‹ Le Comte Albert de MunChapitre 7 sur 16 · Article du journal le Malin (18 avril · texte numérisé non relu

Article du journal le Malin (18 avril

2. M. de Dreux-Brézé, Noies el souvenirs, page 156 (imprimerie Desmoulins).

froidement « que le comte de Ghambord n'accepterait pas ».

Déçu, le nonce s'était alors adressé au duc de Blacas' et avait obtenu, à force d'instances, que les vues du Pape fussent transmises au prince. A cette communication, celuici, sans perdre une minute, avait répondu par cette simple dépêche : « Tenez ferme, lettre suit. » La lettre, confirmation de la dépêche, déclarait qu'un changement de politique serait pour lui et son parti un suicide. Aussitôt les comités royalistes reçurent ordre d'accentuer aux élections « le cachet politique de leur intervention », et de se placer, non sur le terrain de l'union conservatrice, mais sur celui du principe monarchique.

Le « c'est trop cher » de Gambetta, le « tenez ferme » du comte de Chambord avaient coupé court à toute négociation.

Après la mort de l'un et de l'autre, Léon XIII avait repris son projet, et songé, la veille des élections de 1885, à s'adresser directement aux catholiques français. Mais à cette nouvelle, leurs chefs laïques, pris de peur, avaient dépêché l'un d'eux à Rome pour conjurer le danger d'une intervention pontificale. L'ambassadeur avait dépeint la situation sous de telles couleurs que le Saint-Père n'avait pas insisté ; et les choses en étaient restées là.

La législature de 1885 fut trop agitée pour que Léon XIII songeât à intervenir au milieu de la confusion des luttes de partis. Mais après l'échec du boulangisme et la défaite électorale qui suivit, il pensa que les illusions des conservateurs étaient dissipées et que c'était l'heure de reprendre l'œuvre de pacification, ébauchée quelques années avant. Le toast du cardinal Lavigerie répondit à cette préoccupation. S'il n'en avait pas dicté les termes, il en avait inspiré l'esprit.

ff Quand il le vit incompris, il fit écrire par son secrétaire d'État, le cardinal Rampolla, une lettre aux évêques destinée à en préciser le sens. La lettre eut le sort du toast. Objet d'interprétations diverses, de controverses contradictoires, elle ne produisit pas l'effet attendu. A la nouvelle

de la fondation d'un groupe constitutionnel à la Chambre, il désira causer avec un des députés qui en avaient pris l'ini tiative et s'éclairer sur ses intentions.

Dans des entretiens prolongés parfois au delà des usages protocolaires, il lui exposa ses vues, avec une éloquence et une hauteur, qui eussent frappé d'admiration ses plus obstinés adversaires. Il montrait, en termes émouvants dans leur simplicité, la situation troublée de la France, la crise qui menaçait l'Europe, le catholicisme attaqué dans les pays mêmes où il était encore religion de l'État, l'autorité du Souverain Pontife affaiblie, « quoique couvrant encore de son influence le monde chrétien », le péril d'un retour offensif des doctrines païennes.

La France était son principal souci. Les fautes commises n'avaient pas diminué son affection pour la fille aînée de l'Eglise. Aucune nation, disait-il, n'égalait sa générosité et son dévouement ; aucune n'était plus riche en œuvres, aucune n'était dans le monde une apôtre plus active de l'Évangile. Qu'elle rétablisse chez elle la paix religieuse, et revienne aux traditions chrétiennes qui ont fait son unité, elle aura vite repris sa place à la tête des nations. C'est aux catholiques de travailler à cette oeuvre de conciliation, en donnant l'exemple du sacrifice. La République est établie. Qu'au lieu d'en menacer l'existence, ils la reconnaissent comme le régime légal du pays. Lui-même était monarchiste ; mais que pèsent les préférences politiques devant les intérêts religieux?

Au souvenir du toast d'Alger, sa voix prenait des accents pénétrants. « Quelle scène ! disait-il, en étendant les bras et « se soulevant à demi sur son fauteuil. Tous les représentants « de l'État étaient là, autorités civiles, magistrats, géné- « raux, officiers de l'escadre. En s'adressant à eux, le cardi- « nal parlait à la France entière, faisait appel à sa foi sécu- « laire, l'exhortait à rétablir la paix religieuse, et, comme « premier gage de conciliation, l'assurait de son respect pour « ses institutions. En tenant ce langage il n'avait qu'une pen-

« sée, lui être utile. Cette pensée, elle est aussi la mienne. »

Rappelant alors les services qu'il avait rendus à la France, et ceux qu'il voulait lui rendre encore, il racontait ses efforts pour maintenir notre prépondérance en Orient, et rassurer Alexandre III, inquiet de se lier à une nation antireligieuse. A propos du renouvellement prochain de la Triple Alliance, il invoquait ses rapports intimes avec l'empereur d'Autriche et l'influence qu'ils pouvaient lui donner.

Il s'étonnait que le Gouvernement français ne comprît pas l'intérêt de bons rapports avec le Saint-Siège, et semblait souhaiter que de l'Épiscopat s'élevassent des voix qui missent en lumière ses sentiments pour la France et ses instructions aux catholiques.

C'est sans doute ce désir, maintes fois exprimé, qui décida plus tard les cardinaux français à adresser aux évêques une lettre collective, où se trouvait, avec l'affirmation des droits de l'Église, une très discrète reconnaissance des institutions existantes.

Cette manifestation, si importante qu'elle fût, ne mit pas un terme à l'agitation soulevée par le toast d'Alger. Léon XIII, ému des incertitudes de l'opinion, jugea nécessaire de les faire cesser, en parlant lui-même nettement.

Que d'efforts, une fois cette résolution connue, furent prodigués pour l'empêcher ! Les ambassadeurs vinrent de partout, et remplirent le Vatican de leurs objurgations et de leurs prières. Mgr Freppel accourut, avec une lettre signée de quarante députés de la droite. Le duc de Bisaccia, président du groupe royaliste, le suivit de près, et combien d'autres avec eux i

Léon XIII les recevait avec une bonne grâce souriante et une fermeté inflexible. Sa détermination était prise, et irrévocablement prise. En dépit de tout, il prononça les paroles décisives 4.

Au bruit de cette voix auguse, Albert de Mun tressaillit

d'émotion. Devant la grandeur d'un tel acte, il ne se méprit ni sur son retentissement, ni sur ses suites.

La pensée du Pape ne laissait place à aucune incertitude. Il conviait les catholiques à s'affranchir de toute solidarité avec les partis dynastiques et à faire de la reconnaissance du régime légal la base de leur action publique, sans que cette reconnaissance impliquât, de leur part, ni affirmation doctrinale, ni préférence personnelle.

L'initiative pontificale fut le signal de controverses ardentes. Comment obtenir d'adversaires déclarés de la République l'abandon même provisoire de leurs convictions? Les uns invoquaient les longues traditions de leurs familles ; les autres des sentiments et des engagements personnels. Quant au clergé, sa surprise allait jusqu'à la stupeur. Quatorze années d'hostilités incessantes, une succession de lois et de mesures violemment aggressives ne le disposaient pas au loyalisme réclamé de lui.

Se placer sur le terrain constitutionnel, c'était reconnaître le principe d'un gouvernement, combattu avec acharnement jusqu'alors, et désarmer en face d'un régime ouvertement hostile. De tels sacrifices ne dépassaient-ils pas l'obéissance due au Saint-Siège? Quelques-uns la refusaient nettement ; d'autres ne s'y soumettaient qu'en apparence, et avec des réserves mentales, très voisines de la révolte. N'allait-on pas assister à un déchaînement de polémiques violentes, à des échanges de coups meurtriers entre croyants, à des divisions d'où sortirait le désarroi? Et puis, les controverses théologiques n'étaient-elles pas à prévoir? On disserterait à l'infini sur les droits du Pape, sur les devoirs des fidèles ; ce serait le désordre, peut-être le scandale dans la société chrétienne.

En même temps que ces perspectives s'offraient à l'esprit d'Albert de Mun, il faisait un retour sur lui-même et mesurait la gravité de l'épreuve qui s'ouvrait pour lui.

Sans doute, son clairvoyant esprit n'éprouvait aucune répugnance à obéir. Il l'a dit lui-même : « Lorsque Léon XIII

« fit appel aux catholiques pour leur demander d'accepter « l'ordre constitutionnellement établi, l'acquiescement de « ma raison aida l'élan de ma conscience vers une prompte « et complète obéissance, et soutint mon cœur dans les « épreuves parfois cruelles qu'elle lui imposa. »

Pour s'armer contre elles, et soutenir son cœur, il essayait de pénétrer jusqu'à l'intime de la pensée pontificale et de démêler les causes profondes de cette résolution imprévue. Plus il y réfléchissait, plus il les voyait apparaître, avec un caractère plus pressant.

La République venait d'atteindre sa quinzième année. Au lieu de passer comme une crise éphémère, elle s'était peu à peu implantée dans le pays. On l'avait jugée d'abord une tente provisoirement dressée sur le sol, qu'un coup de vent suffirait à emporter ; mais, à la voir résister aux orages, on en arrivait à se demander si elle n'était pas la résultante fatale de plus d'un siècle de révolutions, « le gouvernement naturel d'une société qui avait perdu toutes ses traditions et toutes ses ancres 1 ». Sans doute, elle était irréligieuse ; mais l'irréligion n'était pas forcément attachée à son principe et la faute en était aux hommes, non aux institutions.

Que la nation revînt à sa tradition chrétienne, et la République, se faisant à son image, deviendrait chrétienne aussi. La monarchie le serait-elle, disait le cardinal Guibert, si la nation ne l'était pas?

Comment se refuser à l'évidence et persévérer dans une lutte sans espoir? La France s'adaptait visiblement à des principes et à des mœurs, contraires à l'esprit monarchique. Les partis dynastiques s'étaient mis au travers du courant et avaient été emportés. L'Église, en leur venant en aide, ne s'était-elle pas déjà affaiblie? A s'obstiner contre l'impossible, à s'immoler aux souvenirs du passé, sans espoir de le faire revivre, qu'arriverait-il d'elle? Ses traditions, son histoire, lui traçaient une autre conduite.

1. Père Lccordaire (v. 1728), par le Père Chocarne, page 505.

Si, au cours des siècles, à travers des bouleversements inouïs, elle avait poursuivi victorieusement sa divine mission, c'est, qu'au lieu de heurter les peuples de front, elle les avait suivis dans leurs évolutions, s'était pliée aux divers états de leur civilisation, opposant, avec une invariable douceur à la mobilité des événements politiques l'immuable fixité de ses doctrines.

Le monde avait changé de face les empires s'étaient écroulés, les races ruées les unes sur les autres ; elle toujours debout avait placé si haut son idéal qu'elle avait traversé, sans en être atteinte, les plus formidables tourmentes. Elle avait consolé les vaincus, dompté les vainqueurs ; sa faiblesse, supérieure à tout pouvoir humain, avait opposé à la violence triomphante la puissance du droit et empêché la force d'établir, parmi les hommes, son règne détestable. Pourquoi, après avoir baptisé à Reims un roi barbare, ne baptiserait-elle pas aujourd'hui « l'héroïne sauvage », la démocratie?

Sa mission était non pas de contrôler le mérite des institutions politiques, mais de les faire servir à son action religieuse en les pénétrant d'esprit chrétien. C'était à ce prix qu'elle avait gardé son empire sur les sociétés les plus diverses, et était restée assise à leurs foyers, sous les régimes changeants qu'elles s'étaient donnés. Montalembert, qui n'était pas démocrate, n'avait-il pas écrit : « Le christia- « nisme se prête à toutes les formes de gouvernement ; mais « il ne s'identifie à aucun. Le christianisme est fait pour « survivre à tous les pouvoirs, plus ou moins éphémères, « quand ils dureraient quatorze siècles, comme a duré la « royauté française. »

: Portant ses regards du passé sur l'état de notre société issue de la Révolution, Albert de Mun constatait avec douleur le terrain perdu par l'idée religieuse. Sans doute, le Concordat lui donnait encore une consécration officielle ; mais le Concordat supposait un gouvernement faisant profession de la foi catholique. Combien aujourd'hui était-il

méconnu dans son esprit, faussé dans son application, menacé dans son existence : l'administration, la législation, l'enseignement étaient ouvertement antireligieux. Il y avait bien une église dans chaque commune ; mais que de places vides dans beaucoup d'entre elles. Le peuple était toujours attaché, dans son ensemble, aux vieux usages ; mais que de faubourgs de grandes villes, que de campagnes même, où l'hostilité et l'indifférence en avaient presque effacé le souvenir. Une vague d'incrédulité passait sur les masses ouvrières et certaines couches de la bourgeoisie. Socialisme était synonyme d'athéisme, et Proudhon achevait dans les classes laborieuses l'œuvre de Voltaire dans les classes élevées.

Comment s'étonner qu'un observateur aussi clairvoyant que Léon XIII eût mesuré l'étendue du danger et tout sacrifié pour le conjurer.

Ces réflexions achevaient, dans le ferme esprit d'Albert de Mun, une conviction, depuis longtemps commencée ; mais elles n'apaisaient pas le trouble de son cœur. Après s'être donné à lui-même de décisives raisons, il songeait, avec de secrets déchirements, aux amitiés qu'il fallait rompre, aux êtres chers qu'il allait attrister, à son parti vaincu qu'il semblait abandonner dans la défaite, au Prince dont il honorait les hautes vertus et qui lui avait prodigué des témoignages de confiance?

Préférences politiques, situation sociale, prestige personnel, affections anciennes et chères, tout lui commandait, sinon la résistance ouverte, du moins une prudente réserve. Mais personne n'était moins fait pour ruser avec sa conscience. Devant le devoir certain, il n'avait qu'à obéir. « Tu te feras tuer là, dit le chef à la sentinelle, placée à un poste périlleux. — Oui, mon capitaine, répond le soldat, dans son tranquille héroïsme. » Il était de cette trempe.

Il n'a pas livré au public le secret de ses tourments ; mais on devine aisément ce qu'a dû souffrir son âme fière, et ce qu'il a dépensé d'énergie, pour aller jusqu'au bout du

sacrifice. Il y a dans sa vie beaucoup de belles actions ; il n'y en a pas de plus émouvante que cette immolation de lui-même, accomplie avec tant de courage et de calme.

Sa résolution, une fois arrêtée, ne fut pas tout de suite mise à exécution. Il attendait l'heure favorable, ne voulant rien précipiter.

Pendant qu'il délibérait avec lui-même, il fut appelé à Grenoble, pour présider un congrès de jeunesse catholique. Il s'y rendit sans prévoir qu'il y rencontrerait l'occasion depuis longtemps différée. Il ne se proposait pas de faire dans une telle réunion une manifestation, dont le caractère politique semblait dominer le caractère religieux. Mais dès son arrivée, il fut enveloppé d'une atmosphère de sympathie, qui, peu à peu, le pénétra. Cette jeunesse croyante avait des enthousiasmes contagieux. Lasse des vieilles servitudes politiques, elle était impatiente de se jeter dans la mêlée, avec toute la liberté de ses opinions, toute l'ardeur de ses chaudes espérances. Elle n'avait pas peur des mots, frappés d'anathème, que les anciens ne prononçaient qu'avec effroi. La République ne lui répugnait pas et la démocratie lui paraissait la justice en action. Sans regrets pour le passé, sans défiance de l'avenir, elle brûlait de monter à l'assaut avec d'autres armes sous d'autres chefs. « Les brises de l'avenir lui apportaient comme les parfums d'une terre nouvelle. »

L'émotion de tous ces jeunes frémissants et joyeux le gagna peu à peu et lui fit oublier la prudence qu'il s'était promise. Entraîné par son auditoire, il laissa échapper de ses lèvres la parole décisive qui apportait le mot d'ordre de Léon XIII. Ce furent des acclamations délirantes, quand il dit avec un secret battement de cœur : « J'entends placer mon action politique sur le terrain constitutionnel, pour me conformer aux directions du Souverain Pontife. »

Il semblait que ces quelques mots étaient pour les jeunes un chant de victoire et que désormais nouveaux athlètes,

ils n'avaient plus qu'à répéter avec ceux du chœur antique :

Nous descendons dans la carrière Nous tous qui vous surpasserons.

Par ce ferme et clair langage, il venait de dire adieu à tout son passé et de saluer l'aurore d'un avenir plein de mystère. Une ère nouvelle de sa vie publique allait commencer.

Les attaques lui vinrent de toutes parts et sous toutes les formes. Il les avait trop prévues pour en être ému, et sa stoïque fierté ne s'abaissa ni aux justifications, ni aux représailles. Pendant des mois, il ne lui eût pas été possible de prendre la parole dans certaines réunions conservatrices sans se heurter à des manifestations hostiles. Il les eût affrontées aussi bravement qu'il affrontait la froideur de quelques accueils mondains ; mais il jugeait inutile de faire la joie de ses adversaires de gauche, en leur donnant le spectacle d'un conflit public avec ses coreligionnaires.

Au milieu des emportements et des injures, il gardait une réserve froide, sachant lui aussi « que la dignité consiste plus dans les égards qu'on observe que dans ceux qu'on obtient ». D'ailleurs, depuis longtemps, il cherchait la règle de sa vie ailleurs que dans les jugements de l'opinion et se fiait à une autre justice que celle des partis.

Sa seule vengeance fut d'obliger ses détracteurs, les jours de grandes discussions, à joindre leurs applaudissements à ceux que sa parole arrachait à des auditoires émerveillés.

Le grand public ne cessa de lui faire fête. Il en eut la preuve à Lille dans un congrès de jeunes gens. A ceux du Nord il tint le même langage qu'à ceux de l'Isère, non plus cette fois en quelques brèves paroles, mais en un discours qui suscita les plus vives acclamations et, au dehors, les plus ardentes polémiques.

« J'ai dit à Grenoble et je répète que je suis déterminé en « plaçant mon action politique sur le terrain constitution-

«• neî, à conformer mon attitude à la direction du Souverain « Pontife. Je n'ajouterai rien de plus, heureux si je puis, par « mon exemple, aider en quelque chose à l'œuvre néces- « saire et dans ce grand travail de la société moderne, aiïa- « mée de paix et de concorde, joindre ma main à celles qui « se tendent de l'un à l'autre bord du fossé creusé par nos « longues divisions, pour aider les générations nouvelles à le « franchir. »

Plus tard, à Saint-Étienne, il définit en quelques traits rapides, la position des catholiques ralliés depuis l'Encyclique à la forme du gouvernement.

« En nous plaçant sur le terrain constitutionnel, nous « n'entrons dans aucun parti, nous sommes catholiques et « rien de plus. Nous prétendons à cette qualité, d'abord « pour réclamer des droits méconnus et des libertés suppri- « mées, puis en même temps pour faire rentrer les principes « chrétiens dans la législation corrompue par l'athéisme so- « cial. Nous sommes prêts à soutenir tous ceux qui nous ai- « deront à le faire ; mais nous n'attendons rien, à cet égard, « des hommes qui dominent encore la Chambre et le Gou- « vernement. »

Cet émouvant langage réjouit les jeunes, mais troubla les anciens. Chez eux, la surprise alla jusqu'à l'anxiété. Que veut donc le Pape? répétaient-ils. L'acceptation de la forme du gouvernement implique celle de la législation. L'encyclique disait le contraire ; mais ils en avaient lu le commentaire, non le texte.

Quant au Gouvernement, il affecta, selon sa coutume, une parfaite impassibilité ; un document pontifical était pour lui sans intérêt.

Léon XIII, dans sa conversation avec le représentant de la droite constitutionnelle, avait émis la pensée qu'il serait bon d'entrer en rapport avec M. Constans, l'homme important du Cabinet. Il le jugeait plus avisé que ses collègues, et mieux fait pour comprendre l'importance de l'initiative prise à Rome. La démarche fut faite

Au premier mot, M. Constans prit l'alarme, voyant 1-e danger de l'intervention qu'on lui demandait. Aussi, sans souci du profit qu'en pourrait tirer l'intérêt public, il se hâta de détourner ce calice. « La chose regarde les Affaires « étrangères, dit-il à son interlocuteur, voyez le ministre. »

M. Ribot, tout aussi prudent mais plus habile, affecta de ne pas comprendre. « Le Pape, dit-dl avec une apparente candeur, n'a pas à se plaindre du Gouvernement ; n'ai-je pas récemment fait décorer un des secrétaires de la Nonciature? »

Ces échappatoires ingénieux rendaient toute insistance inutile. La conversation en resta là.

Un tel accueil aurait pu décourager Léon XIII, mais l'ambassadeur de France à Rome, M. Lefebvre de Béhaine, était, en même temps qu'un diplomate de vieille roche, un catholique clairvoyant et sincère ; sa prudence sauva la situation. Au cours de sa mission, il avait su concilier les exigences de sa conscience avec les devoirs de sa fonction, et, dans la crise qui précéda l'encyclique, faciliter les rapprochements, adoucir l'aigreur de ses instructions, suppléer par sa souplesse à la maladroite raideur de son Gouvernement. Une part, une large part lui revenait dans le grand événement qui venait de s'accomplir. Après la publication de l'encyclique, il épargna au Pape les communications pénibles et les déceptions blessantes. Grâce à lui, une atmosphère de confiance continua à régner au Vatican.

Elle fut un jour sérieusement troublée.

Des pèlerins français, connaissant mal l'état des esprits à Rome, vinrent visiter le Panthéon et l'un d'eux s'avisa d'écrire sur un registre : « Vive le Pape-Roi ! » Il n'en fallut pas davantage pour provoquer un éclat. Une échauffourée s'ensuivit, où l'on cria beaucoup : «Vive Sedan ! » Les Français, peu en sûreté, durent quitter Rome. :

Le Gouvernement italien s'étant plaint, M. de Freycinet déploya toute son énergie et défendit aux évêques d'accompagner désormais les pèlerinages dans la Ville Éternelle.

Un des prélats, l'archevêque d'Aix, indigné de cette interdiction, osa dire : « Nous ne sommes pas en République, mais en franc-maçonnerie » ; sur quoi, il fut traduit en police correctionnelle et condamné à 3.000 francs d'amende.

La gauche ne se trouva pas satisfaite de ce succès et provoqua un débat à la Chambre. M. de Freycinet laissa libre cours à des indignations que le calme académique ne tempérait pas encore, et leur donna une expression si violente que les anticléricaux transportés votèrent l'affichage de son discours.

Ce succès parlementaire lui causa des embarras diplomatiques et il eut besoin de toute sa souplesse auprès du Nonce, de toute l'habileté de son ambassadeur à Rome pour empêcher une cassure.

Elle eût coûté cher à la France. A ce moment, Léon XIII était engagé dans d'intimes conversations avec un représentant d'Alexandre III. Celui-ci avait rapporté du traité de Berlin d'amères déceptions que M. de Bismarck, abusant de son succès, avait aigries par ses procédés. A bout de patience, l'empereur de Russie en était venu à se demander si la politique de Tilsitt et d'Erfurt, dont l'abandon avait été si fatal à son pays, n'en serait pas aujourd'hui le salut. Il avait à rompre des liens de famille et de traditionnelles intimités politiques, mais surtout des scrupules de conscience. Chrétien fervent, il reculait à la pensée de se lier avec une nation incroyante et de collaborer avec des hommes d'État acharnés contre leur religion. En proie à ces perplexités, il eut la pensée de consulter Léon XIII, et chargea M. Yvolski, qui remplissait alors une mission à Rome, de lui faire part de ses hésitations.

C'était une chance inespérée, et imméritée, que le chef de l'Église orthodoxe s'adressât au chef de l'Église romaine, et que celui-ci, gardât à la France incrédule, une indulgence presque tendre. Que serait-il advenu si le Pape, blessé des déclarations du Président du Conseil, et des

poursuites de ses parquets, eût mis fin aux conversations avec l'agent russe?

Il n'avait qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire pour que le czar, déjà fort troublé de ses avances à la France, y renonçât définitivement et reprît les traditions séculaires de la politique nationale. C'en eût été fait de l'alliance russe, et la France fût restée isolée. Le grand Pape s'éleva audessus des plus légitimes griefs. Comme il ne désespérait pas de la fille aînée de l'Église, il prit la main du czar pour la mettre dans la sienne.

Cet immense service ne changea rien à l'attitude au moins extérieure du cabinet de Freycinet, rien non plus à l'hostilité de sa majorité, laissée peut-être dans l'ignorance par un Gouvernement qui n'avait pas le courage de la vérité.

A ce moment précis, un débat soulevé par Albert de Mun posa devant la Chambre la question du repos dominical. Le repos dominical était l'accomplissement d'un précepte divin et l'affranchissement d'une des pires servitudes que fit peser sur l'ouvrier le terrible problème du pain quotidien. Il s'agissait de protéger la machine humaine contre un labeur épuisant et de procurer au travailleur la joie d'un jour de repos au milieu des siens, devant un autre horizon que celui de l'usine ou de l'atelier.

Il semblait que la gauche, qui faisait sonner haut son amour du peuple et son horreur du surmenage, allait se lever tout entière pour voter la plus humaine des réformes. Il n'en fut rien ; la haine de la religion passa avant l'amour du peuple, la réprobation d'une tradition cultuelle avant celle de l'excès du travail. Plus que fraternelle, elle était sectaire.

La crainte de voir les ouvriers se souvenir qu'ils étaient chrétiens et aller à l'église le dimanche la mit hors d'elle. Albert de Mun ne parla qu'au milieu d'interruptions incessantes, agrémentées de quelques sottises. « Vous voulez, lui cria-t-on, rétablir la religion d'État. » Devant un tel dan-

ger, mieux valait condamner les ouvriers à un travail sans repos. L'anticléricalisme triompha au scrutin ; 304 voix rejetèrent la motion libératrice d'Albert de Mun.

Quelques jours après, il eut une occasion nouvelle d'éprouver la hauteur d'âme de la majorité.

Une grève avait éclaté à Fourmies et pris peu à peu un caractère violent. La troupe avait été attaquée et frappée ; l'agression devenant inquiétante, les soldats reçurent l'ordre de se défendre et tirèrent. Aussitôt le curé accourut, et se jetant entre les combattants réussit, au risque de sa vie, à faire mettre bas les armes.

Albert de Mun, dans un discours ému, fit le récit de ces tristes incidents, et, après avoir justifié l'officier d'avoir donné un ordre douloureux, et les soldats d'y avoir obéi, rendit hommage à l'humble prêtre qui s'était offert en holocauste. Au cours de son discours partirent de la gauche des protestations ironiques ; aux ricanements succédèrent les huées ; la séance dut être un instant interrompue.

Albert de Mun avait rappelé les cruelles responsabilités du commandement. « Vous en savez quelque chose », lui cria M. Clemenceau, faisant allusion à son rôle pendant la Commune. « Oui, Monsieur Clemenceau, répliqua-t-il aussitôt, « je le sais par les cruels souvenirs d'une terrible expérience, « je sais ce qu'il en coûte d'être appelé à remplir son devoir « dans de pareilles circonstances, je sais que ceux qui l'ac- « complissent sont dignes de tous les respects, de toutes « les marques de reconnaissance, mais quand ce devoir est « accompli, il leur reste au fond du cœur une angoisse « inoubliable. »

Les applaudissements qui saluèrent ces nobles paroles étaient à peine calmés qu'il ajouta au milieu de l'émotion générale : « Le Ministre de l'Intérieur a dit que le devoir « des gouvernements est de prévenir le mal pour n'avoir « pas à le réprimer. Oui, mais pour cela il ne faut pas « étouffer les revendications légitimes ; il faut les écouter et « leur donner les satisfactions possibles. Il faut nous aider à

« promouvoir dans le pays des associations professionnelles « qui puissent amener, par l'arbitrage, la conciliation entre « patrons et ouvriers. Il faut ne pas entraver dans leur tâche a ceux qui croient qu'on peut prévenir les conflits, et imiter « le curé de Fourmies, en se jetant entre les combattants « au nom du Dieu de paix, pour les empêcher d'en venir « aux mains. »

Le bruit fait autour de l'incident de Fourmies se perdit bientôt dans l'émotion causée par un grand événement. Une retentissante nouvelle arrivée de Russie apprit au pays que la flotte française, sous les ordres de l'amiral Gervais, avait reçu, à Cronstadt, l'accueil le plus chaleureux. Dès son arrivée, Alexandre III était venu saluer le drapeau français arboré sur le Marengo, et visiter le navire au milieu des hourrahs enthousiastes de l'équipage. Frappé de la grandeur de l'acte qui s'accomplissait sous ses yeux, l'amiral Gervais trouva, pour honorer son impérial visiteur, des paroles dignes de la France. Le czar, à la descente du vaisseau français, adressa au Président Carnot cette dépêche : « La présence de la brillante escadre française témoigne une fois de plus des sympathies qui unissent la France et la Russie. »

La lecture de ces quelques lignes, impressionnantes dans leur simplicité, éveillait tant d'espérances qu'un frémissement de joie secoua le pays. On eût dit qu'une ère nouvelle commençait, que la quarantaine qui pesait sur la France depuis le traité de Francfort était levée et qu'une des plaies de la « noble blessée » allait se cicatriser !

Alexandre III nous tendant la main après Léon XIII, c'était la sécurité au dehors, la pacification au dedans. Quel rôle pour un Gouvernement vraiment national, quelle occasion de rendre au pays son rang à la tête des nations !

L'opportunisme anticlérical n'eut pas le sens de ce grand devoir ; l'esprit de parti et l'esprit de secte étaient ses seuls moteurs, la possession du pouvoir et le règne de la libre pensée, ses seules ambitions.

L'apaisement ne se fit ni à la Chambre, où les crises ministérielles se succédaient sans relâche, ni dans le pays sur lequel passa à ce moment une vague d'anarchie. Devant cette société désemparée, le Président du Conseil, M. Loubet, eut un mot attristé qui était un aveu : « Nous récoltons les fruits des semences pernicieuses qui ont été faites par d'autres, sans le vouloir. »

Ne l'avaient-ils pas voulu, ces autres? En tous cas, la race des semeurs pernicieux n'était pas éteinte. Ils étaient toujours sous les armes les fiers champions de l'anticléricalisme, et s'acharnaient à supprimer, sur de ridicules prétextes, les traitements de pauvres curés ayant à peine de quoi vivre, à envoyer en police correctionnelle des évêques, accusés, comme celui de Nancy, d'avoir tenu des propos bien inoffensifs, auprès de ceux qui retentissaient impunément dans toutes les réunions socialistes. Quelle justice distributive était la leur ! Un jour, des églises de banlieue ayant été envahies par des anarchistes, le Gouvernement, annonça que pour assurer la paix, il les fermerait ; des sociétés révolutionnaires ayant été dissoutes, le Gouvernement, interdit, pour tenir la balance égale, la confrérie de Notre- Dame de l'Usine.

Pendant que les équilibristes de l'anticléricalisme s'évertuaient à se maintenir d'aplomb, un malheur imprévu déjoua leurs calculs. La Compagnie du Panama, à bout de ressources, s'écroula, entraînant dans sa chute des personnages politiques huppés.

