa bonne humeur, vertu nécessaire aux hommes politiques, on ne se douta ni de sa douleur, ni de ses efforts pour la dominer. Tout en ayant renoncé à réaliser sa plus chère conception, il resta le soldat sans peur et sans reproche ; mais n'apercevant plus de champ de bataille où déployer son drapeau, il sembla dépaysé, presque étourdi au milieu des agitations parlementaires. Sans le réveil de passionnants conflits, le feu sacré de l'action se fût éteint en lui.

Une loi de violence le ramena au combat.

M. de Freycinet, décidé pour se maintenir à donner des gages à ses amis, dût-il servir des passions qu'il ne partageait pas, en revint au projet de proscription, dont un de ses prédécesseurs avait jadis pris la malheureuse initiative. Les radicaux, fiers champions des droits de l'homme, s'offusquaient de la présence du comte de Paris ; ils ne comprenaient pas que ïe représentant d'uue dynastie, qui avait travaillé pendant mille ans à la grandeur de la France, osât en fouler le sol. Le Prince vivait pourtant sans bruit, tantôt au château d'Eu, tantôt dans un silencieux hôtel du faubourg Saint-Germain. A l'écart de toute manifestation, il restait étranger aux lieux où va la foule. Le mariage de la princesse Amélie, sa fille aînée, avec le prince royal de Portugal, l'obligea, pour se conformer aux usages reçus dans

tous les mondes, de donner une soirée de contrat. Force lui fut d'y irriter, avec les membres et les amis des deux familles, les représentants des puissances avec lesquelles le jeune fiancé, héritier d'un trône, allait se trouver en relations obligées.

Il n'en fallut pas plus pour que M. de Freycinet, à l'affût d'une occasion, se scandalisât de cette réunion de caractère intime et la dénonçât comme une manifestation monarchique. Sans perdre un moment, il déposa une loi bannissant le comte de Paris et son fils aîné le duc d'Orléans, âgé de dix-sept ans, et avec eux, le prince Victor-Napoléon, à peine revenu du régiment d'artillerie où il avait fait son service militaire.

Le projet d'expulsion était, pour le parti républicain, un aveu d'impuissance et l'abandon d'un principe. Au pouvoir depuis plus de dix ans, il reconnaissait qu'il n'était plus assez fort pour être juste, et, après avoir condamné, so^us tous les régimes, la raison d'État et l'exil politique, il se saisissait de ces armes maudites, pour en frapper des princes qui n'avaient ni violé les lois, ni troublé l'ordre.

Pour défendre cette mesure de salut public, M. de Freycinet n'éleva pas la voix, ne se départit pas de ses procédés de discussion toujours mesurés, mais il rencontra un adversaire, armé de toutes les forces de l'éloquence et de la raison. Albert de Mun ne parla pas en royaliste, mais en serviteur du droit et en citoyen d'un pays libre, fidèle à ses vieilles traditions de générosité.

Sa parole produisit sur l'Assemblée un grand effet, mais ne désarma pas une haine, ne réveilla pas une conscience.

La gauche, qui faisait volontiers étalage « du droit humain, honneur des démocraties », s'abandonna avec joie à la passion impitoyable qui pousse les partis à poursuivre leurs vengeanoes de génération en génération, sans égard ni pour la vertu, ni pour la jeunesse.

Au premier moment, les monarchistes n'eurent que du dédain pour des proscripteurs dont la violence trahissait la

faiblesse. Près de deux cents députés ou sénateurs firent cortège au comte de Paris du château d'Eu au déport, et, quand ils le virent s'embarquer sur un frêle vaisseau, lui crièrent : « Au revoir, à bientôt >\

Dans l'émotion que causa cette scène dramatique dans sa simplicité, quelques observateurs inquiets s'étonnaient de l'indifférence de l'opinion publique, du grand silence de Paris, du calme absolu des provinces réputées les plus fidèles à la monarchie. Le mouvement électoral de 1885 avait-il bien le sens qu'on lui avait prêté ? N'avait-il pas été plutôt une protestation contre une politique néfaste, qu'une aspiration vers une restauration ?

M. de Freycinet, enhardi par ce premier haut fait, en ambitionna un autre, d'une inspiration aussi généreuse, Jules Ferry avait laïcisé l'enseignement ; pourquoi lui, ne laïciserait-il pas le personnel enseignant? La présence de Frères et de Sœurs dans les nouvelles écoles positivistes, n'était-t-elle pas une contradiction, même un scandale? On n'en avait pas chassé Dieu, on n'en avait pas arraché les Crucifix, pour y supporter des soutanes et des cornettes.

Il fit donc voter par sa fidèle majorité une loi qui interdisait l'enseignement public aux disciples de Baptiste de la Salle et aux filles de saint Vincent de Paul.

Il s'enorgueillissait d'avoir donné son coup de pioche dans le vieil édifice religieux et se croyait solidement assis au pouvoir, quand il prit fantaisie à la majorité de se débarrasser des sous-préfets, agents inutiles d'une administration archi-compliquée. En prenant leur défense, il ne douta pas que ses amis auxquels il avait si aisément sacrifié les princes et les religieux, lui tiendraient compte de tels services. Il n'en fut rien, il fut renversé, tout comme s'il n'eût proscrit personne.

Le cabinet Goblet, qui succéda au sien, n'eut pas une longue histoire. Sa courte existence ne fut signalée que par deux événements importants : l'affaire de Châteauvillain, l'affaire Schnœbelé.

A Châteauvillain,une descente de police dans un couvent de femmes amena une scène tragique. Un gendarme tira sur une religieuse et la tua. M. Goblet eut à s'expliquer devant une Assemblée aussi honteuse que lui de cet acte inouï. Il crut devoir plaider les circonstances atténuantes pour le gendarme et le Gouvernement, alléguer que force devait rester à la loi, mais n'essaya pas de justifier le crime commis.

Albert de Mun donna au débat une autre allure. II raconta, avec une accablante précision, les détails de cette scène odieuse, arracha des protestations indignées à la plus grande partie de la Chambre, et, en descendant de la tribune, jeta au Gouvernement cette parole, où il mit toute sa douleur : « Désormais, entre vous" et nous, il y a la croix brisée ».

