‹ Le Comte Albert de MunChapitre 8 sur 16 · Albert de Mun, La conquête du peuple, pages 8 et · texte numérisé non relu

Albert de Mun, La conquête du peuple, pages 8 et

Dans un discours de quelques minutes, il laissa déborder les sentiments qui remplissaient son âme, et sur un ton et dans des termes qui transportèrent d'enthousiasme la foule accourue pour l'entendre.

Bordeaux lui rappelait une scène émouvante de sa jeunesse et il céda au charme d'un attendrissant souvenir. Un jour, où il haranguait des ouvriers, l'un d'eux avait voulu lui répondre, mais, se troublant, ne trouva plus de mots pour s'exprimer et tout ému, se jeta dans ses bras. « Cet « homme, dit-il, rencontré, il y a tant d'années, à mon en- « trée dans la vie publique, vous le connaissez. Il est assis « parmi vous. C'est l'humble serviteur de la cause qui nous « rassemble et qui vit de son dévouement. Travailleur de la « terre ou de l'usine, du magasin ou de l'atelier, combattant « ignoré qui n'attend de son courage, ni gloire, ni profit, « qu'assiègent sans trêve le conseil perfide, le blasphème « impie, et qui, fidèle à sa foi, malgré les menaces, et malgré « les promesses, demeure, dans la France conquise par l'en- « nemi de son Dieu, l'incorruptible témoin de ses traditions « impérissables.

« Ce héros obscur, je le salue comme un sanctuaire vivant, « il porte en sa rude poitrine l'âme de la nation. »

L'assemblée était encore sous l'impression de cette touchante évocation, quand, d'une voix qui trahissait un effort douloureux, il pressa ses amis de ne pas laisser s'accomplir « la ruine sacrilège », de lutter pour la vie nationale et termina par ces paroles dont l'accent pénétrant ajoutait à l'émotion de l'auditoire :

« Toute la politique se réduit à ce dilemme inexorable : « refaire la France chrétienne, ou consentir à sa perte.

« Je sais, dans notre histoire, un exemple mémorable « qu'il est permis d'invoquer, bien qu'il vienne d'un vain- « queur, et qu'il éveille le souvenir d'un deuil national.

« Pendant qu'au soir de Waterloo, se ruaient sur le pla- « teau de Saint-Jean les phalanges héroïques de Napoléon, » le duc de Wellington, immobile, interrogeait l'horizon où le

« Prussien devait venir à son aide. Ses officiers accouraient « de toutes parts et demandaient de nouveaux ordres. Mais « le Duc de Fer, l'œil fixé tour à tour sur sa montre et sur le « ciel assombri, répondit seulement : « Il n'y a pas d'autre « ordre que de tenir jusqu'au bout. »

« Messieurs, je n'ai plus rien à vous dire. »

Qui l'a entendu prononcer ces simples mots : « Messieurs, je n'ai plus rien à vous dire », connaît les miracles de l'éloquence.

Il n'avait pas quitté la salle, où il venait de goûter les joies d'un triomphe enivrant, que la fièvre l'avait déjà saisi. Trois jours de dures souffrances lui firent expier le service rendu à la cause, le bonheur causé à ses amis.

A ses souffrances physiques, s'ajoutèrent bientôt des souffrances morales. La séparation porta vite ses fruits ; la division se mit dans les rangs catholiques. D'anciennes préférences et d'anciennes hostilités se réveillèrent, aigries par une longue contrainte. Les directions de Léon XIII furent peu à peu délaissées ou répudiées ; des doctrines nouvelles se firent jour. Les uns disaient ne plus vouloir connaître l'État, puisque l'État ne connaissait plus l'Église et se réfugiaient sur le mont Aventin, jusqu'à des jours meilleurs. Aux yeux des autres, une attitude constitutionnelle était désormais une duperie, une concession vaine, presque une apostasie ; l'orthodoxie se mesurait à l'intransigeance ; revendiquer la liberté et le droit commun, c'était violer les purs principes, sacrifier la thèse à l'hypothèse. Rome était assaillie par les récriminations des uns, par les plans des autres. A leurs objurgations, où la politique se dissimulait sous des affectations de zèle religieux, se joignaient les doléances de certains gouvernements étrangers, très affectés des condescendances de la Curie romaine, pour la démocratie française,

Tandis que les irréconciliables redoublaient d'activité, et que les mystiques préconisaient « le parti deDieu », les résignés, qui eussent voulu « l'essai loyal » de la séparation, se tenaient à l'écart, les bras croisés.