Déjà la mort mystérieuse du baron de Reinach et la soudaine disparition de Cornélius Herz éveillaient la défiance publique, quand l'intervention à la tribune d'un député conservateur M. Delahaye, vint émouvoir l'opinion. Dans un discours enflammé que les cris et les menaces ne réussirent pas à arrêter, il osa dire à la majorité ahurie : « Il y a 104 des vôtres qui ont touché au Panama. » Ce chiffre de 104 devint aussitôt légendaire.

On crut étouffer l'affaire par une enquête parlementaire

et une instruction judiciaire ; mais l'enquête parlementaire fit découvrir chez un banquier des chèques accusateurs pour plusieurs députés, et l'instruction judiciaire, la vénalité d'un ministre. Devant ces révélations accablantes, la Chambre demanda l'autopsie du baron de Reinach ; M. Loubet, s'y étant refusé, fut renversé sur l'heure.

Son successeur, M. Ribot, prit le pouvoir au milieu de l'effarement général. Le parti jouait de malheur : Panama après Wilson, les chèques après les décorations, c'était trop de scandales ! Une seule voie restait ouverte au Gouvernement : la voie judiciaire. Il la prit et l'affaire du Panama fut renvoyée devant la Cour d'assises ; mais là encore une nouvelle mésaventure l'attendait.

Un des témoins principaux, Mme Cottu, raconta, au cours de sa déposition, que la police avait multiplié les efforts pour lui faire dénoncer des députés conservateurs comme coupables de s'être laissé suborner. Aucune insistance ne réussit à obtenir d'elle une rétractation, ni même une atténuation de l'odieuse manœuvre dont elle avait été l'objet ; il ne resta plus à la Cour qu'à renvoyer l'audience au lendemain pour entendre les explications officielles.

Le lendemain, le ministre de la Justice, M. Léon Bourgeois, vint de sa personne protester contre la flétrissante accusation adressée à ses agents. La confrontation fut émouvante, mais péremptoire. Mme Cottu parla avec une telle force et de tels accents que l'impression fut unanime: elle avait dit vrai.

Le ministre en eut sans doute le sentiment lui-même, car aussitôt il donna sa démission. A la Chambre, où la majorité était maintenant réduite au plus douloureux silence, le nouveau Président du Conseil essaya, pour couvrir la retraite, quelques explications embarrassées.

Albert de Mun lui répondit avec une indignation contenue dont la majorité elle-même subit l'influence. Jamais son éloquence ne fut plus « le son de son âme émue ».

Il flétrit sans pitié « les roueries d'une politique effrontée,

« qui, pour sauver des amis coupables, essayait de faire « tomber dans ses pièges des adversaires innocents. Ce que « je vois, s'écria-t-il, dans l'incident d'hier, ce qui apparaît « clairement au milieu des dénégations du chef du Gouver- « nement, c'est que le Ministre a agi en homme de parti et « voulu, par tous les moyens, jusqu'aux moins avouables, « compromettre ses adversaires pour sauver ses amis, « c'est qu'une fois de plus vous avez oublié ce grand « peuple, dont M. Burdeau vient d'évoquer le nom, qui ne « comprend que ce qui est noble et droit, qui étouffe de « toutes vos manœuvres et qui demande à grands cris jusce Lice et lumière.

« La démission de M. Bourgeois, les explications de M. Ri- « bot ne changent rien à la situation et ne font que la « rendre plus trouble. Je dis que ce qui est condamné, ce « qui s'est écroulé à la Cour d'assises, ce n'est pas un homme, « ce n'est pas un ministre, c'est une politique tout entière, « c'est la vôtre, Monsieur le Président du Conseil, c'est « celle que vous faites depuis trois mois. Vous n'avez pas « compris votre rôle, vous n'avez pas vu que la plus grande « habileté, c'était la franchise et la lumière,vous auriez pu « être un vengeur, vous avez mieux aimé être un sauveteur, « et vous n'avez rien sauvé.

« Aujourd'hui, voilà que vous vous heurtez à un caillou, « comme il s'en trouve toujours dans les chemins de trace verse ; il a suffi d'un mot d'une femme pour faire crouler « tout cet échafaudage, pour mettre à nu tout votre sys- « tème. »

Ces justes et sévères paroles n'ébranlèrent pas la fidèle majorité. Le Ministère fut sauvé, mais irrémédiablement discrédité ; le courage d'une femme sincère et forte, l'honnêteté indignée d'un grand orateur, lui avaient porté un coup mortel.

Il n'y eut qu'une voix dans le pays pour dire qu'une fois encore un coin du voile avait été seul soulevé. La mort du baron de Reinach, la fuite de Cornélius Herz,

la liste des 104 restèrent enveloppés d'un troublant mystère.

Au début de cette lamentable affaire, M. Rouvier, ancien Président du Conseil, avait été un instant accusé d'avoir touché de l'argent du Panama, et la majorité avait autorisé des poursuites. A la Chambre, loin de nier, il avait pris violemment l'offensive. « Sans les procédés financiers que vous me reprochez, s'était-il écrié d'une voix frémissante, deux cents d'entre vous ne seraient pas sur ces bancs. »

A la fin, un autre Président du Conseil, M. Ribot, en était réduit à défendre le Gouvernement d'avoir tenté de suborner un témoin pour le décider à dénoncer mensongèrement des députés conservateurs innocents.

Par ces deux incidents, l'un le prologue, l'autre l'épilogue du Panama, le public apprit comment le parti au pouvoir faisait élire ses amis et essayait de perdre ses adversaires. Ce retentissant scandale acheva de jeter le désarroi dans la Chambre. Aussi suffit-il d'une pelure d'orange pour faire glisser et tomber M. Ribot.

Le cabinet Dupuy, qui lui succéda, eut d'abord la bonne fortune de recueillir les fruits de la politique extérieure de ses devanciers. L'Empereur de Russie signa avec nous une convention militaire, qui était le prélude d'une convention diplomatique. Ce fut pour l'Allemagne un coup cruel, pour la France une garantie de paix dans le présent, une espérance pour l'avenir.

Mais si l'horizon s'éclaircit au dehors, il resta sombre au dedans. Le parti républicain ne réussissait pas à s'entendre et la majorité à se discipliner. Les intrigues de couloirs et les interpellations perfides se succédaient sans relâche, on n'entendait que dénonciations et menaces. Un jour, Déroulède écœuré quitta son banc et se précipita vers la porte en criant : « Vous me dégoûtez, je m'en vais.» L'agitation gagna la rue, les socialistes essayèrent une émeute, après laquelle le Gouvernement ferma la Bourse du Travail. Par bonheur, les élections approchaient, elles

étaient, au milieu des flots démontés, les dernières ancres de miséricorde.

Albert de Mun voulut, avant l'ouverture de la campagne, préciser l'attitude que garderaient ses amis politiques et mettre fin à un malentendu. Quelques catholiques, trop pressés, croyaient déjà avoir touché au port. Ils se persuadaient que les directions pontificales avaient à ce point amorti les haines qu'ils n'avaient plus qu'à aller, les mains tendues, prendre place sans conditions dans la concentration républicaine. Préoccupé d'empêcher ces néophytes de devenir d'involontaires complices, il les arrêta d'un geste décisif.

« L'Encyclique du Pape, leur dit-il, n'a pas été seule- « ment dénaturée par l'esprit de parti, elle a été exploitée « par l'ambition. Quelques-uns ont affecté d'y voir une invi- « tation de désarmement, non pas seulement devant la « forme de gouvernement, mais devant les hommes et les « doctrines. On y a cherché le moyen d'entrer dans le parti « qui est au pouvoir et d'en finir avec les désagréments et « les ennuis de l'opposition. On y a cherché une excuse pour « cesser, sur les points les plus essentiels du programme ca- « tholique, une lutte devenue difficile. »

Le terrain ainsi déblayé, les positions ainsi prises, nulle défaillance, nulle équivoque n'étaient possibles.

La situation s'éclaircit mieux encore à l'apparition du manifeste du nouveau parti constitutionnel.

Son programme, qui, pour beaucoup était une révélation, fut exposé d'abord à Paris dans un grand banquet présidé par le prince d'Arenberg, puis à la tribune de la Chambre dans un débat que les commentaires de la presse rendirent retentissant. Il se résumait en quelques brèves et claires formules : reconnaissance du régime établi, retrait des décrets de 1880 contre les ordres religieux, enseignement des devoirs envers Dieu et instruction religieuse facultative à l'école primaire, affectation des soldats ecclésiastiques aux services hospitaliers, application loyale du

Concordat. Telle était donc toute la doctrine de ces constitutionnels qu'on disait réactionnaires.

La majorité fut surprise de ces deux manifestations. Elle s'attendait à une levée de boucliers tapageuse, à un esprit combatif et dominateur, et elle entendait, avec des appels à la paix, l'affirmation des principes dont longtemps elle s'était réclamée elle-même. L'Encyclique pontificale, qu'elle avait accueillie d'abord avec une indifférence dédaigneuse, lui apparut dans sa modération et son apaisante influence. De plus, l'amitié de la Russie et le désir de ne la pas froisser, firent prévaloir à ce moment une tendance à la conciliation. Les esprits, après une longue fièvre, avaient besoin de détente. Le gâchis parlementaire, les crimes anarchistes, les scandales du Panama, s'ils ne désarmaient pas les haines religieuses, en abattaient au moins l'arrogance provocante., Une accalmie semblait commencer ; les plus avisés des républicains en arrivaient à se demander s'il ne fallait pas en finir avec les misères de l'anticléricalisme.

De leur côté les royalistes même irréductibles, sans s'associer à la politique constitutionnelle, se sentirent disposés à laisser se poursuivre paisiblement une expérience, tentée avec l'adhésion publique du Chef de l'Église.

Un vote inattendu révéla le sourd travail qui s'accomplissait à la Chambre. La Commission du budget, née de la concentration, crut faire honneur à son origine, en supprimant les traitements des ecclésiastiques, non dénommés dans le Concordat, spécialement ceux des vicaires généraux.

En d'autres temps, ce pharisaïsme de légalité eût émerveillé la majorité et rencontré l'adhésion chaleureuse du Gouvernement.

Cette fois, il n'en fut pas ainsi. Le ministre des Cultes protesta contre l'interprétation judaïque d'un traité fait de bonne foi et obtint, avec l'appoint de la droite, le rétablissement des crédits. Une telle solution était un événement.

Au même moment, le Sénat entendit son nouveau Président, M. Jules Ferry, faire, à son installation, un discours

qui avait les allures d'un programme et la portée d'un désaveu discret. Il est vrai qu'il touchait à ses derniers jours et que lui apparaissaient peut-être quelques-unes de ces vérités qui, selon Saint-Simon, « se révèlent à la lueur du flambeau qu'on allume autour des mourants ».

« Notre République, dit-il, est ouverte à tous. Elle n'est « la propriété d'aucune secte, d'aucun groupe, ce groupe « fût-il celui des hommes qui l'ont fondée.

« Elle accueille tous les hommes de bonne foi et de bonne « volonté, mais pour leur faire une place, les républicains « n'ont pas besoin, j'imagine, de se déclarer la guerre les uns « aux autres.

« Ce serait bien mal comprendre le mouvement de rallie- « ment qui s'opère dans les masses profondes et qui, en « dépit des incidents, poursuit sa marche imperturbable, « parce qu'il est conduit par les forces et par les intérêts « les plus élevés 'de la patrie. »

Un tel langage, dans une telle bouche, étonna beaucoup de vétérans des luttes religieuses, et trouva un écho dans des milieux jusque-là hostiles, surtout à l'Elysée.

Le Président Carnot avait bien dit à son avènement : « L'ennemi, c'est la droite.» Mais depuis, un groupe constitutionnel s'était fondé, Léon XIII avait parlé et la Révolution engagé la lutte dans la rue. Les petitesses anticléricales l'avaient toujours blessé, et il ne s'était jamais départi, visà-vis du Pape et du clergé, d'une correction courtoise. A mesure que son autorité s'était affermie, il avait rétabli d'anciens usages, d'anciennes formules, abolis depuis des années ; et quelleque fût sa réserve, illaissaitpercerdans son attitude et dans son langage un secret désir de pacification. L'initiative d'un Président de la République, sous la pseudo- Constitution de 1875, ne pouvait aller au delà de vagues aspirations et de quelques paroles. Ces paroles, il les prononça : « Mon plus vif désir, dit-il un jour, est de concilier tous les Français ! »

Un journal, la Paix, qui passait pour son organe officieux,

préconisa hautement une entente électorale avec les constitutionnels. Dans des conversations intimes, des chefs de l'ancien opportunisme traduisaient sa pensée plus clairement et appelaient l'anticléricalisme une vieillerie. Il eût fallu peu de chose pour que les timides du centre, qui avaient si longtemps emboîté le pas derrière les sectaires, secouassent le joug des anciennes solidarités. La politique de Léon XIII était en marche.

Mais elle rencontra une vive résistance dans le Président du Conseil, exécuteur docile des ordres de la concentration maçonnique ; celle-ci montait une garde sévère à la porte de la République laïque. Si M. Carnot eût été un Président américain, il aurait pu entrer en scène et tenter un arbitrage entre les partis ; mais M. Grévy, hanté par le souvenir de son amendement de 1848, avait si bien accrédité la doctrine d'effacement que l'un de ses successeurs a pu dire en sortant de charge : « Si j'écrivais mes mémoires, je les appellerais « Mes prisons ».

M. Carnot eût eu le droit de tenir le même langagerftant le gouvernement du pays avait été engagé dans la voie, que Benjamin Constant a si bien appelée « l'horrible route de l'omnipotence parlementaire ».

Les élections se firent dans l'esprit et avec les méthodes d'autrefois ; l'administration républicaine avait acquis une dextérité supérieure encore à celle de l'Empire. Albert de Mun fut une de ses victimes ; mais il ne succomba pas seulement sous ses coups. Des hostilités ouvertes et des défections sournoises dans les rangs de ses anciens amis aidèrent au succès de son concurrent.

Dans ce Morbihan, où il avait, depuis quinze ans, déployé le drapeau catholique, il se trouva à droite assez d'irréconciliables pour assurer son échec. Rien n'était changé à son programme électoral ; comme au premier jour, il se disait « catholique avant tout ». Sa fidélité à sa foi ne trouva pas grâce devant eux. Ils ne voulaient plus du candidat catholique, s'il n'était pas en même temps candidat roya-

liste. Puisqu'il ne faisait plus la guerre à la République, il importait peu qu'il fût l'inflexible champion de l'Église et l'honneur de la tribune française. Autant valait, mieux valait le pire ; avec lui, au moins, ce serait plutôt fini.

Le pire fut élu. Quand la nouvelle en vint à Paris, elle provoqua, dans certains milieux, un élan de joie. Les élections sont mauvaises, y dit-on, mais de Mun est battu ; c'est une consolation.

Par bonheur, un sursaut d'indignation souleva vite l'opinion et le grand vaincu du Morbihan trouva dans le Finistère une rapide revanche.

L'Alliance Russe. — Spuller et l'esprit nouveau.

Assassinat du Président Carnot.

Incendie du Bazar de la Charité. — Ministère Méline.

Les élections de 1893, sans apporter de profonds changements dans le personnel parlementaire, en modifièrent l'esprit. L'initiative de Léon XIII avait eu dans le pays des répercussions plus profondes qu'on ne le supposait. Nulle manifestation éclatante n'avait révélé le mouvement d'opinion dont M. le Président Carnot avait eu le vague sentiment, et son gouvernement la parfaite ignorance. />

Les mêmes hommes revenaient avec d'autres idées. L'ancienne législature avait été celle du bloc, la nouvelle devait être celle de l'esprit nouveau.

Ni les figures, ni les préjugés n'avaient beaucoup changé ; mais les nouveaux élus avaient senti passer sur eux un vent de modération et, à leur insu, respiré un air plus pur.

La majorité, reproduction apparente de l'ancienne, n'avait plus la môme attitude aggressive, et ne parlait plus le même langage amer. Les rapports entre les hommes étaient moins aigres, les attaques contre l'Église moins acerbes ; à un certain diapason, elles détonnaient même. Sans crise violente, la situation se modifia au cours de la législature. Une influence inaperçue avait amené un changement dans les esprits ; les lois blessantes ne furent pas revisées, mais elles furent appliquées avec quelque tolérance. A défaut de réformes législatives, la réforme des mœurs publiques réalisa un apaisement relatif. C'était, non la paix, mais une accalmie ; non la guérison, mais une rémission.

La taxe d'accroissement sur les Congrégations autori-

sées fut modifiée de façon à n'être plus ruineuse, et à devenir presque acceptable. Des incidents, qui eussent autrefois soulevé des orages, se réglèrent pacifiquement ; telle l'affaire des fabriques autour de laquelle la gauche fit tant de bruit que le nonce, MgrFerrata, craignit un instant une rupture. Le Concordat fut appliqué avec plus de loyauté et la nomination des évêques réglée par une entente préalable qui la fit échapper à la maîtrise de la franc-maçonnerie.

Après les décrets de 1880, les collèges libres avaient perdu leurs professeurs congréganistes ; la présence de quelques gardiens y était même l'occasion d'incessants conflits. Le Gouvernement ferma les yeux sur leur retour ; les Jésuites, les Dominicains, les Maristes recommencèrent à enseigner, sous leur nom et avec leurs habits. Leurs établissements prirent un rapide essor et fournirent de si nombreuses recrues aux grandes écoles de l'État, que peu à peu leur action y amena la reprise d'habitudes religieuses depuis longtemps perdues. Les couvents retrouvèrent leurs hôtes et se rouvrirent avec leurs chapelles et leurs cérémonies publiques. De nouvelles fondations furent faites, et la propriété ecclésiastique prit même des proportions jusque-là inconnues.

Le ministre de l'Intérieur, M. Constans, visitant dans son pays une vieille abbaye, s'étonna de la trouver vide et demanda où étaient les moines. On lui répondit qu'ils n'osaient pas rentrer. « Quels imbéciles ! » s'écria-t-il avec sa spontanéité méridionale.

Dans le monde républicain, on parla de « République nouvelle », et nul mieux que M. Deschanel, orateur qualifié de la gauche modérée. L'évolution se faisait doucement, au prix de beaucoup de tâtonnements et de fréquentes rechutes. Les anciennes méthodes, les anciennes idées gardaient le prestige de traditions de famille et on ne les répudiait pas hautement ; à la première occasion, elles reprenaient même leur autorité. Dans cette majorité, où s'infiltrait peu à peu un esprit nouveau, près de 150 députés oscillaient, ballotés entre la droite et la gauche, votant aussi bien pour

un ministère radical que pour un ministère modéré, élisant aussi bien à la présidence de la Chambre M. Brisson que M. Casimir Périer. Élevés à l'école de l'opportunisme, ils en gardaient l'esprit et les procédés. Leurs aspirations étaient conciliantes ; mais ils redoutaient de les laisser paraître. On n'eût pas plus obtenu d'eux un acte de violence qu'un acte de réparation ; ils n'avaient ni la volonté du mal, ni le courage du bien. C'est de leurs ancêtres que Virgile a dit au Dante : « Regarde et passe.»

Une chose était pourtant certaine, c'est que la concentration, organisme de combat, ne correspondait plus au tempérament de la majorité. Une partie voulait la maintenir, sans trop l'avouer ; l'autre, s'en séparer, sans oser le dire. Sa désagrégation était en germe dans cet état d'esprit.

Albert de Mun revint du Finistère, après avoir tenu à ses électeurs le plus net langage : « J'ai obéi, leur avait-il « dit, aux conseils du Saint-Siège en acceptant la forme « du Gouvernement établi, pour servir les intérêts reli- « gieux conformément à la direction de celui qui en est le « Chef suprême.»

Dès son premier contact avec la Chambre, il démêla l'ébauche de pacification qui s'y esquissait et comprit que la fissure ne deviendrait brèche qu'au prix de beaucoup de prudence de la part des conservateurs. Le moindre excès de langage, la moindre erreur de tactique compromettraient tout. A la première menace, le bloc se reformerait irréductible. La règle de conduite était tracée : fermeté sans raideur, correction sans complaisance ; ni témérité, ni faiblesse ; revendication de la liberté et du droit commun.

Aux premiers jours de la session, il eut à Paris un grand spectacle, et une grande surprise à la Chambre.

Le spectacle vint des marins russes. Après avoir débarqué à Toulon au milieu de transports d'enthousiasme, ils avaient voulu visiter Paris. Les contemporains de ce temps se rappellent l'accueil qu'ils y reçurent. Ce furent de magnifiques journées, où battit le cœur de la grande cité. Les

pompes officielles n'en firent pas l'éclat ; ce qui les rendit émouvantes, ce fut la spontanéité, à la fois simple et grandiose, d'une population qui a le sentiment de ce qui est noble. Le maréchal de Mac-Mahon mourut pendant leur séjour ; l'amiral Avellane et ses équipages demandèrent une place à ses obsèques nationales. Quand le peuple de Paris les vit défiler derrière le cercueil du héros de Sébastopol, il eut un tressaillement d'orgueil. Dans l'hommage rendu au grand soldat par les ennemis qu'il avait vaincus, il vit non pas un simple acte de courtoisie militaire, mais l'oubli des inimitiés passées et le gage des amitiés futures. Toutes les délicatesses, toutes les fiertés de notre vieille race se réveillèrent soudain.

La surprise vint de Jaurès. Dans un débat soulevé à l'occasion des grèves, il eut des accents inattendus. Au milieu des emportements de sa fougue révolutionnaire, les premières impressions de son éducation chrétienne semblèrent se réveiller et il s'écria : « Vous avez proclamé, en décrétant « l'instruction purement rationaliste, que la seule raison « suffisait pour la conduite de la vie. Vous avez interrompu « la vieille chanson qui berçait la misère humaine et la « misère humaine se réveille avec des crimes. Elle ré- « clame sa place, sa large place au soleil. C'est vous qui « avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat « et vous vous épouvantez aujourd'hui devant votre « œuvre.»

Les ministres libres-penseurs impénitents, ne comprirent pas ce langage presque chrétien. D'ailleurs leur majorité ne leur en laissa pas le temps. Elle les renversa presque aussitôt, comme si elle en avait voulu faire les victimes expiatoires du crime, que Jaurès venait de leur reprocher.

Le Gouvernement échut à M. Casimir-Périer. Il sortait des rangs conservateurs et en avait gardé quelques traditions. Son père, pendant l'Assemblée Nationale, avait été un des premiers dissidents du centre droit ; le fils avait suivi la politique paternelle ; mais le souvenir de son grand

aïeul s'attachait à lui et ses nouveaux amis ne le lui pardonnaient pas. Il cherchait à les rassurer, sans toujours y réussir et, dans ce but prodiguait les sourires à la gauche, faisait grise mine à la droite. Élu président de la Chambre, grâce aux votes des constitutionnels, il les avait désavoués le lendemain dans un discours public. Sa préoccupation était de ne paraître ni conservateur, ni clérical.

Il était depuis peu au pouvoir, quand l'anarchiste Vaillant jeta dans la Chambre une bombe qui fit plus de bruit que de mal. Les ministres firent bonne contenance. Le Président Charles Dupuy prononça ces mots bientôt célèbres: « la séance continue », qui firent croire au parti républicain qu'il avait retrouvé un Boissy-d'Anglas.

Le Cabinet, qui venait de recevoir le baptême du feu eut presque aussitôt à soutenir un vif débat sur les droits de l'État, que les ultra-laïques de gauche l'accusaient d'abandonner. Le ministre de l'Instruction publique, appelé à se défendre, était Spuller, l'ancien confident de Gambetta, son Éminence grise, disait-on jadis. C'était un esprit ouvert et un caractère sympathique. Instruit et très indépendant, il avait un dilettantisme aimable et, quoique très libre penseur, faisait profession de tolérance et d'impartialité.

Son affection pour Gambetta ne l'avait pas converti à l'anticléricalisme, dont l'origine lui était suspecte. A ses yeux, M. de Bismarck en était le parrain, et le Kulturkampf le type. Depuis le jour où il avait dit que l'anticléricalisme était prussien, il n'avait pas changé d'avis et admirait fort Léon XIII. Le courage du Pape, rompant avec la politique traditionnelle de la Curie romaine, et se présentant à la République un rameau d'olivier à la main, lui paraissait digne des plus grands Pontifes du passé. Il avait jusqu'alors gardé pour ses intimes la confidence de ses impressions et ceux-ci n'y voyaient que les fantaisies d'un brillant éclectique, enclin au paradoxe.

Quel ne fut pas l'étonnement de la Chambre, en l'entendant un jour les exposer sur le ton le plus convaincu ! Il ne

fit allusion ni à Gambetta, ni à M. de Bismarck, mais développa des idées qui, en matière religieuse, contredisaient si nettement les leurs que les radicaux n'en crurent pas leurs oreilles, et que la droite se demanda d'abord s'il ne se moquait pas d'elle. Quoi ! un ministre opportuniste, un fondateur de la République, un complice de toutes les mesures contre l'Église, osait dire que « l'anticléricalisme n'était pas un dogme fondamental et parlait d'apaisement ». Vous pouvez, s'écria-t-il, «compter sur la vigilance du Gouvernement à défendre les droits de l'Etat avec l'esprit nouveau qui l'anime ».

L'esprit nouveau ! l'ancien était donc condamné. N'étaitce pas celui de Gambetta, de Jules Ferry, des 363, de la concentration, du parti républicain depuis le premier jour?

La gauche qui avait d'abord refusé de comprendre, et la droite de se réjouir, durent se rendre à l'évidence. La confusion de l'une, la joie de l'autre devinrent inexprimables, quand il ajouta : « Au-dessus de toutes les querelles, plane un principe supérieur, le principe de la tolérance, qui est la plus sérieuse conquête de la philosophie.»

De cette conquête, les philosophes de la gauche ne se souciaient guère. Leurs protestations indignées ne troublèrent pas l'orateur ; « il est temps, » s'écria-t-il emporté maintenant par l'élan de sa conscience, « de faire prévaloir, « en matière religieuse la tolérance qui en est le principe, « non seulement dans la liberté de l'esnrit, mais dans la « charité du cœur. L'esprit nouveau dont je parle doit « être un esprit haut et large de tolérance, de rénovation « intellectuelle et morale, tout différent de celui qui a pré- « valu jusqu'alors. »

Cette fois, tous les voiles étaient déchirés. Cet appel à la paix religieuse, désaveu du passé, était le premier qu'une Chambre entendait sortir d'une bouche républicaine, depuis la chute du maréchal de Mac-Mahon.

Quelles colères ne souleva-t-il pas ! « Avouez donc que vous êtes avec le Pape », lui cria M. Goblet. « Il ne serait

« pas, riposta aussitôt M. Spuller, plus indigne de moi que « de l'interrupteur, de reconnaître que le Pape actuel est « un homme qui mérite les plus grands respects, parce « qu'il est investi de la plus haute autorité morale. »

C'en était trop. Le leader de l'anticléricalisme, l'organe officiel des loges, M. Brisson, s'élança à la tribune et, d'une voix irritée, jeta l'anathème sur le révolté, qui s'insurgeait contre l'orthodoxie laïque. Sa voix n'éveilla pas d'écho et son geste maçonnique n'émut personne.

M. Gasimir-Périer mit fin au débat par ces paroles équivoques, où on ne trouvait ni encouragement, ni désaveu : « Nous avons autre chose à faire qu'à animer les citoyens « les uns contre les autres à propos de querelles reli- « gieuses. »

L'incident fut clos. La gauche, trop avisée pour le laisser s'envenimer, affecta de considérer Spuller comme un irrégulier inofïensif, qui avait tiré des coups de fusil perdus et se contenta d'un semblant de rétractation. « Nous n'avons rien à renier, dit-il pour l'apaiser, nous ne renions rien de l'œuvre achevée par la République. » Moyennant quoi, M. Brisson retira ses excommunications, M. Goblet oublia ses boutades, et M. Spuller resta ministre.

Malgré tout, le coup avait porté, et les clairvoyants s'en aperçurent mieux encore, le jour où ils entendirent le Président du Conseil dire : « Je crois à la sincérité des ralliés, mais confier la garde des institutions à ces néophytes serait une imprudence. »

Cette imprudence, les néophytes ne lui demandaient pas de la commettre. Ils n'avaient nulle envie de porter le drapeau de la République positiviste ; mais c'était un signe des temps que le chef du Gouvernement envisageât une telle éventualité, fût-ce pour l'écarter.

Le Cabinet, qui avait heureusement traversé cette première' épreuve, ne résista pas à une seconde. A propos d'une grève de cheminots, M. Casimir-Périer soutint que les ouvriers des Chemins de fer de l'État, affectés à un

service public, ne bénéficiaient pas du droit commun. C'était la thèse que M. de Bismarck, lors des grèves de la Ruhr, avait jadis soutenue devant une mission française que présidait M. Jules Simon. Si elle pouvait convenir à un régime autocratique, elle ne s'adaptait pas à la législation d'un pays démocratique. Le Gouvernement eut contre lui la gauche et la droite ; resté seul avec le centre, il succomba.

M. Charles Dupuy fut porté au pouvoir grâce à son fameux mot : « la séance continue ». Obligé de se maintenir en équilibre entre les deux fractions de la majorité très animées l'une contre l'autre, il vécut de prudence et surtout de concessions. Il en fit une qui lui valut un grave désagrément.

Après l'assassinat de l'empereur Alexandre, l'ambassade de Russie à Paris fit célébrer un service funèbre où le Président du Conseil fut appelé à prendre la parole. Pour se conformer à la langue laïque du temps, il se garda de faire allusion à l'au-delà, et de prononcer le nom de Dieu. La famille impériale et la Cour de Russie prirent fort mal des prétentions qui blessaient leurs croyances et méconnaissaient celles de l'auguste défunt. L'ambassadeur reçut mission d'exprimer des regrets à M. Dupuy, qui sans doute ne s'excusa pas, en alléguant qu'il avait observé la consigne des loges.

S'il fit des concessions à l'anticléricalisme, il n'en fit pas à l'anarchie, et sa fermeté lui valut les attaques de l'extrêmegauche, plus disposée à défendre les victimes des tribunaux que celles des assassins. Jaurès fut son interprète, et, pour faire diversion, attaqua les idées d'Albert de Mun qui, disait-il, « soulevaient les colères populaires ».

La riposte fut prompte et cinglante. Aux théories de l'internationalisme révolutionnaire et athée, Albert de Mun opposa la morale fraternelle de l'Évangile ; aux fureurs haineuses des anarchistes, la tendresse miséricordieuse du Christ. Jamais sa parole ne fut plus chaude, plus embrasée

d'esprit chrétien. Les socialistes restaient interdits devant l'idéale beauté d'une doctrine qu'ils ne connaissaient que travestie par l'athéisme, et la puissance d'une éloquence, qui semblait jaillir d'un coeur d'apôtre. Il termina son discours par un appel à la concorde. Sans blâmer des répressions nécessaires, il plaignit le Gouvernement d'avoir be~ soin d'y recourir : « Vous ne donnerez, lui dit-il, la paix sociale au pays que si vous lui donnez la paix religieuse. L'une et l'autre sont liées. Si vous ne vous rattachez pas au point d'appui qui résiste encore, je crains que le dernier reste de ciment chrétien qui unit encore notre vieille société, venant à tomber, la demeure elle-même n'en soit profondément ébranlée. »

L'impression fut profonde à la Chambre, profonde au dehors. Léon XIII, qui venait d'adresser au monde catholique sa magnifique encyclique sur la condition des ouvriers, fit transmettre ses félicitations au grand orateur qui l'avait si bien compris.