L'affaire Schncebeléeut un tout autre caractère. M. de Bismarck, repris de velléités belliqueuses, affecta de regarder comme une provocation la prétendue violation de territoire, commise par un agent français au cours d'une opération de police. En réalité, il était inquiet et surtout las de l'attitude du ministre de la Guerre d'alors, le général Boulanger.

Celui-ci, très cher aux radicaux ses patrons, avait pris des allures belliqueuses qui lui avaient valu la sympathie du public, et acquis, grâce aussi à sa sollicitude pour les soldats, une grande popularité dans l'armée, qui l'appelait le Général la Revanche. Le chancelier feignit de prendre au sérieux des mises en scène plus politiques que guerrières et dénonça l'erreur du commissaire Schnœbelé comme un défi. . Sa presse, sa diplomatie entrèrent en campagne avec une telle ardeur, que le Gouvernement et le Parlement s'émurent. « Je m'attends à chaque instant », dit M. Goblet dans les couloirs de la Chambre, « à recevoir la dépêche m'annonçant l'entrée des Allemands en France. »

Le ministère fit bonne contenance et Albert de Mun adressa de publiques félicitations au Président du Conseil, ^"-~? u—«^ ?k

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le jour où celui-ci dit tout haut: « Quoi qu'il arrive, on n'obtiendra pas de moi une nouvelle confirmation du traité de Francfort. »

L'intervention de l'Angleterre et de la Russie, celle aussi de M. Grévy conjurèrent le danger, et M. de Bismarck dut ajourner à d'autres temps l'espoir de démembrer la France.

L'épisode Schncebelé avait mis le Président de la République et les opportunistes fort en garde contre les incartades du général Boulanger. Un incident acheva de les irriter. Après avoir disgracié des généraux en renom sous prétexte qu'ils étaient réactionnaires, le ministre de la Guerre s'empressa d'appliquer aux princes, inscrits sur les contrôles de l'armée, la loi qui les en excluait. Au reçu du décret qui le mettait en retrait d'emploi, le duc d'Aumale, doyen des généraux de division, écrivit à M. Grévy une lettre, où le héros de Constantine,le vainqueur d'Abd-el-Kader, l'ancien commandant du 7e Corps, laissa éclater en quelques lignes émues, l'amertume de sa dignité et de son patriotisme blessés. A sa lettre, le général Boulanger répondit par un décret d'expulsion, et le prince dut quitter la France, le cœur meurtri.

Le duc d'Aumale n'était pas seulement l'esprit éminent que l'Académie, le monde des arts et des lettres revendiquaient comme un des leurs, le patriote et le soldat dont l'armée était fière, c'était aussi le Prince des temps nouveaux, aimant tout ce qu'aimait son siècle, le progrès, la justice, la liberté, conciliant les grandes traditions du passé avec les aspirations de la société moderne.

Son expulsion fit grand bruit et grand scandale. Au cours des polémiques qu'elle souleva, allusion fut faite à une lettre que Boulanger alors colonel à Dijon lui avait écrite, lettre débordant de reconnaissance et se terminant par ces mots : « Béni sera le jour, où de nouveau, je servirai sous vos ordres. »

Le Ministre, qui, depuis, avait écrit à d'autres des lettres d'un autre ton, nia l'authenticité de celle-là. Son démenti

amena la publication du texte original. Confondu, il garda le silence. Du coup, sa situation devint intenable et ébranla celle du Cabinet qui, bientôt, fut entraîné à sa suite.

Le pouvoir, qui revenait aux opportunistes, les plaçait dans un grand embarras. Ils voulaient se débarrasser à la fois de Boulanger, que Jules Ferry avait appelé « Saint-Arnaud de café-concert » et des radicaux qui exigeaient son maintien. Un cabinet, formé sur ces bases, n'était viable qu'avec l'appui des conservateurs. Quelle extrémité pour ces laïcisateurs à outrance, qui depuis si longtemps dénonçaient le cléricalisme de la droite et ses desseins anticonstitutionnels ! Acculés à leurs derniers retranchements, ils jugèrent les conservateurs moins dangereux que le général et firent entendre, par des demi-mots, qu'ils étaient prêts à un accord.

A ce moment, une voix s'éleva, dans le Comité directeur de la droite, qui signala en termes pressants la stérilité d'une opposition toujours négative, et la nécessité dans la crise actuelle de rapports directs avec le chef de l'État. Rien n'était plus sage, mais aussi plus inattendu qu'une telle ouverture, premier pas dans la voie constitutionnelle. La personnalité de son auteur ajouta à l'étonnement général. Celui qui osait prendre une telle initiative n'était autre qu'un des conservateurs les plus respectés et les plus rigides, un vétéran des luttes parlementaires et de la guerre de 1870,1e premier champion de l'opposition catholique sous l'Empire, M. Keller. L'embarras se traduisit d'abord par un long silence. Quand vinrent les objections, il en eut aisément raison : « Il ne suffit pas, répondit-il, à un parti qui « veut jouer un rôle, de dire ce qu'il ne veut pas, il faut qu'il « dise ce qu'il veut ; c'est le moment où jamais. »Ce qu'il ne voulait pas, c'étaient le général de café-concert et l'amiral Aube que Cassagnac avait appelé « un ours de mer ».Ce qu'il voulait, c'étaient le retrait des décrets de 1880, et de la loi de 1886, l'enseignement religieux facultatif à l'école, le maintien de la dispense du service militaire pour les séminaristes.

Albert de Mun fut d'accord avec le Comité pour prier M. Plichon d'apporter ces revendications au Président de la République. A la suite de sa visite, M. Grévy fit appeler le baron de Mackau, qui passait pour le moins intransigeant des chefs conservateurs.

Celui-ci, dès les premiers mots, précisa la mission qu'il avait reçue de ses collègues. « La droite, dit-il, a voulu renverser le général Boulanger et l'amiral Aube, dans lesquels elle voit un danger pour le pays. Si l'on tient compte de son désir au point de vue religieux et scolaire, si par suite on écarte de la loi militaire la disposition qui soumet les séminaristes au service militaire, si on applique la loi d'enseignement du 30 octobre d'une façon libérale, au lieu de l'exécuter servilement, la droite donnera à un tel ministère ses 160 voix. C'est la majorité assurée pour longtemps. Elle ne veut ni portefeuilles, ni sous-secrétariats d'État, donc pas d'ambition, pas de compétitions à redouter. »

M. Grévy était trop sceptique pour comprendre les préoccupations religieuses de son interlocuteur. Seules deux questions l'intéressaient, la guerre, le budget.