L'Action Libérale, attaquée de droite et de gauche, avait peine à défendre le terrain conquis au prix de longues luttes. Elle ne cessait de répéter qu'un grand effort d'organisation pouvait seul arrêter le flot montant de l'athéisme officiel et, que devant ses progrès, il fallait se rappeler la parole du grand docteur : «C'est l'unité, et non l'union, qui fait la force. » Ses appels éveillaient de moins en moins d'échos. Il advint même que, des milieux où elle avait longtemps trouvé de précieux concours, surgirent des adversaires, armés de la science théologique : elle se disait libérale, et le libéralisme qui reconnaît à l'erreur les mêmes droits qu'à la vérité confinait à l'hérésie.

Gomment se serait-elle crue coupable d'un tel méfait, alors qu'elle se renfermait exclusivement dans la revendication des droits et des libertés, ravis aux catholiques, alors que, l'appellation, si tardivement déclarée suspecte, avait reçu tant de fois l'approbation du Pape et des Évêques français?

Léon XIII avait, à maintes reprises, consacré en le prononçant, le mot aujourd'hui frappé d'anathème, et Pie X avait un jour répondu au Président de l'association : ceux qui vous attaquent ne comprennent pas ; l'Église doit être défendue par la liberté.

Enfin, en 1908, sur l'avis du cardinal secrétaire d'État, l'Épiscopat français n'avait-il pas adressé au Souverain Pontife, et avec son haut agrément, une pétition (!), signée de quatre-vingts membres, dans laquelle il demandait « un témoignage d'approbation pour le chef et pour « les membres zélés de cette grande association, dont le « programme et la doctrine, conformes aux directions « du Souverain Pontife assurent l'union de tous les catho- « liques et de tous les honnêtes gens de France, pour la « défense et la revendication des libertés sociales et reli- « gieuses. »

Cette pétition, qui resta sans suite, avait été déposée dans l'été de 1908 à la secrétairerie d'État à Rome ; au bas on y lisait les noms de tous les cardinaux, de tous les archevêques moins deux, de tous les évêques moins trois, dont celui de Montpellier qui déclara « aimer mieux mourir en emportant ses fidélités ».

Malgré de tels précédents, la campagne fut par la suite menée sans relâche ; et Albert de Mun lui-même eut à se défendre contre les subtils casuistes qui l'accusaient d'être un « libéral ». Il le fit avec une dignité fière, sans se plaindre d'attaques dont il connaissait bien l'origine et le but.

Très résigné pour lui-même, il le fut moins quand il sut que des associations de femmes et de jeunes gens, longtemps les auxiliaires de l'Action Libérale, se croyaient obligées de ne plus lui donner leur concours, aux élections et qu'il lut dans l'organe officiel d'un des plus importants diocèses cette déclaration : « Il en est de Y Action Libérale, comme de « toutes les associations politiques fondées pour défendre « l'Église et le bien public. Entre ces diverses associations, « chacun peutchoisir. On ne peut soutenir que tel ou tel « jouisse d'un privilège au préjudice de ses rivaux ; car « aucun n'a mandat pour agir au nom de l'Église. »

Ce parfait éclectisme, qui s'étendait aux associations même anticonstitutionnelles, le frappait d'étonnement ; lorqu'il se rappelait l'Encyclique de Léon XIII, les adjurations qu'il lui avait adressées, et les cruels sacrifices que son obéissance lui avait coûtés.