La Chambre était sous le coup de ces passionnants débats, quand un événement tragique vint lui révéler le mystérieux travail qui se poursuivait dans les bas-fonds de la société.

Un jeune ouvrier boulanger, d'origine italienne, vint à pied, seul et presque sans ressources, de Montpellier à Lyon où M. Carnot était en visite officielle, se posta sur le passage de sa voiture, et, s'élançant sur le marchepied, lui enfonça dans le flanc la lame du couteau qui servait à son usage quotidien. Son crime était moins un acte de fanatisme que d'obéissance. Il avait reçu de la société secrète, à laquelle il était affilié l'ordre d'assassiner, et il l'avait exécuté avec la docilité d'un serviteur passif.

M. Carnot était le quatrième Président de la République. Ses trois prédécesseurs, M. Thiers, le Maréchal, M. Grévy, avaient abandonné le pouvoir pour ne pas manquer à la discipline parlementaire ; lui tombait victime de la discipline anarchiste.

La Chambre effrayée ne songea qu'à se défendre. Trouvant dans ses rangs un homme, dont le nom était un symbole de résistance à la révolution, elle oublia qu'il avait été l'objet de ses récentes disgrâces et lui fit appel. C'était M. Casimir-Périer.

Il garda M. Dupuy comme Président du Conseil. Celui-ci, dont la police n'avait pas su protéger la vie de M. Carnot, redoubla de précautions à l'égard de son successeur, au point de l'importuner. De plus, il pratiqua, sans d'ailleurs le consulter, l'habituel jeu de bascule parlementaire, tantôt proposant des lois de répression contre les anarchistes, tantôt prenant des mesures de rigueur contre les prêtres, si bien que M. Casimir-Périer se lassa du rôle humilié auquel il était réduit et donna sa démission. « Les fictions constitutionnelles, écrivit-il dans son message à la Chambre, ne peuvent faire taire les exigences de la conscience politique. »

L'élection présidentielle mit aux prises les leaders des deux fractions républicaines : l'opportuniste M. Waldeck- Rousseau, le radical M. Brisson. Ce fut un troisième candidat, plus effacé, qui l'emporta, M. Félix-Faure.

Le nouvel élu, que les socialistes calomniaient en l'appelant « l'homme des ralliés et de l'Église », avait le grand mérite de ne porter ombrage à personne. Franc-maçon peu militant, modéré d'opinions, gouvernemental par principe, suffisamment décoratif, il était bien l'homme d'une majorité indécise, flottant toujours entre la droite et la gauche. Dès le premier jour, il prouva qu'il était sans parti pris ; il offrit d'abord le pouvoir au chef du parti radical, M. Brisson, et, sur son refus, au chef du centre gauche, M. Ribot.

Le Ministère, que le nouveau Président du Conseil disait composé « d'honnêtes gens, de bons citoyens, de gens sincères », évita les écueils de la politique intérieure et concentra ses efforts à consolider l'alliance russe, encore fragile ; il y réussit.

Sa joie fut vite empoisonnée par une nouvelle affaire

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d'argent, qui rappelait de loin le Panama. Les Chemins de fer du Sud ajoutèrent un nouveau scandale à tous ceux qui se succédaient depuis des années. Ce fut cette fois un sénateur qui fut condamné à un an de prison. La majorité, dans un accès de colère, jugea M. Ribot trop tiède et l'invita à poursuivre toutes les responsabilités, à lui communiquer même tous les dossiers. Comme celui-ci jugea l'invitation blessante, il la déclina, et eut le sort de M. Loubet, renversé jadis pour n'avoir pas autorisé l'autopsie du baron de Reinach. Il fut mis en minorité.

Le Président de la République, fidèle à la tactique dans laquelle se complaisait son éclectisme, fit appeler M. Bourgeois, Y aller ego de M. Brisson. Celui-ci constitua un ministère radical bon teint, d'où étaient exclus à la fois « les adversaires de la République et ceux qui en acceptaient la forme mais non l'esprit avec ses conséquences sociales et politiques ». Il annonça une enquête sur les Chemins de fer du Sud, l'impôt progressif sur le revenu, une loi des associations. De ses promesses, il ne put tenir aucune. Le Sénat, à propos du dessaisissement d'un juge d'instruction, l'accusa à son tour de ne pas faire la lumière sur les Chemins de fer du Sud et le blâma trois fois. Devant cette hostilité, il s'en alla, après en avoir appelé vainement du Sénat à la Chambre des députés.

M. Félix-Faure eut encore à exercer sa sagacité ; c'était la troisième fois en un an. Il crut d'abord un radical de marque, M. Sarrien, l'homme politique le plus qualifié pour recevoir le pouvoir, puis, sur son refus, s'adressa au plus modéré des opportunistes, M. Méline. Sa pensée n'était pas de donner un coup de barre à droite. Il s'agissait simplement de suivre ce mouvement de va-et-vient, qui paraissait en ce moment le suprême de l'art politique. Les radicaux refusant d'entrer dans le Cabinet, celui-ci fut forcément homogène.

Il s'installait à peine, quand éclata, au bazarde la Charité, le terrible incendie qui émut Paris et la France entière.

Un cinématographe mit le feu à une construction en planches, encombrée de marchandises légères, et presque sans dégagement. La foule éperdue, que les flammes semblaient poursuivre, se précipita vers des issues insuffisantes, et en un instant le frêle édifice devint un vaste brasier, où s'entassèrent des victimes de tout âge et de toute condition. Le soir, dans l'entassement des décombres, on ne distinguait plus, parmi les cadavres calcinés, celui de la femme du monde et de la femme du peuple, de la princesse de sang royal et de l'humble religieuse, de la petite orpheline élevée par charité et de la jeune fille élégante, grandie dans le luxe.

Cet affreux malheur fit l'union des cœurs. Le Président de la République décida d'assister à la cérémonie funèbre, qui devait avoir lieu à Notre-Dame et le Président de la Chambre, M.Brisson, résolut lui-même de l'y accompagner.

Un dominicain de grand talent, nourri de la théologie de saint Thomas, développa, dans un discours d'une rigoureuse orthodoxie, une thèse sur la réversibilité des mérites, dont le mysticisme austère effaroucha les auditeurs élevés dans les loges. M. Félix-Faure céda à des impressions sentimentales et, en sortant, y laissa libre cours dans quelques paroles amères, adressées au cardinal Richard ; il ne se doutait pas que celui-ci avait félicité l'orateur à sa descente de chaire. M. Brisson, encore plus horripilé, crut devoir, le lendemain, au début de la séance, épancher devant la Chambre ses indignations maçonniques. Il réussit à ranimer dans la majorité de vieilles ardeurs antireligieuses et obtint l'affichage de sa harangue.

Albert de Mun, qui n'était pas présent, eut beaucoup de peine, à obtenir, à la séance suivante, la parole pour répondre à la théologie laïque du Président. Sa protestation fut sobre, mais émouvante. « Il y a, dit-il, autour de nous des familles « qui pleurent, et dont le cœur est brisé, et lorsqu'elles « attendent de vous des paroles de paix et de consolation, « vous leur apportez par vos divisions une douleur de plus.

« Vous ne sentez pas cela ; car vous êtes aveuglés par vos « passions et vous croyez avoir trouvé un moyen de ravi- « ver et de déchaîner à nouveau les coteries anticléricales, « pour vous en faire une arme de parti et servir des com- « pétitions politiques. » Cela dit, il s'arrêta pour ne pas pononcer de paroles irréparables. S'adressant alors à la majorité sur un ton radouci : « Quoi que vous fassiez, quoi « que vous disiez, lui dit-il, vous n'empêcherez pas que, « du deuil universel, ne sorte pas pour moi l'espérance « d'un retour à la concorde et à l'unité morale du pays. » Il avait raison de ne rien briser, les événements allaient justifier ses prévisions.

A ses débuts, M. Méline suivit le sillage tracé par ses devanciers et essaya de désarmer les radicaux par des concessions. S'il eut le courage de refuser la désaffectation du Sacré-Cœur de Montmartre, il ferma en revanche des chapelles, supprima des traitements ecclésiastiques, celui notamment de l'évêque de Viviers, Mgr Bonnet, saint prélat dont l'austérité et la science honoraient l'Église de France, déféra au Conseil d'État l'évêque de Clermont, et aux tribunaux celui de Tulle. Ces exécutions, au lieu d'adoucir les radicaux, surexcitèrent leurs exigences qui devinrent telles qu'à bout de patience il leur dit un jour : « Dans votre esprit sectaire, on n'a même plus le droit « d'être catholique.» Ne pas se faire leur instrument, c'était déjà hardi ; leur parler sur un tel ton, c'était les braver. Affolés, ils crurent entendre un écho de l'esprit nouveau et sentirent se réveiller leurs colères. Elles eussent fait tout de suite explosion, sans l'arrivée à Paris de Nicolas II et de l'impératrice Alexandra.

Les souverains russes furent, trois jours durant, les hôtes de la France. Les paroles, échangées dans les cérémonies publiques, mirent le comble à la joie populaire. « Recevez « pour vos armées de terre et de mer, dit le Président Félix « Faure, l'affirmation solennelle d'une inaltérable amitié. » « — Vous avez raison de dire, répondit le Czar, que

« les deux pays sont liés par une inaltérable amitié. »

Quelques mois après, lors d'un voyage du Président en Russie, l'inaltérable amitié était devenue « l'union fraternelle de deux nations amies et alliées ». Le rêve, que Napoléon avait fait un siècle avant, était accompli. L'alliance franco-russe, notre grande espérance historique, l'axe de notre politique extérieure, devenait une réalité.

Le Gouvernement de M. Méline eut besoin de cette force pour affronter l'épreuve que l'avenir lui réservait.

Le capitaine Dreyfus, condamné depuis deux ans pour trahison, subissait sa peine à l'île du Diable, et déjà le silence et l'oubli se faisaient autour de lui, quand de vagues rumeurs se répandirent dans les milieux politiques. On chuchota que des révélations récentes jetaient sur son affaire un jour nouveau. Un chercheur patient, pris de scrupules, avait découvert un fait grave ; le bordereau n'était pas de Dreyfus. Sur ce thème, les imaginations brodaient des histoires fantastiques : l'instruction avait été partiale et bizarre, des pièces, inconnues de l'accusé, avaient été communiquées à ses juges après la clôture des débats, et leur authenticité était controuvée. De ces prétendues découvertes, l'opinion publique fit un roman qui, peu à peu, se changea en drame.

Le monde israélite fut en émoi, et bientôt entraîna à sa suite tous les agités, tous les amateurs de scandales, tous ces vengeurs de l'innocence opprimée qui accourent toujours, dès qu'ils flairent l'oecasion de battre en brèche l'autorité ou la justice. A leur suite les partis entrèrent en scène.

Tandis qu'une certaine presse dénonçait une grande erreur judiciaire, la franc-maçonnerie fonça sur l'Église et les radicaux sur les conservateurs.

Le Gouvernement ne se laissa pas intimider par cette levée de boucliers. Le ministre de la Guerre vint à la tribune affirmer qu'en son âme et conscience Dreyfus était coupable. Comme l'orage ne s'apaisait pas, le Président du Conseil se leva et déclara nettement : « Il n'y a pas d'affaire

Dreyfus. » Cette péremptoire parole coupait court à toute espérance de revision judiciaire. Elle exaspéra les radicaux de la Chambre et la clientèle sémite et intellectuelle qui les suivait.

De ce jour, l'affaire devint une crise nationale, auprès de laquelle le Panama et le procès Wilson n'étaient que jeux d'enfant. La justice militaire était accusée de forfaiture, le Gouvernement d'improbité ; l'armée devenait une école d'immoralité, l'Église de fanatisme ; l'ordre social avait tout à craindre de l'alliance du sabre et du goupillon. « Nous chambarderons tout », disait un député influent, qui était aussi un israélite de marque.

Albert de Mun, effrayé, essaya d'arracher les masques:

« Il faut savoir, dit-il, s'il est vrai qu'il y ait dans ce pays « une puissance mystérieuse et occulte, assez forte pour « jeter les soupçons sur ceux qui commandent l'armée, sur « ceux qui, le jour où de grands devoirs s'imposeront à elle, « auront la mission de les conduire à l'ennemi et de diriger « la guerre : il faut savoir si elle est vraiment assez forte « pour bouleverser le pays entier, et jeter dans les esprits « des doutes et des soupçons sur les officiers. Il n'y a pas de « question politique ; il y a ici un Français, représentant « de son pays, qui a servi sa patrie pendant quinze ans « sous les armes, et dont le cœur de soldat est remué jus- « qu'au fond par l'odieuse campagne à laquelle nous as- « si s ton s. »

Le Gouvernement tint bon ; ce fut à la gauche de la Chambre et dans le camp des intellectuels surexcités un concert d'imprécations. Zola, l'un « des chefs d'orchestre », écrivit sa fameuse lettre « J'accuse », dans laquelle il avait condensé, sous une forme brutale, toutes les passions en émoi, toutes les calomnies en cours. A la lecture de cette pièce violente, Albert de Mun ressentit une telle indignation et trouva pour l'exprimer de si émouvantes paroles que le Gouvernement et la majorité déférèrent sur l'heure Zola à la justice.

Celui-ci comparut devant la cour d'assises qui lui appliqua un an de prison ; à sa sortie, la foule l'accueillit avec des huées. Nul témoin de cette scène ne se douta alors que le condamné honni aurait un jour des obsèques nationales, et une place dans ce Panthéon, au frontispice duquel est écrit : » Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. »

Ni les sanctions de la justice, ni les colères du public ne calmèrent les ardeurs du clan dreyfusiste. Celles-ci n'intimidèrent pas M. Méline qui, à tous les défis, à toutes les objurgations, répondit avec une fermeté tranquille : « Je ne sacrifierai jamais ni les droits de la justice, ni l'honneur de l'armée. »

Devant cette attitude, les radicaux perdirent toute mesure, et brisant ouvertement avec lui, se constituèrent en parti d'opposition. Du coup, le Ministère se trouva placé dans l'alternative ou de capituler ou de s'appuyer sur les conservateurs constitutionnels. Il préféra le concours d'une droite patriote au joug de radicaux en révolte contre l'ordre légal.

Ainsi l'axe de la majorité se trouva changé, et avec lui toute l'orientation de la politique. A la concentration républicaine succédait la conjonction des centres. De cette volte-face parlementaire pouvait sortir l'évolution ardemment désirée par le pays.

Les événements, plus que la volonté des hommes, créaient cette situation inespérée. Aucun dessein prémédité n'avait décidé M. Méline à tenter la périlleuse aventure où il se trouvait engagé : au moment où il cédait à la force des événements, il n'obéissait à aucune résolution arrêtée d'avance, et ne prévoyait ni les entraînements qu'il allait subir ni leurs suites inévitables.

Si les radicaux eussent été habiles, ils eussent fait taire leurs ressentiments, et retenu doucement le Ministère sur la pente où il avait mis le pied, presque sans s'en douter. Mais ils n'avaient ni le sentiment de la mesure, ni l'habitude

de la prudence, ni surtout l'esprit politique. Leur tempérament violent les emporta ; au lieu d'arrêter le mouvement qui entraînait les opportunistes à droite, ils le précipitèrent par leurs attaques. Tout de suite ils crièrent à la trahison, prodiguèrent les injures au « perfide » M. Barthou et firent si bien que le Cabinet, hésitant et timide, fut rivé presque malgré lui à la politique de transaction et poussé, l'épée dans les reins, dans la voie où il ne marchait qu'en tremblant. Quelle perspective s'ouvrait tout à coup devant les catholiques, combattus, traités en parias depuis vingt ans !

Albert de Mun vit du premier coup d'ceil l'importance de cette silencieuse entente avec le Gouvernement et résolut d'employer son influence à la faire aboutir.. Un accord électoral avec le centre, sans conditions ni sacrifices, c'était le salut. L'occasion était plus sûre que celle des négociations Rouvier, plus correcte que celle du boulangisme.

Sans doute on n'arriverait pas d'emblée au but, on ne recueillerait pas tout de suite de solides avantages, mais la solidarité du combat et de la victoire ne pouvait manquer d'être féconde. Par la force des choses, les rapprochements amèneraient les concessions. La paix se ferait d'elle-même sous le coup de la nécessité, sans atteinte à la dignité des uns et aux croyances des autres.

Comme il était certain que la tentative ébauchée, si elle échouait, serait, pour les catholiques, le signal des pires représailles, la sagesse commandait d'éviter toute polémique, toute exigence excessive, et surtout d'attendre la victoire avant d'en réclamer le prix.

Le défilé, dans lequel on s'engageait étant dangereux, il le fallait franchir en se sentant les coudes avec ses nouveaux alliés, mais sans se confondre avec eux. Le Gouvernement avait besoin de courage, l'opposition de prudence ; et ce n'étaient pas leurs vertus dominantes. L'essentiel était d'agir et de ne pas trop parler. Il est des circonstances où

on ne s'entend bien qu'à la condition de ne se rien dire. Un maître en politique n'a-t-il pas écrit : « Les matières d'État ne s'arrangent jamais mieux que dans le silence »?

Albert de Mun assistait avec une émotion inquiète à cette résurrection de l'esprit nouveau. Plus approchaient les élections, plus ses anxiétés redoublaient. Le suffrage universel allait dire le mot décisif, et de ce mot dépendait tout l'avenir.

Après vingt années d'âpres luttes, la République, de libre penseuse agressive qu'elle avait été, pouvait devenir, sinon chrétienne, du moins tolérante et impartiale. Les proscrits des dernières années pourraient reprendre leur place au foyer de la famille et y retrouver non, comme on les en accusait, privilèges et domination mais l'inestimable bienfait de la liberté.

Sans doute Albert de Mun eût souhaité pour l'Église une situation plus nette et un accord plus sincère ; mais il avait assisté à l'effondrement de tant d'espérances, il avait vu la vague d'incrédulité déferler avec tant de violence, que, tout en regrettant les nécessités qu'il fallait subir, il se réjouissait de l'arrêt de la guerre et des adoucissements d'une trêve, amorce d'une paix définitive.

Cette claire vision du possible, si elle ne le consolait pas des sacrifices douloureux, lui en montrait l'urgente nécessité. Pour sauver la situation, il fallait amener le Gouvernement à ne pas rompre son faux ménage avec la droite et convaincre la droite de ne demander ni trop ni trop tôt.

Il s'épuisa à recommander aux uns et aux autres de se comprendre à demi-mot et de marcher côte à côte sans se heurter. Malheureusement les froissements étaient inévitables. La question scolaire était, à chaque instant, la pierre d'achoppement. La loi prévoyait que les laïcisations d'écoles seraient achevées dans une période fixe qui touchait à son terme. M. Méline, qui ne pouvait espérer de sa majorité ni revision, ni sursis, multiplia les exécutions.

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Le moindre retard eût amené sa chute ; mais, au lieu d'expliquer simplement qu'il était lié par un texte impératif, il se fit un mérite de ce qui n'était qu'une contrainte. « Aucun ministère, dit-il fièrement, n'avait fait plus de laïcisations que le sien. »

Cette arithmétique vantarde n'apaisait pas la gauche qui la savait forcée, et irritait les catholiques dont quelquesuns en arrivaient à dire qu'aucun Ministère n'avait fait plus de mal. Par surcroît, l'éloquence officielle, fidèle à d'anciennes formules oratoires, avait des échappées mal sonnantes à des oreilles conservatrices. Albert de Mun en était surpris et irrité. « Je ne comprends pas, disait-il après une séance où la parole ministérielle avait été féconde en écarts, qu'on parle ainsi à des alliés dont on a besoin et sans lesquels on ne peut vivre. »

Si telles étaient ses impressions, que devaient être celles de l'extrême-droite, pour laquelle tout accommodement avec la République était un sacrifice au-dessus de ses forces. Peut-être eût-elle pris patience, si elle eût connu les conversations qui s'échangeaient alors entre l'habile diplomate qu'était le nonce Mgr Ferrata et le libéral ministre des Affaires étrangères qu'était M. Hanotaux. Celui-ci, inquiet de la violence et de la durée des querelles religieuses, indiquait, dansdes entretiens aujourd'hui connus, les concessions qui les devaient apaiser. « La loi scolaire, disait-il, pourrait être modifiée par l'introduction de l'enseignement religieux facultatif dans les écoles primaires et la loi militaire par l'envoi des soldats ecclésiastiques dans les services hospitaliers. »

Tel était précisément le programme minimum, que le nouveau parti constitutionnel, dès sa formation, avait exposé à la tribune. Si les intransigeants de droite eussent su qu'il entrait dans les prévisions du Gouvernement, ils eussent consenti sans doute à attendre et laissé se constituer le « parti tory réformateur ». Le sentiment religieux l'eût emporté sur l'esprit de parti. Le Cabinet remis en confiance n'eût pas toujours eu peur d'être compromis ni

toujours besoin d'être rassuré. Albert de Mun, obligé de partager son temps entre des amis qui se croyaient des dupes et des ministres qui se croyaient des complices, ne perdait pourtant pas courage, soutenu par la pensée que de longtemps pareille occasion ne s'offrirait de barrer la route aux influences radicales et maçonniques. Plus le dénouement électoral devenait prochain, plus il s'efforçait de calmer les frayeurs des uns et les impatiences des autres. Encore un effort, se disait-il, quand la tâche devenait trop difficile ; la brèche est ouverte, nous touchons au but.

A ce moment, l'organisation des catholiques consistait seulement en un état-major, groupé autour d'Etienne Lamy.

A la suite de l'échec électoral de 1893, des jeunes, nouveaux venus en politique, l'avaient imputé aux antécédents monarchiques des premiers meneurs et à l'insuffisance de leur programme social. Aussi avaient-ils réclamé une direction moins compromise et plus hardie. Etienne Lamy, républicain irréprochable, autrefois député et ancien 363, sociologue avisé, leur avait paru le chef désigné pour attirer des concours de gauche, sans lesquels le succès leur paraissait impossible. Grâce à une intervention puissante auprès de la Curie romaine, ils avaient obtenu pour lui du cardinal Rampolla une lettre d'encouragement, sinon d'investiture.

Les anciens chefs s'étaient effacés avec empressement, et le nouveau s'était mis à l'œuvre. Son rôle brillant au Parlement, sa chaude éloquence, sa réputation d'historien, sa place d'élite dans le monde littéraire étaient des titres à la confiance publique ; mais il se heurta à des résistances insoupçonnées. Les milieux où il agissait, avaient peu de goût pour l'association et la discipline, moins encore pour les nouveautés politiques. Il reconnut très vite l'impossibilité d'improviser une organisation d'ensemble et se contenta de former, sous le nom de «fédération électorale», un groupement de notabilités catholiques d'origines diverses,

pour la plupart étrangères à la vie militante. Les Chambres n'y étaient pas représentées, le nouveau groupe désirant échapper aux influences parlementaires et à celles des anciens partis. Plus doctrinaire que réaliste, il avait le goût des spéculations théoriques et le dédain de cet objectivisme pratique qu'enseigne l'expérience de la politique.

Le mépris des contingences est l'apanage des convaincus, mais leur écueil. Faire peu de cas des faits, c'est s'exposer à les mal comprendre et les mal diriger ; le suffrage universel, dans une société démocratique, est le plus impitoyable des réalistes.

Cet état d'esprit amena le nouveau comité à se renfermer dans des principes absolus, au risque de quelques erreurs de psychologie. La loi scolaire, qui excluait Dieu de l'école, la loi militaire qui mettait le sac au dos des curés blessaient les croyants ; et il était juste qu'ils en voulussent la revision. Mais si légitime que fût ce désir, ces croyants n'étaient pas encore de force à l'imposer de haute lutte ; des exigences impératives ne pouvaient tout de suite désarmer les vieilles résistances doublées d'intérêts électoraux.

Ces considérations d'ordre pratique ne frappèrent pas la fédération, ou furent écartées par ce qu'elle considéra comme un devoir de conscience : Etienne Lamy fut donc chargé de demander à M. Méline un rendez-vous et de lui signifier nettement que ses amis ne voteraient que pour des républicains s'engageant à reviser les lois scolaires et militaires.

L'accueil fut celui qu'il était aisé de prévoir. « Je ne transmettrai pas vos conditions à mes amis, répondit le Président du Conseil, certain qu'elles seraient repoussées. D'ailleurs, s'ils les acceptaient, ils seraient sûrement battus. » Voyant sortir le négociateur mécontent et déçu : « Décidément, murmura-t-il, les conservateurs n'ont rien appris ni rien oublié. »

Le mot n'était pas neuf, mais il traduisait les sentiments d'un parti qui regardait les deux lois comme des réformes auxquelles sa fortune électorale était à ce moment étroite-

ment liée. Il eût fallu, pour lui arracher ce solennel désaveu d'autres considérations que les scrupules de ses alliés, quelque honorables qu'ils fussent.

Si Albert de Mun, vétéran de la politique, eût été consulté, il eût déconseillé une démarche qui fatalement devait aboutir à la brouille. Il avait été trop mêlé aux luttes récentes, pour ne pas savoir que la première condition pour résoudre un tel problème était de ne pas l'aborder de front prématurément. Il se rappelait la tactique suivie par le centre allemand ; elle avait consisté à arriver à la Chambre le plus nombreux possible sans afficher d'exigences prématurées, à y former l'appoint d'une majorité de gouvernement, puis à s'interposer à l'occasion comme arbitre et à obtenir peu à peu des concessions partielles, préparant la solution définitive. Toute autre méthode conduisait à la défaite ; l'attaque brusquée était une erreur ; l'heure d'une victoire triomphale n'était pas venue. Que la méthode fût lente, c'était vrai ; mais à quoi servait une hâte qui menait droit à la culbute. Le dénouement était facile à prévoir. La rupture fut immédiate et complète.

Chacun rentra chez soi irrité contre son voisin ; l'œuvre des dix-huit derniers mois était perdue et, avec elle, l'occasion que des circonstances extraordinaires avaient fait naître.

Le désarroi se mit dans les deux camps ; les mesures prises en vue d'une entente se retournèrent contre les alliés maintenant brouillés. Les républicains modérés avaient mis contre eux une partie de leur clientèle ; et les catholiques, suspects aux partis dynastiques, étaient réduits à leurs seules forces. Les uns et les autres combattirent en ordre dispersé et furent battus. Au lieu de la concentration au centre, ce fut la dislocation, avec le repli sur les ailes.

Les radicaux s'étant aperçu vite des flottements de l'armée ennemie, avaient serré les rangs et chargé à fond.

Au premier tour de scrutin, ils gagnèrent presque la partie.

Le Gouvernement voulut douter encore d'un échec définitif et essaya une revanche au ballotage ; cette fois l'accord se fit, Lamy s'étant effacé. Mais il était trop tard ; le branle-bas était donné. Gouvernement et opposition réussirent malaisément à empêcher la défaite de tourner au désastre.

Les extrémistes de droite se consolèrent de ce dénouement. Ils étaient battus, mais l'honneur était sauf ; eux n'avaient ni transigé, ni négocié. Que la politique constitutionnelle s'effondrât et avec elle M. Méline, le malheur n'était pas grand. Les rêves de Léon XIII allaient s'évanouir devant cette rude leçon de choses ; la lutte reprendrait sur son ancien terrain, avec l'union conservatrice pour base et la monarchie pour but. Dieu ferait le reste.

Albert de Mun avait suivi ces derniers épisodes avec une tristesse que la pensée d'y être resté étranger n'adoucissait pas. Être battu était pénible ; mais voir ses amis les artisans de leur défaite était cruel. Il ne leur reprocha pas de s'être passé de ses conseils, mais se redit à lui-même cette parole, que le cardinal de Retz a écrite en tête de ses Mémoires : « Il est plus facile de combattre ses adversaires que de vivre avec ses amis. »

La branche de salut que la fortune avait offerte aux conservateurs était brisée. Leur barque, au moment d'entrer au port, était rejetée dans la haute mer et exposée à toutes les tempêtes.

Comment, après de si rudes mécomptes, ne pas tourner avec angoisse la page blanche, où allait s'écrire l'histoire de demain?

La guerre religieuse à outrance.

Albert de Mun à l'Académie Française.

Mort du Président Félix-Faure.

Ministère Waldeck-Rousseau. — La loi d'association.

Fondation de l'Action Libérale Populaire.

Avec les élections de 1898 commence la grande guerre religieuse. La politique d'esprit nouveaua subi un échec décisif ; l'anticléricalisme, ranimé par un infructueux essai de pacification, va reprendre avec des haines surexcitées. Le radicalisme maçonnique entend regagner le terrain perdu depuis des années, et se préserver, par un surcroît de rigueurs, d'angoisses semblables à celles que lui a causées la dernière alerte.

De leur côté, les extrémistes de droite se persuadent que les constitutionnels seuls ayant été battus, eux vont pouvoir reprendre une lutte victorieuse avec les méthodes de 1885. A leurs yeux, il suffit, pour vaincre, de s'affirmer nettement en face du régime établi, et d'attendre, sans rien céder, le retour de l'opinion désabusée des tentatives transactionnelles.

Leur premier soin fut d'écarter Etienne Lamy, qu'ils accusaient de timidité, presque d'opportunisme. Que faire, disaient-ils, avec un républicain dont les convictions politiques paralysent les bonnes intentions? Comme toitt arrive dans les temps de confusion, ils l'accusèrent d'avoir cédé sur les questions scolaire et militaire. C'est en vain qu'il avait porté à M. Méline l'ultimatum de son comité ; il restait suspect et dut, pour se défendre, invoquer le témoignage d'amis qui l'avaient vu à l'oeuvre ; les suspicions prirent un tel caractère qu'il crut de sa dignité de se retirer. Sa retraite entraîna la dissolution de sa fédération. Il n'y eut

plus, dans le pays, l'ombre d'une organisation. Dès la réunion de la nouvelle Chambre, les ministres jetèrent le manche après la cognée. Tout pourtant n'était pas perdu. Une Chambre nouvelle renferme toujours des flottants, qui ne savent où aller. Un Gouvernement avisé a quelques jours pour ressaisir ces âmes novices, sur lesquelles le pouvoir, entrevu à travers les mirages du lointain, exerce un prestige magique. Ces nouveaux ont bien pris, devant leurs électeurs, des attitudes violentes et des étiquettes foncées ; mais toute cette mise en scène électorale s'est évanouie dans le voyage de Paris, et les provinciales ardeurs se calment dans l'atmosphère du Palais-Bourbon.

Le Cabinet meurtri n'avait pas de temps à perdre. L'intérêt du pays, plus encore que le sien, lui commandait de se hâter. La République arrivait à un dangereux carrefour. Allait-elle suivre la route entr'ouverte par les sages ou aiguiller sur la voie radicale? Là était le problème ; de ce problème dépendait l'avenir.