« Si vous voulez faire pivoter votre politique, déclara-t-il, « autour d'une question de séminaire et d'école, autour de « questions religieuses qui n'existent plus, c'est une bien « petite politique et peu digne de la droite. Il n'est plus « question des décrets ; je les ai regrettés plus que personne. « Tout cela, c'est de l'histoire ancienne. Il n'y a que deux « questions qui devraient préoccuper la droite : la guerre et « le budget ; la guerre qui est pour le pays un péril immense, « et qui, si elle éclate, sera la désagrégation de la France ; le « budget, qui ne peut continuer tel qu'il est, car il épuise la « nation.

« Si j'étais dans la droite, je ne me préoccuperais que de « ces deux grands intérêts. Je ferais des efforts, sans doute « pour obtenir ce que je croirais désirable, mais je ne ferais « pas, à propos de tout, une opposition quand même. Je fe- « rais une opposition, mon Dieu, je ne tiens pas au mot

« constitutionnelle, mais raisonnée. Je laisserais de côté les « questions d'écoles, de curés, et autres. Vous citiez la loi « d'enseignement ; après l'avoir combattue, une fois cette « loi votée, je ne chercherais pas à ennuyer le Gouvernement. « Je la ferais abroger, si je pouvais, mais je ne ferais pas « d'opposition de parti pris. »

La conversation se termina sur ces mots de M. de Mackau : « Si le Cabinet prochain compte dans ses rangs le général Boulanger, la droite le renversera. » L'accord était fait implicitement. Cette exclusive mise sur le général Boulanger répondait trop au sentiment du Président pour ne pas aboutir à une entente et il ne s'agit plus que de chercher l'homme politique à qui confier le pouvoir. D'un commun accord, le choix tomba sur M. Rouvier, que M. de Mackau fut chargé de faire venir à l'Elysée.

M. Rouvier eut vite fait de constituer un cabinet, sans le général Boulanger, ni l'amiral Aube. Après la lecture de sa déclaration ministérielle et avant l'interpellation qu'elle provoqua, les conservateurs envoyèrent quatre des leurs s'entendre avec lui. Le procès-verbal de cette conversation a été longtemps nié ; il existe pourtant, rédigé par le marquis de la Ferronays, l'un des négociateurs. Soumis à la Commission de la droite il fut unanimement approuvé.

En quittant M. Rouvier, M. Paul de Cassagnac, un des quatre, avait résumé la pensée commune en ces mots: « Il est bien entendu que l'accord qui se fait aujourd'hui entre le Gouvernement et nous sera durable et se prolongera jusqu'aux élections. »

Albert de M un, qui n'était pas délégué, approuva cette attitude, il l'eût même voulue plus formelle. A son avis, il eût fallu une entente publique, scellée par la participation des conservateurs au Gouvernement. Mais c'était chose irréalisable ; une telle solution supposait une liberté d'action que la droite n'avait pas, ou une évolution qu'elle ne voulait pas faire.

Au cours des pourparlers avec les délégués de la minorité,

M. Rouvier avait dit : « Vous êtes inconstitutionnels, je « ne puis me solidariser avec vous. Je dirai à la Chambre que « vous êtes des représentants du pays, ayant les mêmes « droits que les autres ; mais je n'irai pas plus loin. Si vous « acceptiez la République, non seulement je vous avouerais « publiquement, mais je prendrais deux des vôtres dans « mon cabinet. »

Ce langage était sans réplique ; la démarche était constitutionnelle, la délégation qui la faisait ne l'était pas. Un Président du Conseil républicain ne pouvait introduire dans son ministère des adversaires déclarés du régime, où ils eussent fait d'ailleurs piètre figure. On n'était pas en temps de guerre, et M. Rouvier ne constituait pas un ministère d'union sacrée.

Albert de M un fut frappé de ces paroles. Entre les conservateurs et le pouvoir, il n'y avait donc d'autre barrière qu'un scrupule constitutionnel. Ne se trompaient-ils pas en s'isolant dans une intransigeance qui n'avait d'autre issue qu'une Révolution? Quoi ! ils n'auraient qu'à dire un mot pour participer aux affaires, y défendre leurs idées, dissiper les malentendus, imprimer à la politique une direction tolérante, et plutôt que de le prononcer, ils aimaient mieux se battre sans espoir, provoquer des représailles, ne rien sauver, peut-être tout compromettre !

Interpellé à la Chambre sur ses complicités avec la droite, M. Rouvier protesta avec une pudeur offensée : « Si vous « êtes la majorité du parti républicain, dit-il aux radicaux, « montrez-le au scrutin, et je m'en vais. » 11 était parfaitement rassuré. Il avait fait aux délégués de la droite le décompte des groupes républicains et démontré, par des chiffres, que les modérés y tenaient la corde.

Grâce à l'appui de cette majorité nouvelle, dont le parti conservateur était le principal élément, M. Rouvier ébaucha, avec beaucoup d'embarras et de tâtonnements, une politique un peu moins agressive que celle de la concentration. Il y réussit mal ; et il fallut à ses nouveaux alliés une

patience infinie pour ne pas casser les vitres et dire « assez ».

Son attitude malheureuse dans le débat de la loi militaire fut moins une trahison qu'une défaillance. Les loges, fidèles à leur devise « Les curés sac au dos », en pressèient le vote : il n'osa pas leur résister.

