Séance du 8 mai
Cette masse confuse, obéissant au mêmemot d'ordre: «Le cléricalisme c'est l'ennemi », formait la colonne d'assaut destinée à frayer la route à la laïcité. Jusqu'où irait-elle? A quels excès se laisserait-elle entraîner? Nul ne le pouvait dire et tout était à craindre.
La Chambre était à peine réunie que se produisit dans les rangs conservateurs une tentative d'organisation, qui fit peu de bruit à son origine, mais prit par la suite une importance imprévue. Il s'agissait de la fondation d'un groupe constitutionnel.
L'idée n'était pas neuve. On l'avait vue se produire au lendemain des élections de février 1876 ; mais la lutte contre la République était trop ardente, et la Constitution encore trop fragile. Reprise en 1886 par Raoul-Duval, qui la liait à l'acceptation des lois scolaire et militaire, elle n'avait abouti qu'à un beau discours de son promoteur et à quelques rares adhésions.
Une longue série de déceptions, le caractère des dernières élections, l'acuité de la crise religieuse, semblaient en 1890 lui donner de meilleures chances et une plus évidente opportunité. Beaucoup d'élus n'avaient-ils pas pris, au cours de la période électorale, des engagements nettement constitutionnels? Comment s'en dégager après la défaite et répudier, comme députés, l'attitude prise comme candidats?
Le boulangisme avait créé à l'opposition une situation qui ne se conciliait plus avec des revendications dynastiques. Sans doute, il était dur de renoncer à d'anciennes préférences, et de ne plus combattre un régime si longtemps dénoncé comme malfaisant, dur surtout de faire violence à des sentiments et à des scrupules personnels. Le comte de Paris était proscrit ; ne plus arborer le drapeau royaliste, n'étaitce pas manquer au malheur? Et puis, de quel prix serait payé un tel sacrifice? La majorité, croisée sous la bannière de la libre-pensée, consentirait-elle jamais à reconnaître comme belligérants, les protestataires d'hier, restés les adversaires déclarés du sectarisme? Renoncer à toute ambi-
tion, s'exclure soi-même du pouvoir, était chose aisée ; encore fallait-il, pour garder une action dans le pays et une place à la Chambre, que le suffrage universel, qui tenait les clefs de la maison, consentît à en ouvrir les portes ; et tout était à redouter de son intolérance, tant il était saturé de préjugés et encerclé par l'administration.
Ces doutes aboutissaient à des flottements dans les idées et des hésitations dans la conduite. Gomme toujours, les résolus furent prisonniers des timides. Tandis qu'àl'extrêmedroite, ceux qui se préoccupaient « non de ce qui est, mais de ce qu'ils voulaient qui fût », se firent sarcastiques et imaginèrent le mot ralliement, à la fois louche et équivoque, à gauche, les heureux possesseurs du pouvoir crièrent à la perfidie.
Pour tenir tête à ce double assaut, il eût fallu un nom et un programme clairs. Le nom droite républicaine était tout indiqué. Le programme s'offrait de lui-même: paix politique par la révision de la Constitution, paix sociale par la représentation professionnelle et une équitable législation ouvrière, paix religieuse par l'application rigoureuse de la liberté et l'affirmation publique de l'idée divine.
Rien ne paraissait plus simple que l'acceptation de ce nom et de ce programme. Rien n'était alors plus irréalisable. De telles affirmations eussent paru à beaucoup de dangereuses hardiesses. Les leur imposer, c'eût été les licencier. On était si près des campagnes monarchiques, si loin encore d'une juste vue des événements, qu'il était déjà très osé de prononcer le mot constitutionnel, et de ne pas craindre celui de clérical. Aller plus loin, c'était faire une œuvre mort-née.