Tout conspira contre les modérés, surtout eux-mêmes. Le Président de la République, M. Félix Faure, avait de bonnes intentions, mais de courtes vues. Nourri de la doctrine maçonnique, il ne croyait pas au péril à gauche, et d'ailleurs se jugeait de taille à le conjurer. Convaincu qu'il saurait contenir et au besoin user les radicaux, il les proclama victorieux et les rendit intraitables. Par surcroît, M. Méline se défendit peu, ses ministres moins encore. Ceux-ci avaient senti passer le vent de la défaite, et pressés de sortir de l'impasse où ils piétinaient, voulaient, comme le disait un des leurs, élever une cloison entre les conservateurs et eux. Il n'en fallait pas tant, pour que la bande des flottants courût s'engouffrer dans l'armée radicale.

A sa première rencontre avec la Chambre, M. Méline obtint péniblement quelques voix de majorité. Dégoûté du pouvoir, abandonné des siens, presque suspect au Chef de l'État, il ne voulut pas se donner le temps d'analyser le scrutin, d'interroger ses amis, et de sonder le terrain en vue

d'une revanche possible. Il prit son parti sur l'heure et se retira.

Cette fois, les conservateurs les plus intraitables virent le danger. Devant le fossé ouvert sous leurs pas, ils firent un bond en arrière, et votèrent presque avec entrain un ordre du jour qui les excluait formellement de la majorité. Albert de Mun ne leur en demandait pas tant, quelques mois avant. Pour se justifier, ils dirent que c'étaient là de vaines formules et qu'autant en emportait le vent.

M.Méline,qui avait osé dire: «La lutte n'est pas entre deux politiques, elle est entre deux sociétés », rencontra, en quittant la salle des séances, un député de droite, qui avait beaucoup désiré son succès, et lui dit, en lui tendant la main : « Souvenez-vous de cette journée, elle sera mémorable. »

Mémorable, elle l'a été ! Elle a vu avorter la dernière tentative d'apaisement et s'ouvrir contre la conscience religieuse une série d'attentats dont la France souffre encore.

En exprimant ses craintes, M. Méline savait quels desseins s'ourdissaient dans l'ombre et de quelles violences serait suivi son inutile essai de pacification. Le pouvoir, tombé de ses mains, échut au chef du radicalisme anticlérical. D'un bond, le recul alla jusqu'aux extrêmes frontières de la majorité. M. Brisson fut chargé de former le Cabinet.

La nouvelle combinaison ministérielle était la revanche de ce bloc auquel M. Spuller avait porté les premiers coups et que M. Méline crut un instant avoir brisé. On retournait à treize ans en arrière. La majorité avait pour programme des formules plus que des idées précises ; mais c'étaient des formules belliqueuses, riches de représailles.

Les adversaires de la République n'éprouvèrent qu'un chagrin médiocre de ce retour offensif du radicalisme. Ils croyaient à la politique du pire et se persuadaient que le bien allait sortir de l'excès du mal. Albert de Mun ne s'émut pas plus de leurs prophéties que de leurs railleries. Il ne rappela aux ironistes, ni les heureux résultats des dernières

années, ni les exigences qui les avaient compromis, et laissa aux événements le soin d'apporter des enseignements plus instructifs que ses paroles.

A ce moment, il reçut un honneur vivement désiré. Un siège à l'Académie lui fut donné dans les conditions les plus flatteuses. En accueillant avec empressement ce clérical impénitent, l'Académie s'honora autant qu'elle l'honora luimême. Son choix ne fut pas sans courage ; il n'est pas resté sans récompense. Elle a eu sa part, sa large part, de l'éclatante renommée qu'a acquise son nouvel élu. Son patrimoine de gloire s'est enrichi de celle qui entoure un nom, inscrit aujourd'hui au livre d'or de la patrie.

Dans son discours de réception, il avait à faire l'éloge de M. Jules Simon, « le chef des incertains ». La tâche n'était pas sans péril. Il s'en acquitta avec une équité et une élévation, qui lui valurent d'unanimes applaudissements. Après avoir loué le spiritualiste éminent, l'écrivain d'élite, l'orateur d'une souplesse incomparable, il voulut, à la fin, se dégager des contraintes qu'il avait dû s'imposer et redevenir vraiment lui-même. Ses dernières paroles furent l'affirmation de ses croyances, affirmation presque altière, où l'on sent la revanche de sa conscience un instant gênée. « La « Révolution française, dit-il, est en ce moment le point « de partage entre les hommes et la pierre de touche de « leurs idées. C'est que, fille de la Réforme et de l'Encyclo- « pédie, elle fut par-dessus tout une conception philoso- « phique et sociale, l'acte qui soustrait la société à l'ordre « surnaturel et ne donne à l'individu pour limite de ses « droits que la loi sortie de sa propre volonté, l'autorité qui, « privant les citoyens de tous les liens naturels rompus ou « dénoués, ne laisse subsister dans la nation que des isolés « impuissants dans leur liberté. Naturalisme et individua- « lisme, tout le siècle a reposé sur cette double conception.

« Voici qu'à cette heuse incertaine, entre les temps qui « finissent et les temps qui commencent, se lève une vision « é ton nante, aube déjà naissante dans le soir où nous en-

« trons. Le Christ, répudié par un siècle expirant, apparaît « sur sa tombe avec des promesses d'amour et de justice, « et sur le berceau du siècle naissant, la voix retentit, ou- « bliée de la foule, qui fit descendre vers elle le grand cri de « l'éternelle pitié. »

C'était en termes magnifiques tout son programme politique, tout son credo religieux. Il n'y manquait, pour achever sa confession publique, que l'exposé de ses doctrines sociales.

Cet exposé, il l'avait fait peu de jours avant, à une réunion de la Jeunesse catholique, association filiale de l'œuvre des Cercles. Des jeunes, pleins de foi, épris de justice et de progrès, s'étaient groupés pour travailler à leur perfectionnement moral et organiser, dans le pays, un apostolat religieux et social. Déjà nombreux, ils avaient, par surcroît, un enthousiasme qui rendait féconde leur action. De cette pépinière est sortie une phalange généreuse et forte, qui a vaillamment servi l'Église et la France. Albert de Mun a eu la joie de voir naître de l'humble germe qu'il avait jeté en terre un arbre puissant, dont la vaste ramure s'est étendue sur tout le pays.

C'est à la séance d'ouverture d'un de ses congrès qu'il traça, avec une hardiesse un peu déconcertante pour les vétérans, la voie sociale où l'association devait s'engager.

« Les classes élevées ont abandonné le peuple, après « l'avoir perverti. Leur responsabilité est lourde, écrasante, « dans ce siècle de fer, ce n'est pas assez dire, dans les « longues corruptions qui l'ont préparé. Ne vous laissez « pas plus confondre avec cet ancien régime, qu'on jette au- « devant de vous, pour entraver votre marche, et qui n'est « qu'un mannequin bourré de mensonges, qu'avec ce ré- « gime moderne, édifié par les ambitieux et les satisfaits de «"la fortune. Vous êtes les tenants du régime chrétien. Votre « programme se résume en un mot : le service de l'Église et « du peuple. »

L'Académie eût écouté, sans s'offenser, le désaveu de

l'ancien régime ; peut-être eût-elle été un peu émue de cette ardente philippique « contre le régime moderne et les satisfaits de la fortune ». Il avait été sage de réserver à de jeunes croyants un acte d'accusation dont la véhémence procédait d'une conception surnaturelle de la société humaine.

Rentrant à la Chambre après son succès académique, il retrouva les radicaux en bataille. Encore sous le coup des colères que leur avait laissées la dernière alerte électorale, ils tenaient à se prémunir contre le retour clés périls auxquels ils venaient d'échapper.

Leur désir de se défendre se confondait avec celui de se venger. La conjonction du centre et de la droite, quoique restée à l'état d'ébauche, leur avait révélé un danger qu'ils ne soupçonnaient pas. Perdre légalement le gouvernement de cette République, qu'ils disaient si souvent avoir sauvée, c'était une mésaventure dont ils ne voulaient plus courir le risque. L'affaire Dreyfus leur fournit à point l'occasion de reconstituer le Bloc, gravement effrité, et d'exercer des vengeances. Quant à des réformes, ils n'y songeaient pas.

L'antisémitisme était alors très en vogue. Drumont l'avait si fort accrédité qu'il était devenu, pour beaucoup, un fanatisme ; l'opinion désorientée a périodiquement de ces engouements qui changent d'étiquette, mais non d'origine ; ils procèdent tous d'un profond dégoût du présent. La condammnation d'un officier juif, pour intelligences avec l'ennemi, parut la confirmation de ses doctrines et exaspéra des passions déjà surexcitées. Par un choc en retour, les champions de la réhabilitation de Dreyfus redoublèrent d'activité et de violence. Les meneurs étaient surtout des anticléricaux de toute origine. Leurs premiers efforts, sous le ministère Méline, n'avaient pas été heureux ; ils s'étaient heurtés au sentiment national, mais, après des élections favorables aux radicaux, ils se remirent à l'œuvre avec l'appui de nouveaux alliés ; « l'affaire » leur devint un excellent tremplin politique.

Leur campagne fut un instant suspendue par un incident

extérieur, qui absorba l'attention publique. Une mission, organisée à l'instigation du Président Carnot, venait, sous la conduite du commandant Marchand, de traverser l'Afrique et, après de longues souffrances héroïquement supportées d'atteindre Fachoda, où elle avait installé l'influence française au Soudan et coupé à l'Angleterre la route du Cap au Caire. Le Parlement et le pays ressentaient la juste fierté d'un tel exploit, quand ils apprirent avec stupeur, que, sur un geste des Anglais, Marchand et sa troupe de braves avaient reçu l'ordre d'évacuer la ville conquise et de se rembarquer en Egypte. La reculade était cruelle ; le langage du Gouvernement l'aggrava par sa crudité : « La situation politique, écrivit le ministre des Affaires étran- ; Vos, M. Delcassé, au glorieux chef de la mission, oblige le Gouvernement à abandonner Fachoda. Il vous prie de procéder à son évacuation et de rentrer en France. »

La menace d'un ultimatum anglais expliqua seule à quelques initiés un tel ordre, donné en de tels termes.

La déception fut profonde. Pour la seconde fois, en moins d'un quart de siècle, la France subissait sur la terre d'Afrique les affronts de l'Angleterre, et, cette fois, avec une rudesse qui semblait une provocation. Le Soudan, après l'Egypte, c'était trop. Le premier moment de colère passé, l'opinion comprit que la France ne pouvait faire la guerre pour Fachoda et l'effervescence se calma. De cet échec si dur, notre diplomatie tira un enseignement. Elle comprit qu'il en fallait finir avec l'hostilité anglaise et chercher un terrain d'entente avec notre inquiète voisine. L'avenir a prouvé la justesse de ses vues. L'expédition de Fachoda fut une faute, mais une heureuse faute.

L'affaire Dreyfus recommença aussitôt, et, à son occasion, le patriotisme blessé de la Chambre voulut prendre une revanche. Les radicaux, s'étant hasardés à mettre en suspicion l'impartialité du Conseil de guerre, et en doute la culpabilité du condamné, le ministre de la Guerre releva ces imputations avec une éloquence impétueuse, qui traduisait

le sentiment de la majorité. Son succès prit même les caractères d'une manifestation et l'affichage de son discours fut voté d'acclamation. M. Cavaignac devint subitement un des hommes les plus populaires, et put dire, quelques jours après, sans trop d'exagération. « J'ai la France derrière moi. »

Il comptait sans les revirements de l'opinion. Les affiches de son discours s'étalaient encore sur les murs, quand ses bureaux firent une déconcertante découverte. Un des documents, communiqués au Conseil de guerre, après la clôture des débats, était faux ; un examen attentif avait révélé que le nom de « Dreyfus » y avait été frauduleusement intercalé. L'auteur du crime était un officier supérieur du Cabinet ministériel, jusque-là d'une parfaite honorabilité. Convaincu de la culpabilité de Dreyfus, il avait, dans un moment d'aberration, cru servir la vérité, en ajoutant une preuve matérielle à des preuves morales, à ses yeux décisives et méconnues.

M. Cavaignac le fit arrêter sur-le-champ et conduire au Mont-Valérien, où le malheureux se coupa la gorge. Justice faite, il donna sa démission de ministre et quitta le pouvoir, suivi de la sympathie générale.

Au premier moment, les exaltés prirent parti pour l'officier, dont le patriotisme égaré avait subi un entraînement, semblable à celui qui jadis avait fait de Charlotte Corday « l'ange de l'assassinat ». Mais, à la réflexion, le public se demanda si cette pièce fausse, qui n'avait été soumise à aucune discussion contradictoire, n'avait pas déterminé la conviction des juges et la condamnation de l'accusé. Le court passage du général Chanoine au ministère de la Guerre, le geste brusque avec lequel il jeta son portefeuille sur la tribune, achevèrent de troubler les esprits. M. Brisson en profita pour ordonner la revision de l'affaire et déférer à la Cour de cassation l'arrêt du Conseil de guerre qui condamnait Dreyfus.

Ce fut, dans le clan radical, un délire de joie, et, dans la

presse juive ou judaïsante, des explosions d'outrages contre l'armée et l'Église. Le scandale devint tel que la Chambre le jugea intolérable et invita le Gouvernement à y mettre un terme. Cette injonction frappa au cœur M. Brisson qui, plutôt que d'obéir, donna sa démission.

Son successeur, M. Charles Dupuy, se trouva tout de suite débordé par les passions soulevées autour de lui. Le désarroi était partout, dans le Parlement, dans le pays, dans le prétoire, où se déroulaient les débats du procès en revision.

Tout le monde avait perdu la tête ; les journaux et les orateurs ne gardaient plus aucune mesure. Un haut personnage du Gouvernement dit de la section de la Cour de cassation saisie de la revision, qu'elle était bien nommée « la Chambre criminelle». Un député, à la tribune, qualifia trois des magistrats en faisant partie de « trio de coquins ». L'agitation devint telle qu'on entendit un ministre dire tout haut : « Quand nous nous réunissons en conseil, nous nous demandons, si nous ne serons pas enlevés par un coup de main. »

Dans ce déchaînement, M. Dupuy « changea son fusil d'épaule » et prit un grand parti. Il déposa une loi qui dessaisissait la Chambre criminelle et transférait la connaissance de la revision à la Cour de cassation, toutes Chambres réunies. Cette opération, qui dépouillait la juridiction de droit commun, rappelait à beaucoup les évocations d'ancien régime. Quoique légalisée par le Parlement, elle restait une grave mesure d'exception. Mais telles étaient les passions, que les quelques députés qui voulurent se réclamer des principes absolus du droit public furent honnis.

L'incohérence confinait à l'anarchie. L'affaire Dreyfus devenait une entreprise révolutionnaire ; les radicaux l'exploitaient contre l'armée, école d'autoritarisme brutal, contre l'Église, école de fanatisme aveugle ; les nationalistes s'en servaient comme d'un bélier contre le Gouvernement affolé.

Pendant que les libres-penseurs parlementaires s'achar-

naient contre le clergé, Léon XIII donna à la France un éclatant témoignage de son inaltérable bienveillance.

L'empereur Guillaume venait d'accomplir en Orient un théâtral voyage, où il s'était posé en protecteur de l'islamisme. A ses ambitions politiques s'ajoutaient des ardeurs luthériennes. Dans sa conception d'hégémonie mondiale, il rêvait à la fois de s'ouvrir par le golfe Persique la route des Indes et de détruire, avec les capitulations, notre protectorat religieux en Orient. A peine dissimulait-il ses desseins sous quelques précautions diplomatiques.

Il achevait sa triomphale tournée, lorsqu'une lettre du Pape au cardinal Langénieux vint renverser le frêle édifice, qu'il s'enorgueillissait d'avoir construit. « La France, y était-il dit, a, en Orient, une situation à part, que la Providence lui a confiée, noble mission qui a été confirmée non seulement par une pratique séculaire, mais encore par des traités internationaux, ainsi que l'a reconnu notre Congrégation des Rites, par déclaration du 21 mars 1888. Le Saint-Siège ne veut rien changer au glorieux patrimoine, que la France a reçu de ses ancêtres, et qu'elle entend sans doute- conserver, en se montrant à la hauteur de sa tâche. »

Cette haute consécration des droits de la France, au moment où l'empereur d'Allemagne faisait étalage de ses ambitions orientales, aurait dû désarmer les hostilités des vrais patriotes, fussent-ils libres-penseurs et antimilitaristes ; il n'en fut rien. Plus que jamais ils dénoncèrent l'alliance du sabre et du goupillon. Les catholiques s'efforçaient pourtant de ne pas mêler de question confessionnelle à l'affaire Dreyfus, et de parler seulement du respect de la chose jugée et de l'honneur militaire ; leur religion leur recommandait d'ailleurs la prudence, car elle espère voir un jour les Israélites reprendre leur place dans la famille chrétienne. Quand ils prenaient part au débat, ce qui était rare, c'était surtout pour repousser les outrages faits à leur foi ou à l'armée.

Albert de Mun donnait, l'exemple de cette réserve. Il renfermait en lui-même ses douleurs et ses colères, ou ne les épanchait que dans des conversations et des lettres intimes.

« Pauvre et chère armée, écrivit-il alors, courbée sous la « tâche quotidienne, l'esprit tendu vers la frontière ou- « verte, oubliant les critiques, travaillant à l'union des « cœurs, à l'œuvre sacrée ! Pauvre armée, qu'il y a huit ans « encore nous avons vue si belle dans les plaines de Chalons, « quand, rayonnant de force et de confiance, elle s'offrait en « gage à l'alliance nouvelle ! Pauvre armée, jusqu'où l'a « conduite le rude calvaire qu'elle gravit,, depuis que « l'affaire Dreyfus l'a touchée de son souffle empoisonné ! « Outragée, calomniée publiquement, parfois abandonnée « de ses chefs, trahie par eux jusqu'au mépris de son hon- « neur, réduite à dévorer tous les opprobres dans un silence « humilié, il faut encore qu'elle voie, par la porte basse de la « délation, la méfiance se glisser dans ses rangs et y tuer la « loyale camaraderie dont est faite la solidarité militaire. » Aux tristesses que lui causaient ces scandales s'ajoutaient des préoccupations pour le maintien de l'ordre. Il n'était initié ni aux projets des partis, ni à ceux du Gouvernement ; mais il sentait que de graves événements se préparaient dans l'ombre, et que la crise, arrivée à l'état aigu, se dénouerait par la violence, sans qu'il sût qui en prendrait l'initiative. Les nationalistes tenteraient-ils l'assaut? Le '-1ère les préviendrait-il?

Dans la mêlée, deux hommes émergeaient au premier plan : Déroulède, Drumont. Déroulède avait la flamme d'un poète et le cœur d'un preux. Soldat en 1870, il avait, jusqu'au dernier jour, combattu en héros, et la défaite lui avait laissé des souvenirs où la colère se mêlait à la douleur. D'abord, sa consolation fut de chanter, dans des vers bientôt populaires, les regrets et les espoirs de la patrie, puis il prit la direction d'une ligue dont le programme se résumait dans ces mots symboliques : « Metz, Strasbourg ». Au

Parlement, où il montra autant de courage que sur le champ de bataille, dans la vie politique où ses discours étaient des actes, la revanche fut sa passion, presque sa religion. Si le nationalisme a un fondateur, c'est lui.

Drumont était un écrivain de race ; son érudition était vaste, sa plume acérée, son courage égal à son talent. D'humeur sombre, croyant à sa mission, il était l'homme d'une seule idée : les juifs personnifiaient pour lui le Mammon maudit, c'est-à-dire la détestable puissance de l'argent que sa pauvreté lui rendait plus odieuse encore. Les études, les réflexions d'une vie solitaire l'avaient persuadé qu'Israël dominait tout, le monde des affaires et le monde des salons, que le Gouvernement était son jouet, la franc-maçonnerie son agent de liaison avec le Parlement.

A cette époque agitée, son journal et ses livres répondaient aux passions d'une partie de l'opinion, aigrie par de longs excès. Son influence était arrivée à son apogée, le jour où l'affaire Dreyfus apparut à la foule comme la justification de ses doctrines et la réalisation de ses prophéties. La faveur populaire, la coïncidence des événements, lui donnèrent quelque griserie. Quand il entendit les pacifistes s'élever en chœur contre l'armée et les francs-maçons contre l'Église, son indignation ne connut plus de bornes et le faux du commandant Henry lui parut si méritoire qu'il ouvrit une souscription dans son journal en faveur de sa veuve. Mais il manquait à ce penseur le tempérament d'un homme d'action. Le Gouvernement eut cette chance heureuse que de ses adversaires les plus en vue, l'un fut un paladin, l'autre un théoricien.

Après de longs et tristes débats devant la Cour de cassation, la revision fut prononcée et Dreyfus renvoyé devant le Conseil de guerre de Rennes. C'était le signal attendu.

Justement à ce moment, disparut, emporté par un mal étrange, le Président Félix-Faure, qui, sans le vouloir, avait laissé s'ouvrir l'outre d'Éole. La soudaineté, le mystère de sa mort, la vacance du pouvoir, la réunion prochaine du

Congrès, achevèrent de rendre aiguë une situation déjà profondément troublée. On ne parlait que de poison et de complot.

Dans les jours qui suivirent sa mort, on entendit comme le sourd grondement d'un orage prêt à éclater. Des passions frémissantes étaient en effervescence. Déroulède se trouva subitement le chef d'une opposition impatiente d'agir, sans savoir ni comment ni pourquoi elle agirait. Un peu étourdi de son rôle, il voulut, soit scrupule, soit embarras, différer l'explosion du mouvement jusqu'après l'enterrement de Félix Faure. Peut-être pensa-t-il que le rassemblement des troupes, à l'occasion de la cérémonie funèbre, lui faciliterait le moyen de les entraîner. Peut-être comptait-il simplement sur l'imprévu, car il était plus poète que conspirateur.

Une indiscrétion, commise dans la nuit qui précéda les obsèques, dévoila ses projets d'ailleurs confus et les fit avorter. Tout se borna à un geste de sa main sur la bride du cheval, monté par un général qu'il supposait sympathique.

Le lendemain, M. Loubet fut élu Président de la République. Le nouveau chef de l'État n'était ni jacobin, ni sectaire. Candidat du Bloc, dont il suivait la politique sans en partager les passions, il avait, au cours de sa carrière, considéré l'opposition comme une indiscipline. Convaincu qu'en politique l'événement est le grand juge, il l'acceptait par correction, sans toujours l'admirer, mais sans jamais le discuter. La majorité le choisit pour ne pas rencontrer à l'Elysée d'initiative personnelle qui la pût contrecarrer.

Son installation ne se fit pas sans esclandre. A Versailles, le public entoura sa voiture, en poussant des cris irrévérencieux ; à Paris, même scène. Si l'officier qui commandait son escorte n'eût pas fait serrer les rangs, il est possible que le nouveau Président fût devenu l'otage de la foule.

Les premiers mois lui apportèrent d'incessants déboires ; une fois même, la police en défaut ne le protégea pas à Long-

champ contre une voie de fait dont l'auteur n'était pas un anarchiste.

Le coup frappé sur son chapeau entraîna la chute du ministère Dupuy. Inquiet de la tournure des événements, il fit appel aux chefs les plus en renom de la majorité, et, après des refus inattendus, offrit le pouvoir à celui d'entre eux qui se tenait le plus à l'écart et restait le plus énigmatique : M. Waldeck-Rousseau.

C'était un silencieux, d'une énergie froide, d'un talent fait de lumière sans charme mais non sans puissance, absolu dans ses idées opportunistes, un breton girondin. Il s'était signalé au barreau par des succès éclatants, et dans la politique par une fermeté dédaigneuse, qui, en ce temps de laisser-aller, passait pour du puritanisme. Mirai eût dit de lui comme de Barnave : « Il n'y a pas de divin en lui.»

La constitution de son cabinet révéla ses projets. Elle prouva qu'il entendait être un chef de parti, non l'organe du sentiment national. S'il eût eu la claire vision de l'intérêt public, un beau rôle se fût offert à lui. Arbitre entre les partis, il eût imposé le respect de la justice, protégé la liberté des consciences, défendu l'armée contre les outrages, contenu les forces de destruction déjà en mouvement et ainsi arraché le pays à un état latent cle guerre civile.

Cette grande tâche était digne d'un grand citoyen, mais l'âme sceptique de M. Waldeck-Rousseau n'était pas à h hauteur de son intelligence ; il avait de vastes facultés et de petites passions ; le politicien et le libre-penseur étouffaient en lui l'homme d'État. L'abus qu'il a fait des talents dont il était doué a coûté cher à la France et ouvert une des plus tristes périodes de son histoire.

La composition du Ministère souleva des orages à droite et à gauche ; la présence du général de GallifTet exaspérait radicaux et socialistes,' celle de M. Millerand alarmait leq conservateurs. Albert de Mun ne s'effrayait ni de Tune ni de l'autre. Il avait été officier d'ordonnance du général de '

liiïet, et parfois le collaborateur de M. Miîlcrand, dans l'étude des lois sociales.

Comme l'existence du Cabinet dépendait de quelques voix, il voulut, avant de refuser la sienne, savoir quelles étaient au juste les vraies intentions de l'homme qui avait été pour le Bloc un rude adversaire, et pour M. Méline un utile auxiliaire. Il l'aborda et lui fit part de ses inquiétudes. La réponse fut courtoise, un peu triste, mais nullement encourageante. Il était visible que le modéré d'hier avait aiguillé sur une voie nouvelle.

Dans sa première rencontre avec la Chambre, le Cabinet, interpellé par les radicaux, n'échappa à un vote de défiance que grâce aux concours inattendus d'anciens amis du centre gauche. Sortant de la séance, dans l'émotion d'une lutte violente, le Président du Conseil aborda un député de l'opposition qui venait de voter contre lui, et lui dit d'un ton amer et presque irrité : « Vous me reprochez M. Millerand, vous en verrez bien d'autres.»

On en a vu en effet bien d'autres.

M. Waldeck-Rousseau, sûr de son terrain, se mit à l'œuvre pour sauver Dreyfus, qui à ses yeux incarnait la République. La « défense républicaine », sa création, débuta par une grande manifestation populaire sur la place de la Nation. Le chef de l'État, entouré de ses ministres, passa en revue l'armée de la Révolution sociale. Pendant des heures, il vit défiler et salua toutes les variétés d'organisations révolutionnaires avec leurs drapeaux rouges, toutes les variétés d'organisations maçonniques avec leurs insignes.

Après quoi, vint la reprise du procès de Déroulède. Le jury de la Seine l'avait acquitté pour l'incident de Reuilly. Le ministre de la Justice, M. Monis, fut chargé de revoir le dossier et crut y découvrir la preuve d'un vaste complot contre la sûreté de l'État. Déroulède arrêté d'abord à Croissy-sur-Seine fut traduit devant le Sénat dénommé pour cette besogne « Cour de justice », et condamné à dix ans de bannissement. Ses prétendus complices, triés avec soin

dans les fractions les plus actives de l'opposition, en furent quittes pour cinq ans. Un seul fut acquitté, M. de Ramel, député royaliste ; la considération dont l'entouraient le Parlement et la Cour de cassation où il était avocat le protégea contre les foudres de la Cour de justice.

Ce n'étaient là que les préliminaires de la grande scène qui allait se jouer à Rennes, devant le conseil de guerre chargé de juger Dreyfus, retour de l'île du Diable. L'opinion avait été savamment montée ; les débats furent longs et palpitants. L'acquittement était devenu une affaire d'État, presque de salut public. La condamnation, même avec circonstances atténuantes, consterna le Gouvernement, mais ne le prit pas au dépourvu. Il avait tout prévu ; le condamné reçut sur l'heure sa grâce et fut mis en liberté.

Après cette demi-réhabilitation, vinrent les représailles politiques. Comme de coutume, la grande victime fut l'Église catholique ; c'était moins dangereux que de s'attaquer à l'armée. M. Waldeck-Rousseau était un incrédule doctrinaire, qui voyait dans la République, l'émancipatrice de la raison longtemps asservie par les préjugés religieux. Avec des formes modérées et des affectations de tolérance, il faisait à l'Église la guerre savante d'un intellectuel avisé qui savait les endroits sensibles où il la fallait frapper. Ses couvents lui fournissaient des apôtres, ses écoles des recrues ; fermer les couvents et les écoles, c'était l'amputer de deux membres.

De cette conception sortirent deux lois également perfides ; l'une, sur le droit d'association qui subordonnait l'existence des ordres religieux à une autorisation préalable du Parlement ; l'autre, sur le stage scolaire qui obligeait les élèves de l'enseignement libre à passer un an dans des lycées de l'État, avant de subir leurs examens et d'obtenir leurs diplômes. La religion était frappée dans son apostolat et son enseignement, c'est-à-dire dans ses deux forces vitales : c'était faire coup double.

M. Waldeck-Rousseau jugea pru#dent de préparer l'opinion. Faire une manifestation à Paris n'était pas sans péril ; la province offrait pour la révélation de ses projets un asile sûr et un auditoire docile. Toulouse fut choisie et le journal la Dépêche, moniteur radical du Sud-Ouest, organisa un banquet et choisit les convives. Waldeck- Rousseau souleva l'enthousiasme des Toulousains, fiers de recevoir la primeur de desseins dignes d'un disciple de Cujas doublé d'un disciple de Machiavel. En son honneur toutes les loges tirèrent force batteries d'allégresse.

Supprimer de fait les congrégations dans une loi proclamant la liberté de s'associer était déjà une trouvaille ; mais les supprimer en en laissant l'odieux au Parlement était une idée géniale. S'emparer pendant un an de toute la jeunesse des collèges libres, tout en proclamant intangible la liberté d'enseignement, c'était joindre l'ironie à la perfidie.

Ce chef-d'œuvre d'arbitraire et de rouerie ne frappa pas d'admiration tous les républicains. Beaucoup, au fond du cœur, éprouvèrent quelque honte du reniement qu'on leur imposait. Ils sentaient bien qu'une liberté, subordonnée à une autorisation, était une moquerie et, si cette autorisation dépendait d'ennemis déclarés, une moquerie cynique. Un de leurs chefs n'avait-il pas écrit : « Il n'y a de sûreté pour tous qu'en s'associant pour défendre ses droits, lesquels ne sont que des libertés générales »? Leur parti n'avait-il pas lutté pendant un siècle pour la conquête de ce droit d'association, qu'il appelait la pierre d'angle d'une société démocratique, la grande Charte des temps nouveaux? Sous l'Empire, Jules Ferry, impliqué dans le procès des Treize, n'avait-il pas demandé à Berryer de défendre le droit d'association, violé en sa personne? Arriver au pouvoir pour le confisquer, en joignant l'hypocrisie à l'arbitraire, c'était se donner un cruel démenti. Parodier le Gouvernement impérial, en soumettant les ordres religieux à l'au-

torisation préalable qu'il avait fait subir aux journaux, quelle humiliation pour les irréconciliables de Belleville !