« Les curés sac au dos » ! c'était, dans la pensée des républicains d'alors, la mainmise sur le clergé, l'obstacle à son recruterment, le piège tendu sous ses pas. Ils se persuadaient avoir forgé l'arme dont il devait périr ; l'avenir les a détrompés. C'est parce qu'ils ont eu le sac au dos, pendant la grande guerre, que les curés ont pu montrer d'héroïques vertus, et conquérir la confiance des poilus," l'admiration des alliés, le respect de l'ennemi, La majorité ne prévoyait guère que l'auteur du Grand Pan, M. Clemenceau, lui-même, leur rendrait un jour cet éclatant hommage : « Quand j'ai été sur le front, a-t-il dit longtemps après à la Commission de la Paix, je n'ai pas vu de prêtre qui n'y ait fait vaillamment son devoir. Quand j'interrogeais les soldats sur leur compte, ils me répondaient tous : « Ce sont de braves et bons camarades ; ils se battent avec « nous, et tiennent bon sous le feu. Quand ils en réchappent, « ils consolent les blessés et relèvent les morts ; tout le « monde les aime. »

Albert de Mun prit la parole dans la discussion de la loi militaire. Ce fut un de ses plus beaux jours. Le catholique réclama d'abord l'exonération d'hommes voués au service des âmes, puis l'officier d'Afrique et de Metz trouva, pour glorifier l'obscur dévouement du soldat, des accents qui firent courir un frisson sur tous les bancs. « Il faut, dit-il, « que l'officier qui se retourne vers ses hommes, en les regar- « dant dans les yeux pour leur montrer, avec la mort pro- « bable, le devoir rempli et la gloire acquise, lise dans leur « regard l'abnégation prête à tous les sacrifices. »

En l'écoutant, la Chambre admira les progrès d'une éloquence, à laquelle le temps avait apporté cette force concentrée, et cette simplicité prenante, qui fait les grands orateurs.

Il fut très applaudi, mais pas suivi. La loi fut votée sans adoucissement.

M. Rouvier ne jouit pas en paix de sa victoire. Presque aussitôt le général Boulanger, qu'il avait envoyé en disgrâce à Clermont, rentra bruyamment en scène. Une sanction légère, prononcée par un Conseil d'enquête, le fit apparaître comme une victime des partis de réaction et il retrouva au centuple, dans les milieux ouvriers, la popularité perdue dans les milieux dirigeants.

Lors de son départ, la foule vint le chercher à son hôtel et le reconduisit à la gare où elle s'entassa. En quelques instants, elle envahit les voies et les quais, déborda au dehors et devint une mer humaine. Quand sonna l'heure du départ, impossible d'aborder les wagons et de mettre en marche le train, devant lequel étaient couchés sur les rails des fanatiques, résolus à s'y laisser écraser.

La police, qui avait réussi à cacher le général dans un bureau, l'entraîna dans un coin de la gare, et le fit monter à la dérobée sur une machine isolée, qui le conduisit clandestinement à Charenton attendre le rétablissement du service.

Que fût-il arrivé, s'il eût déclaré que la place d'un général en chef, regagnant son commandement, n'était pas sur une machine de fortune, entre le chauffeur et le mécanicien, et que, devant l'impuissance du Gouvernement à assurer son départ, il rentrait chez lui. A sa vue, il y eût eu dans la foule un remous formidable. Entouré d'un cortège toujours grossissant, il eût traversé Paris dans une apothéose, dont aucune force armée n'eût pu ou voulu arrêter l'explosion. N'eût-il pas été conduit de gré ou de force jusqu'à l'Elysée, ou même retenu en route à l'Hôtel de Ville, le baptistère de toutes les Révolutions?

A aucun jour de cette étonnante odyssée boulangiste, la révolution n'a été plus proche ; à aucun jour, le Gouvernement n'a été plus à la merci d'une crise redoutable. Que faire devant une trombe humaine?

M. Rouvier eut-il, dès ce jour-là, le sentiment de la faiblesse de l'adversaire qui avait ainsi laissé passer cette occasion? Il le faut croire ; car il ne fit preuve d'aucune prévoyance. Au lieu de grouper autour de lui une majorité résolue, il laissa les choses aller et la majorité se dissoudre. Au lieu de s'appuyer sur la droite à laquelle il devait tout, il la blessa par des maladresses, proclama qu'il ne lui céderait rien, et écrivit des circulaires que M. Jules Ferry n'eût pas désavouées.

Le châtiment ne se fit pas attendre. Tandis qu'il prodiguait les flatteries à la gauche, l'affaire Wilson éclata comme une bombe. Le député Wilson était le gendre du Président Grévy, gendre peu bruyant et peu brillant, mais très homme d'affaires. Comme il n'avait pas de scrupules, il se mit à distribuer des décorations à des créatures, et se servit d'un intermédiaire maladroit qui se laissa prendre la main dans le sac.

L'affaire des décorations, dévoilée à la tribune, passa de la Chambre au Palais de Justice, où l'instruction révéla les complaisantes faiblesses du Président pour le mari de sa fille.

Devant l'émotion publique et l'attitude du Parlement, M. Grévy crut conjurer l'orage en priant son ministère d'obtenir de la Chambre un vote de confiance. M. Rouvier s'exécuta courageusement. L'issue de l'opération dépendait de la droite. Dans une réunion plénière, ses chefs les plus accrédités, ses militants les plus ardents, jugèrent habile de sauver M. Grévy ; la République, disaient-ils, ne pouvait avoir de président plus discrédité. Les simples, Albert de Mun en fut, refusèrent de se faire les cautions de M. Grévy. On les accusa de maladresse ; ils aimèrent mieux être maladroits que complices.

Faute de leurs votes, le Cabinet n'eut plus de majorité et M. Grévy plus de ministres. On eut alors un spectacle sans précédent. Le chef de l'État fit le tour du parti républicain, à la recherche d'un Président du Conseil et n'en trouva pas :

il frappa à toutes les portes, aucune ne s'ouvrit. Les vieux parlementaires restaient stupéfaits de cette grève de ministrables ; ils n'avaient jamais vu, ni soupçonné pareil prodige. La situation se prolongeant, la Chambre finit par perdre patience, se mit en permanence, réclama d'urgence un cabinet, et envoya sommation sur sommation au Président éperdu, qui répondait toujours en demandant des délais. Au soir du troisième jour, elle apprit avec soulagement que M. Grévy, abandonné de tout le monde, venait de faire approcher sa voiture, y était monté sans bruit, et, disant adieu à l'Elysée, avait été demander asile à son gendre.