Albert de Mun ne se laissa impressionner ni par les injures ni par les railleries. La politique du nouveau groupe répondait à ses impressions personnelles et aux nécessités du temps ; elle lui semblait la dernière ressource des conservateurs vaincus et divisés. S'il comprenait l'intransigeance politique des révolutionnaires, bénéficiaires éventuels des
grandes crises, et celle des césariens, toujours à l'affût d'un sauveur, il s'expliquait mal celle des modérés et des catholiques. Outre que leurs troupes n'étaient pas prêtes à descendre dans la rue, elles défendaient des idées sages, qui les excluaient des héritages révolutionnaires. Vouées par leurs opinions à ne jamais conquérir le pouvoir de haute lutte, mais à s'y acheminer lentement, comme la réserve suprême de l'ordre légal, elles n'avaient qu'une chance ;se concilier l'opinion par la correction de leur attitude et une activité résolue mais prudente.
Une jeune génération chrétienne, fille d'une société oublieuse du passé, avait grandi dans le tumulte des idées nouvelles et respiré à pleins poumons l'air qui venait du large. Témoin des luttes stériles soutenues par son aînée, elle n'avait plus d'espoir que dans des méthodes nouvelles, où le loyalisme politique s'allierait à la fidélité religieuse. La seconder dans ses efforts sans méconnaître ses aspirations, lui apporter, par surcroît, le secours d'éléments jusqu'alors réfractaires, c'était ouvrir la voie, où elle pouvait retrouver l'influence perdue par une longue succession de fautes et de malheurs.
Depuis cent ans, la France, désemparée par la bourrasque révolutionnaire, avait essayé de toutes les formes de réaction, sans réussir à en acclimater aucune. Au lieu de s'obstiner à jeter au travers du fleuve des barrages toujours emportés par le courant, ne valait-il pas mieux tenter de tracer son lit et de régler son cours?
Aux États généraux de 1597, d'anciens ligueurs envoyèrent des députés à Henri IV pour lui demander d'imposer de force l'unité de culte. Il leur répondit : « Je vous prie de considérer non seulement ce que vous désirez, mais ce que pauvre royaume comporte, comme le malade qui ne prend pas ce qu'il trouve bon, mais même ce qui est déplaisant, comme plus favorable à sa santé. »
Albert de Mun pensait comme Henri IV. « Votre programme, disait-il, aux constitutionnels, est le bon sens
même. J'en ai eu longtemps un autre ; mais, après les mécomptes que les événements m'ont apportés, j'en arrive à penser comme vous. Mon passé m'interdit d'entrer dans vos rangs, où je vous compromettrais. Tenez bon, le temps vous donnera raison. »
L'évanouissement de ses deux grands rêves, monarchie du drapeau blanc, parti catholique, l'amenait à cette conviction qu'il fallait choisir entre la lutte sur le terrain nouveau imposé par les événements, ou l'inutilité d'une attitude négative, c'est-à-dire suivant une parole célèbre, à n'être plus un fait pour rester une ombre et un bruit. Sans doute des influences positivistes dominaient le monde dirigeant ; mais étaient-elles irréductibles? Dieu a fait les nations guérissables. La République n'était pas athée par essence. Le cardinal de Bonald n'était-il pas allé jusqu'à écrire en 1848 : « Le drapeau de la République sera toujours pour la religion un drapeau protecteur x? »
Pendant qu'à la droite de la Chambre, on élaborait cette formation nouvelle, le jeune duc d'Orléans, conscrit de la classe de 1889, réussit à déjouer la police, et le Gouvernement apprit sa présence à Paris par la lettre où il réclamait son inscription sur les contrôles militaires.
La première pensée de M. Constans, alors ministre de l'Intérieur, fut de faire reconduire le prince à la frontière ; le Président Carnot l'en empêcha en lui rappelant les sanctions de la loi d'exil. Il chercha alors à étouffer l'affaire, en lui appliquant la procédure du flagrant délit ; mais l'accusé invoqua le droit commun, et il fallut renvoyer le débat à l'expiration des délais légaux. Le droit commun aboutit à de brillantes plaidoiries, à de simples et nobles paroles du prince, mais aussi à une condamnation à deux ans de prison.
Une manifestation dans les couloirs du Palais et à la statue d'Henri IV fournit au Gouvernement un prétexte pour
1. Lecanuet, Monlalembert, t. II. La liberté d'enseignement, p. 378-379.
ne pas accorder la grâce que l'opinion réclamait. Le duc d'Orléans fut transféré de la Conciergerie à Clairvaux.