L'autorisation n'était pas cette fois accordée par les préfets mais ce qui était pire par des députés anticléricaux plus asservis à leurs passions que des préfets à leurs ministres ; les majorités anonymes ont encore moins de scrupules que des fonctionnaires

M. Waldeck-Rousseau, en présentant à ses amis une coupe si amère, se réclama delà raison d'État et fit briller à leurs yeux la perspective d'un premier coup porté au Concordat. Il fit surtout appel à toutes les vieilles passions anîicléricales, à tous les sophismes du plus faux libéralisme. Mais il n'essaya pas, comme l'ont prétendu depuis des amis dans l'embarras, de mesurer ses coups et d'épargner quelques victimes. Tous les congréganistes furent enveloppés dans les mêmes anathèmes et la même proscription : « Ils aliènent, dit-il, par des vœux immoraux et anti sociaux des droits qui ne sont pas dans le commerce ; le clergé régulier est en lutte contre le clergé séculier, lutte de la chapelle contre la paroisse ; la main-morte congréganiste est incompatible avec le développement de la richesse nationale.» A ce moment, loin de songer à des ménagements, il n'avait qu'une pensée, mettre dans les mains de sa majorité, l'arme qui devait frapper tous les ordres religieux indistinctement. Ce ne fut que deux ans après, que rentré dans la vie privée, apaisé par le temps, instruit par la disgrâce, il s'étonna, s'indigna même de l'usage qui avait été fait de sa loi. Quand il essaya alors d'invoquer des distinctions et de rendre possibles quelques sauvetages, M. Clemenceau le rappela durement à la réalité : «On est mal venu, lui dit-il, à s'étonner des solutions, quand on les a soi-même préparées et à s'attarder au problème d'un nombre insignifiant de congréganistes, après avoir fait le procès de l'ensemble. »

Le débat se poursuivit, sans que personne songeât qu'il serait fait jamais un choix entre les victimes ; il fut long et

grave et donna lieu à d'émouvants discours. On eût dit qu'une sourde tristesse planait sur cette majorité républicaine, en train de consommer un acte de tyrannie et d'apostasie. Les radicaux firent preuve d'une réserve qui leur était peu habituelle et accomplirent leur reniement sans y mêler d'injures.

Le parti républicain modéré eut, en majorité, une attitude correcte et M. Ribot, toujours clairvoyant dans l'opposition, prononça un discours qui l'honora.

Albert de Mun prit la parole après lui et éleva le débat à une hauteur où il fut malaisé de le maintenir. Il y déploya une érudition et une force de raisonnement qui frappèrent l'Assemblée d'étonnement. Après avoir rappelé l'origine et l'histoire de l'enseignement populaire, inauguré par les disciples de saint Jean-Baptiste de la Salle, l'ancienneté et l'importance de l'enseignement secondaire donné par les ordres religieux, il démêla, d'une main souple et ferme, la trame des perfidies dont la loi était tissée. Au cours de sa nerveuse discussion, il eut toujours présent à la pensée le sort du grand Institut, où il avait trouvé les enseignements qui avaient éclairé sa raison et les amitiés qui avaient réjoui son cœur. Il se souvint qu'en 1870, prisonnier à Aix-la-Chapelle, il avait rencontré un Jésuite éminent dont la parole avait adouci les douleurs de sa captivité, et, à son retour, un autre au cœur plein de tendre bonté qui avait été son guide dans son long apostolat social.

Malgré l'ardeur de ses convictions, il ne céda à aucun entraînement. Comme il ne jugeait pas la cause irréparablement perdue, il imposa à sa parole une modération capable de désarmer les hostilités. Son discours n'en eut que plus d'éclat et n'en produisit que plus d'effet et prouva que l'axiome : « Il n'y a de grand que ce qui est calme » s'applique aussi bien à l'éloquence qu'à la conduite.

Quand il descendit de la tribune, au milieu des applaudissements, il ne se doutait pas que sa santé ébranlée lui en interdirait pour longtemps l'accès.

Un mal insoupçonné se révéla, à des signes qui en mon-

traient la gravité. Frappé en plein triomphe, à l'heure où sa renommée arrivait à son apogée, il dut, pour un temps peut-être long, quitter le champ de bataille. La science ne lui disait pas encore, comme elle le fit plus tard, « se taire ou mourir » ; mais elle lui imposa des ménagements qui étaient de redoutables avertissements. Son cœur ne supporterait plus, sans se briser, l'effort prolongé de la parole publique.

Alors apparut, dans sa résignation touchante, l'élévation de son âme chrétienne. Il n'y eut pas une contraction sur son visage, pas un tremblement dans sa voix, quand il put dire avec le poète : « Hic cestus artemque repono.»

Le héros de tant de glorieux combats accepta, sans une plainte, le rôle de spectateur muet. Il entra dans le silence, comme il fût entré dans la mort, avec une sainte soumission. L'orateur désarmé eût eu peut-être un mouvement de révolte ; le croyant courba la tête et se résigna. A le voir accomplir avec calme un tel sacrifice, le public s'étonnait sans comprendre. Ses amis seuls savaient à quelle source la vaillante victime puisait le courage d'une telle immolation.

Quand il revint à la Chambre, il s'y montra aimable comme autrefois, s'assit gaiement à son banc et suivit les débats avec la même attention que s'il eût dû y prendre part. Pas un mot, pas une interruption ne lui échappait. Il savait qu'une seule parole l'eût engagé dans une discussion, qu'il était incapable de soutenir. Le silence était le refuge de sa dignité. Parfois, sous le coup d'une impression trop vive, il se soulevait pour parler. C'était le geste du soldat blessé qui, à la vue de l'ennemi, cherche à terre l'arme échappée de ses mains. Mais se souvenant aussitôt qu'il ne la pouvait plus manier, il retombait sur lui-même dans un mutisme, dont il cachait l'angoisse sous un sourire.

Il s'éloignait de la lutte, à l'heure où l'offensive anticléricale redoublait de violence. Jamais le duel n'avait été plus ardent, la liberté religieuse plus en péril.

La loi contre les ordres religieux passa sans adoucis-

sèment. Après sa victoire M. Waldeck-Rousseau s'effraya à la pensée de l'appliquer et eut peur de son œuvre. Il savait qu'il ne pouvait rien contre l'omnipotente majorité, dans les mains de laquelle il venait de mettre un pouvoir discrétionnaire.

En attendant l'occasion d'user de leur autorité souveraine, les radicaux célébrèrent, dans de tapageuses manifestations, leur triomphe sur le droit et la liberté ; de leur côté, les modérés, courageux pendant le combat, continuèrent à faire bonne contenance après la défaite. Un d'eux, et non des moindres, M.Poincaré, fit entendre à Rouen d'éloquentes protestations. « On nous a promis la liberté d'association, et le jour venu, dans la pensée de faire respecter les droits supérieurs de l'État, qu'aucun républicain n'eût eu la pensée de méconnaître et dont nous étions tout disposés à empêcher le développement abusif, on est allé jusqu'à marchander et même à refuser à certaines catégories de Français, le bénéfice de cette liberté, depuis si longtemps attendue. »

Marchandage et même refus ; c'était toute la loi. Une liberté soumise à l'autorisation d'une majorité haineuse était une pitoyable mystification ; à un tel régime, les ordres religieux étaient condamnés à mort et à la mort sans phrases.

Cette odieuse et hypocrite législation souleva dans le public un mouvement de révolte. Quoi ! l'ère des proscriptions et des spoliations se rouvrirait ; on allait encore entendre le bruit des portes enfoncées, et les plaintes des victimes jetées dans la rue ; et cette fois, on verrait des femmes expulsées de leurs couvents, des enfants chassés de leurs écoles et un long cortège de religieux et de religieuses, sans asile, peut-être sans pain, s'acheminer vers la frontière, ou chercher refuge aux pauvres foyers de leurs familles. L'affaire Dreyfus avait réveillé le sentiment national ; l'affaire des congrégations réveilla le sentiment religieux. M. Waldeck- Rousseau était parti en guerre contre ce qu'il appelait les

puissances du passé, l'esprit militaire, l'esprit chrétien. L'un et l'autre se redressèrent sous ses coups, avec une intensité de vie qu'il ne leur soupçonnait pas.

De la révolte du sentiment public, sortirent deux associations qui l'une et l'autre, sur des terrains voisins, essayèrent d'organiser la défense de la liberté.

La première, dont le nom devint vite populaire, s'appela : « La Patrie Française ». Grâce à de brillants patronages, à la simplicité de son programme, à son activité, elle fit de rapides progrès, attirant à elle le concours des élites et la sympathie des foules. Le pays avait si grand besoin d'échapper au cauchemar qui l'obsédait que de confiance il salua en elle l'armée de la délivrance. Les concours lui vinrent de tous les côtés ; les partis se confondaient dans ses rangs, unis par le même espoir de libération. On ne savait pas exactement ce qu'elle voulait ; on savait ce qu'elle ne voulait pas, et cela suffisait. Par une rare fortune, elle rassurait les intérêts et n'effrayait pas les masses. Le peuple l'acclamait, sans s'alarmer des conservateurs qui la suivaient, ni des intellectuels qui la dirigeaient.

A mesure qu'elle grandit en force, grandirent les hostilités et les calomnies. Elle les brava d'abord avec courage, mais finit par s'émouvoir d'une accusation plus dangereuse qu'aucune autre : on la disait cléricale ! A force de l'entendre répéter, elle en arriva à croire sa popularité en péril. Comme elle avait à sa tête l'admirable Coppée, « le converti de la bonne souffrance », le catholique au cœur ardent, elle se persuada avoir à rassurer l'opinion.

Vingt-cinq ans de politique sectaire avaient créé une telle ambiance que le cléricalisme était devenu une sorte de spectre et comme une tare. Un long système de calomnies avait laissé, même chez de très braves gens, une impression de défiance, presque de terreur. Le public, à force d'entendre dire que l'Église aspirait à la domination, avait fini par croire l'indépendance de l'État en péril ! Cette folie, qui

s'appelle « le Gouvernement des curés », trouvait d'invraisemblables crédulités.

Une heure vint, où les orateurs de la Patrie Française se défendirent avec aigreur d'être des cléricaux. La protestation, plus d'une fois, prit un ton blessant, et les journaux prêtèrent à un de ses chefs ce propos qui ne fut pas désavoué : « Je ne voudrais pas plus voir à la Chambre 300 députés catholiques que 300 députés francs-maçons.» C'était le moment où les congrégations étaient frappées à mort, où le stage scolaire, véritable épée de Damoclès, était suspendu sur l'enseignement libre. Si tel était le langage à la veille de la bataille, qui ne pouvait être gagnée sans le concours des catholiques, quel serait-il le lendemain de la victoire?

Quoique cette appellation « clérical » eût, dans la langue politique du temps, un sens bien défini et voulût dire simplement ni franc-maçon, ni professionnel d'impiété, la Patrie Française trouva dans ses rangs des hommes d'esprit pour s'en effrayer comme d'une cause de suspicion, et des aspirants candidats pour y voir une sorte d'excommunication laïque.

Les députés, qui soutenaient à la Chambre la lutte contre l'anticléricalisme, s'émurent de cette attitude. Quand ils connurent l'anathème porté contre une éventuelle majorité catholique, ils en espérèrent le démenti. Celui-ci ne venant pas, ils se décidèrent non pas à combattre la Patrie Française, mais à combattre à côté d'elle, et formèrent un groupe parlementaire qui devait garder, avec l'intégrité de son programme, la plénitude de sa liberté d'action.

Ce groupe forma la seconde association, sous le nom d'Action Libérale Populaire. Albert de Mun, qui en désirait vivement la fondation, insista pour que son titre fût l'affirmation d'une offensive résolue et la revendication très nette des libertés perdues.

Il ne se doutait pas qu'on le lui reprocherait un jour,

comme l'abandon de la doctrine intégrale et que ceux qu'il a nommés « les inventeurs d'hérésie », essaieraient de mettre même en doute son orthodoxie. Nul pourtant n'avait plus combattu ce qu'on appelait le catholicisme libéral et n'en était resté l'adversaire le plus convaincu, Son crime était d'avoir assez de droiture d'esprit pour ne pas se laisser prendre a la piperie des mots, et discerner la différence des idées sous la communauté des appellations.

L'Action Libérale n'était pas le parti catholique qu'il avait rêvé. C'était un groupement de patriotes et de croyants décidés à revendiquer, sans mettre en cause le principe du Gouvernement, le respect de la liberté religieuse à l'école, au Parlement, dans le pays. Gomme ils entendaient faire non œuvre théologique, mais œuvre politique, ils avaient, pour la qualifier, emprunté à la langue du temps, les termes consacrés, avec leur sens courant.

« A l'heure qu'il est, écrivit Albert de Mun, les catho- « liques peuvent-ils pratiquement espérer pour l'Église, « pour ses institutions, autre chose que la liberté, non pas « cette entière liberté, qu'elle n'a jamais, depuis tant de « siècles, connue dans notre pays, mais cette liberté relative « aussi large que possible, qui serait pour elle un si grand « bienfait?

« Dans une société sans unité de croyances, partagée « entre des idées, des tendances, des opinions opposées, cette « liberté est le seul refuge de la foi. L'erreur serait de consi- « dérer cette forme de la vie publique comme nécessairece ment définitive et supérieure à celle d'une société pleinece ment catholique. Mais si la doctrine contraire doit, chez « un catholique, rester le fondement inébranlable de la « politique, il peut chercher pour sa vie quotidienne l'abri « que les circonstances lui permettent d'édifier. Son his- « toire offre le perpétuel exemple de conventions qui, sans « ébranler ses principes, assurent son existence par de « loyales transactions.

a La liberté relative, la seule que puisse espérer notre

« temps, apparaît donc comme le but prochain de la politique « contemporaine. »

S'adressant ensuite aux jeunes, il leur dit : « Votre place « est marquée dans les rangs de l'Action Libérale, au point « de vue social et au point de vue catholique. Jetez donc, « dans le grand combat qu'elle soutient, toute l'énergie, « toute l'ardeur, toute la foi de votre jeunesse. Offrez à son « chef, avec l'affectueuse sympathie de vos coeurs, le dé- « vouement empressé d'une troupe disciplinée. Apportez à « l'œuvre commune, la belle, chrétienne et patriotique con- « fiance qui naît de sa bonne volonté et donne la victoire. « Elle n'est l'œuvre ni d'un groupe, ni d'une coterie ; elle « veut offrir aux hommes de bonne volonté un terrain ac- « cessible à tous. »

Enfin, parlant aux excités, pleins de dédain pour les moyens légaux et qui croient toujours voir venir un sauveur, il ajoutait :

« Je ne pense pas qu'O'Connell ait laissé dans l'histoire « la renommée d'une âme pusillanime. Écoutez comment il « parlait à ses coreligionnaires : « — Je vais faire un tour en « Angleterre et en Ecosse, pour engager le peuple à agir « sûrement et à éviter la violence ; car la violence, outre « qu'elle fortifie nos ennemis, est un mal en elle-même. « Dans les annales du monde, je défie qu'on me montre un « changement bienfaisant opéré par la violence. Méprisez « l'homme qui vous opprime, mais ne le touchez pas. Re- « gardez-le comme un chien enragé, mais évitez sa dent de « peur qu'il ne vous communique sa rage. Nous voulons « obtenir la paix et le progrès par des moyens qu'aucun « homme de bien ne condamne et auxquels Dieu lui-même « doit sourire. »

Ces graves et sages conseils ramenèrent les esprits à une exacte notion des réalités et décidèrent un grand nombre de députés à essayer, sur le terrain nouveau qu'elles imposaient, la conquête du suffrage universel.

Cette conquête parut à beaucoup de sceptiques désabusés

une pure chimère. A quoi bon lutter, disaient-ils ? on est toujours battu. Le suffrage universel, c'est le mensonge universel. Ils oubliaient qu'il était aussi le maître universel.

Les aphorismes, favorables à l'indolence, trouvaient crédit dans certaines régions du monde catholique. On y faisait profession d'un parfait dédain pour la politique et les élections, sans songer que, dans un pays où le Parlement est tout, et la Constitution presque rien, les droits les plus /sacrés, les libertés les plus essentielles, n'obtiennent de garanties que grâce à l'influence politique et par conséquent à l'action électorale. L'Église, attaquée de toutes parts, ne peut se défendre que si elle a des représentants dans les Assemblées souveraines et dans le pays des troupes nombreuses. Fermer les yeux à cette évidence, c'est se vouer à l'impuissance et à la persécution. Il est facile de maudire le régime démocratique ; il l'est moins d'échapper à son emprise.

L'organisation électorale, créée sur l'initiative des députés d'Action Libérale, réussit, grâce aux concours qui lui vinrent en foule, à grouper dans le pays des forces importantes, avec cette seule devise : «Liberté pour tous, égalité devant la loi, droit commun, amélioration du sort des travailleurs ». En moins de deux ans, leur association compta un millier de Comités et plus de 245.000 membres cotisants. Le branle était donné. Jamais on ne fut plus près de la fondation « du parti tory, patriote et réformateur». Jamais le bloc de gauche ne fut plus près de trouver en face de lui un bloc chrétien et libéral, aussi résolu qu'il l'était lui-même.

Dans notre société moderne, où une série de révolutions a tout mis en question, et établi la souveraineté du nombre sur la ruine de toutes les autres, la lutte entre l'idéalisme divin et le positivisme officiel s'engageait avec les armes mêmes, dont l'esprit de révolte se servait contre l'esprit de foi. Il ne s'agissait pas de conquérir des privilèges ou des faveurs, mais de faire prévaloir, dans les lois et dans les

mœurs, une justice assez impartiale et une liberté assez complète, pour que les catholiques puissent vivre dans une atmosphère de sécurité.

Le but nettement défini, les moyens s'offraient d'euxmêmes ; c'étaient d'abord, une organisation au grand jour, aussi active que celles de l'adversaire, ensuite la lutte par la parole, la presse, l'action « électorale et parlementaire ».

Personne, plus qu'Albert de Mun, n'était qualifié, à l'approche des élections, pour exposer les griefs et les revendications de la France chrétienne. On insista si bien qu'il finit par y consentir. C'était un grand sacrifice, car c'était un grand danger ; mais il jugea si grave l'enjeu de la partie qui allait se jouer, qu'il prit bravement sa résolution et vint un soir, dans une salle comble, adresser la parole à une foule frissonnante d'émotion.

Son discours, prononcé sans effort apparent, fut un acte d'accusation contre la politique du cabinet Waldeck-Rousseau, et un émouvant appel à l'union des catholiques, des libéraux, des patriotes.

« Nous voulons, dit-il, défendre la religion persécutée « par les sectaires, la patrie menacée par les cosmopolites, « la liberté foulée aux pieds par les jacobins, le peuple enfin « trompé par ceux qui exploitent sa confiance. C'est une « sombre histoire, celle de ces trois années ; que nous « soyons chrétiens ou patriotes, nous en avons compté les « heures douloureuses. Qui, l'ayant endurée, et portant en « lui-même autre chose qu'une âme frivole et desséchée, « pourrait oublier le cauchemar où nous nous débattions il « y a trois ans, alors qu'un procès criminel, agité comme « un brandon de discorde, faisait éclater l'horrible complot « contre les chefs de l'armée pour la frapper à la tête? « Jamais, depuis un demi-siècle, l'arbitraire et le pouvoir « personnel ne s'étaient plus librement donné carrière. »

Ce jour-là, selon le mot de Brantôme, le cœur lui monta aux lèvres.

L'émotion, que les accents de sa voix fatiguée rendaient

plus poignante, ne se peut décrire. Elle révélait l'intensité des préoccupations publiques.

Deux sentiments, les plus profonds de l'âme populaire, l'un patriotique, l'autre religieux, devinrent de jour en jour plus ardents. Les nationalistes organisèrent une campagne de conférences qui souleva les foules ; quant aux orateurs de l'Action Libérale moins bruyants dans leur propagande, mais non moins actifs et énergiques, ils allèrent, sur tous les points de la France, stimuler les dévouements et recueillir les concours non seulement des classes aisées mais aussi des milieux populaires. Les petits et les humbles donnèrent des exemples magnifiques qui montraient combien la foi restait vivante là où on est si souvent tenté de la croire éteinte.

Le Nord prit la tête du mouvement et fut admirable dans son action et ses sacrifices.

Au milieu de l'empressement général, un homme restait à l'écart, Déroulède. Exilé, il voyait de loin les choses de France et les jugeait mal. Dans sa petite maison de Saint- Sébastien, où il avait appris lui aussi, « combien est dur à monter l'escalier de l'étranger », il dévorait en silence les amertumes que lui avaient laissées les agitations de sa vie publique. Mécontent, déçu, il voulait ne plus se mêler aux querelles des parlementaires et des politiciens et entendait préconiser l'abstention. A la réflexion, il comprit que la lutte engagée était non pas une simple mêlée d'ambitions et d'intérêts, mais la rencontre peut-être décisive de deux doctrines, l'une nationale et spiritualiste, l'autre cosmopolite et positiviste. Il avait fait de trop beaux vers, sous l'inspiration du sentiment chrétien, pour assister en spectateur à un pareil conflit. L'homme de parti pouvait céder à des répugnances ; le patriote catholique ne songea qu'à ses devoirs et promit son concours.

Ainsi l'union était faite entre tous les éléments d'opposition. Quelle n'eût pas été sa puissance, si ces forces coalisées eussent apparu aux yeux du pays en un seul et puissant

faisceau? On songea bien à de grandes réunions, où un représentant de chaque parti eût appelé ses amis à se grouper sous le drapeau commun. Des considérations de personnes, en faisant échouer ce projet, les condamnèrent tous au « fara da se ».

Le Gouvernement eut la sensation du danger qu'il courait. Éclairé sur l'état de l'opinion, il redoubla d'activité et M. Waldeck-Rousseau vint à Lyon sonner la charge : « Guerre aux faux et aux vrais ralliés », s'écria-t-il, lui le gardien officiel de la paix publique et de la liberté électorale. Son langage était un aveu et un hommage ; il montrait à tous où était la force, et aux catholiques où était le salut. Il reconnaissait solennellement les progrès de la politique entrevue par le génie de Léon XIII ; le Gouvernement ne trouvait plus pour la combattre d'autres paroles que les invocations guerrières d'une faction aux abois.

La bataille électorale fut la plus chaude qu'on eût encore livrée. La pression administrative se déchaîna sans pudeur ; si elle n'intimida pas l'opposition, elle surexcita l'ardeur des agents du pouvoir jusqu'à la frénésie.

Toutes les fractions de la coalition nationale firent leur devoir. Toujours à l'avant-garde, les fidèles de l'Action Libérale ne comptèrent ni avec le dévouement ni avec les sacrifices. Ils apportèrent à tous leurs alliés le plus loyal concours et souvent s'effacèrent devant ceux des républicains qui avaient combattu les lois d'exception. Il y eut quelques actes d'indiscipline isolés ; mais comment plier à une règle unique tous les tempéraments et toutes les ambitions? Le Gouvernement l'emporta ; à quel prix et quelle majorité? 200.000 voix sur plus de 11 millions d'électeurs, et il tenait les urnes, et il avait la main sur plus de 700.000 fonctionnaires. Sans la candidature et l'arithmétique officielles, il eût été battu, écrasé même.

M. Waldeck-Rousseau resta maître du champ de bataille, mais garda si mauvais souvenir de cette triste victoire que deux ans après, il épanchait encore devant le Se-

nat l'amertume qu'elle lui avait laissée : « J'ai pu, dit-il, partout, suivre sur tous les points du territoire, les plus menus comme les plus graves incidents de la lutte électorale. J'atteste que jamais lutte contre les républicains de toute nuance ne fut plus violente, plus fertile en polémiques diffamatoires, plus démonstrative des derniers excès de la passion religieuse. Aujourd'hui les calculateurs profonds, qui ont déchaîné l'orage, peuvent contempler leur œuvre. »

Cetironiquelangagedétonnaitétrangement dans la bouche de celui qui avait donné le signal des attentats contre la liberté, et, à la veille des élections, embouché la trompette guerrière. Au moment où il parlait, c'était lui, le profond calculateur qui pouvait contempler son œuvre. Elle était en morceaux. M. Combes s'était, suivant ses propres expressions, « chargé d'en bouleverser l'économie et de lui en substituer une autre mortelle et destructive de la sienne ». Ses mécomptes auraient dû le rendre modeste. Ils lui avaient déjà coûté le pouvoir. Ils allaient lui coûter la vie.

Albert de Mun ressentit vivement la douleur de l'échec subi ; mais il ne comptait plus avec le succès et savait persévérer sans réussir. Il venait de voir combattre des troupes admirables, auxquelles la violence et la fraude avaient seules arraché la victoire ; son unique pensée était maintenant de préparer une revanche qui ne fût plus à la merci des manœuvres d'une administration sans scrupule. Il dit tout de suite : « Je voudrais que le mouvement se condensât en « une organisation générale, ayant à Paris un centre de « direction, s'étendant par ses adhérents à chaque ville, à « chaque canton et se proposant pour but la défense des « libertés publiques par tous les moyens légaux, quelque « chose enfin comme ce que j'ai vu fonctionner en Anglece terre sous le nom de Prime Rose League, qui devint « pour les conservateurs une si formidable puissance ».

Cette pensée était depuis longtemps celle des dirigeants de l'Action Libérale. Dès le jour où fut votée la loi de 1901,

ils avaient compris la force que la légalité donnerait à leur association réduite encore à vivre de tolérance et s'étaient promis de saisir l'arme mise à leur portée. L'approche des élections les avait forcés d'ajourner leur projet. Le programme en était arrêté ; restait à trouver le meilleur mode d'organisation. Sans doute la Prime Rose League chère à Albert de Mun était un type heureux qui avait fait ses preuves ; le Centre catholique allemand en était aussi un autre, consacré par le succès. Mais convenaient-ils à notre pays démocratique et concordataire? Le problème était déjà résolu dans leur pensée, quand leur arriva, avec les résultats du premier tour de scrutin, la certitude d'avoir à tenter bientôt de nouveaux et plus énergiques efforts. Sur-lechamp leur parti fut pris ; ils firent de l'Action Libérale une association déclarée *. Les statuts furent dressés et envoyés dans la journée même à la Préfecture de police. Albert de Mun figurait dans le bureau comme vice-président, il n'avait pas voulu d'autre titre. Le soir, toutes les formalités étant remplies, l'Action Libérale échappant désormais au régime du bon plaisir, possédait, avec une existence régulière, des droits certains et légaux. Armée pour des luttes nouvelles, elle allait, drapeau déployé, grouper ses troupes pour tenir tête à l'ennemi et lui arracher les dépouilles dont il s'était emparé par violence.

De Maistre a dit :« Une bataille perdue est celle qu'on croit avoir perdue. » Loin de croire l'avoir perdue, l'Action Libérale était certaine de l'avoir gagnée moralement. De cette conviction, restait à faire une réalité.

Ministère Combes. — Les expulsions. — Les fiches.

La loi contre la liberté d'enseignement. — Algésiras.

La rupture du Concordat. — La Séparation.

La session de 1902 s'ouvrit sous de tristes auspices. Dès le premier jour, les exigences des radicaux s'annoncèrent impérieuses et dures. Elles le furent à ce point que le grand triomphateur, M. Waldeck-Rousseau, eut peur de sa pénible victoire. Entre les ordres religieux qu'il avait englobés dans une commune hécatombe, il désirait maintenant faire un choix. Il en voulait « aux moines ligueurs et aux moines d'affaires », mais n'en voulait qu'à eux et eût fait volontiers grâce aux Dominicains, que protégeait la grande mémoire du Père Lacordaire, aux Chartreux, réfugiés aux confins du monde, dont les bienfaits seuls révélaient l'existence, aux Trappistes silencieux travailleurs de la terre, surtout aux congrégations de femmes. De plus, il avait fait à la tribune et à Rome des déclarations qui garantissaient la sécurité des Frères et des Sœurs, que le décret de 1808 avait incorporés dans l'Université.

Il était d'autant plus disposé à la modération que Dreyfus étant libre et vengé, sa passion se trouvait satisfaite et qu'au moment d'exécuter la loi et d'expulser les religieux, il entendait gronder inassouvies les haines qu'il avait déchaînées.

Son scepticisme, plus intellectuel que combatif, s'accommodait mal de la basse besogne qu'imposait le rejet désormais certain des demandes d'autorisation formées par les Congrégations. S'il se faisait gloire de les avoir fait condamner, il aimait mieux laisser à d'autres le soin de les exécuter.

Par surcroît, il avait le dégoût du pouvoir. Désenchanté

de la politique, il se retournait, avec regret, vers son ancienne profession d'avocat, où il avait trouvé, avec de brillants succès, l'indépendance et la célébrité.

Sous l'empire de ces sentiments, il se décida à renoncer au gouvernement et alla porter sa démission au Chef de l'État. D'inutiles efforts furent faits pour le retenir ; il accepta seulement de désigner le nouvel Alexandre qui lui devait succéder. Poussé par la fatalité qui le poursuivait depuis deux ans, il indiqua M. Combes. Ce choix était le couronnement de son œuvre néfaste, et son châtiment personnel.

Il quitta le pouvoir sans amertume, mais non sans trouble. Trop clairvoyant pour ne pas voir l'inquiétude des esprits, les difficultés croissantes du Gouvernement, les passions de ce parti radical, dont il venait d'être le chef après en avoir été longtemps l'adversaire, il se demandait, avec une secrète angoisse, ce que ferait de sa victoire l'armée de défense républicaine qu'il avait constituée et menée au combat.

Il a assez vécu pour voir se vérifier les pressentiments encore confus qui l'agitaient. Il est même sorti un jour de sa volontaire retraite, pour tenter, d'ailleurs vainement, d'arrêter ses successeurs sur la pente où il les avait poussés. Peut-être, au fond du cœur, a-t-il,lui aussi, demandé pardon à Dieu et aux hommes.

Le ministère, dont il avait désigné le président a en effet marché à pas de géant dans la voie des violences, et s'est acquis, dans l'histoire, une place à part ; il y tient le record de la persécution religieuse et de l'immoralité politique.

M. Combes, destiné au sacerdoce, avait quitté l'Église, poussé par des considérations pratiques et non par une crise de conscience. Il jugea que mieux valait être médecin que prêtre. Son républicanisme fut d'abord si modéré que les religieuses infirmières du collège de Pons, dont il était le médecin, firent prier leurs malades pour le succès de sa première candidature au Conseil général. Entré dans la vie publique, il considéra qu'en politique il y avait des faits, mais pas de principes et suivit le courant anti-

clérical jusqu'au radicalisme sectaire. Le flot le porta au Sénat, au ministère, à la présidence du Conseil. Devenu chef, il se crut obligé de suivre ses troupes et se glorifia d'être l'organe reconnu de la franc-maçonnerie. Dans sa docilité, il en vint, sans être conduit par des haines profondes, à prendre les allures d'un persécuteur et le ton d'un fanatique. Son nom est resté le symbole d'un système de gouvernement que M. Millerand a appelé le « régime abject ».

Dès son installation, il constata que la majorité répugnait à discuter les autorisations demandées par les Ordres religieux et à se prononcer sur chacune d'elles. Pour la tirer d'embarras, il lui proposa de les rejeter toutes, en bloc, ce qu'elle accepta avec enthousiasme.

Enhardi par ce premier succès, il s'en prit aux écoles libres qui vivaient sur la foi des promesses de M. Waldeck- Rousseau. Pour se faire la main, il en ferma d'abord dixsept. Ses victimes se pourvurent devant le Conseil d'État, les discours de l'ancien Président à la main. On leur répondit que le verbalisme ministériel n'était pas un titre légal, pas même un engagement moral.