Dans les jours qui précédèrent le Congrès, survinrent des incidents qui faillirent changer le cours des événements. La candidature de M. Jules Ferry était posée et paraissait réunir, grâce au concours supposé de ia droite, les chances les plus sérieuses. Les radicaux la redoutaient par-decsus tout et menaçaient, si elle réussissait, de ne pas laisser le nouvel élu entrer à l'Elysée.

Le général Boulanger, en disgrâce à Clermont, accourut pour empêcher une élection, dont sa mise à la retraite devait être la conséquence. Son premier mouvement fut de s'entendre avec les radicaux, qui, disait-ou, préparaient en secret de graves résolutions. Grande fut sa déconvenue, quand il constata que leurs conciliabules se passaient en palabres.

Irrité, ahuri, pressé par le temps, il se retourna vers la droite et demanda à M. de Maekau une entrevue, qui, le soir même, eut lieu chez un député ancien officier, M. de Martimprey. Là, il exposa que si M. de Freycinet était élu Président, il serait son ministre de la Guerre et pourrait ainsi servir les intérêts conservateurs.

M. de Maekau, stupéfait de cette ouverture, évita tout engagement et réserva l'assentiment de ses collègues qui, sous sa Présidence même, avaient mis l'exclusive sur M. de Freycinet, auteur de la loi d'exii.

Avant de les consulter, il jugea sage de prendre l'avis du comte de Paris, que l'élection de M. de Freycinet aurait pu personnellement blesser. Une lettre, rédigée dans un style trop diplomatique, lui fut aussitôt adressée ; mais elle dut aller le chercher à Sandrigham, où il était en villégiature chez le prince de Galles. Il fallut beaucoup de temps pour le rejoindre et, à la lecture de la lettre, le Prince ne comprit pas de quel général il s'agissait. Il demanda des explications au jeune envoyé qui, ne sachant rien, ne put les lui donner et revint à Paris les chercher.

Pendant ces voyages, le Congrès de Versailles se réunit et élut M. Carnot. La droite, sans direction, perdit ses voix sur un candidat qui n'avait aucune chance. Cette opération a un nom consacré ; elle s'appelle se compter ; ce qui signifie, montrer qu'on ne compte pas.

Le lendemain, la majorité qui avait failli se couper en deux était reconstituée ; et le nouveau Président, recevant la Commission du budget que conduisait M. Clemenceau, lui dit : « La droite, c'est l'ennemi. »

Cette parole, doublement surprenante dans la bouche du chef de l'État et de l'ancien collègue de M. Rouvier, était la répudiation de la politique de l'ancien Cabinet et une provocation à une partie de la représentation nationale. Celle-ci, acculée à se défendre, releva le gant. Ainsi a été rendue possible l'étonnante crise qu'on a appelée le Boulangisme.

Le général avait gardé rancune à M. de Mackau et à ses amis de l'insuccès de sa démarche et rompu toute relation avec eux. Quelques jours après, le soir du 1er janvier, à la suite de ses réceptions officielles, il avait même disparu de Clermont pour aller à Prangins frapper à la porte du prince Napoléon. Il y avait été accueilli avec bonne grâce, mais sans recevoir ni promesses, ni encouragements. A la fin de sa visite, son hôte lui avait fait visiter le musée où étaient conservés les souvenirs de l'Empereur et, prenant le sabre que le premier Consul portait à Marengo, lui avait dit: « Si

vous rendez à la France l'Alsace et la Lorraine, je vous le donnerai. »

Ce fut le seul résultat de sa visite. On ne songeait plus à lui depuis des mois, quand on apprit que des personnalités, appartenant aux fractions les plus diverses de l'opposition, s'étaient groupées et formaient un Comité mystérieux, désireux de mettre à profit sa popularité et de faire des sondages dans le pays. Leurs efforts se traduisirent d'abord par sa candidature posée dans des circonscriptions alors vacantes.

L'opération débuta par des échecs ; mais poursuivie avec obstination, quoique sans organisation ni grandes ressources, elle aboutit à des demi-succès, puis à des majorités inattendues qui encouragèrentles meneurs.

Alors s'organisa une grande entreprise nationaliste et plébiscitaire, dont le développement tint presque du prodige. Il fallait que l'opinion fût bien lasse de ses dirigeants, pour que, sur tous les points de la France, elle se manifestât avec cet ensemble et cette puissance. Le général ne faisait qu'apparaître, sa présence suffisait à provoquer des courants irrésistibles.

En très peu de temps, il fut le chef d'un grand parti sorti de terre, avec des comités formés spontanément, des journaux s'offrant d'eux-mêmes, des ressources alimentées par de volontaires souscripteurs, et ce simple programme tout de suite populaire : Dissolution, Revision, Constituante.

On a beaucoup reproché à Albert de Mun d'avoir été un des promoteurs du mouvement, et surtout d'y avoir amené le comte de Paris. La vérité est tout autre.

Il a été au Congrès de Versailles sans rien savoir de l'entrevue du général avec M. de Mackau. En s'y rendant, un de ses amis, mieux informé, fit allusion à la candidature de M. de Freycinet. Il déclara ne rien entendre à ce propos et l'entretien en resta là.

Si, par la suite, il a parlé avec le comte de Paris des pro-

grès du boulangisme, il ne lui a demandé d'encouragement ni pour lui, ni pour ses collègues alors engagés dans la même voie. Il savait le Prince résigné à subir en silence ce qu'il ne pouvait empêcher, mais résolu à éviter tout entretien avec des amis, très décidés à lui désobéir, croyant le servir.

Deux faits éclairaient son intime pensée, le refus d'un don magnifique de 3 millions pour la campagne boulangiste, une lettre adressée à tous les maires de France exposant la doctrine et les titres de la monarchie constitutionnelle. Le général d'ailleurs ne se faisait aucune illusion sur ses sentiments. Aussi éludait-il tout engagement formel au sujet de la monarchie ; il voulait être Bonaparte et non pas Monck.

Albert de Mun n'a jamais obéi qu'à ses inspirations personnelles. Partisan de la monarchie, il n'en croyait le rétablissement possible et désirable que s'il s'accomplissait, sans coup de force ni effusion de sang, par la seule action de la volonté populaire ; et Boulanger lui semblait destiné à provoquer cette action. Ignorer l'agitation que son nom créait lui paraissait puéril ; s'y opposer, dangereux et vain ; l'utiliser, profitable. Telle était toute sa politique.