Sa belle audace, sa jeunesse, son patriotisme, son attitude faite de résolution et de bonne grâce, intéressèrent le public, sans le passionner. Un petit-fils d'Henri IV, traduit en justice et condamné pour avoir demandé à servir la France en soldat, c'était un spectacle digne de l'émouvoir. Son habituelle frivolité n'y prêta qu'une attention distraite.
Albert de Mun s'affligeait de ce fléchissement de l'idée monarchique qui démontrait l'urgence d'une nouvelle politique, quand le toast d'Alger retentit comme un coup de clairon. Le cardinal Lavigerie, osant dire touthaut, dansune grande fête officielle, ce que des députés avaient chuchoté, quelques mois avant, dans l'intimité de réunions parlementaires, et conviant les catholiques, au nom de l'Église, à se placer sur le terrain constitutionnel, quel acte inattendu, quel jet de lumière au milieu des obscurités de la situation !
L'émoi fut grand dans le camp conservateur : ce fut, au premier moment du dédain et bientôt de l'indignation. On crut d'abord à une initiative isolée, qu'expliquait la chaleur du banquet, peut-être celle du climat ; on disserta à l'infini sur la portée des mots, la valeur théologique de la doctrine, l'inspiration à laquelle avait obéi l'orateur. Comme Rome ne se prononça pas tout de suite, ou ne se prononça qu'en termes voilés, les adversaires s'enhardirent, prirent le cardinal à partie, et jetèrent assez d'incertitude dans les esprits pour que le toast parût un acte, presque un écart individuel.
Ceux qui en méconnurent le caractère ignoraient l'état d'esprit de Léon XIII et les précédents de sa politique.
Dès son élévation au Pontificat, il s'était ému des dangers que couraient le Concordat et l'Église ; aussi le premier de ses nonces à Paris avait-il reçu mission de prendre, vis-à-vis de la République, une attitude conciliante et vis-à-vis des . partis un rôle de modérateur.
M. Ranc * a raconté qu'un diplomate français le pria un jour de remettre secrètement à Gambetta, alors président de la Chambre, une lettre de Mgr Czacki. Après l'avoir lue, Gambetta lui déclara, qu'en diverses occasions, le nonce avait parlé, en termes enveloppés, de l'adhésion possible des catholiques à la République, et que sa mystérieuse lettre en précisait les conditions ; abandon de la laïcisation des écoles, maîtrise de l'Église sur l'enseignement du peuple. « Au prix qu'ils veulent y mettre, ajouta-t-il, en forme de conclusion : c'est trop cher.)) Il connaissait d'ailleurs depuis longtemps l'intime pensée de Léon XIII. Dans deux lettres familières, qui datent du lendemain du conclave, il avait écrit : « Pecci ne rompra pas avec les traditions et les déclarations de ses prédécesseurs ; mais sa conduite, ses actes, ses relations, vaudront mieux que ses discours. S'il ne meurt pas trop tôt, nous pouvons espérer un mariage de raison avec l'Église. »
Rebuté du côté républicain, le nonce s'était retourné du côté royaliste. Dans une conversation avec le marquis de Dreux-Brézé, représentant du comte de Chambord, il avait insisté sur l'intérêt qu'avaient les partis d'opposition à changer d'attitude. « Les légitimistes, avait-il dit, perdent « toute influence, en persévérant dans leur intransigeance. « Le bien qu'ils peuvent faire, c'est à un autre point de vue « qu'il faut l'envisager. Ce point de vue, c'est celui du « triomphe des intérêts religieux. Le terrain où ils peuvent « essayer de l'accomplir, c'est celui de l'acceptation de la « transformation de la France en République. Autour des « questions religieuses et pour leur défense, se peuvent « unir, sans blessure pour aucun d'eux, tous les partis « quelle que soit leur origine, quels que soient les sentiments « qui d'ailleurs les divisent 2. »
A cette ouverture, M. de Dreux-Brézé avait répondu