M. Combes, se sentant les coudées franches, ferma aussitôt trois mille autres écoles, et avec quelles brutalités ! Dans son ardeur, il se crut, comme un souverain d'ancien régime, le gardien de la résidence monastique, et intima aux religieuses expulsées l'ordre de réintégrer leur maison mère. On l'interpella sur cette anachronique et risible prétention. Dans sa réponse, il s'en prit aux congrégations, qui, au lieu de se disperser de bonne grâce, se permettaient d'attendre les gendarmes sans bouger. Emporté par son éloquence, il qualifia leur inertie de rébellion, d'appel à la guerre civile. « Qui a voulu la guerre civile? lui répondit « aussitôt Albert de Mun, c'est vous. Quoi ! pour appliquer « des décrets illégaux, vous avez violé des domiciles privés : « vous avez requis l'armée nationale, vous l'avez obligée à « servir vos passions. Vous avez mis les soldats en face « d'une population défendant ses droits, et vous les avez

« placés dans cette affreuse alternative de choisir entre leur «! conscience de chrétien et leur devoir de soldat : c'est « votre crime inexpiable. »

Ce crime inexpiable, la majorité, que M. Waldeck-Rousseau avait faire élire, le glorifia par ses applaudissements et le consacra par ses votes.

Triomphant, M. Combes ne connut plus de mesure. C'est par milliers qu'il ferma les écoles libres et expulsa religieux et religieuses. Dans sa joie, il dressa devant le Parlement le bilan de ses prouesses et sur un ton lyrique, s'écria : « Nous « avons balayé du sol dix-sept mille établissements congré- « ganistes, dont la noire silhouette se projetait sur les mairies « de nos villages. »

Ce langage lui valut une ovation. S'il fût mort à ce moment, il eût été enterré au Panthéon, à côté de Zola.

Un décret du 15 juillet 1902 avait fermé toutes les écoles congréganistes de Frères et de Sœurs. Aucune révolution ne l'avait osé. Les protestations s'élevèrent de toutes parts ; Paris donna le signal. Une pétition de mères de famille, couverte de milliers de signatures et adressée au Président de la République, fut confiée à une délégation de dames pour être remise à destination. A une demande d'audience, nulle réponse ne fut faite ; et la délégation, sous la conduite de la baronne Reille, traversa de confiance les Champs-Elysées, persuadée qu'elle trouverait à la Présidence l'accueil dû à des Françaises honorables, qui défendaient l'enfant du pauvre et leur propre foi. Sur la place de la Concorde avaient été massées, en rangs serrés, les jeunesses laïques, l'églantine rouge à la boutonnière. La police et la gendarmerie occupaient toutes les voies donnant accès au Palais. Comme les dames n'avaient ni insignes maçonniques, ni drapeau de la libre-pensée, elles furent jugées indignes d'adresser la parole au Chef de l'État. Albert de Mun parlementa vainement avec le Préfet de police ; les députés catholiques étaient aussi des suspects. M. Combes veillait partout.

L'Action Libérale organisa pour le lendemain un meeting de protestation au manège de la rue d'Enghien. La foule y vint énorme, foule où étaient confondus les âges et les conditions. La même passion soulevait tous les cœurs et enflammait tous les courages.

A l'ouverture de la séance, le Président lut, au milieu des bravos, la lettre par laquelle Albert de Mun, appelé en Bretagne pour assister à une expulsion de Sœurs, s'excusait de ne pouvoir venir. « Je regrette profondément, y disait-il, « de ne pas être à vos côtés, j'aurais voulu m'associer à vos « paroles, flétrir avec vous la folie criminelle d'un Ministère « réduit à faire appel aux passions sectaires pour dissimuler « son impuissance politique et sociale, à remplacer par la « guerre religieuse, par la chasse aux humbles filles de laCha- « rite, les réformes cent fois promises et dont il se sent inca- « pable. J'aurais voulu rendre hommage à la vaillance de « ces femmes, de ces jeunes gens que nous saluions hier aux « Champs-Elysées, dire quel écho leur exemple trouverait « parmi les paysans de ces campagnes bretonnes, soulevées « d'indignation par l'attentat ministériel et dont je vous au- « rais apporté le salut cordial et fraternel. J'aurais voulu « remercier avec vous les libéraux de tous les partis, de « toutes les opinions, qui viennent généreusement prêter « main-forte aux catholiques pour la défense du droit et de « la liberté. »

La séance se prolongea des heures durant, au milieu d'un enthousiasme émouvant. C'était un beau spectacle, celui de tous ces hommes, jeunes et vieux, riches et pauvres, travailleurs et oisifs, confondant leurs âmes et leurs voix dans une même acclamation en l'honneur de la justice, dans une même réprobation de la plus odieuse intolérance.

La sortie se fit dans une tempête de cris indignés, qui allèrent porter jusqu'à l'Elysée, hier si soigneusement fermé, les protestations de la conscience française. Le Préfet de police voulut présider lui-même à la savante stratégie, qui s'appelle « le filtrage des foules » et parvint, non sans

peine, à éviter les collisions, peut-être l'effusion du sang. Après les écoles vinrent les couvents ; M. Combes avait organisé le scénario en deux actes.

Cette fois, Albert de Mun dut assister muet aux exécutions. Il était arrivé à l'extrême limite de ses forces et prêt à tomber sur la brèche. Une crise aiguë du mal qui le minait mit ses jours en danger. Quand il reparut à la Chambre, ses traits altérés, sa voix haletante, révélèrent l'aggravation de son état. La parole publique lui était désormais interdite.

Il suivit, silencieux à son banc, la campagne d'expulsions, que M. Combes mena pour assurer, disait-il, « la suprématie de la société laïque sur l'obédience monacale ».

Les brutalités se succédèrent sur tous les points, et sous toutes les formes. La société laïque se distingua par une série de violences et, pour assurer sa suprématie, crocheta les serrures, enfonça les portes et jeta à la rue religieux et religieuses.

Son grand exploit fut la prise de la Grande-Chartreuse. Par une sombre journée d'hiver, des compagnies de fantassins montèrent en armes au vieux monastère bâti en haut de la montagne, dernière halte de pèlerins en route pour le Ciel. Dans cet asile, où n'arrivait aucun bruit du monde, vivaient en prières des moines, n'ayant ni rapports avec les hommes, ni même un nom qui les fît reconnaître. Un seul lien les rattachait à la terre, l'inépuisable charité qu'alimentait leur travail. Il n'y avait pas, autour d'eux, une misère qu'ils ne secourussent, pas une œuvre consacrée au service du bien qu'ils n'aidassent. Leurs cœurs et leurs mains étaient ouverts à toutes les souffrances, à toutes les nobles causes.

Dans leur ascension douloureuse, combien de soldats sentirent leur cœur se serrer, combien d'officiers maudirent la discipline qui les enchaînait à une telle besogne ! Il en est qui, après avoir obéi les larmes aux yeux, brisèrent leur épée, à titre d'expiation.

Arrivée au sommet, la troupe enfonça les portes par où

étaient passés tant de grandeurs morales et de silencieux héroïsmes, pénétra dans la chapelle où les Chartreux agenouillés étaient en prières et, sans violence mais sans pitié, au bruit des cloches sonnant le glas, les poussa dehors ne leur laissant d'autres ressources que le froc qui couvrait leurs épaules.

L'obédience monacale laissa encore une fois le champ libre à la suprématie de la société laïque.

Au milieu des ruines entassées autour de lui, M. Combes triomphait. A chaque coup porté à une liberté, à chaque mesure arbitraire, il se retournait fièrement vers sa majorité et obtenait d'elle d'enthousiastes hommages.

De temps à autre quelques voix s'élevaient pour protester, mais se perdaient dans le bruit des applaudissements. « C'est le désaveu de la loi de 1901 », déclarait un jour M. Ribot. « Pour éviter la Congrégation, disait une autre fois M. Clemenceau, vous allez faire de la France une immense congrégation. Quel concile de pions chargerez-vous de proclamer de nouveaux dogmes? » « Je ne voterai pas vos lois de combat», criait M. Maret. Mais rien ne troublait sa sérénité. Au besoin il se parait des souvenirs de l'ancien régime. « Il faut, disait-il, se prononcer pour ou contre la Congrégation, pour ou contre le parti républicain et réaliser, dans la France républicaine, ce que l'ancien régime avait si bien réalisé dans la France d'autrefois : un seul roi, une seule foi. »

Ce langage, qui prêtait à rire, enchantait ses amis.

Leur enchantement ne connut pas de bornes, le jour où il annonça le dépôt d'une loi interdisant l'enseignement aux congrégations même autorisées. A une protestation de M. Ribot, s'étonnantqu'on enfermât la politique d'un grand pays dans la lutte contre les congréganistes, il répondit fièrement : « Je n'ai pris le pouvoir que pour cela. »

Les encouragements lui vinrent de tous les bas-fonds sectaires, tantôt en termes violents, tantôt sous des formes dogmatiques. Un des plus qualifiés radicaux écrivit : «Enfin, nous arrivons à la première étape. Les éducateurs religieux

n'enseigneront plus... L'enseignement du catéchisme aux enfants constitue un attentat immoral à leur raison, un essai de mutilation de leur intelligence. » Ensuite, monta à la tribune un des purs doctrinaires de la laïcité, et il y fit en trois points un cours de casuistique démocratique. « Une société démocratique veut : 1° que les hommes et les femmes acceptent la loi de liberté et de responsabilité personnelles ; 2° que la loi du travail soit pratiquée avec l'obligation du contact et du conflit avec les semblables pour le pain quotidien ; 3° que la loi de famille interdise qu'on présente le célibat comme un état de perfection prétendu sacré. »

M. Combes clôtura la discussion par un hymne en l'honneur de la liberté reconquise et la promesse d'en finir, à défaut de loi, avec les congréganistes cachés sous des déguisements laïques. La majorité accourut se grouper autour du chef qui la comprenait si bien. La loi de 1904, sa nouvelle conquête, résuma tout ce que l'absolue laïcité porte en elle de cynisme et d'arbitraire. La liberté d'enseignement, si difficilement arrachée en 1850 par l'esprit libéral à l'esprit voltairien, était confisquée et foulée aux pieds comme l'avait été trois ans avant la liberté d'association. Quand tout fut fini, Albert de Mun écrivit : « Sur la porte de l'Elysée, comme on a coutume de le faire aux lieux où s'accomplit quelque mémorable catastrophe, on pourra graver ces mots :

Ici, en Van 1904,

renseignement chrétien fut détruit en France,

M. Emile Loubet étant Président de la République. »

Quelques jours après, M. Combes ayant prononcé à la Chambre le mot de liberté, un député d'extrême-gauche lui cria : « Aimable ironie ».

Aimable ironie la liberté d'enseignement ; aimable ironie la liberté d'association ! Trois ans avaient suffi aux anticléricaux pour détruire deux des conquêtes qui font le plus d'honneur aux sociétés modernes.

Ainsi s'achevait, pierre à pierre, l'édifice dont Gambetta avait donné le plan, Jules Ferry, parrain de l'école sans Dieu, posé la première assise, Waldeck-Rousseau, destructeur des ordres religieux, la seconde, M. Combes, destructeur de la liberté d'enseignement, la dernière ; il n'y manquait plus que le couronnement : la séparation.

A l'approche de ces tristes jours, disparut l'habile pilote qui, avait, depuis un quart de siècle, conduit la barque de Pierre au milieu des écueils. Léon XIII, épuisé de forces, s'éteignit lentement, en proie aux angoisses que la politique française lui apportait sur son lit de mort. Son agonie fut longue et lucide. Il se vit mourir jour par jour, trouvant parfois la force de traduire en quelques vers latins ses aspirations vers l'éternité. A voir cet octogénaire fragile, « qui avait si peu de chose à faire pour passer à l'état d'ombre », résister aux assauts de la mort, on restait frappé d'admiration et de douleur. Jamais ne fut plus émouvant « le combat du jour et de la nuit ».

Quand il disparut, les Gouvernements, même non catholiques, eurent la sensation du vide qui se faisait, non seule-' ment dans l'Église, mais dans le monde.

Léon XIII avait eu pour la France une particulière prédilection. Il l'aimait, parce qu'elle était la fille aînée de l'Église, et qu'elle avait toutes les noblesses, toutes les grâces du génie latin ; il l'aimait malgré ses erreurs, ne désespérant jamais de son retour à ses traditions de foi. S'il n'avait pas réussi à déjouer les efforts de l'incrédulité officielle, ni à grouper en faisceau toutes les forces de résistance, la faute n'en était ni à sa sagesse qui avait montré le but, ni à sa fermeté qui avait indiqué le moyen. Il n'avait pas dépendu de lui que ne fussent épargnées au Gouvernement les fatales erreurs qui le discréditaient, et aux catholiques les dures épreuves qu'ils subissaient, et celles plus dures encore qui les attendaient.

Pendant son long pontificat, il avait réconcilié l'Église avec des peuples hostiles, secoué l'indifférence de beaucoup

de Gouvernements, arrêté les mauvais desseins de quelques autres, résisté à des adversaires puissants et triomphé d'eux.

A la France isolée il avait tendu la main, prodigué les témoignages d'affection, ménagé de précieuses amitiés. La voyant à l'intérieur aux prises avec les déchaînements de l'esprit révolutionnaire, il avait montré la voie, qui permettait aux catholiques d'avancer au milieu des ruines entassées devant eux et de se faire une place dans une société bouleversée de fond en comble, qui se reconstituait péniblement sur un plan nouveau avec de vieux matériaux.

Depuis longtemps, le Saint-Siège n'avait eu une telle influence, et le Souverain Pontife un tel prestige. Albert de Mun avait trouvé en Léon XIII un père bienveillant et ferme. Si, deux fois, il avait dû subir son autorité, il en avait reçu en revanche d'inoubliables preuves de bonté et lors d'un pèlerinage d'ouvriers, il était entré à Saint-Pierre à côté de la Sedia. A cette époque, le Pape l'avait fait agenouiller, et prenant ses mains dans les siennes, lui avait demandé de rester toute sa vie le défenseur de l'Église. « Ayez courage, « lui avait-il dit de sa voix pénétrante et douce, il ne faut « pas abandonner la pauvre France à ceux qui font tant « d'efforts pour la perdre. Promettez-nous d'être un servi- « teur fidèle de l'Église ». « Oui, avait-il répondu, je le promets », et il s'était relevé sous la bénédiction du Pontife, comme le chevalier des vieux temps, esclave de ses serments, prêt à tous les sacrifices. Sa vie entière avait été l'accomplissement de la promesse faite en ce jour mémorable.

Ces souvenirs, liés aux plus importants événements de sa carrière, lui revenaient en mémoire au moment où s'éteignait le grand Pape, et faisaient monter de son cœur à ses yeux des larmes d'attendrissement. A sa douleur, s'ajoutaient de tristes pressentiments. La mort du pontife pacificateur était pour l'Église et la France une perte difficilement réparable.

A peine son successeur eut-il été élu, qu'il fut tenu en suspicion par les adversaires aux aguets. Son avènement, dirent-ils, est le triomphe de la Triplice.

Comme l'échec du cardinal Rampolla, candidat de la France au Conclave, était dû à l'exclusive prononcée par l'Autriche, on accrédita le bruit que le succès de Pie X était celui de nos ennemis. C'était une calomnie grossière. Personne n'avait moins désiré la tiare que le patriarche de Venise, venu à Rome avec un billet d'aller et retour. Quand, à un premier scrutin, son nom sortit de l'urne avec quelques voix, il avait souri et dit au cardinal de Bordeaux, son voisin : « Ils s'amusent.» A mesure que sa candidature imprévue avait réuni plus de suffrages, il s'était défendu avec énergie, et n'avait prononcé le « oui » suprême que d'une voix étouffée par les sanglots.

Accuser de complicité avec la Triple-Alliance le saint Pontife qui, resté étranger à la politique, s'était obstinément renfermé dans son ministère sacré, c'était une invention aussi ridicule qu'odieuse, mais c'était, à ce moment, la mieux trouvée. Elle donnait aux dirigeants de la guerre religieuse en France une arme et une excuse. Comment hésiter à combattre l'Église, à disperser la phalange de ses moines, à fermer ses écoles, quand elle avait pour chef un adversaire de la France, un protégé de ses ennemis? L'anticléricalisme, affublé d'un masque de faux patriotisme, avait beau jeu pour se dire en légitime défense.

La vérité alors inconnue a été révélée depuis par l'impératrice Eugénie. Si Pie X est devenu pape grâce à l'exclusive de l'Autriche, cette exclusive a été prononcée non pour des raisons politiques, mais à cause des ressentiments personnels de l'empereur François-Joseph. Celui-ci s'est vengé sur le cardinal Rampolla de son opposition à des obsèques solennelles en l'honneur de l'archiduc Rodolphe, qui, menacé d'exhérédation s'il ne rompait pas avec Mlle de Yetscera, l'avait tuée et s'était tué après. « Sans le drame de Mayerling, a dit un jour l'Impéra-

trice, confidente de l'empereur d'Autriche, c'est la haute et généreuse pensée de Léon XIII qui régirait encore le monde catholique 1. »

La politique de la Triple-Alliance n'était pour rien dans l'élévation de Pie X ; mais telles sont la crédulité de l'opinion et la puissance des préjugés que les pires erreurs prennent créance et passent pour d'indiscutables vérités.

Albert de Mun vit le parti que les adversaires tiraient de la réserve du Pape, occupé, aux premiers jours de son pontificat, à poursuivre dans le recueillement l'étude de la situation mondiale, imparfaitement connue de lui. Effrayé, il se résolut à aller à Rome, non assurément pour aborder avec le Saint-Père cet outrageant sujet, mais pour lui apporter ses promesses de fidélité et le contingent de ses renseignements. L'heure était assez critique, l'avenir assez menaçant pour qu'une telle initiative lui parût un devoir.

Il trouva Pie X dans les soucis d'une installation récente, à un moment où ses résolutions définitives n'étaient pas arrêtées. Il reçut de lui un accueil bienveillant, dont pourtant la réserve le surprit. Aucune question d'ordre général ne fut abordée dans une conversation de courte durée, et il sortit du Vatican incertain et troublé. Il ne savait pas qu'à ce moment, le Pape, se jugeant encore insuffisamment informé, évitait tout entretien politique.

Quelques mois après, il eût trouvé en lui un interlocuteur confiant, qui eût expliqué, en toute liberté, ses intentions maintenant arrêtées. Pie X les lui eût communiquées alors, telles que le Livre Blanc de 1905 les a résumées. Dans les pages de ce document, manifeste officiel du Saint-Siège, se rencontraient, en des termes d'une énergique précision, l'histoire et la défense de la politique constitutionnelle de Léon XIII. « Jusqu'à l'heure présente, y était-il dit, le Saint-Siège, aussi bien sous le pontificat actuel que sous le

1. Conversation de l'impératrice Eugénie avec M. Paléologue, ambassadeur de France (1905), rapportée par le journal le Temps, 30 juin

précédent, n'a jamais cessé, malgré les récriminations de quelques-uns, de donner aux catholiques français les mêmes directions. » Dans les dépêches qui y étaient annexées, s'en trouvait une, où le secrétaire d'Etat défendait vivement le Pape d'écarter de l'épiscopat des candidats suspects de tendances républicaines. « Je considère, disait-il, cette supposition comme offensante ; car le Saint-Siège n'a jamais cessé d'inculquer au peuple et surtout au clergé français l'adhésion loyale à la forme de gouvernement que la France s'est donnée. »

Ce langage eût dissipé les appréhensions d'Albert de Mun ; et, s'il lui fût resté des doutes, une conversation récente du Pape avec un député de l'Action Libérale, les eût dissipés. Celui-ci avait exposé les objections soulevées à propos du mot « libéral », et le cardinal Merry del Val, présent à l'entretien, l'avait interrompu par ces mots : « C'est pour vous une question de conduite, et non pas de doctrine » ; Pie X avait pris aussitôt la parole et ajouté du ton le plus net : « Ceux qui vous attaquent ne comprennent pas. L'Église doit être défendue par la liberté.»

Albert de Mun, raffermi dans sa confiance, reprit courage et continua la lutte sur le terrain où elle était engagée depuis Léon XIII. L'heure n'était pas aux querelles de mots. M. Combes ne connaissait plus de mesure et en venait à tenir tête à son patron, M. Waldeck-Rousseau, qui l'accusait « de détruire par une loi mortelle celle qui était son œuvre ». Il voulait disperser toutes les congrégations d'hommes et de femmes et confisquer tous leurs biens, la destruction du nid entraînant celle de la couvée.

Dans sa rage de spoliation, il éprouva un déboire ; un de ses liquidateurs joua si bien avec le '« fameux milliard des congrégations » qu'il fut pris la main dans le sac et condamné en Cour d'assises à quelques années de travaux forcés.

A l'œuvre qu'il venait d'accomplir manquait le faîte, la

séparation de l'Église et de l'État. Mais déjà les ouvriers étaient à pied d'oeuvre. Avant un an, l'anticléricalisme triomphant pourrait dire : « Exegi monumenium ». Avec Léon XIII, avait disparu le dernier obstacle à l'abrogation du Concordat. Pendant sa vie, les plus acharnés ennemis de l'Église n'osèrent pas répondre par une rupture aux éclatants services du grand Pape. Aujourd'hui ils se sentaient à l'aise.

M. Combes, en arrivant au pouvoir, n'était pas préparé à cet excès d'audace. Il avait gardé de son éducation cléricale le respect du pacte qui, depuis un siècle, assurait la paix religieuse en France : « Nous nous maintiendrons, avait-il dit, sur le terrain du Concordat, parce que nous considérons en ce moment les Idées morales, telles que les Églises les donnent et sont seules à le faire en dehors de l'école primaire, comme des idées nécessaires. Vous n'effacerez pas d'un trait de plume les quatorze siècles écoulés, il est de votre devoir de vous demander par quoi vous les remplacerez. »

Cet orthodoxe langage avait fait scandale et failli lui coûter cher. Dès qu'il s'aperçut de sa maladresse, il s'était empressé de la réparer. Deux jours ne s'étaient pas écoulés qu'il affirmait l'autorité « des doctrines, dont la libre-pensée pouvait seule assurer l'enseignement ».

Puis, mettant à profit la leçon reçue, il avait perfectionné si bien son éducation sectaire qu'il était devenu un maître. Sa plus haute ambition fut alors de procurer à sa clientèle maçonnique la joie d'une rupture avec Rome. Dans ce but, il fit déposer par des compères une proposition de séparation de l'Église et de l'État. La commission chargée de l'étudier se trouva partagée en deux fractions presque égales ; au moment où elle se constitua, l'absence de deux députés conservateurs amena la nomination, à une voix de majorité, d'un président et d'un rapporteur favorables au projet. Le rapporteur était un nouveau député, encore |ignoré du grand public, mais fort connu dans les milieux révolutionnaires comme socialiste

militant, et dans la presse anticléricale comme rédacteur de la Lanterne, M. Briand.

Ces choix donnèrent courage à M. Combes, qui résolu-

! ment engagea la bataille. Elle commença par des escarmouches ; les premières querelles furent des taquineries, imaginées pour aigrir les rapports et amorcer le conflit : d'abord le refus d'accepter plus longtemps, dans les bulles d'investiture des évêques, le traditionnel « nobis nominavil », puis une controverse à propos du pouvoir disciplinaire du Pape sur les évêques. Quand il avait fait un mauvais coup, M. Combes dénonçait aussitôt les usurpations de la Curie romaine ; plus celle-ci prodiguait les assurances conciliantes, plus il l'accusait d'intransigeance. « Le conflit que

i nous n'avions pas cherché, disait-il, aura sûrement un résultat. Que je disparaisse dans trois mois ou dans six mois, je défie mon successeur de céder aux prétentions ultramontaines, sans rendre du même coup le Concordat indéfendable et sans renverser la dernière barrière qui s'oppose à la séparation. »

Résolu à brusquer le dénouement, il décida M. Loubet à aller au Quirinal saluer le roi Humbert. C'était en même temps qu'un défi à la Papauté le coup de grâce au Concordat. Depuis que les Italiens étaient entrés de force à Rome, le Saint-Siège protestait contre cette violence et insistait

! auprès des chefs d'États catholiques, pour qu'ils ne vinssent pas la consacrer par leur présence officielle dans son an-

! cienne capitale. Aucun d'eux n'était resté sourd à sa voix. Durant trente-trois ans, on ne vit à Rome ni l'empereur d'Autriche, ni les rois d'Espagne, de Belgique, de Bavière.

' Le Gouvernement français fut le premier à enfreindre cette règle de haute convenance.

La franc-maçonnerie imposa à M. Loubet cette démarche dont elle prévoyait les effets ; quand elle fut décidée, elle en revendiqua l'honneur. A une grande tenue de la loge Étienne-Dolet à Orléans, un membre du Conseil de l'ordre, le frère Levai, célébra en ces termes cette grande

victoire : « Nous devons entrevoir les conséquences de la visite de M. Loubet à Rome. C'est la séparation des Églises et de l'État. Les loges du Grand-Orient peuvent revendiquer à juste titre leur part dans un tel résultat. Elles y ont puissamment contribué *. »

Le Président de la République obéissant vint faire à Rome la visite voulue par le Grand-Orient. Il chercha à atténuer la gravité de l'offense, en demandant à être reçu au Vatican et au moins à faire recevoir son ministre des Affaires étrangères parle secrétaire d'État. Un double refus montra à l'un et à l'autre que l'injure, qu'ensemble ils avaient combinée, était comprise et sentie.

Les incidents du séjour ne l'adoucirent pas. Le roi se donna le plaisir de promener son hôte de la Porta Pia, enfoncée en 1870 par les troupes italiennes, à la place Saint- Pierre sur laquelle donnent les fenêtres du Vatican. Après ces aménités, les relations de la France avec Rome ne tenaient plus qu'à un fil ; rien ne fut plus facile que de le rompre.

La Curie informa les nonces, après le départ de M. Loubet, que les chefs d'État qui suivraient son exemple renonceraient du coup à leurs rapports diplomatiques avec Rome. Une indiscrétion préméditée fit tomber la dépêche dans les mains de Jaurès, qui s'empressa de la communiquer à M. Combes. C'était pour lui le prétexte cherché. Tout de suite l'ambassadeur français au Vatican reçut l'ordre de demander des explications au secrétaire d'État, et, si elles n'étaient pas immédiates et satisfaisantes, de lui remettre un ultimatum, d'heure à heure.

Le procédé stupéfia le monde politique qui à cette époque n'avait pas encore vu à l'œuvre la diplomatie de François-Joseph vis-à-vis de la Serbie et de Guillaume II vis-à-vis de la France. Une réponse immédiate était im-

1. Compte rendu des travaux du Grand-Orient du 1er janvier au 30 juin 1904, page 105 [Libre Parole. 22 juin 1923).?

possible ; le temps manquait pour consulter le Pape ; d'ailleurs la Curie romaine n'a pas l'habitude des impromptus. L'heure s'écoula, sans que le secrétaire d'État pût donner la réponse exigée ; sur quoi l'ambassadeur signifia son départ et prit le train pour Paris.

Ainsi furent rompues les relations séculaires de la France et de Rome. La Curie tenta l'impossible pour éviter la rupture. Le nonce, Mgr Lorenzelli, ne quitta pas Paris ; mais M. Combes, qui n'était pas d'humeur à laisser passer l'occasion impatiemment attendue, lui remit à la hâte ses passeports. Ainsi fut constatée devant le monde « l'irré- « ductible incompatibilité de l'Église romaine et de l'État « démocratique français ».

Le Président du Conseil, au comble de ses vœux, se préparait à monter au Capitole, quand, au moment de mettre le pied sur la première marche, il trébucha et fit une chute mortelle. Un jour, la Chambre indifférente vit apparaître à la tribune un jeune député nationaliste, ancien officier, qu'elle connaissait à peine de nom, M. Guyot de Villeneuve. Elle le regarda, sans y prêter grande attention, ouvrir tranquillement un gros dossier et en tirer des pièces, qu'il commença à lire d'une voix calme et un peu froide.

Elle écoutait distraitement, quand quelques phrases, imparfaitement comprises, frappèrent son attention. Elle prêta l'oreille, et peu à peu le silence se fit. Quelle ne fut pas sa surprise et bientôt sa stupeur, en entendant lire des lettres échangées entre le ministre de la Guerre, alors le général André, et des dignitaires de la franc-maçonnerie ! Il s'agissait d'une enquête ouverte, par l'intermédiaire des loges, sur les sentiments religieux des officiers. Les demandes et les réponses se suivaient brèves et stupéfiantes : « Cet officier est-il clérical? » demandait le Ministre. « Oui, répondait le Vénérable, on ne peut en douter à son origine et à son attitude. » — Et cet autre? « Il envoie sa femme et ses enfants à l'église et parfois les y accompagne.» A mesure que se succédaient, sans pitié, ces pièces accablantes,

l'anxiété, la consternation, la colère, se lisaient sur les visages. C'était, dans la salle, tantôt un silence de mort, tantôt un ouragan de cris et d'imprécations.

Un instant, les complices démasqués essayèrent de faire tête, affectant de rire ou d'étouffer par des clameurs la voix de l'orateur ; mais l'implacable justicier restait impassible et continuait de lire, sans changer d'attitude ni de ton. Chaque lettre nouvelle tombait comme la foudre sur l'Assemblée démontée et y provoquait un orage nouveau. La fureur des uns, l'indignation des autres remplissaient de tumulte la vaste enceinte, théâtre de tant de scènes mémorables, les unes par leur grandeur, les autres par leur misère.

A la fin, les résistances étaient vaincues ; l'exécution s'acheva au milieu d'une inexprimable et muette angoisse. Il resta avéré que chaque officier suspect avait sa fiche et, avec elle, sa condamnation. Changements de garnison, privations d'avancement et de récompenses, carrières brisées, mises à l'index, tels étaient les châtiments réservés aux audacieux, qui osaient croire en Dieu, pratiquer leur religion ou la laisser pratiquer aux leurs.

Quand l'accusateur eut terminé son réquisitoire, tous les yeux se tournèrent vers l'accusé. Celui-ci se leva paisiblement, balbutia quelques mots et s'en alla. Le rouge monta au front de ses amis. L'aveu était formel ; l'effet fut foudroyant.

On croyait les ministres à terre ; mais démissionner est un parti extrême que des politiciens, dépourvus de préjugés, ne prennent pas à la légère. Ils écartèrent donc cette mauvaise pensée, et, jugeant qu'il est toujours temps de s'en aller, gardèrent leurs portefeuilles.

Ils se croyaient remis d'aplomb, quand Syveton s'avisa quelques jours après de souffleter le général André en pleine séance. Celui-ci considéra son prestige atteint et se décida à partir. M. Combes et ses collègues ne pensèrent pas encore que la solidarité ministérielle les obligeât à en faire autant.

Ils restèrent, mais le Bloc jugea leur situation impossible et, à la première rencontre, le leur témoigna si clairement que M. Combes dut s'épuiser en adjurations presque suppliantes, pour obtenir l'aumône de huit voix de majorité. L'agonie ministérielle fut prolongée de quelques heures, après lesquelles, pour mourir en beauté, il apporta à M. Loubet la démission du Cabinet. Il ne s'en alla pas sans se venger : « On accuse mon Gouvernement, écrivit-il, d'avoir .exercé une domination abjecte. Celle du Gouvernement précédent était infecte, au dire des chroniqueurs du temps. »

Abjecte, infecte ! L'histoire dira si la politique de défense républicaine méritait ces qualificatifs dépourvus d'élégance.