A ce moment l'extraordinaire popularité du général avait acquis une telle force qu'il fallait ou la soutenir ou la combattre, sous peine de ne plus compter. Aussi les plus modérés jugèrent-ils sage de s'en servir, afin d'arriver à la revision de la Constitution, leur dernière branche de salut.

Albert de Mun exposa ses idées dans une réunion plénière de la droite et montra la situation avec ses périls. Si les conservateurs se présentaient aux élections avec leur programme de 1885, ils seraient non pas battus mais balayés par le courant boulangiste. Le nom du général était devenu un talisman. Sans doute le plébiscite était le premier article de son programme, celui autour duquel le suffrage universel, dans toutes ses nuances, se groupait avec entrain ; mais il s'agissait d'un plébiscite, non pas créateur d'un régime nouveau, mais consécrateur des décisions d'un Congrès.

Cette ingénieuse subtilité rassurait peu la raison et la conscience d'un auditoire habitué à chercher ailleurs que dans la souveraineté populaire l'origine et les titres du pouvoir. L'évidence du danger lui fit pourtent accepter le plébiscite, comme un de ces remèdes héroïques qui sauve ou qui tue. Personne ne se méprit sur la gravité d'une telle résolution ; mais personne ne voyait plus d'autre issue à une situation devenue inextricable.

Jeter un parti sur une voie contraire à celle qu'il avait toujours suivie était un jeu dangereux ; on s'exposait, après une telle déviation, à ne plus le retrouver ; mais à ne rien risquer on s'exposait à tout perdre. Les plus sincères avouaient eux-mêmes qu'on jouait la dernière carte, et qu'en cas d'échec, il ne resterait plus qu'à accepter la République.

La décision une fois prise, les conséquences apparurent aussitôt. Le général, chef et oracle, voulut imposer ses conditions ; et la première de toutes était l'adhésion à la République, au moins l'engagement de la reconnaître si le suffrage universel la reconnaissait lui-même. Beaucoup se résignaient aisément ; d'autres se réfugiaient derrière cette formule qu'ils croyaient inoffensive, tant ils croyaient au succès : nous nous inclinerons devant la volonté du pays. Presque tous faisaient, plus ou moins sciemment, acte de constitutionnels, se réservant peut-être de s'en dégager en cas d'échec.

Le général connaissait mieux la stratégie militaire que la stratégie politique. Il ignorait les idées, la langue, le personnel du monde où il était entré. Sans plan, ni but, ou du moins sans autre plan que de faire du bruit, sans autre but que de réussir, il allait devant lui au hasard, là où le flot le portait.

Quant à ses amis, ils formaient le plus curieux assemblage. Les uns voulaient la République parlementaire, les autres la République consulaire, plusieurs ne voulaient d'aucune. A côté de convaincus et de patriotes, il y avait

des agités et des sceptiques, à côté de vrais braves, des prudents. Parmi ceux-ci, il en était un, très qualifié pourtant, qui avait soin d'avoir toujours une barque amarrée au pont de la Concorde, comme Siéyès, au 18 brumaire, avait une voiture cachée dans les bois de Saint-Cloud.

Après les appels timides au suffrage universel, vinrent les candidatures à grand fracas et les élections triomphales. Le général n'avait plus qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir des légions d'électeurs. On ne lui demandait même plus son programme ; son nom en était un, qui disait tout. Personne n'était sûr de l'avoir pour lui ; mais personne ne se sentait de force à l'avoir contre.

A voir cette inexplicable popularité, on eût dit qu'il avait fait la campagne d'Italie et qu'il revenait d'Egypte.

Le pays était si dégoûté de l'anarchie parlementaire, si saturé des brouillards des bas-fonds ! Il s'était aperçu que le cléricalisme était un gagne-pain pour les uns, un tremplin pour les autres ; l'oppression maçonnique l'irritait et l'humiliait. Après de longues illusions, il voulait secouer les influences malsaines, reprendre ses traditions nationales, respirer un air pur et redevenir le peuple idéaliste et généreux, si longtemps modèle de tous les autres. Ces aspirations encore confuses, si elles ne se traduisaient pas en termes clairs, agitaient le fond des âmes et soulevaient les masses. La révision constitutionnelle résumait tous les sentiments, symbolisait toutes les espérances.

A ce moment, se produisit une vacance législative à Paris. L'occasion était tentante, mais périlleuse. Vaincre n'était pas tout ; cette fois il, fallait profiter aussitôt de la victoire ou succomber sous elle.

Le Comité du général Boulanger décida de jouer la partie, et gagna la première manche. La majorité fut énorme et le succès de l'élection écrasant. Le plébiscite, commencé en province, s'achevait à Paris triomphalement.

Le soir, la foule envahit les boulevards. On n'entendait que les cris : « Vive Boulanger », ou la chanson du Pauvre

Jacques, Jacques, c'était le nom du candidat battu. Paris était-il passionné ou gouailleur? Le général eut deux heures pour le deviner. S'il tombait juste, la route de l'Elysée s'ouvrait devant lui ; s'il se trompait, c'était celle de Vincennes. Pendant qu'il délibérait, Déroulède tira sa montre : « Dans un quart d'heure, dit-il, il sera trop tard.» Avant la fin du quart d'heure, le général était monté en fiacre et rentré chez lui. Il crut s'être tiré d'un mauvais pas ; il s'était perdu. Tacite l'a dit : « Nihil in vulgo mocUcum» ; la foule ne connaît pas de milieu entre l'enthousiasme et le dégoût.

Le lendemain, l'heureux élu se rendit à la Chambre, récoltant çà et là de maigres applaudissements. Son entrée y excita plus de surprise que d'émotion. Quand il fut assis paisiblement à son banc, ses amis eurent un mouvement d'angoisse, et ses adversaires un élan de joie. Il était visible qu'il avait laissé passer la minute décisive ; le charme était rompu. Pour les clairvoyants, il n'était déjà plus qu'un héros évanoui. Quelques jours plus tard, après le dépôt malencontreux d'un projet de dissolution et de révision, il parut un politicien fini. « A votre âge, lui cria M. Floquet, Napoléon était mort. » — « A votre âge, Monsieur Floquet, répondit Paul de Cassagnac, Mirabeau était mort. » Ce colloque dorinait le nouveau diapason de l'opinion.