Il était réservé à d'autres surprises. Après l'éclectisme, vint le désaveu des paroles pontificales. Ce fut bientôt une opinion courante que la politique romaine avait évolué ; on l'écrivit, on le répéta à satiété. « Nous n'avons plus à nous placer, dit un prélat à son clergé, sur le terrain constitutionnel ; c'est encore un terrain politique. Nous nous plaçons uniquement sur le terrain religieux ; là, nous sommes sur notre terrain. »

Les intégristes ne se contentèrent pas de ce formel abandon des enseignements de Léon XIII ; ils voulurent associer Pie X à leur campagne et répandirent le bruit qu'aux fêtes de la béatification de Jeanne d'Arc, il avait, dans son discours, rompu en visière avec la République Française. Ce travestissement de la vérité rencontra même de surprenantes crédulités.

Le Pape n'avait rien dit ni pensé de ce qu'on lui prêtait. Ce n'eût pas été, dans une cérémonie en l'honneur d'une héroïne française, et après avoir embrassé le drapeau tricolore, qu'il eût jeté le gant à la République, gouvernement légal de la France. A ce moment, recevant un député français, ne lui avait-il pas dit : « Il faut faire une bonne République, sous la bannière de Jésus-Christ »?

Cette parole ne faisait d'ailleurs que confirmer ses récentes encycliques. « Les ennemis de l'Église, lisait-on « dans l'une d'elles, s'efforcent de répéter que la forme de « la République en France nous est. odieuse, et que nous « secondons, pour la renverser, les efforts des partis ad- « verses. Ces récriminations, nous les dénonçons d'ores et » déjà, avec toute notre indignation, comme des faussetés, « et il nous incombe à nous, vénérables Frères, de les « réfuter, pour qu'elles ne trompent pas les gens simples « et ignorants. »

A l'agitation religieuse, suite de la séparation, s'en ajoutèrent bientôt d'autres d'un tout autre ordre. C'étaient un jour, les manifestations tapageuses des vignerons du Midi, un autre, les revendications du droit syndical par les instituteurs et les postiers, enfin une série de grèves organisées par la Confédération Générale du Travail. A la Chambre se succédèrent des débats orageux. LesMinistres, pris entre leurs doctrines d'autrefois et leurs devoirs d'aujourd'hui, se débattaient dans des alternatives d'énergie et de faiblesse. Le plus souvent leur courage se traduisait en beaux gestes et s'évaporait en formules oratoires. Tantôt ils étaient tout feu, tout flamme ; et tantôt pleins de mansuétude ; un

jour, on procédait à des arrestations, le lendemain, la justice arrivait avec des non-lieux, et les gendarmes étaient envoyés en conseil de guerre. Tour à tour la Confédération Générale du Travail voyait les foudres de la justice suspendues sur sa tête et recevait de tranquillisantes assurances. Cette attitude contradictoire fit dire à M. Millerand « qu'il voulait renverser des hommes qui donnaient des preuves de légèreté et d'imprévoyance », et un spirituel député centre gauche moins belliqueux ajouta que leur politique était celle « de la main sur le cœur et du poing sous la gorge ».

Albert de Mun, peu soucieux de se mêler à ces incohérences, se détourna de plus en plus de la politique intérieure, et chercha, dans l'étude des questions étrangères, une diversion apaisante ; il l'y trouva. Au moment où le duc de Mecklembourg 1 proclamait « que la palme de la paix, emblème « de la plus grande Allemagne, devait être plantée au Ma- « roc », la France poursuivait avec succès et courage la politique de pénétration dans l'Empire chérifien.Les tribus, qui, dociles aux provocations de nos ennemis, nous tenaient tête, étaient contraintes une à une à demander l'aman et à se ranger sous notre protectorat. Le Gouvernement, si empressé à se plier aux exigences des partis extrêmes, retrouvait devant l'étranger le sentiment de sa dignité et la conscience de sa force. Un jour, à propos des déserteurs de Casablanca, l'ambassadeur d'Allemagne le prit de haut et fit entendre qu'il allait quitter Paris. « Vous voulez quitter Paris, lui répondit M. Clemenceau du ton le plus tranquille, j'ai sous la main un indicateur qui vous donnera l'heure des trains. »

L'ironie porta ses fruits. L'Allemagne renonça au jeu des fausses sorties et proposa d'en référer à la Conférence de la Haye. Un instant même, elle ébaucha une politique de conciliation et signa en 1909 une convention qui, recon-

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