M. Loubet fit appel à M. Rouvier, son ancien frère d'armes. Celui-ci, qu'on n'avait pas vu au pouvoir depuis le Panama, était un manoeuvrier expert. Peu soucieux d'endosser la responsabilité de la séparation et moins encore le fardeau de la discussion, il proposa à M. Briand d'entrer dans son Cabinet. C'était ajourner le débat, qui, faute de rapporteur, ne pouvait plus s'engager. La gauche flaira le piège et M. Briand dut écarter le portefeuille tentateur.

La discussion n'était pas encore amorcée que Guillaume II débarqua à Tanger et y fit un discours qui était un défi. « Ma visite à Tanger, dit-il, sans détour, a pour but de faire savoir que je suis décidé à tout, pour sauvegarder les intérêts de l'Allemagne au Maroc. » L'Allemagne avait déclaré jadis n'avoir pas d'intérêt au Maroc! pourquoi donc cette hautaine revendication? Elle était la réponse de Guillaume à l'Entente cordiale plus blessante pour lui que l'alliance russe. En l'apprenant, il avait dit: « Je ne me laisserai pas évincer des affaires extérieures », et il tenait parole.

Depuis longtemps la diplomatie du quai d'Orsay avait le don de l'exaspérer, et il tenait M. Delcassé en particulière

suspicion. Celui-ci, ministre des Affaires étrangères depuis six ans, méritait cette hostilité par l'habile direction qu'il avait donnée à la politique extérieure ; il était l'homme d'une seule idée et avait poursuivi sans relâche la revanche morale de la France, prélude de sa revanche militaire.

Après Fachoda, il avait imposé silence à son amour-propre blessé, et, au lieu de se brouiller avec l'Angleterre, essayé de se rapprocher d'elle. Très habilement, il avait démêlé les sentiments intimes d'Edouard VII, et surtout les appréhensions que lui causaient les présomptueuses ambitions de son impérial neveu, Guillaume II. Lentement, doucement, sans précipitation ni complaisance, il avait gagné sa confiance et noué avec lui de précieuses relations. Grâce à son concours, nous avions rétabli avec l'Italie des relations cordiales et obtenu d'elle la promesse de sa neutralité au cas d'une provocation de l'Allemagne, fait à l'Espagne sa part au Maroc et assuré ainsi notre liberté d'action, enfin conclu avec l'Angleterre l'Entente cordiale, garantie de la paix.

La France reprenait de jour en jour son rôle historique ; son action au Maroc achevait de rehausser son prestige. Nos succès irritaient l'orgueil de l'empereur d'Allemagne et déjouaient ses plans. C'était pour redresser son action en Europe qu'il était venu à Tanger, résolu, coûte que coûte, à nous barrer la route. Son voyage et son discours au sultan n'avaient pas profondément ému l'opinion, habituée à ses incartades ; mais le Gouvernement français mieux renseigné y vit une provocation préméditée et ne se trompa pas.

A l'éloquence des faits sont venues depuis s'ajouter des révélations qui ne laissent aucun doute sur les desseins du Kaiser. On a su en effet que causant quelques mois avant avec un diplomate belge, le baron Van der Elst, il lui avait dit : « Depuis de longues années, j'ai employé tous les moyens pour me rapprocher de la France ; elle les a repoussés avec dédain. J'avais rêvé d'une réconciliation avec elle. J'aurais voulu former avec elle un bloc continental assez fort pour mettre un frein aux ambitions de

l'Angleterre, qui cherche à confisquer le monde à son profit, et je vois la France prêcher la haine, la revanche et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir. Maintenant, j'en ai assez. Je ne commettrai pas l'imprudence d'attendre que les préparatifs qu'elle fait contre moi soient terminés 1.»

M. Rouvier pénétra la pensée impériale : l'Allemagne voulait la guerre. La guerre ne nous était pas possible, la France n'étant pas plus prête à ce moment que lors de l'incident Schnœbelé. Elle n'avait ni l'armée ni la flotte de sa politique. M. Delcassé ne s'était jamais préoccupé de savoir si les cabinets dont il faisait partie depuis six ans avaient organisé nos forces militaires.

Faute de pouvoir se battre, il fallait céder. M. Rouvier sacrifia M. Delcassé aux ressentiments de l'Allemagne et consentit à aller à Algésiras se faire lier les mains. La reculade n'était pas glorieuse ; la guerre l'eût-elle été? Albert de Mun fut atterré de ce dénouement ;il écrivit : « M. Delcassé ayant été déposé, et l'empereur d'Allemagne ayant bien voulu nous marquer sa satisfaction, on s'est ressaisi. Pourquoi? personne ne pouvait le dire. Content, comme a dit Pascal, d'avoir mis quelque chose devant le précipice pour ne plus le voir, on a continué d'y courir sans souci. »

Algésiras serait-il le précipice? tout était à craindre. La Russie, notre alliée, était occupée en Orient et l'Angleterre, notre amie, n'avait à nous offrir que de bonnes paroles. Par bonheur, les choses tournèrent mieux qu'on ne l'espérait. Le prince de Bulow dit bien, pour se consoler, que l'accord d'Algésiras était « un verrou tiré devant nos prétentions marocaines, un grelot que l'Allemagne pourrait agiter à son gré ». C'étaient de vaines images. Grâce à l'appui des grandes puissances, la France déjoua les combinaisons allemandes et sut dès lors que le jour venu, elle serait à même d'ouvrir le verrou et de briser le grelot. Albert de Mun ne

1. Revue de Paris, 1" avril 1923. « La préméditation de l'Allemagne. »

partagea pas cet optimisme ; pour lui, la Conférence était un échec, et le traité un lacet passé au cou de la France. Le Gouvernement revint d'Algésiras rassuré, mais amoindri. La gauche qui s'en rendit compte avait hâte de profiter de sa faiblesse ; elle était lasse d'attendre sa grande victoire, la séparation. Cette victoire, M. Rouvier voulut la lui offrir et fit mettre la loi à l'ordre du jour de la Chambre.

La situation d'Albert de Mun devint cruelle. Assister impassible, un jour aux défaillances de notre politique, et le lendemain à la nouvelle offensive maçonnique, rester muet devant les coups portés tantôt à la dignité de laFrance, tantôt à la vie de l'Église, c'était, pour le grand lutteur, la plus douloureuse des abdications. Mieux valait quitter la vie publique que de n'y plus être qu'un figurant inutile.

Dans sa détresse morale, une branche de salut s'offrit à lui. Si la voix lui manquait, se plume lui restait. Pourquoi ne pas écrire ce qu'il ne pouvait plus dire à la tribune? Un journal en était une, sans doute moins retentissante que l'autre, mais assez sonore pour être entendue au loin. A celle-là, il pouvait monter sans risquer d'y mourir.

Alors commença pour lui une vie nouvelle, vie de combats silencieux, où sa plume fut son épée de chevet. Dès le premier jour, il se posa à lui-même une question troublante. Était-il écrivain assez délié pour suffire à une besogne presque quotidienne? Il se souvenait, avec une modestie charmante, qu'il n'avait obtenu qu'à grand'peine son diplôme de bachelier et son admission à Saint-Cyr. Avait-il la formation littéraire et la culture historique nécessaires au rôle qu'il allait affronter? Ce n'était pas la même chose de jeter des idées dans un discours à la Chambre, avec la hâte de la parole publique, et le loisir d'une nuit pour en corriger les erreurs, ou de les fixer tout de suite dans une forme assez heureuse pour en rendre la lecture à la fois agréable et instructive.

Il avait toute raison de se rassurer. Depuis des années, il

avait travaillé sans relâche, lu à force, étudié et discuté les plus graves problèmes politiques et sociaux, suivi jour par jour l'histoire de son temps, vécu au milieu d'hommes éminents dans tous les ordres de connaissances. Son éducation intellectuelle était arrivée au plus haut degré de culture.

A son insu, il était écrivain de race et déjà un maître ; ses livres, ses brochures avaient tout le charme de ses discours. Il faut à l'écrivain, comme à l'orateur, la facilité naturelle et la difficulté acquise dont parle Joubert. Il avait les deux, et par surcroît, un naturel parfait, une chaleur pénétrante qui donnaient à ses écrits une allure oratoire, si semblable à celle de ses discours, qu'en le lisant, on croyait l'entendre.

Son style, c'était l'homme tout entier, avec sa simplicité fière, sa sincérité scrupuleuse, son dédain de ce qui est affecté, son horreur de ce qui est faux. Son goût le portait vers les recherches historiques et les spéculations morales ; mais la vie militante l'avait pris et rivé aux exigences des luttes quotidiennes. De ses œuvres, celles qui sont nées d'actualités passagères pourront ne pas toujours garder la même jeunesse, celles qu'ont inspiré des idées générales et des intérêts permanents ne périront pas. Les générations qui viennent y retrouveront l'empreinte d'un des plus brillants esprits qui aient honoré son temps.

Ses articles, dont la plupart ont été réunis en volumes, sont par leur ton des modèles de polémiques, par leur clairvoyance des sources précieuses d'information. Il eut longtemps l'effroi du journalisme. Écrire vite pour un public qui lit vite, suivre au jour le jour la mobilité de ses impressions, l'éclairer sans paraître l'enseigner suppose un ensemble de qualités rares, réservées à une élite. Il croyait ne pas les avoir, tant elles étaient en dehors de ses habitudes d'esprit et de ses méthodes de travail : il fut tout surpris de se les découvrir.

A ses défiances, s'ajoutait une timidité qu'il devait à sa

réputation d'intransigeant et aux longues attaques qu'elle lui avait values. Il s'imaginait être suspect au grand public, dont il effarouchait le scepticisme. Il se trompait ; le grand public, qui a plus d'esprit que personne, a aussi plus de cœur. Il est sensible à la noblesse de l'âme, à la sincérité des convictions, au désintéressement dans la conduite, à ce je ne sais quoi de captivant qui se dégage d'une haute nature enivrée d'idéal.

Grâce à tous ces dons, qu'il ne se soupçonnait pas, il est devenu vite le favori de ses lecteurs et plus tard leur idole. Ses articles, après avoir été le régal d'une élite furent pendant la guerre la pâture des foules. A la fin de sa vie, il a été le journaliste le plus lu de son temps.

Dès ses débuts, il se trouva en face de la question de séparation. Le système des Concordats n'avait rien qui le passionnât ; l'usage qu'en faisait en France un Gouvernement hostile l'avait presque réconcilié avec un régime nouveau, où l'Église ne porterait plus le poids de lourdes chaînes. La laisser liée à un État athée, c'était la soumettre à la plus dure servitude. A ses yeux, la séparation n'impliquait ni la rupture des rapports diplomatiques avec le Vatican, ni l'état de guerre avec le Gouvernement. Les plus ardents ultramontains ne l'avaient-ils pas, sous la Restauration, préconisée comme une délivrance?

La majorité en avait une conception inverse de la sienne. Elle voulait d'abord constater que l'Église n'était plus assez forte pour imposer à l'État son alliance, puis briser une organisation religieuse, que Bismarck proclamait n'avoir d'égale que l'armée allemande. Sa pensée allait plus loin encore ; la rupture avec l'Église préparait le triomphe de la libre-pensée. Pour les modernes positivistes, qui voyaient dans la science et la raison les sources uniques de toute vérité, le surnaturel était une fiction, Dieu une hypothèse, le dogme un non-sens, l'Évangile un roman. Tous ces enseignements vieillis ne survivraient pas longtemps au Concordat.

Comme ils savaient pourtant qu'une société, façonnée par quinze siècles de christianisme, n'irait pas d'emblée à la négation formelle, ils prétendaient l'y acheminer doucement par l'indifférence. « La société la plus irréligieuse, avait dit Lamennais, n'est pas celle qui se passionne pour l'erreur ; c'est celle qui néglige, qui dédaigne la vérité. » A leurs yeux, le catholicisme était un vieux chêne qui ne tenait debout que grâce au contrefort du Concordat ; le lui retirer, c'était le vouer à une chute prochaine. Sa sève s'appauvrissant, ses branches tomberaient une à une et, au premier coup de vent, son tronc décharné serait renversé.

Le projet de la Commission n'avait pas, à première vue, un aspect menaçant. Il débutait par une déclaration presque rassurante, laissait à l'Église son autonomie et ses biens, et dissimulait, sous une habile contrefaçon des anciennes fabriques, l'idée maîtresse de la réforme. En l'étudiant, on retrouvait vite sa double tendance, positiviste et protestante. Il n'organisait pas la persécution mais conduisait doucement le catholicisme à sa ruine par le laïcisme.

Le laïcisme était le poison qui savamment inoculé développerait le rationalisme philosophique et amènerait l'évolution lente dont il devait mourir. Le plan sorti du cerveau de doctrinaires exercés était habile ; les cultuelles en étaient la grande pensée, la prédominance des laïques assurant l'exclusion de la hiérarchie ecclésiastique, gardienne de l'autorité doctrinale.

Si la loi eût été votée telle qu'elle avait été conçue par la Commission où siégaieent des protestants de marque, elle eût été une arme dangereuse contre l'Église ; mais il advint, qu'au cours des débats, le vieil esprit catholique réagit, sous une forme assurément fort gallicane, mais efficace. Un amendement, devenu l'article 4, décida que le Conseil d'État veillerait, dans la constitution des cultuelles, « à l'observation des règles générales du culte.»

Albert de Mun l'appela « un coup de pic » et eut raison, s'il voulait dire que la loi était atteinte à sa source même,

dans son idée maîtresse. Que voulaient ses inspirateurs, les plus avisés? faire évoluer le catholicisme et l'amener par le libre examen jusqu'aux confins du schisme. L'évolution, « loi de la nature et de l'histoire », détruirait d'abord son organisation, ensuite sa doctrine. Pour que ce travail s'opérât, il ne devait être gêné par aucune disposition légale, assurant la permanence des règles générales du culte. Le projet de loi n'en contenait en effet aucune et laissait libre carrière aux influences laïques introduites en souveraines dans la vie intime de l'Église ; le piège était aussi périlleux qu'habile.

Garantir, fût-ce par la juridiction temporelle d'un tribunal administratif, ces règles organiques, c'était dresser une barrière devant le courant laïque et protéger l'organisation de l'Église. L'article 4 avait déjoué la manœuvre maçonnique, manœuvre plus redoutable qu'une persécution violente, plus mortelle qu'un schisme même. Albert de Mun avait raison : la loi avait reçu « avec un coup de pic » une blessure profonde qui pouvait devenir mortelle.

Les cultuelles étaient des créations savantes et dangereuses. Par le nombre de leurs membres, leur recrutement, leurs pouvoirs, leurs assemblées générales dont aucune convention ne pouvait limiter les droits, l'exclusion enfin de toute intervention ecclésiastique, elles devenaient des citadelles laïques à peu près imprenables.

Leur origine était italienne ; un ministre franc-maçon, M. Minghetti, les avait jadis présentées à son Parlement en ces termes : « Nous concevons les associations cultuelles comme le point de départ de la participation des laïques à l'administration de l'Église ; » les laïques doivent prendre part à la gestion du bien et à quelque chose de plus. Le « quelque chose de plus », c'était, grâce à la gestion du temporel, la mainmise indirecte sur le spirituel. Oui a la maîtrise du budget a celle de l'œuvre qu'il fait vivre.

Pendant que le Parlement préparait la séparation, un Congrès de libre-pensée se réunit à Paris. Un sénateur, M. Beau-

quier, s'y exprima ainsi : « L'Église catholique ne peut prétendre à la liberté dans notre démocratie qu'en se pliant pour l'administration de ses biens à des mœurs de liberté démocratique. Il faut constituer l'association cultuelle par la réunion de tous les fidèles pratiquants, hommes et femmes, élisant leurs conseils en sorte que l'État et les communes traitent pour leurs biens et édifices avec des citoyens s'administrant d'une façon autonome, non avec l'Église romaine installée dans les diverses localités sous des noms divers.»

La Commission du Congrès négocia avec le Gouvernement et celui-ci, pour lui donner satisfaction, augmenta le nombre primitif des membres des cultuelles, sans aller pourtant jusqu'au grand collège préconisé par M. Beauquier.

Après ces pourparlers secrets et ces concessions publiques, la loi de séparation se résumait en trois principes fondamentaux : « silence sur la hiérarchie ecclésiastique, intérêts matériels confiés à des laïques, règles générales du culte abandonnées à la juridiction civile. »

Albert de Mun n'eut pas de peine à en pénétrer le but et les effets. Tant que dura la discussion, il s'abstint de toute intervention irritante et s'efforça d'éclairer les catholiques de ses conseils et de les soutenir de ses encouragements ; quand tout fut fini à la Chambre, il laissa libre cours à sa douleur. Dans un livre, éloquente protestation du chrétien blessé au cœur par l'apostasie officielle, il écrivit : « C'est délibérément, qu'une partie de la nation, profondece ment atteinte par la corruption révolutionnaire, s'est « associée à la criminelle folie des sectaires. Le sort en est « jeté ; mise en demeure de déclarer sa volonté, la majorité "« de la France a répété le « Toile, crucifige » du peuple déi- « cide, et lorsque, le lundi 3 juillet, 341 députés français ve- « naient de signer l'apostasie officielle de leur pays, les socia- « listes révolutionnaires acclamèrent avec transports cette « étonnante victoire. Dans l'écroulement de l'antique tradi- « tion catholique, ils saluaient par avance la chute espérée

« de l'édifice national. Ainsi quand l'incendie d'une demeure « ancestrale fait tomber avec fracas l'une des vieilles mu- « railles, on conçoit que bientôt viendra l'heure de la ruine « dernière. »

Malgré tout, il ne voulut pas croire tout perdu et se rattacha désespérément à une dernière branche de salut, hélas ! bien fragile. Gomme des élections sénatoriales allaient avoir lieu, il s'adressa aux électeurs sénatoriaux pour leur demander de choisir des délégués hostiles à la séparation. Dans ce but, il écrivit une lettre ouverte aux conseillers municipaux ; on y lisait.

« Le nombre est grand de ceux qui, au fond du cœur, ne « veulent pas de séparation. Opposons-leur la menace des « électeurs. Je demande que, dans tous les départements où « il y a des élections sénatoriales, les conseillers municipaux « formulent dans une brève déclaration leur volonté de con- « server le Concordat. Je demande que cette déclaration « soit envoyée aux candidats. »

Le corps électoral auquel il s'adressait était disséminé dans toute la France et à peu près inabordable ; de plus, la loi défend aux Conseils municipaux de discuter avant de nommer leurs délégués. Sa lettre était d'avance condamnée à n'avoir pas d'écho. Les élections sénatoriales qui sortirent du paysl égal furent comme toujours empreintes de l'esprit administratif.

Peu de temps après, eut lieu l'élection présidentielle, M. Loubet étant arrivé sans encombre à l'expiration de ses pouvoirs ; il avait vu à l'œuvre deux ministres diversement mais également funestes ; grâce à leur action, la France était divisée comme elle ne l'avait jamais été. En quittant l'Elysée, il épancha ses regrets dans cette phrase, où l'ironie se mêlait à la tristesse : « J'ai essayé de rétablir la paix et l'union entre les bons citoyens. » M. Fallières, fut choisi pour continuer cet essai avec plus de succès.

Presque aussitôt, la loi de séparation vint en discussion au Sénat. Sur l'injonction du Congrès de la libre-

pensée, le rapport fut rédigé en hâte et le débat écourté. A peine les orateurs catholiques eurent-ils le loisir de faire entendre d'éloquentes mais inutiles protestations. L'issue était certaine ; la loi fut votée telle que la Chambre l'avait conçue ; son entrée en vigueur restait ajournée à un an, c'est-à-dire à décembre 1906.

Quand le rideau fut tombé sur le dernier acte de ce triste drame, Albert de Mun écrivit : « Prisonniers de leur parti, les « sénateurs, courbés sous le joug maçonnique, ont enre- « gistré les décrets du Grand-Orient. Ainsi, par la volonté « des dirigeants et de 161 sénateurs dont les trois quarts « détestent cette détestable aventure, l'apostasie de la « France a été proclamée. »

De cette apostasie un professeur allemand en renom, Haeckel, s'empressa de féliciter les libres-penseurs français, réunis alors en une grande Assemblée. « La séparation de l'Église et de l'État, leur écrivit-il, est la délivrance de la pure raison des chaînes de la superstition religieuse, la victoire de la libre science sur les dogmes religieux ; accomplie par le Gouvernement français et la Chambre, elle signifie un progrès glorieux dans l'histoire de la culture humaine. »

« Le glorieux progrès » laissait pourtant ses auteurs inquiets. Voyant s'écrouler l'édifice, à l'abri duquel la France avait vécu pendant tant de siècles, ils se demandaient avec effroi quel usage l'Église allait faire de sa liberté.

Au premier moment, l'émotion du public ne fut pas en rapport avec la grandeur de l'événement. La lassitude de longues luttes, des préjugés aveugles contre l'ultramontanisme, le goût inné des transactions et l'incurable esprit critique, amenèrent quelques flottements. On faisait valoir que l'Église gardait sa fortune et son organisation, que les cultuelles continuaient les anciennes fabriques, que le Conseil d'État sauvegardait les règles générales du culte ; s'effrayer de la liberté, c'était douter de la vitalité de l'Église.

Vingt-trois notabilités catholiques se firent les interprètes de c^s sentiments très répandus dans le monde intel-

lectuel et adressèrent aux évêques une lettre leur demandant d'obtenir du Pape l'autorisation de faire des cultuelles. Aucune réponse ne leur fut faite. On les appela les cardinaux verts et on pensa à autre chose. C'était traiter légèrement un symptôme grave. Que devenait l'unité de l'action religieuse, à la veille d'une bataille électorale, décisive pour l'avenir? Tandis que M. Briand glorifiait, au nom du Gouvernement, le triomphe de l'Etat « a-religieux », des germes de divisions se manifestaient dans les étatsmajors catholiques et des germes de relâchement dans les troupes !

Albert de Mun effrayé de cet état d'esprit inattendu crut devoir tenter, dans un discours public, un grand effort pour éclairer l'opinion et ramener l'union.

A ce moment, un Congrès d'Action Libérale, tenu à Paris, se terminait, suivant l'usage, par un banquet de clôture. Il résolut d'y venir. Sa présence y amena une énorme affluence et on trouva difficilement une salle pour la contenir.

Dès l'ouverture du Congrès, une manifestation impétueuse en avait montré l'esprit. Le Président eut à peine prononcé ces simples paroles : « La guerre est déclarée, je l'accepte en votre nom », que la foule éclata en acclamations impétueuses, dont la police prit ombrage. La réunion ne fut pas dissoute, mais signalée aussitôt au Gouvernement comme une excitation à la révolte,

Au banquet, la foule envahit les tables et déborda dans les couloirs et les cours, avide d'entendre Albert de Mun et de l'acclamer. Quand il prit la parole, l'émotion étouffa un instant sa voix et les larmes lui montèrent aux yeux. Il rappela d'abord les modestes débuts de cette association née dans un bureau de la Chambre de l'initiative de quelques députés, et devenue une grande famille s'étendant sur la France entière : « Témoin de votre naissance, s'écria-t-il, « je me suis tenu près de votre berceau. Spectateur trop « souvent impuissant, j'ai assisté au progrès de votre jeu- « nesse, et ces souvenirs et cette impuissance me donnent

« le droit de saluer la verdeur de votre maturité. » Puis, faisant allusion à des bruits qui déjà circulaient au dehors, il ajouta : « J'entends dire qu'il faut conseiller aux ca- « tholiques l'essai loyal de cette mortelle expérience ; je « n'y consentirai pas pour ma part. On ne fait pas l'essai « loyal de l'apostasie. On ne fait pas l'essai loyal de la « haine envers Dieu. Ce n'est pas là, soyez-en sûrs, ce que le « Pape vous demandera. Vous êtes forts surtout de votre « dévouement à la cause populaire. Le peuple, le vrai peuple, « en vous voyant à l'œuvre, apprend de jour en jour à vous « connaître. Et vous, par un admirable échange, vous « apprenez, en le servant, à l'aimer davantage. Vous avez « connu, dans les luttes civiles, que c'est dans le cœur des « petits et des humbles que jaillit la source inépuisable des « sacrifices et des dévouements. C'est là qu'est la force. « C'est là qu'est pour demain la suprême espérance, vers « laquelle aujourd'hui, avec le dernier effort de ma voix, « je veux jeter le dernier cri de mon cœur. »

Les petits et les humbles se laissèrent convaincre. Les élites restèrent hésitantes.

Des semaines s'écoulèrent sans que Rome parlât. Déjà ce silence causait quelque surprise, quand parut, au mois de février, la première Encyclique condamnant doctrinalement la séparation, mais renvoyant à plus tard le jugement de la loi elle-même. Le principe seul était posé.

Ce sursis n'étonna pas les esprits simples et droits. Comme la nouvelle législation n'entrait en vigueur que dans dix mois, et que d'ici là devaient avoir lieu des élections législatives, le Pape avait jugé sage de laisser au Gouvernement et au pays le temps de la réflexion.

A la lecture de l'Encyclique, Albert de Mun, qui en pénétrait l'intime pensée, eut un élan de joie : « Quelle parole et « quelle puissance ! Oui, Saint-Père, de toute notre âme, « nous défendrons notre foi sans défaillance. Votre voix a « retenti dans nos cœurs, comme l'écho vibrant de la parole « du maître. »

Beaucoup de lecteurs de ces lignes enthousiastes n'en partagèrent pas l'émotion ; plusieurs même donnèrent à l'Encyclique une interprétation tout opposée et affectèrent de la considérer comme l'acceptation implicite de la séparation. Si le Pape, disaient-ils, jugeait la loi mauvaise, il le dirait tout de suite. Pourquoi attendre? Elle ne sera pas meilleure dans quelques mois. Compter sur les repentirs du Gouvernement, ou sur le désaveu du suffrage universel, ce serait se payer de chimères ; la Cour de Rome est trop avisée pour avoir de telles illusions.

Le Gouvernement partagea la confiance des optimistes. Il ne mit pas en doute l'adhésion de Rome et montra même une telle sécurité que l'opinion le crut en possession d'assurances formelles. Cette sécurité était si grande qu'il n'hésita pas à amorcer préventivement l'exécution d'une loi qui ne devait entrer en vigueur qu'à la fin de l'année. M. Rouvier n'admit pas que Pie X sacrifiât à un vague principe les 500 millions de biens laissés à l'Église ; aussi fit-il procéder, sans la moindre appréhension, à l'inventaire des objets mobiliers appartenant aux paroisses. Sur l'observation d'un député, il répondit qu'on n'ouvrirait pas les tabernacles, et cela dit, eut la conscience en repos.

L'événement sembla d'abord justifier sa confiance. Les premières opérations ne rencontrèrent aucune résistance. Presque personne n'avait bougé, quand le bruit courut, dans la paroisse Sainte-Clotilde, que l'agent du fisc viendrait inventorier dans trois jours ; les fidèles prévenus décidèrent d'entourer leur curé. Le jour venu, la foule envahit la nef, déborda sur le péristyle, sur les marches des escaliers et jusque sur la place. Des jeunes gens que le curé appelait «de pieux apaches», voulurent même sonner le tocsin. Empêchés de le faire, ils allèrent à la sacristie chercher l'agent du fisc déjà en fonction et le reconduisirent un peu précipitamment dans la rue.

Tout était fini, et la foule s'écoulait, quand la police accourut sous la conduite de son préfet. Pour racheter le

temps perdu, elle entra en trombe dans l'église que personne ne défendait, et, son chef en tête, parcourut la nef au pas de course, culbutant des chaises vides et des femmes qui chantaient des cantiques. Au dehors, elle se dédommagea de son retard par des excès de zèle et arrêta, au hasard, quelques curieux inoffensifs.

A la Chambre, l'incident provoqua une interpellation qui apprit à la France entière l'inofîensive manifestation de Sainte-Glotilde et sa brutale répression. Ce fut l'étincelle qui alluma l'incendie.

A Paris, les fidèles se groupèrent dans leurs églises dont les unes furent cernées, d'autres occupées militairement. Au Gros-Caillou, des pompiers déversèrent des flots d'eau sur la foule. En Bretagne, en Normandie, dans le Nord, sur le plateau central, s'organisa spontanément une résistance qui semblait le prélude d'un vaste soulèvement. La gendarmerie et la police ne suffisant plus à la tâche, l'armée fut mise en mouvement et des colonnes volantes parcoururent les campagnes. Des coups de feu furent tirés et firent des victimes. Dans un village, le fils d'un percepteur déchargea son revolver sur un groupe sans armes et tua un paisible manifestant.

Ces incidents provoquèrent une interpellation à la Chambre. Jamais on ne vit pareille confusion ; la majorité éperdue ordonna tour à tour l'affichage de discours qui se contredisaient. M. Rouvier, courant toujours après les radicaux, finit par mécontenter tout le monde et termina des explications embrouillées par cette apostrophe qu'il crut foudroyante : « S'il y a des victimes, que leur sang retombe sur ceux qui se servent du masque religieux pour cacher leurs misérables intrigues. » Cette rhétorique enflammée ne le sauva pas. La Chambre, écœurée de sa voltige parlementaire, le renversa. A la première applicationde la loi, le ministère qui l'avait fait voter s'écroula frappé par la justice immanente.

L'opportuniste M. Fallières appela à son secours les radi-

eaux. L'orage montait de jour en jour, et les dirigeants se demandaient ce qui arriverait si l'agitation, déjà grande dans certaines régions, gagnait tous les milieux, où elle était assurée de trouver des concours. Que le Saint-Père prononçât à ce moment la condamnation formelle de la séparation et nul ne pouvait dire ce qui adviendrait.

M. Sarrien, chargé de constituer le nouveau Cabinet, voulut grouper toutes les forces de son parti et s'adressa à la fois, à des modérés, au radical M. Clemenceau, au socialiste M. Briand, couvert des lauriers de la séparation. Le premier s'adjugea le portefeuille de l'Intérieur, l'autre reçut celui de l'Instruction publique et des Cultes, quoique, grâce à lui, il n'y eût plus de cultes reconnus.

Le nouveau Ministère s'empressa de suspendre les inventaires : « On ne risque pas la guerre civile pour des plumeaux et des chandeliers, » dit M. Clemenceau. Les agents du fisc furent invités à suspendre leurs opérations, les colonnes volantes à se dissoudre, les soldats et les gendarmes à regagner leurs casernes. Du coup, le calme se rétablit comme par enchantement.

Les ministres étaient tout à la joie, quand survint l'affreuse catastrophe de Courrières, qui fit tant de victimes. Les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, dans l'excès de leur douleur, se laissèrent entraîner à des exigences exagérées et, sur le refus des Compagnies, à une grève générale.