Le Gouvernement, remis d'aplomb, prépara sans bruit un procès en Haute-Cour pour complot contre la sûreté de l'Etat. Quand le général en fut informé, il prit en hâte le train de Bruxelles. Un de ses amis, M. Laguerre courut l'y chercher et le ramena non sans peine. Quelques semaines plus tard, sur le bruit qu'il allait être arrêté, il repartit de nouveau, mais cette fois, comme la colombe de l'arche, ne revint pas.

Le Sénat, transformé en cour de justice, le condamna par contumace. C'était la fin de l'épopée. Sr»n Comité essaya bien un petit plébiscite sur son nom, aux élections du Conseil général. L'échec fut piteux.

Grande fut la déconvenue de la droite. Elle se rendit compte qu'elle avait quitté la grande route et s'était égarée dans des sentiers de traverse. Royalistes et catholiques s'étonnaient du chemin parcouru, de la grandeur et de l'inutilité de leurs sacrifices.

Quant à l'opinion publique, déconcertée et injuste elle s'en prit âprement à l'opposition qui l'avait déçue. Elle oubliait qu'elle était la première coupable et qu'en cédant à ses instincts césariens, c'était elle qui avait créé le Boulangisme et forcé la main à ses députés.

De cette folle équipée qui avait si vite tourné court, de cette extraordinaire fortune emportée au premier souffle d'orage, le pays retira un profit. Les vainqueurs revenaient de si loin qu'ils furent effrayés de leur succès et reprirent leur vieille formule « suauiter ac fortiier ». A force de tendre l'arc, ils avaient failli le briser ; les adversaires, si rapidement vaincus, pouvaient avoir un sursaut de colère et se relever. La crainte fut, pour eux, le commencement de lasagesse. Aussi, au lieu de pousser des cris de triomphe, s'empressèrent-ils de protester de leurs bonnes intentions et de répudier toute idée de représailles. Au Sénat, on entendit des paroles conciliantes. A la Chambre, M. Jules Ferry fit appel à l'apaisement.

L'ancien chef opportuniste, « le Tonkinois », longtemps frappé de cet ostracisme, qu'il appelait « l'enfant irrité de la cité antique », n'avait plus repris la parole, depuis ce premier jour de la session, où il avait soulevé tant d'orages et subi tant d'injures. Quel accueil lui réservait la Chambre? Ennemi juré de Boulanger, il avait contribué à l'abattre ; les radicaux lui en savaient gré. Restait la droite, que sa campagne antiboulangiste ne lui avait pas ramenée. Il compta sur un de « ces pardons sans oubli » dont bénéficient, même en politique, les auteurs des pires méfaits.

A la tribune, il le prit avec elle sur un ton presque mielleux. Elle l'écouta silencieuse et stupéfaite. Albert de Mun ne l'interrompit pas, mais eut peine à maîtriser sa

colère. En l'entendant prodiguer les plus douces paroles, toute l'histoire du passé lui revint en mémoire : l'expulsion des religieux, l'enlèvement des crucifix, l'école sans Dieu, le blocus de l'enseignement libre, l'État athée. Ce qui n'était pour M. Ferry qu'une simple habileté oratoire lui parut une inconscience, un défi, presque un scandale.

En lui répondant, son irritation prit un ton acerbe qu'on ne lui connaissait pas :

« Il faut dire, s'écria-t-il, sur quelles bases et quelles « garanties vous prétendez conclure la paix que vous nous « proposez. Ce n'est pas sur votre repentir, est-ce donc sur « votre passé politique? — Mais vous avez donc tout ou- « blié, et cet article 7 inventé par vous pour les besoins de « votre radicalisme d'alors, intercalé, comme une provoca- « tion, dans une loi que vous appeliez, par dérision, loi sur « la liberté de l'enseignement supérieur, et toute cette cam- « pagne d'accusations violentes et passionnées, commencée « par vous et vos amis, et promenée ensuite dans toute la « France, non seulement contre les Jésuites, mais contre « la religion elle-même, dont vous attaquiez la hiérarchie, « le culte, les prêtres, sauf, comme le disait M. Lamy, à res- « pecter tout le reste, où, pour vous débarrasser de quelques « religieux, qui vous portaient ombrage, vous fouliez aux « pieds la liberté d'association, la liberté individuelle, la lice berté de penser, malgré tous les vieux libéraux de votre « parti, de M. Dufaure, de M. Jules Simon, malgré les « consultations des jurisconsultes les plus éminents, de « M. Rousse, de M. Demolombe, malgré les protestations « qui vous arrivaient couvertes d'un million de signatures.

« Vous avez oublié tout cela, et les décrets du 29 mars qui « pèsent sur votre nom d'un poids trop lourd, pour que vous « puissiez jamais le secouer. »

Plus le terrible accusateur poursuivait son réquisitoire, plus sa parole se précipitait, emportée par la passion ; son éloquence, subitement transformée, prenait des accents enflammés, et débordait de son cœur, chargé des longues souf-

frances silencieusement endurées. Ni les applaudissements, ni les interruptions n'arrêtaient le cours de l'inspiration presque dramatique, qui l'entraînait jusqu'aux limites où cessent les immunités parlementaires.

« Vous avez coupé la France en deux, s'écriait-il d'une « voix frémissante, vous avez créé deux Frances ; et cette « République, que vous aviez la charge de faire accepter, « malgré les fâcheux souvenirs de son histoire, à un pays « fatigué de divisions et de luttes intestines, vous en avez « fait une République inhabitable pour la moitié des « citoyens. Voilà votre responsabilité. Vous vous en aperce- « vez aujourd'hui. Sans trop vous compromettre par des « repentirs extérieurs, vous voudriez vous arrêter et revécu nir en arrière, car les élections approchent.

« Il va falloir rendre vos comptes, la guerre religieuse « n'a plus la vogue d'autrefois ; elle ne suffit plus à satis- « faire le peuple trompé, ni le pays qui en a assez, qui veut « autre chose. Que veut-il? je vais vous le dire, il demande « tout simplement à être délivré de cette dictature à vous, .« qui est la plus intolérable de toutes. »

Ces paroles impétueuses, où se traduisaient les indignations de la France chrétienne, remplirent la Chambre d'émotion mais n'éveillèrent pas d'écho au dehors. Le pays était retombé sur lui-même et redevenu sourd aux voix qu'il applaudissait hier. Dans l'amertume de sa déception, il ne pardonnait pas aux faux prophètes ses illusions perdues.

Quant à l'opposition, elle était désorganisée. A bout de souffle, elle n'avait plus ni prestige, ni programme, ni chef. Son prestige, elle l'avait laissé dans une aventure où elle s'était presque désavouée elle-même ; son programme de révision, elle l'avait discrédité, en le faussant ; son chef, condamné par contumace, était réfugié à l'étranger, sans même avoir conservé ses droits civils.

Des deux partis en présence, l'un, le Bloc, se vantait d'avoir défendu à la fois ses doctrines et l'ordre public ;

l'autre, la droite, paraissait avoir abandonné les siennes et préparé une révolution. Au regret d'avoir perdu la partie s'ajoutait, pour elle, le remords de l'avoir jouée.

Le Gouvernement put célébrer joyeusement et sans crainte le centenaire de la Révolution de 89. Il se glorifiait de l'avoir sauvée d'un dernier et grave péril. Tous les maires de France assistèrent aux Tuileries à un immense banquet, fête pompeuse qui, leur disait-on, rappelait le serment du Jeu de Paume.

La campagne électorale s'ouvrit sous ces auspices. La brillante minorité de 1885 fut décimée. Combien douloureuse était son histoire ! Arrivée confiante et belliqueuse, elle avait laissé sa jeune vigueur s'évaporer en paroles, se compromettre en fausses manœuvres et vu ses princes partir pour l'exil. Après s'être proclamée intransigeante, elle s'était faite modestement l'auxiliaire d'un ministère opportuniste, qui ne lui donnait rien et parfois la bravait. Devenue, par la division du parti républicain, l'arbitre d'une élection présidentielle, elle avait, pour sauvegarder l'intégrité de son programme, donné la mesure de son impuissance. Enfin, de guerre lasse et presque en rougissant, elle avait suivi un général indiscipliné, qui ne savait ni vouloir, ni agir.

Elle avait essayé de tout et échoué à tout ; l'expiation dépassait la faute.

Déçue d'avoir cru à l'irréalisable, irritée de s'y être brisée, il ne lui restait plus qu'à profiter de la dure leçon des événements pour rassembler ses dernières forces et chercher une revanche plus digne sur un terrain plus sûr.

Le Ralliement. — L'Accord Russe.

Le Panama.

La triste issue du boulangisme et les élections malheureuses de 1889 causèrent à Albert de Mun des déceptions qui emportèrent ses dernières espérances monarchiques.

De cette dure bataille longtemps douteuse, la République sortait raffermie. Fortifiée parle temps, à l'abri des surprises, elle semblait n'avoir plus à redouter que ses propres fautes. C'était la septième fois que le suffrage populaire soit universel, soit restreint, la consacrait. Au cours des quatorze dernières années, elle avait triomphé des conservateurs, du maréchal Mac Mahon, du général Boulanger. L'opinion publique, suivant sa coutume, s'était rangée peu à peu du côté de la victoire, et adaptée, en dépit d'anciennes défiances, à un régime qui maintenait l'ordre dans la rue et la paix à l'extérieur.

Que faire dans une telle situation? S'enfermer dans le culte des souvenirs, se réfugier dans des espérances de restauration indéfiniment ajournées, et, en attendant, se croiser les bras, assister en stoïciens à la désorganisation du pays, sauf à se consoler de son impuissance, en se disant qu'elle était synonyme de fidélité ?Cette attitude acceptable, honorable même pour des hommes politiques, qui, ne comptant pas avec le temps, se résignent aux longues attentes, était-elle possible à un chef catholique, engagé dans une lutte religieuse de plus en plus âpre, dont chaque jour aggravait les périls?

Sans doute, le rôle d'un Berryer, s'imposant à l'admiration d'une assemblée où il était isolé, eût eu de quoi séduire

un grand orateur «n'ayant pas besoin de réussir pour persévérer» ; ilne pouvait tenterun croyant tel qu'Albert deMun. Se consoler de son impuissance par des satisfactions d'amourpropre, ce n'était ni le devoir ni l'honneur.

Il était aux prises avec ces anxiétés, quand s'ouvrit la législature de 1889. Il y trouvait une majorité heureuse, mais stupéfaite de sa victoire, une minorité découragée et dissociée, des vainqueurs mal remis de la dernière alerte, des vaincus attendant les événements, sans prétendre les diriger, ni même les prévoir.

Après la crise du boulangisme, les républicains n'eurent d'abord qu'un souci : consolider leur bloc pour faire tête à de nouveaux périls. Ils venaient de vérifier la vérité des conseils donnés jadis par Michel de Bourges à leurs devanciers : « Unissez, dans un même sentiment d'admiration et de re- « connaissance, les Girondins qui fondèrent la République « et les Montagnards qui la sauvèrent. » M. Clemenceau a raconté que, dès le début de la session, un pacte tacite, mais connu de tous, avait été conclu entre les républicains, pacte d'après lequel un Gouvernement devait prendre la direction de la majorité parlementaire, au nom de tout le parti. A tout le parti, il avait donné cette devise : La Révolution est un Bloc ; la majorité doit en être un 1.

Cette majorité se composait d'éléments d'origine et de tempéraments différents, unis surtout par un sentiment d'hostilité religieuse qui allait du parfait nihilisme à un intellectualisme sceptique. A côté de socialistes mal unifiés, et de radicaux fidèles au programme de Belleville, se trouvaient des opportunistes de l'école Ferry et de vagues libéraux, disciples lointains de M. Thiers se disant centre gauche. A côté d'athées déclarés, de francs-maçons, de positivistes, flottaient des incertains et des habiles, voire même de ci-devant catholiques, prêts à le redevenir après leur retraite de la vie publique.

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