M. Clemenceau n'avait vu de grèves que de son banc de député, et à travers ses partis pris de chef d'opposition. Il était convaincu que si elles étaient fréquentes et longues, c'était la faute des gouvernements. Il partit donc pour le Nord, décidé à abandonner la manière forte pour inaugurer la méthode sentimentale qu'il croyait souveraine. Il était à ses débuts d'homme de gouvernement et ne doutait pas de l'efficacité de la bonne humeur et des bons procédés. « Faites une grève modèle, dit-il aux ouvriers Vous ne troublerez pas l'ordre, je n'enverrai pas de troupes. Tout se réglera amiablement. » Ses idylles n'eurent pas de succès ;

les ouvriers troublèrent l'ordre, il envoya des troupes et le sang coula.

La police, qui avait gardé mauvais souvenir des inventaires et souhaitait une revanche, prétendit avoir découvert un lien entre la résistance des paysans aux portes de leurs églises, et l'attitude hostile des ouvriers mineurs. Ce lien, une main cachée l'avait noué, c'était celle du parti clérical, c'est-à-dire l'Action Libérale. '.

Que des policiers eussent, sans une preuve, sans un indice, échafaudé ce roman, leur habitude de manœuvrer au milieu des invraisemblances et de se fier aux plus téméraires inductions, pouvait à la rigueur l'expliquer. La crédulité de M. Clemenceau, fût-il, comme il le disait, « le premier des flics », eût été incompréhensible, si la défiance jacobine n'avait pas l'obsession des complots.

Tout de suite, la justice fut mise en mouvement et une instruction ouverte. De misérables commérages amenèrent quelques perquisitions sans résultat et quelques arrestations ridicules. Fatiguée de battre en vain les buissons et désireuse d'entrer dans les vues du Gouvernement, la justice fit un effort d'imagination et dressa une liste de suspects, choisis aux bons endroits. C'était ce qu'elle appelait « frapper à la tête ».

Tout de suite M. Clemenceau à Lyon dévoila ab iralo la grande conspiration cléricale et royaliste, qu'il avait découverte, et annonça les châtiments qu'il réservait aux imaginaires factieux.

La veille du jour ou devaient être lancés les mandats de justice, il réunit dans la soirée, à la chancellerie, ses collègues du Cabinet, qu'il voulait avertir avant de les engager. Il ne doutait pas de leur adhésion. Grande fut sa surprise, quand il les vit rester froids au récit de ses émouvantes révélations et sceptiques à l'endroit des répressions nécessaires. Le Président du conseil, M. Sarrien, recula devant l'aventure qui

lui était proposée et d'autres ministres partagèrent ses scrupules. Où étaient les preuves de ce complot éclos en pleine période électorale? Le public n'y verrait-il pas le coup classique des gouvernements dans l'embarras ? Un des principaux conjurés n'était-il pas un des dirigeants de la campagne électorale et lui-même candidat? M. Clemenceau dépensa inutilement sa verve combative, et, forcé de battre en retraite, sortit irrité, oubliant peut-être à dessein de prévenir les journalistes auxquels il avait déjà communiqué le nom des coupables et la liste des perquisitions. Aussi, le lendemain matin, la presse apporta-t-elle au public la nouvelle de la grande conspiration cléricale, avec force détails sur les premières opérations.

La publicité donnée à cette étonnante mystification judiciaire ne fut pas perdue pour le Gouvernement. La campagne électorale battait son plein ; les pseudo-révélations furent habilement exploitées par le Bloc ; sa presse en fit grand bruit et déclara provisoire la suspension des poursuites. Les candidats officiels dénoncèrent bruyamment leurs concurrents désignés par les journaux comme complices du complot et adjurèrent les électeurs de ne pas voter pour des fauteurs de guerre civile « qui avaient du sang sur les mains et la justice à leurs trousses ».

Ces appels à la sottise humaine ne furent pas sans effet sur l'opinion ; malheureusement d'autres causes plus profondes agirent sur elle : le service militaire de deux ans, les manœuvres de l'administration et surtout la conviction de plus en plus accréditée que le Pape acceptait la séparation.

Des gens bien intentionnés, mais fatigués de toujours combattre et toujours en vain, furent accessibles aux conseils désenchantés ; ils affirmaient que Rome se résignait à la situation nouvelle, et que c'était folie de lutter. Mieux valait disaient-ils prendre son parti de la séparation recueillir cinq cents millions de biens et faire des cultuelles, plutôt que de s'obstiner dans des résistances stériles et s'exposer à tout perdre,

A force d'entendre répéter ces énervantes paroles, les timides, les crédules, les pacifiques qui sont légion, se laissèrent convaincre et désertèrent le champ de bataille.

De la divergence parmi les chefs naquit l'incertitude parmi les soldats. Il eût fallu combattre en rangs serrés avec l'ardeur d'une foi profonde et une discipline de fer, et de toutes parts on soufflait le doute dans les âmes.

Les petits et les humbles restèrent fidèles ; encore une fois furent révélées aux simples les vérités cachées aux savants. Mais que peut une armée où les troupes cherchent en vain à leur tête les chefs qui leur doivent l'exemple?

Elle fut battue l'armée des simples. Les raisonneurs et les habiles la regardèrent stoïquement combattre et succomber. La bataille inégale était perdue, avant même d'être livrée. Le résultat dépassa les pires prévisions et la loi de séparation, consacrée par le suffrage universel, entra dans le droit public, avec les tares de son origine presbytérienne et sectaire. Désormais il n'y avait plus qu'à appliquer au Bloc victorieux la parole adressée jadis au Directoire : «Le désagrégement le suit partout.»

Les jours sombres allaient se succéder. Que d'années, que d'épreuves faudrait- t-il à la France pour rouvrir la voie maintenant obstruée des grandes traditions religieuses ? La séparation est devenue la base du droit public ; l'Église, répudiée par l'État, n'a plus de place officielle dans cette France dont elle a été l'âme pendant quinze siècles ; le divorce de la société nouvelle avec l'idée divine est officiellement consommé ; Dieu, déjà chassé de l'école publique, l'est maintenant de la vie nationale.

La séparation.

L'abandon de la politique constitutionnelle.

L'impôt progressif.

Chute du Ministère Clemenceau.

M. Briand et les mares stagnantes.

La majorité nouvelle arriva joyeuse et renforcée ; elle comptait 414 membres. Quand elle s'assit sur les bancs de la Chambre, elle crut sa tâche achevée. Après avoir fermé les issues par où l'enseignement chrétien pénétrait dans l'âme populaire et porté à l'Église un coup au cœur par la séparation, elle se persuada avoir assuré le règne de la libre-pensée positiviste et de la morale indépendante. Ses ambitions n'allaient guère au delà de cette politique laïque.

Les socialistes ne se contentèrent pas de si maigres profits. Ils voulaient des réformes et Jaurès le dit d'un ton hautain. « Les élections vous ont surpris, elles ont « dépassé ce qu'attendaient les plus hardis d'entre vous. « La France républicaine vous a crié : « Réformes, progrès. » « Au lieu de lui répondre, vous ne prononcez que des paroles « enveloppées. Nous sortons d'une consultation électorale « et déjà vous êtes au-dessous de ce que réclame le suffrage « universel. »

Le Gouvernement, qui connaissait sa majorité, fit la sourde oreille et lui offrit, comme dons de joyeux avènement, une deuxième revision de l'affaire Dreyfus, la réhabilitation du condamné, la nomination du colonel Picquart comme général, la translation au Panthéon des cendres de Zola. Cela fait, il songea à son propre repos. Depuis des mois, il traînait, comme un boulet, son vieux complot clérical, toujours à l'instruction, et sa petite troupe de prévenus toujours en prison. M . Clemenceau désirait rejeter cette défroque

policière qui lui pesait fort. Comme un non-lieu eût été un échec moral, il déposa un projet d'amnistie. Au mot d'amnistie, la droite catholique se récria ; elle voulait un débat public pour confondre les mystificateurs qui s'étaient joués de la justice et de la vérité. Ses efforts pour repousser le perfide présent qu'on lui offrait furent inutiles. Sur un geste du Gouvernement, la majorité déjà docile vota l'amnistie et s'en alla en vacances. Elle n'y alla pas sans anxiété. La séparation n'entrait en vigueur qu'en décembre, et on n'était qu'à l'été. Le Pape ne s'était pas encore prononcé définitivement. Quelle attitude prendrait-il, après des élections anticléricales, en face d'une Chambre et d'un Gouvernement nettement hostiles?

Les évêques venaient de se réunir en assemblée générale, pour donner leur avis sur la situation de l'Église et avaient condamné la séparation à l'unanimité, les cultuelles à une immense majorité. Pour ne pas se séparer sans rien tenter dans l'intérêt de la paix religieuse, une soixantaine d'entre eux avait ébauché un projet de cultuelles revues et corrigées, qui avaient le mérite d'être canoniques et le tort de n'être pas légal. Sans souci -de la vérité, les officieux annoncèrent que l'assemblée, répondant aux vœux des cardinaux verts, demandait au Pape d'accepter le texte de la Chambre.

Le Gouvernement, dupe du faux bruit qu'il faisait courir, était presque en sécurité, quand parut la seconde Encyclique pontificale condamnant non plus seulement le principe, mais les dispositions de la loi de séparation.

La résolution de Pie X était prise depuis longtemps ; il n'en avait ajourné l'annonce que pour laisser à l'opinion publique la possibilité de manifester sa réprobation aux élections législatives. Quand l'expérience fut faite, il dut se résigner au cruel sacrifice. Il éprouva les mêmes angoisses que Pie VI, au moment de la constitution civile du clergé. Ce n'était pas cette fois un roi chrétien qui allait souffrir de sa décision, c'était le clergé. Mais comment se soustraire à

sa conscience? Comme Pie VI, il dut se dire, « que s'il appartenait au pouvoir civil de renoncer à ses droits, il n'appartenait pas au Pape de renoncer à ce qui est à Dieu. » Un soir, il descendit à Saint-Pierre, s'agenouilla devant l'autel de la Confession et resta longtemps en prière, implorant une dernière fois le secours de l'intervention divine. Quand il se releva, ses traits étaient contractés, ses yeux pleins de larmes ; le devoir lui était apparu dans son inexorable rigueur. Remonté au Vatican, il signa la sentence qui vouait l'Église de France à l'isolement et à la pauvreté.

L'Encyclique trouva les catholiques admirablement soumis ; à peine quelques murmures étouffés se firent-ils entendre çà et là ; le clergé donna l'exemple de l'unanimité dans l'obéissance.

Pie X fut touché de cette spontanéité ; à un visiteur qui l'en félicitait, il ajouta seulement avec tristesse : « Je crois à la parfaite obéissance des fidèles français. Si pourtant ils avaient obéi à mon prédécesseur, ils n'en seraient pas là 1. »

Albert de Mun écrivit : « La magnifique adhésion de « l'Épiscopat, la soumission empressée des catholiques, frap- « pent mon esprit. Le Pape a parlé, la cause est entendue. « Ah ! le coup de vent peut venir, la barque est parée et le « pilote est à la barre. A ce spectacle, ma fierté d'être ca- « tholique romain me saisit tout entier, et, dans l'attente « des prochaines tempêtes, je connais en mon âme, comme « dit saint Augustin, cette joie où l'on tremble.

« Une fois de plus, on aura heurté le roc inébranlable. « La loi ne sera pas exécutée, parce que le Pape ne permet « pas qu'elle le soit. Quand on aura tout épuisé, joué la « modération et tenté la persécution, il faudra se rendre à « l'évidence, il faudra que des hommes de gouvernement, « formés par une rude expérience, se décident à retourner « à Rome. »

Pendant que les catholiques donnaient le spectacle de

(1) Noblemaire, République libérale, page 361.

cette discipline, les radicaux s'abandonnaient à de violentes colères. De leurs rangs s'éleva un concert d'imprécations : le Pape, répétaient-ils comme un mot d'ordre, veut la guerre religieuse. Dans l'aveuglement de son fanatisme, il condamne ses prêtres à la misère et les fidèles à la confusion, Les plus violents l'accusaient d'avoir concerté une manœuvre politique avec les adversaires de la République. M. Clemenceau, dans une lettre à ses électeurs du Var, dénonça la faction romaine et prodigua les menaces aux catholiques, «qui osaient ne pas se soumettre à la loi française».

Devant ce déchaînement, un grand maître de la francmaçonnerie, le député Lafferre, resta stupéfait. « Est-ce que vraiment, dit-il, ceux qui ont voté la séparation espéraient la faire accepter par le Pape? » Le Président du Conseil, M. Sarrien, très prêt de partager ce sentiment, ne s'associait qu'avec réserve à la fougue de son entourage. Il ne trouva pour se mettre en règle que cette émolliente formule : « Toutes les lois seront exécutées, la loi de séparation comme les autres. »

Évidemment, il n'était pas au diapason de son parti ; comme il avait, à ses côtés, un coadjuteur avec succession future, M. Clemenceau, on le lui rappela à propos.

L'Encyclique créait une situation grosse d'inconnu, et les radicaux, résolus à installer le nouveau régime de gré ou de force, étaient prêts à tout, « même à tenter la persécution ». M. Sarrien n'avait pas le tempérament d'un persécuteur ; on reconduisit doucement et M. Clemenceau n'eut qu'à s'asseoir dans son fauteuil demeuré vide.

Le nouveau Président du Conseil était, sans titre officiel, le chef réel des radicaux. Il avait trop peu le goût de la discipline, pour avoir accepté d'en être le gardien protocolaire et de l'imposer d'autorité. Son indépendance d'allures, son caractère personnel, son talent plein d'imprévu, lui faisaient une situation à part, dont il entendait garder les privilèges, surtout celui de tout dire. Sa politique ne cheminait pas doucement dans les sentiers battus, et son

éloquence avait un beau désordre qui n'était pas un effet de l'art. Il frappait d'estoc et de taille, sans s'attarder à écouter les cris de ses victimes, lesquelles n'étaient pas toujours ses adversaires. Polémiste dans l'âme, il l'était toujours ; ministre, il resta à la tribune le journaliste redoutable qu'il était. Il n'est tombé du pouvoir, après trois ans de paisible possession, que pour n'avoir pas su résister au désir de polémiquer avec M. Delcassé.

Sa déclaration ministérielle manqua de relief. Il promit des réformes sociales, l'impôt sur le revenu, et surtout « la sauvegarde des droits individuels, attachés à la personne humaine ». Le Bloc, émerveillé de cette formule, voulut qu'elle fût affichée dans tous les coins de la France.

Peu satisfait de cette première manifestation, il tint à s'expliquer complètement, dans un discours en province, sur la question qui préoccupait le plus l'opinion. Son langage fut calme mais résolu. « Nous vous offrons des privilèges, dit-il aux catholiques, vous les repoussez superbement ; n'en parlons plus. » Comme on chuchotait de conversations avec Rome, il voulut ne laisser d'illusions à personne : « On nous demande de causer, d'entrer en négociations, de négocier avec qui? Avec une puissance étrangère. On nous demande de causer de quoi? Des droits de la loi française. Causer avec Rome, jamais. »

L'occasion d'une explication plus précise s'offrit à son gouvernement. Une interpellation déposée, dès l'ouverture de la session, avait pour principal objet l'Encyclique pontificale.

Le débat s'engagea tout de suite sur la question des cultuelles, clef de la nouvelle législation. Les textes de la loi furent rappelés, les arrière-pensées dévoilées ; la trame ourdie pour faire passer à des laïques l'administration souveraine des biens, et par répercussion une action dirigeante sur le culte, fut placée, sans violence mais sans réticence, sous les yeux de la Chambre, surprise de l'œuvre accomplie par sa devancière.

M. Clemenceau et M. Briand, assis au banc des ministres, suivirent le débat sans en perdre un mot ; et leur attitude décela plus d'une fois des préoccupations, qu'expliquait la portée, pour eux inattendue, de la loi dont ils se glorifiaient.

Évidemment ils étaient surpris d'apprendre que les cultuelles, si heureusement ressuscitées, étaient des embuscades laïques, dressées contre la hiérarchie ecclésiastique, et que la haute juridiction du Conseil d'État sur les règles générales du culte était une usurpation du pouvoir spirituel. Moins compliqués dans leur hostilité que les théologiens de la libre pensée qui s'étaient mis si fort en frais à la Commission de séparation, ils restaient étonnés des combinaisons imaginées par ces savants habiles pour ligoter l'Église.

Après la séance, M. Briand voulut causer avec l'orateur qui descendait de la tribune et lui déclara désirer dissiper tout malentendu. « Le Gouvernement, lui dit-il, veut séparer l'Église de l'État ; mais ne veut ni la désorganiser, ni la persécuter. Vous vous effrayez de la prépondérance que les laïques vont exercer et de l'exclusion de la hiérarchie ecclésiastique ; nous ne souhaitons ni l'une ni l'autre. Si les cultuelles laïques vous paraissent contraires à l'organisation de l'Église, pourquoi ne feriez-vous pas des diocésaines, avec des prêtres seuls sous la direction de l'évêque ? » *

Cette ouverture contredisait fort l'idée que les catholiques se faisaient de la séparation, votée par le Parlement. C'était une concession si contraire à l'esprit et au texte de la loi qu'on pouvait se demander si elle n'était pas une manœuvre imaginée, à la veille de l'entrée en vigueur de la loi, pour rassurer les catholiques et prévenir une campagne semblable à celle des inventaires.

*La réserve était, pour l'interlocuteur, d'une élémentaire prudence ; elle s'imposait d'autant plus que le Pape ayant parlé lui seul avait le droit ou de modifier ou d'interpréter ses paroles. Rome d'ailleurs n'entend pas être en-

gagée par les laïques. Quelques jours avant, pendant le débat de la dernière interpellation, Jaurès avait posé la question de savoir si l'Église n'accepterait pas le régime de la loi d'association. Aucune réponse ne lui avait été faite ; mais, après la séance, un député avait communiqué l'incident à la Nonciature, pour savoir s'il n'y avait pas lieu d'y donner suite. Le lendemain matin, arrivait de Rome une dépêche ainsi conçue : « M. X peut accepter la proposition en son nom ; mais qu'il ne nous engage pas. »

Cet avertissement commandait la prudence. Le seul moyen de ne pas engager Rome était de se taire.

Dès le lendemain matin, le «Conseil des ministres était convoqué sur la demande de M. Briand ; et celui-ci, en lui communiquant la proposition qu'il avait faite la veille, demanda l'autorisation de la renouveler le jour même à la Chambre. Cette autorisation lui fut accordée.

Effectivement, M. Briand exposa, le jour même à la tribune, avec une brièveté qui trahissait quelque embarras, son plan de diocésaines ; la majorité, sans trop le comprendre, l'écouta dans un silence qui parut une approbation. Cela fait, il crut sa tâche remplie. Quoiqu'il eût dit entretenir avec Rome « le maximum des relations indirectes » il ne jugea pas nécessaire, même après l'approbation du Parlement, d'entrer en rapport avec le Vatican. Une conversation indirecte avec le Secrétaire d'État eût eu peut-être, s'il en faut juger du moins par ce qui s'est passé depuis, de graves conséquences. L'Église n'eût-elle pas, provisoirement au moins, gardé ses biens et retrouvé un semblant de statut légal? De longs jours de misère ne lui eussentils pas été épargnés ? Un mois après, sonna l'heure où se brisa, entre l'Église et l'État, l'alliance qui datait du baptistère de Reims.

Ce furent de tristes jours, ceux qui suivirent « le grand refus » de la France républicaine. « Il faudra faire, écrite vit Albert de Mun, les sacrifices nécessaires ; je ne veux « pas parler simplement de sacrifices d'argent, il y en

« aura d'autres qui ne paraîtront pas toujours les moindres, « sacrifices d'amour-propre et de direction, sacrifices d'idées « et de préférences, et par-dessus tout — ici je mettrai « le doigt sur la plaie qu'il est le plus urgent de guérir — « sacrifices de notre temps, de notre repos et de nos plai- « sirs. Ceux qui croient qu'avec de l'argent tout s'arran- « géra sont dans une profonde illusion. Le salut de l'Église « de France ne s'achètera pas à prix d'or, il ne sera donné « qu'à la souffrance. »

L'événement, une fois accompli, parut plus grand qu'on ne le supposait. Les catholiques se demandèrent si les églises resteraient ouvertes, et les prêtres s'ils pouraient user des objets mobiliers inventoriés par le fisc. Les cérémonies religieuses continuèrent, mais avec la simplicité de la primitive Église : ni pompe, ni chants, ni cloches. Les mariages les plus riches ne se distinguèrent pas des plus pauvres. Un député catholique, le duc de Plaisance, étant mort, son enterrement à la Madeleine fut presque celui d'un indigent : six cierges, autour du cercueil déposé sur le pavé de l'Église, ce fut tout.

Quant au Gouvernement, un accès de colère lui fit perdre un instant la tête. M. Briand dit nettement : « Il y aura délit quand un prêtre, sans association cultuelle, exercera le culte dans une église quelconque » et il adressa aux préfets une circulaire qui se résumait ainsi : pas de cultuelles, pas d'églises ; après quoi il alla proclamer à Angers, qu'il voulait « une République, un pays délivrés des menti songes et des tyrannies confessionnelles ». L'irritation de M. Clemenceau fut tempérée par des boutades. « Nous sommes, dit-il à la tribune, en pleine incohérence. » Sur quoi, son ministre des Cultes se leva et sortit ; il dut courir après lui pour le ramener.

Comme gage de leur accord, les deux Ministres réconciliés combinèrent un coup d'éclat. Le Nonce, en quittant Paris, avait laissé ses archives à la garde d'un secrétaire, Mgr Montagnini. Après le vote de la séparation, la situation du gar-

dien devint irrégulière ; sur un mot du Ministre, il eût remis son dépôt à un ambassadeur étranger, et repris la route de Rome ; M. Briand aima mieux une grande mise en scène. Il désirait tirer vengeance du Vatican, dont la fermeté avait déjoué ses habiletés ; de son côté M. Clemenceau, qui avait sur le cœur son complot clérical avorté, espérait en trouver les preuves dans les papiers de l'ancien Nonce. Ensemble, ils décidèrent d'englober Mgr Montagnini dans une poursuite, engagée alors contre un curé de Paris pour quelques propos irrévérencieux sur la loi de séparation.

Un matin, un juge d'instruction, escorté de policiers, se fit ouvrir d'abord les portes de la Nonciature, puis les tiroirs des meubles. Il bouleversa tout, fouilla les dossiers, sans rien trouver de ce qu'il cherchait ; sa perquisition finie il fit emballer et expédier au Palais son piètre butin. Cela fait, Mgr Montagnini, reconduit à la gare, fut prié de prendre le train pour Rome.

Cette extraordinaire procédure était une nouveauté en matière diplomatique et en matière judiciaire. Saisir les archives d'un ambassadeur était une violation du droit des gens ; inculper le matin un prévenu, perquisitionner chez lui dans la journée, le ramener à la gare le soir pour qu'il passe paisiblement la frontière, était une procédure criminelle, encore sans précédent.

Il va sans dire que Mgr Montagnini n'a jamais entendu parler depuis, ni de juge d'instruction, ni de police correctionnelle, ni de ses papiers.

L'affaire eut son épilogue à la Chambre. Celle-ci, affriandée par l'attrait d'un scandale, ordonna une enquête parlementaire et nomma une commission chargée de pénétrer les mystères des archives romaines ; elle escomptait le régal de découvertes sensationnelles. La commission aussitôt à l'œuvre se fit remettre les papiers saisis et les compulsa avidement. Quelle ne fut pas sa déconvenue, en constatant qu'ils ne contenaient rien d'intéressant. Victime d'une parfaite mystification, elle referma tristement ses dossiers

et courut les déposer sans bruit dans les oubliettes des archives du Palais-Bourbon, où ils reposent en paix. Quand on l'interpella sur l'avancement de ses travaux, elle donna d'abord quelques vagues espérances, puis s'enferma dans un silence dont tout le monde respecta la muette douleur.

Cet épisode, pendant du fameux complot clérical, n'ajouta rien au prestige du Gouvernement.

Comme fiche de consolation, il s'offrit une expulsion sensationnelle. Le cardinal Richard, archevêque de Paris, habitait le palais, où la Commune, en 1871 était venue chercher un de ses prédécesseurs pour le fusiller. Le Gouvernement radical de 1906 le pria seulement d'évacuer les lieux sans délai et de chercher où il voudrait un asile pour abriter ses quatre-vingt-cinq ans et sa fragile santé. Comme l'État avait mis la main sur toutes les propriétés diocésaines, force fut au vénérable prélat de demander l'hospitalité à un de ses diocésains, M. Denys Cochin, et d'attendre qu'on lui trouvât un petit logement dans le quartier.

Pendant ce temps, la majorité avait d'autres joies. Des débats, où l'éloquence sectaire déployait toutes ses ressources, se succédaient à la Chambre. Ce fut au cours de l'un d'eux que M. Viviani, dont la parole était riche en images, la glorifia d'avoir « éteint dans le ciel des lumières qui ne se rallumeraient pas ». Touchée de cet hommage, elle s'efforça de le justifier. L'application de la loi de séparation lui en fournit plus d'une occasion.

Dès le premier jour, elle s'aperçut que, prise à la lettre, cette loi, déjà proclamée intangible, menait droit à la fermeture des églises et à la suppression du culte ; ni ses ambitions ni ses forces n'allaient jusque-là, et tout de suite elle recula devant pareille aventure.

Pour la tirer d'affaire, le Gouvernement offrit aux catholiques un expédient jugé habile. On leur laisserait les églises pour y célébrer leurs cérémonies; à la condition de se soumettre à la loi sur les réunions publiques, c'est-à-dire à l'au-

torisation de l'administration et à la présence du commissaire de police. Si grotesque que fût la solution, elle était déjà une entorse à l'intangible loi de séparation, qui n'admettait pas la remise des églises à des catholiques n'ayant pas fait de cultuelles. Quand on proposa aux curés de dire la messe avec l'autorisation du préfet et en présence du commissaire de police, ce fut un immense éclat de rire.

Déconfit, le Gouvernement prit une résolution héroïque : supprimer l'autorisation pour tout le monde ; mais le clergé ne se soucia pas de baptiser, de marier, d'enterrer les fidèles sous l'œil du commissaire de police, et il fallut chercher autre chose.

En désespoir de cause, le Gouvernement, finissant par où il aurait dû commencer, glissa dans une loi de 1907, qui organisait la confiscation des biens ecclésiastiques une disposition « laissant les édifices religieux à la disposition des fidèles pour la pratique de leur religion ». C'était la sagesse ; mais ce n'était plus la loi de séparation. Sans violence, sans résistance ouverte, par le seule force des impondérables, les triomphateurs de 1905 qui se disaient irréductibles, avaient capitulé sur des questions de principe. En revanche, ils ne capitulèrent pas sur celle des biens ; là, ils furent inflexibles et confisquèrent à tour de bras.

Dès ce moment, commença une série de spoliations, qui ne finit que lorsque la matière manqua. Tous les diocèses, toutes les paroisses furent dépouillés de leurs menses. D'un coup de filet, on s'empara des 500 millions de biens ecclésiastiques et cela sans indemnité pour personne, sauf pour les employés des Pompes funèbres. La Révolution avait confisqué elle aussi, mais elle n'avait pas laissé le clergé dans la misère. Les anticléricaux de la troisième République n'y mirent pas tant de façons ; ils prirent tout et n'accordèrent rien. Séminaires petits et grands, écoles, collèges, hôpitaux, salles d'oeuvres, tout jusqu'à la plus humble demeure, jusqu'au plus petit jardin de curé, fut pris, distribué, vendu, jeté à tous les vents.

Après les immeubles, vinrent les meubles. L'État devint propriétaire de tout le mobilier garnissant les églises, depuis les vases sacrés jusqu'aux bancs et aux chaises ; documents, livres, manuscrits, œuvres d'art, furent remis aux archives publiques, bibliothèques et musées.

Après les grandes spoliations, vinrent les petites rapines. Les prêtres avaient des caisses de retraites, dans lesquelles ils avaient versé, sou à sou, de quoi assurer le pain des vieux jours ; l'État laïque s'en empara, laissant à peine leur pension aux bénéficiaires. Puis, pour couronner l'œuvre, il confisqua les capitaux affectés aux fondations de messes pour les défunts. Tout y passa juqu'au dernier centime. C'était l'expropriation des morts après celle des vivants, la profanation de volontés sacrées, le sacrilège sous la forme la plus odieuse.

Devant toutes ces dépouilles, le Bloc put dire à son tour :

Et. j'ai fauché l'épi si près de la racine,

Qu'on cherche en vain la trace où la faulxa passé.

Si l'abbé Maury eût vécu, il eût répété aux spoliateurs d'aujourd'hui ce qu'il avait dit à ceux de son temps : « Vous avez fait de remarquables progrès dans la conquête du bien d'autrui. »

Désormais tout était consommé. La séparation marquait la fin d'une ère de notre histoire ; elle achevait l'œuvre commencée par la Réforme, poursuivie par la philosophie du xvme siècle, laissée incomplète par la Révolution.

La vieille religion nationale, ouvrière inlassable de la grandeur et de l'unité nationales, était répudiée, spoliée, condamnée à vivre sans statut et sans ressources.

Depuis trente ans, les sectaires s'acharnaient sur elle ; aujourd'hui ils la croyaient frappée à mort. Grâce à eux, disaient-ils, les générations nouvelles seraient délivrées des superstitions confessionnelles et sortiraient des ténèbres de

l'ignorance pour entrer dans la pleine lumière de la libre pensée rationaliste.

Moins aveuglés par l'orgueil, ils auraient reconnu, à des signes déjà visibles, qu'ils avaient atteint leur pays aux sources mêmes de la vie. Albert de Mun ne cessait de le leur dire et de citer l'exemple des grandes civilisations du passé, conduites toutes à la décadence par l'abandon de leurs croyances ; puis se retournant vers les catholiques enclins à l'optimisme, il leur adressait de pressantes adjurations : « Combattre pour le christianisme, écrivit-il, contre ceux « qui veulent le détruire, c'est combattre pour le droit « des consciences contre les entreprises du despotisme. « On a vite fait de dire que rien n'est changé parce que « quelques églises restent ouvertes. Ce fut la grande habi- « leté de M. Briand, d'avoir offert à l'esprit public l'appât « de cette trompeuse sécurité, à l'heure même où il jetait « l'Église, sans ressources et sans titre légal, dans une situa- « tion de tolérance arbitraire, qui l'exposait à toutes les « violences. Le désastre n'en est pas moins immense, incal- « culable, désastre matériel, désastre moral, désastre non « seulement pour l'Église et ses prêtres, mais pour tous ceux « qui vivent de sa charité et de ses œuvres, désastre pour le « pays tout entier, menacé de voir la barbarie prendre la « place de la religion proscrite 1. »

Cette protestation ne suffit pas à son indignation. Il voulut épancher son cœur, débordant d'amertume, dans une solennelle et publique manifestation. Il croyait n'avoir pas fait tout son devoir, tant qu'il n'avait pas pris contact avec la foule. La parole publique, avec la flamme qu'elle communique, était, aux yeux d'un orateur tel que lui, la seule puissance capable de compléter l'œuvre que sa plume avait commencée.

Comme ses amis se réunissaient alors en Congrès à Bordeaux, il vint, quoique souffrant, leur adresser la parole.

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